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Anonyme ed Lille

About Montfort > Life (Biographies)
 
Nella terza edizione dello stesso libro, 1861, ho trovato l’autore (Abbé PETIT)
 
 
 
VIE
DU VÉNÉRABLE SERVITEUR DE DIEU
 
LOUIS - MARIE
 
GRIGNON DE MONTFORT,
 
MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE.
 
 
 
 
 
 
 
 
LILLE.
L. LEFORT, IMPRIMEUR - LIBRAIRE,
RUE ESQCERMOISE, 55.
1843.

VIE
DU VÉNÉRABLE
GRIGNON DE MONTFORT.
 
 
I. 3
II. 12
III. 20
IV. 27

 
I.
 
Au moment où se poursuit, avec une pieuse activité, la canonisation du vénérable Grignon de Montfort, les fidèles ne peuvent manquer de lire avec intérêt le tableau des vertus de ce grand serviteur de Dieu, des épreuves par lesquelles il a passé, et des œuvres éminemment charitables qu'il a osé entreprendre et qui font encore aujourd'hui tant d'honneur à son zèle. Nous allons donc esquisser les principaux traits de cette vie qu'on peut justement appeler extraordinaire, et qui est toute pleine de cet esprit de Dieu, qui fait les saints.
Ce fut le 31 janvier 1673, que naquit Louis-Marie Grignon de la Bacheleraie, plus communément appelé de Montfort. Il reçut au baptême le nom de Louis ; sa piété et son amour pour la Mère de Dieu l'engagèrent à y joindre celui de Marie, qu'il prit dans la Confirmation. Ses premières années furent comme l'aurore d'un beau jour, et il montra dès-lors tant d'inclination pour la vertu qu'il semblait que l'innocence et la sagesse fussent nées avec cet enfant de bénédiction[1]. On remarquait aussi en lui une rare maturité de jugement, et quoiqu'il fût tout jeune encore, il n'y avait rien dans sa conduite qui ressentît la légèreté de l'enfance. La prière faisait ses délices, et le souvenir de Dieu se mêlait à toutes ses occupations. Souvent on l'entendait répéter ces mots qui lui furent toujours familiers : dieu seul. C'était comme sa devise.
Il joignait à cet amour pour Dieu une tendre dévotion à Marie. On voyait bien qu'il avait pour elle tout l'amour d'un véritable enfant. Il en parlait avec bonheur ; il baisait affectueusement ses images ; il se faisait son panégyriste en toute occasion, et il aimait à l'appeler sa mère, sa bonne mère, sa chère mère.
Les exemples de ce pieux enfant répandaient autour de lui une édification qui influait sur toute sa famille. Il avait le talent d'inspirer l'amour de Dieu à tous ceux qui l'approchaient ; et lorsque sa mère, qu'il aimait tendrement, avait quelque peine et quelque chagrin, le jeune Louis s'efforçait aussitôt de la consoler, en lui rappelant l'utilité des souffrances, et le bonheur qu'il y a de porter la croix avec Jésus-Christ. C'était là comme les prémices d'un apostolat qui devait être, plus tard, si riche en bénédictions de tout genre. A l'âge de douze ans, il fut placé au collège de Rennes, pour faire ses études. Les Pères de la compagnie de Jésus qui le dirigeaient, trouvèrent toujours dans notre pieux enfant la docilité la plus parfaite, et l'application la mieux soutenue. Ses progrès furent remarquables, et il obtint chaque année les premiers prix dans ses classes. Mais le soin qu'il prenait de faire valoir les talents dont le ciel l'avait orné, ne l'empêchait point de s'appliquer encore plus à cultiver la piété, et à acquérir de solides vertus. Il obtint facilement l'honneur d'être admis dans la congrégation de la très-sainte Vierge, et ce fut pour lui un puissant encouragement à mieux faire encore. Les écoliers les plus fervents trouvaient en lui un modèle que tous s'efforçaient de copier ; et jamais il ne leur donna que les exemples de la plus parfaite régularité.
On le vit aussi dès-lors montrer un dévouement entier aux indigents, et rechercher les occasions de venir au secours de leur misère. Ses récréations les plus douces consistaient à visiter les hôpitaux quand il en pouvait trouver les moyens. Il s'accoutumait dès-lors à ne voir dans les malades que des membres souffrants de Jésus-Christ, et c'est ce qui lui inspirait pour eux cette compassion si tendre, qui ne fit que s'accroître avec le temps, et qui devint la source des œuvres charitables qu'il multiplia dans la suite. Le reste du temps, il vivait fort retiré, et ne connaissait guères d'autre délassement que le dessin. Son goût et son aptitude naturelle furent d'abord les seuls maîtres qu'il consulta dans ce genre d'études, Plus tard il prit des leçons, et l'on peut croire qu'avec une imagination brillante et ce go
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t naturel pour la pointure, il y aurait excellé, si des occupations plus sérieuses ne lui eussent pas interdit de cultiver ce talent. Toutefois ce qu'il en apprit alors ne lui fut pas inutile ; il en fit souvent usage dans les missions pour la décoration des églises.
Ses humanités achevées, le vertueux jeune homme commença son cours de philosophie ; et, dans cette nouvelle carrière il se montra, comme par le passé, fidèle à tous ses devoirs, en sorte qu'il ne cessa jamais d'être, par son application soutenue, le modèle de ses compagnons d'étude, comme il fut toujours leurs délices, par l'aménité de son caractère, et la délicatesse de ses procédés. Laissons parler içi un de ses anciens amis, M. Blain, qui fut depuis docteur en Sorbonne et chanoine de Rouen. « Dans une classe composée de quatre cents étudiants, nous dit-il, M. Grignon paraissait un modèle de vertus. Dès-lors il se livrait-aux exercices de l'oraison et de la pénitence, et ne pouvait goûter que Dieu. Tous les plaisirs où la jeunesse trouve tant de charmes étaient insipides pour lui. Il n'en aurait pu parler et n'en avait pas même l'idée ; car toute son enfance s'était passée dans une innocence admirable, et dans le plus grand éloignement du mal. A peine eut-il connu la perfection, qu'il en conçut le désir le plus ardent. Quelque pénible, quelque étroite qu'en soit la voie, on l'y vit marcher à si grands pas et avec tant de courage, qu'il paraissait n'y rencontrer aucune épine, ou du moins n'en pas sentir la pointe. Ce que la vertu a de plus héroïque et de plus sublime semblait en lui comme naturel, tant sa grâce était éminente. Il ne faisait qu'entrer dans la carrière, et déjà il avait laissé bien loin derrière lui les plus avancés. Au recueillement le plus profond, à l'oraison la plus continue, à la pénitence la plus austère, à la mortification la plus universelle, il joignait une paix, une douceur, une tranquillité d'âme, que je n'ai jamais vue s'altérer au milieu des contradictions et des humiliations les plus sensibles. Il veillait tellement sur tous ses sens, qu'on ne voyait en lui ni gestes, ni regards, ni paroles, ni manières, rien en un mot qui fût inconsidéré. Ses yeux étaient presque toujours baissés ; et un air de piété répandu sur son visage et sur toute sa personne, le singularisait déjà en quelque sorte, et le faisait distinguer de tousses compagnons d'étude.»
Sa dévotion pour Marie devenait de jour en jour plus vive et plus tendre. Il fréquentait les églises bâties en son honneur, et y demeurait longtemps à genoux, priant avec une ferveur angélique. Sa piété ne resta pas sans récompense ; la très-sainte Vierge lui obtint des lumières sur sa vocation, et dès-lors il entrevit quelque chose des hautes destinées que la Providence lui avait faites. Ce fut pour lui un motif de travailler avec encore plus d'ardeur à s'en rendre digne, et on le vit s'appliquer avec un nouveau zèle à étudier la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à méditer ses enseignements et à se pénétrer de cet esprit de l'Évangile dont le prêtre doit se remplir d'abord, pour pouvoir ensuite le communiquer aux autres. « Ce fut en ce temps, dit M. Blain, c'est-à-dire dans le cours des vacances qui suivirent sa physique, qu'étant allés ensemble chez un ami commun, je le connus de plus près. Ses discours n'étaient que de Dieu et des choses de Dieu ; et déjà son cœur, ne pouvant plus se contenir, ne cherchait qu'à se répandre sur le prochain par des témoignages effectifs de charité. Souvent il se dérobait à nos yeux pour aller en secret embrasser, caresser un pauvre mendiant hébété et fort disgracié de la nature ; il se jetait même à ses pieds pour les baiser, quand il se croyait hors des yeux des hommes. Mais il ne put si bien se cacher que je ne le surprisse dans ses pieux transports de charité. »
La Providence, qui voulait fournir au jeune Louis les moyens de puiser l'esprit ecclésiastique eut meilleures sources, lui ouvrit alors la route du séminaire de Saint-Sulpice, où il désirait ardemment faire ses études théologiques. Une personne charitable ayant promis de pourvoir à ses besoins dans la capitale, il se hâta de profiter de ces offres avantageuses, et dit adieu à ses parents et à ses amis, avec un courage qui fit l'admiration de tous ceux qui connaissaient la bonté de son cœur et sa piété filiale.
« Il ne reçut, dit M. Blain, pour son voyage, que dix écus ; ainsi ce fut nécessité pour lui aussi bien que vertu de le faire à pied. On compte cependant de Rennes à Paris soixante - seize lieues ; mais le désir de la perfection évangélique, qui l'eût fait aller au bout du monde, ne lui laissait voir aucune difficulté dans un voyage si pénible. D'ailleurs ce voyage étant le premier, devait être aussi le modèle de tant d'autres, que le zèle du salut des âmes lui fit dans la suite multiplier, je veux dire qu'il devait être à l'apostolique, dans la pauvreté, l'humiliation, la fatigue, et surtout l'abandon à la divine Providence. Ce fut cette dernière vertu que j'admirai le plus en lui à son départ ; et, en lui disant adieu, il me parut si dégagé de tout, si assuré de son nécessaire, si déterminé à dévorer la honte attachée à le demander que je m'imaginais voir renaître un des disciples ou des premiers hommes apostoliques. Les yeux souvent au ciel, le cœur à Saint-Sulpice, l'invocation continuelle de Marie dans la bouche ; c'est ainsi qu'il partit de Rennes et arriva heureusement au bout de huit ou dix jours à Paris, car il était alors robuste et marchait avec facilité. »
Il eut pourtant bien des fatigues à essuyer dans un si long voyage, contrarié par une pluie continuelle ; mais surtout il eut à souffrir de ces humiliations auxquelles il ne pouvait être encore accoutumé. Plusieurs des personnes dont il allait réclamer l'assistance, ou la lui refusaient, ou la lui faisaient payer chèrement. Arrivé à Paris, on ne le vit point parcourir en curieux cette ville fameuse par les monuments de tout genre, qu'elle offre à l'admiration des visiteurs. Le pieux jeune homme ne semblait occupé que de Dieu seul, au milieu de tant d'objets propres à lui en dérober le souvenir. Il marchait dans les rues avec une modestie exemplaire, et si quelque chose attirait son attention, ce n'était jamais que les objets de piété, tels que les images et statues de la sainte Vierge, qu'un instinct religieux lui faisait en quelque sorte deviner et découvrir sur des murailles, où elles auraient facilement échappé à des regards moins purs et moins intelligents que les siens.
La personne charitable qui avait promis de le soutenir à Paris, au lieu de le conduire au séminaire de Saint-Sulpice, où il espérait entrer, l'adressa à une autre maison fondée depuis peu d'années en faveur des jeunes ecclésiastiques pauvres, par M. Battu de la Barmondière, ancien curé de Saint-Sulpice. Ce contre-temps l'affligea d'abord, mais il ne tarda pas à reconnaître l'excellent esprit qui régnait dans cette maison, et il s'y trouva bientôt comme il l'écrivit lui-même à ses parents, dans un véritable paradis. Néanmoins il y fut mis à une rude épreuve, par une circonstance qui servit à faire briller dans un plus grand jour son éminente vertu. Ceux qui s'étaient engagés à payer la modique pension du jeune séminariste lui retirèrent leur secours, et il se vit sur le point d'être renvoyé d'une maison à laquelle son extrême pauvreté ne permettait guères de faire des sacrifices en faveur des nouveaux venus. Ce coup fut terrible, mais il ne déconcerta point une âme accoutumée à respecter les ordres les plus rigoureux d'un Dieu qui se plait à éprouver ses serviteurs. Louis-Marie eut foi dans la Providence, et la Providence ne lui manqua pas. Le pieux et charitable supérieur de la maison ne put se résoudre à renvoyer un sujet si précieux, et de si grande espérance. Il demeura donc au séminaire, où il continua à répandre la bonne odeur de Jésus-Christ, qui s'exhalait de toute sa conduite.
Mais pour lui créer une pension, au défaut de celle qui venait de lui être retirée, on décida qu'il partagerait avec quelques autres pauvres séminaristes, la l'onction de veillé les morts de la paroisse ; ce qui lui assurait une rétribution suffisante à son entretien. Il s'acquitta de cette charge avec un grand esprit de religion, et il y trouva de quoi fournir un aliment aux réflexions les plus sérieuses et les plus propres à fortifier son âme dans sa piété. La vue de cette mort qu'il avait sans cesse devant les yeux, lui prêchait d'une manière bien éloquente le néant des choses d'ici-bas, et le mépris que nous devons faire de toutes les vanités qui passent si rapidement sous le soleil. Dieu seul lui paraissait grand et solide au milieu de toutes ces têtes, dont quelques-unes étaient tombées de si haut ; et l'effroyable décomposition de ces visages, naguères si riches en beauté, le reportait facilement vers cette beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, qui ne se flétrit jamais, et dont la vue fera au ciel notre plus douce jouissance. Plein de ces pensées, le vertueux jeune homme s'appliquait encore avec plus d'ardeur à mortifier ses sens et à se soumettre au joug rigoureux, il est vrai, mais en même temps si doux de l'Évangile.
Bientôt la voix de ses supérieurs l'appela aux ordres mineurs ; il obéit, et se disposa avec un soin tout particulier à recevoir cette nouvelle grâce. Après une retraite chez les prêtres de la mission, à Saint-Lazare, il fut ordonné le samedi des Quatre-Temps, 18 septembre 1694. A cette époque, M. de la Barmondière tomba malade et mourut. On se fera sans peine une idée de la douleur que dut éprouver Montfort à cette triste nouvelle. Il perdait son directeur et son meilleur ami. Néanmoins il se consola par la foi dont il était rempli, et par l'espérance que Dieu qui lui retirait ses protecteurs ici-bas, continuerait sans doute à le protéger lui-même du haut des cieux. Sa confiance ne fut point ébranlée, même lorsqu'il vit tomber la maison dont M. de la Barmondière était supérieur ; chacun des membres qui la composaient s'empressa de chercher un asile ailleurs. Montfort fut reçu dans une pauvre communauté où on manquait de tout ; les privations qu'il y endura furent si grandes, que sa santé en fut altérée, au point qu'il fallut le transporter à l'Hôtel-Dieu.
Ce fut un bonheur pour lui de se trouver parmi les pauvres ; il s'affligea seulement qu'on ne l'eût pas confondu avec les plus misérables, et toute sa peine était de se voir l'objet de quelques soins particuliers, qu'on croyait devoir à son caractère et à son mérite. Il était difficile en effet qu'il y demeurât quelque temps, sans révéler tous les trésors de grâce dont il était rempli. Sa patience faisait l'admiration des plus parfaits, il n'ouvrait jamais la bouche pour se plaindre, et quoique plusieurs personnes désespérassent de sa guérison, il ne perdit jamais confiance, et Dieu en effet lui rendit la santé, dont il devait faire un si précieux usage.
La Providence poussa encore plus loin ses attentions pour le pieux jeune homme ; elle permit que les portes du séminaire de Saint-Sulpice s'ouvrissent enfin devant lui. L'amitié toute particulière dont M. de la Barmondière l'avait honoré le rendit cher à M. Boin, directeur d'une des maisons de Saint-Sulpice ; il intéressa quelques personnes riches à cette affaire, et l'on parvint à former une somme de 250 fr. pour payer sa pension. Il entra donc dans ce séminaire, où sa réputation l'avait précédé, et où il fut reçu comme un ange du ciel.
Sous la conduite des plus habiles maîtres de la vie cléricale, Montfort fit encore de nouveaux progrès dans la vertu. « Toujours le premier et le plus assidu aux exercices communs, dit M. Blain, il ignorait les dispenses, et je ne sais s'il en a usé une seule fois dans sa vie. » Persuadé que les lèvres du prêtre doivent être les dépositaires de la science, aussi bien que sa vie le modèle de toutes les vertus, il s'appliquait à l'étude avec un soin extraordinaire, et sa modestie dut souffrir plusieurs fois des éloges que ses succès lui méritèrent. Sa méthode pour étudier la théologie était celle des saints Thomas, Bonaventure et autres ; son cœur était uni à Dieu, pendant que son esprit sondait les profondeurs des questions les plus abstraites, et l'Esprit saint lui découvrit plus de secrets dans la prière, qu'il n'aurait jamais pu en apprendre à l'école des maîtres les plus distingués et les plus capables de le guider dans la carrière des sciences. On peut dire que son oraison était continuelle, et que tous les lieux et tous les temps lui étaient bons pour s'entretenir avec un Dieu toujours si près de lui. « II paraissait, dit un de ses condisciples, si égal et si recueilli dans toutes ses actions, que je suis persuadé qu'il ne perdait jamais Dieu de vue. J'allai, un jour de dimanche, sur les dix heures du matin, lui demander quelques cahiers dont j'avais besoin ; je crois qu'il était en oraison, car lorsque je frappai à la porte de sa chambre, il vint me l'ouvrir, et son visage me parut alors lumineux et tout rayonnant d'une lumière plus que naturelle. Je passais souvent les récréations avec lui ; son plus grand plaisir était d'y parler de la sainte Vierge, et il en parlait d'une manière si édifiante, qu'on ne le quittait point sans se sentir animé de zèle et de ferveur. Il était gai dans les récréations, mais sans distractions, et il était aisé de voir à ses minières et à sa conduite, que l'amour de Dieu l'occupait infiniment plus que tous les jeux auxquels on se divertissait. »
Son zèle à procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes se manifestait en toute rencontre ; il avait le talent de faire cesser les divisions, de réconcilier les cœurs, et d'arrêter ceux que la vengeance allait précipiter dans les derniers excès. On le vit un jour se jeter sans crainte entre deux jeunes gens qui se battaient à l'épée, leur montrer le crucifix qu'il portait toujours sur lui, et négocier entre eux, à l'heure même, une parfaite réconciliation. Il achetait les livres obscènes, pour les déchirer ou les briller en présence de ceux qui les lui avaient vendus, s'estimant heureux d'empêcher quelques fautes mortelles, et de retarder peut-être un peu la corruption des âmes, auxquelles ce fatal poison était destiné.
Il inventait chaque jour de nouveaux moyens d'étendre la piété parmi les séminaristes, et le langage ordinaire ne lui suffisant pas pour exprimer tous les sentiments dont son âme était pleine, il appelait à son secours le chant et la rime ; il composait des cantiques plus ou moins remarquables sous le rapport de la poésie, mais toujours dignes de sa piété, par les beaux sentiments dont ils étaient remplis. Plus tard, dans ses missions, il eut souvent occasion d'exercer ce genre de talent. Nous citerons, en son lieu, un de ses cantiques où l'on rencontre des traits qui eussent fait honneur sans doute aux plus habiles compositeurs de son époque, et qui ne peuvent manquer de trouver encore aujourd'hui bien des admirateurs.
Doux et indulgent pour les autres, Montfort n'était sévère et rigoureux qu'envers lui-même ; sa mortification extérieure était poussée aussi loin que l'obéissance et la prudence le lui permettaient. Il avait mille moyens de se crucifier, sans presque paraître le faire ; sa chambre, qui était la moins commode de toutes, ses habits, sa nourriture, tout enfin devenait un instrument de pénitence dans les mains de ce fervent disciple de Jésus souffrant pour nous. Quant à la mortification intérieure, Dieu seul peut savoir jusqu'où il en poussa les saintes rigueurs. Ses désirs, ses inclinations étaient autant de victimes qu'il ne cessait d'immoler sur l'autel de son cœur, et sans doute qu'il ne s'accorda jamais rien de ce qu'il pouvait se refuser.
Mais ce n'était pas assez pour lui des mortifications qu'il s'imposait volontairement. Le moment arriva où la Providence voulut elle-même rassasier de croix et d'humiliations cette âme insatiable, dont toute la vie, à partir de cette époque, ne sera plus qu'un long martyre ; il semble que ses vertus ne devaient lui attirer que des hommages et des respects ; et le ciel permit qu'il en fut autrement. Cette conduite de la Providence ne changes rien aux dispositions intérieures de Montfort : persuadé que quand Dieu attache une âme à la croix il faut le laisser faire, parce qu'il sait bien ce qu'il fait, notre pieux jeune homme s'offrit tout entier au Père céleste, pour être rendu conforme à l'image de son Fils crucifié ; et nous allons voir en effet que les traits de ressemblance ne lui manqueront pas avec celui qui a été l'opprobre des hommes et le rebut du peuple. Opprobrium hominum et abjectio plebis.
Ceux qui ont écrit plus au long l'histoire du vénérable Grignon de Montfort, ont pris soin de montrer que, quoiqu'il y eût dans sa vertu, si pure et si vraie, quelque chose d'un peu singulier, cette singularité n'avait cependant rien de déplacé ni de ridicule, comme ses ennemis ont cherché à le faire croire. Mais personne n'a mieux traité cette partie délicate de la vie du serviteur de Dieu, que l'auteur anonyme d'une vie de Montfort, imprimée il y a quatre ans à Paris, chez Adrien Leclerc, rue Cassette, n° 29, et qui ne laisse rien à désirer pour l'exactitude, l'étendue et l'agrément du style. L'auteur observe avec raison que tous les saints ont encouru plus ou moins ce reproche, puisqu'il est vrai que le chemin de la perfection n'étant pas celui du plus grand nombre, il faut, pour y marcher, se condamner à ne pas suivre les exemples de la multitude, ou en d'autres termes, à être singulier; que les justes étant sur la terre comme des étrangers, il n'est pas étonnant qu'ils aient l'air un peu embarrassé au milieu d'un monde dont ils ne parlent point le langage, et dont l'Évangile leur apprend à redouter sans cesse la corruption. Au reste, les singularités du vénérable Montfort étaient de nature à révéler la source où il les avait puisées. « Ainsi, dit son dernier historien, qu'en entrant en Sorbonne il se soit mis à genoux seul dans un coin de la classe pour implorer les lumières de la souveraine vérité ; que dans les rues il ait marché la t
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te nue par respect pour la présence de Dieu ; qu'il ait souvent tenu à la main et baisé amoureusement son crucifix ; qu'il ait fait profession de son dévouement à la reine du ciel, en portant le chapelet à sa ceinture ; qu'il ait aimé à s'entretenir de Dieu et des choses de Dieu, au point de ne pouvoir parler d'autre chose ; que son amour enfin pour Notre-Seigneur se soit manifesté par des soupirs et des larmes, par des chants joyeux ou des épanchements pleins de simplicité, ce n'était là que l'expression naïve d'une âme qui ne calculait point ce qu'on penserait, mais agissait sans ostentation comme sans crainte, sous l'influence de la douce et vive lumière qui l'inondait et l'entraînait heureusement. Au reste, il n'avait d'autre ridicule, si c'en est un, que d'agir et de parler tous les jours comme chacun de nous voudra peut-être l'avoir fait à ses derniers moments. Hélas ! disons que les saints ont passé leur vie dans la lumière, et qu'il nous faut à nous le flambeau de la mort pour nous éclairer. »
Mais ce qui doit surtout nous rassurer sur la conduite extraordinaire de Montfort, c'est l'esprit d'obéissance dont il était rempli. M. Bouin, son supérieur, trouva toujours en lui une de ces âmes éminemment pliables, dont on obtient sans peine les sacrifices qui devraient le plus coûter à leur amour-propre, si depuis longtemps déjà elles ne l'avaient immolé. Montfort s'estimait trop heureux d'étudier la perfection cléricale sur un maître si habile. La Providence le mit à une terrible épreuve, en le lui enlevant. M. Bouin mourut, et son successeur parut être comme l'instrument dont le ciel voulait se servir, pour achever le crucifiement intérieur de notre pieux jeune homme. Rien ne fut épargné pour le couvrir d'humiliations, mais on peut dire que la vertu, plus précieuse que l'or, éprouvé par le feu, reçut un nouvel éclat au sortir de cette espèce de creuset, où la main de Dieu l'avait placé. Montfort, mourant de plus en plus à lui-même, vivait uniquement pour Dieu et pour le prochain, il s'acquittait avec un soin admirable des emplois dont il était chargé, particulièrement des catéchismes qu'on l'envoya faire aux enfants les plus dissipés du faubourg Saint-Germain ; sa patience et sa douceur triomphèrent de ce petit peuple indocile, que rien jusque-là n'avait pu fixer, et tout le monde admira les heureux fruits d'un apostolat aussi riche en grâces pour l'humble Montfort, qu'il avait été stérile et infructueux pour d'autres.


 
 
 
 
II.
 
 
 
Toute la vie de Montfort n'avait été qu'une longue préparation au sacerdoce, dont il était d'autant plus digne qu'il croyait moins le mériter ; mais quand le moment arriva où la voix des supérieurs, qui est ici la voix de Dieu même, l'appela à monter les degrés du sanctuaire, il ne répondit que par ses larmes et par un refus modeste qui montraient la haute idée qu'il s'était faite de ce redoutable fardeau. Il fallut un ordre formel ; alors seulement, Montfort ne recula plus. II fut ordonné prêtre le 5 juin 1700, par Mgr de Flamanville, évêque de Perpignan. Qui pourrait dire toutes les consolations dont il fut inondé, en célébrant cette première messe qu'il avait tant désirée et tant redoutée ? C'est un secret qu'il faut laisser aux anges, pour qui l'oblation du saint sacrifice, faite par un prêtre tel que Montfort, doit être le plus délicieux de tous les spectacles. Il prolongea jusqu'au soir son action de grâces, se plaignant que la journée fut trop courte pour pouvoir y payer convenablement une semblable dette.
A partir de ce moment, Montfort devint plus que jamais l'homme de Dieu et du prochain ; le zèle du salut des âmes le dévorait intérieurement ; il eût voulu embraser tout l'univers de ce feu sacré que le Fils de Dieu est venu apporter sur la terre. Un attrait puissant le poussait à se consacrer aux missions dans la campagne, et la suite prouvera combien les desseins de la Providence étaient en harmonie avec les désirs du pieux prêtre. Un voyage qu'il fit à Nantes lui donna occasion de commencer l'exercice de ce genre de prédication ; mais il lui fallut bientôt après retourner à Paris ; et comme il faisait la route à pied, selon son usage, il se présenta, avec tous les dehors de l'indigence, à la porte d'un monastère, où il savait qu'une de ses sœurs venait de faire profession. Il demanda d'abord la charité pour l'amour de Dieu. On avertit l'abbesse qui vint elle-même l'interroger sur son nom et ses qualités. « Madame, lui dit-il, à quoi bon me demander mon nom ? ce n'est pas pour moi, c'est pour l'amour de Dieu que je vous demande la charité. » Il se retira ensuite, et alla loger dans une pauvre maison, où il trouva la nourriture et le repos dont il avait besoin.
Au lieu de se rendre directement à Paris, Montfort passa par Poitiers où il croyait n'aller que pour une affaire dont il s'était chargé ; mais la Providence avait d'autres vues. Le serviteur de Dieu, ayant dit la messe à l'hôpital, les pauvres furent tellement frappés de l'air de piété qu'il portait dans l'exercice de cette auguste fonction, qu'ils formèrent le projet de le demander, tout d'une voix, pour remplacer l'aumônier qu'ils venaient de perdre. En attendant la réponse de l'évêque, alors absent de cette ville, Montfort ne demeura pas oisif à Poitiers ; il y avait toujours pour lui des ignorants à instruire, des malades à visiter et des pauvres à soulager. Rien ne lui était plus doux que la pratique de ces œuvres de charité, et le plaisir qu'il y goûtait ne lui permettait jamais de ressentir la fatigue ; cependant les pauvres de l'hôpital ne cessaient de le demander pour aumônier. L'évêque, après avoir recueilli les témoignages les plus honorables des plus anciens directeurs de Montfort, lui conféra le titre que tous les malheureux sollicitaient pour lui ; il en fit l'usage qu'on espérait. L'hôpital devint dès-lors le théâtre principal de son zèle, il suffisait à tout ; les infirmités spirituelles n'étaient pas les seules qui obtinssent ses soins ; il s'occupait aussi des besoins corporels, et il rendait aux malades les services les plus pénibles et les plus rebutants pour la nature. Il semble qu'une conduite si admirable devait lui attirer l'estime universelle et le rendre cher à tous ceux qui étaient témoins de ses travaux et de ses fatigues ; le contraire arriva cependant. Laissons-le parler lui-même, et dans une lettre adressée à M. Leschassier, rendre compte de sa conduite en abrégé et en vérité.
« J'entrai, dit-il, dans ce pauvre hôpital, ou plutôt cette pauvre Babylone, avec une ferme résolution de porter, avec Jésus-Christ mon maître, les croix que je prévoyais bien me devoir arriver, si l'ouvrage était de Dieu. Ce que plusieurs personnes ecclésiastiques et expérimentées de la ville me dirent pour me détourner d'aller dans cette maison de désordre, qui leur paraissait incorrigible, ne fit qu'augmenter mon courage pour entreprendre cet ouvrage, malgré ma propre inclination, qui a toujours été et qui est encore pour les missions. A mon entrée, les supérieurs et les inférieurs de l'hôpital, et toute la ville même, furent dans la joie, me regardant comme une personne donnée de Dieu pour réformer cette maison. Les supérieurs de l'hôpital, avec qui j'agissais de concert, et plus en obéissant qu'en commandant, me donnèrent d'abord les mains pour l'exécution et l'observation de la règle que je désirais introduire. Monseigneur même et tout le bureau furent les premiers à m'autoriser, et me permirent de faire manger les pauvres en réfectoire, et de leur aller quêter quelque chose par la ville, pour manger avec leur pain sec ; ce que je fis pendant trois mois, non sans beaucoup de rebuts et de contradictions qui s'augmentèrent de jour à l'autre de telle sorte, par le moyen d'un monsieur employé dans la maison, et de mademoiselle la supérieure de l'hôpital, que je fus contraint, par obéissance à notre vicaire, d'abandonner le soin de ces tables, qui contribuaient beaucoup au bon ordre de la maison. Ce monsieur, aigri contre moi, sans aucun légitime fondement que je sache, me rebutait, contrariait et outrageait sans cesse dans la maison, et me décriait dans ma conduite par la ville, chez les administrateurs, ce qui anima étrangement contre lui tous les pauvres qui m'aimaient tous, hormis quelques libertins et libertines ligués avec lui contre moi. Pendant cette bourrasque, je gardais le silence et la retraite, remettant entièrement ma cause entre les mains de Dieu, et n'espérant qu'en son secours, malgré les avis contraires qu'on me donnait. J'allai pour cet effet faire une retraite de huit jours aux jésuites ; là, je fus rempli d'une grande confiance en Dieu et en sa sainte Mère, qu'il prendrait évidemment ma cause en main. Je ne fus pas trompé dans mon attente ; au sortir de ma retraite, je trouvai ce monsieur malade, il mourut quelques jours après ; la supérieure, jeune et vigoureuse, le suivit en six jours. Plus de quatre-vingts pauvres tombèrent malades, plusieurs en moururent. Toute la ville croyait que la peste était dans l'hôpital, et disait publiquement que la malédiction était sur cette maison, parmi tous ces malades et ces morts que j'assistais moi seul. Je ne fus point malade depuis la mort de ces supérieurs, j'ai encore eu de plus grandes persécutions. Un pauvre élevé et orgueilleux s'est mis dans l'hôpital à la tète de quelques libertins pour me contredire, plaidant sa cause auprès des administrateurs, et me condamnant dans ma conduite, parce que je leur dis hardiment, quoique doucement, leurs vérités, qui sont des ivrogneries, des querelles, des scandales, etc. Presque aucun des administrateurs (quoique je ne prenne rien dans la maison, pas même un morceau de pain, les étrangers me nourrissant par charité) ne se met en peine de punir ces vices et de corriger ces désordres intérieurs, et presque tous ne pensent qu'au bien temporel et extérieur de la maison.
« Il est vrai pourtant, mon cher père, que parmi tous ces troubles et contradictions que je ne dis qu'en gros, Dieu s'est voulu servir de moi pour faire de grandes conversions dans la maison et hors de la maison. L'heure du lever, du coucher, de la prière vocale, du chapelet en commun, du réfectoire en commun, des cantiques, et même de l'oraison mentale pour ceux qui le veulent, subsiste encore maintenant malgré les contradictions. Depuis que je suis ici, j'ai été dans une mission continuelle, confessant presque toujours depuis le matin jusqu'au soir, et donnant des conseils à une infinité de personnes, et le grand Dieu mon père, que je sers, quoique avec infidélité, m'a donné, depuis que je suis ici, des lumières dans J'esprit que je n'avais pas, une grande facilité pour m'énoncer et parler sur-le-champ sans préparation, une santé parfaite et une grande ouverture de cœur envers tout le monde, c'est ce qui m'attire l'applaudissement de presque toute la ville (ce qui doit bien me faire craindre pour mon salut)....
« Je m'oubliais de vous dire que je fais une conférence toutes les semaines aux treize ou quatorze écoliers qui sont l'élite du collège, et ce avec l'approbation de feu monseigneur. »
Cependant Montfort n'oubliait pas le voyage qu'il devait faire à Paris, et dont l'exécution avait été suspendue par son séjour à l'hôpital de Poitiers. De nouvelles croix l'y attendaient ; il reçut aussi du ciel de nouvelles grâces pour les supporter avec force et résignation ; ses anciens supérieurs refusèrent de se charger de sa conduite, quoiqu'au fond ils fussent pleins d'estime pour sa vertu, comme leurs lettres et leurs discours l'ont fait paraître en plusieurs circonstances. Cette épreuve fut la plus pénible de toutes pour notre jeune prêtre. Qu'on se rappelle ce que souffrirent en pareille occasion une foule de saints dont la conduite et les intentions n'étaient pas comprises, spécialement sainte Thérèse, cette âme si droite et si pure, et l'on sentira tout ce que dut avoir d'amer pour Montfort, le calice que le Père céleste lui présenta dans ce moment ; et néanmoins il le but avec un calme et une soumission, qui ne se trouvent d'ordinaire que dans les âmes héroïques et qui est le meilleur cachet de la sainteté. « Je lui communiquai en ami, dit M. Blain, ce qu'on disait de lui de plus mortifiant et de plus humiliant, et il l'écoutait sans laisser échapper le moindre signe de peine ; j'en étais troublé, et lui ne l'était pas ; et comme cela me donnait occasion de lui faire quantité d'objections sur sa conduite et sur son genre de vie, cela lui donnait aussi occasion de me faire des réponses si justes et si solides, que je ne savais où il allait prendre ce qu'il me disait : je demeurais étonné comment, en peu de mots, il montrait le faux de ce qu'on opposait à sa manière de vivre. »
Au reste, si la Providence permettait qu'il fût humilié à Paris, sa réputation grandissait à Poitiers, et l'on y rendait à son mérite une justice tardive, mais éclatante. Ceux qui s'intéressaient véritablement au bien spirituel et temporel de l'hôpital, comprirent tout le vide que venait de faire son départ, et toute la difficulté qu'il y aurait à remplacer un homme si zélé et si charitable. On lui écrivit donc pour presser son retour, et il revint effectivement au milieu de ses chers malades, qui trouvèrent en lui les mômes vertus qui avaient fait autrefois leur admiration. Le soin de l'hôpital ne suffisant pas à son ardeur, il se multipliait au dehors pour prêter sou concours à toutes les œuvres utiles qu'on lui permettait de partager. Il prêchait fort souvent dans les communautés religieuses, et il répondait aux personnes qui le consultaient par lettres sur l'état de leur âme. Nous avons encore de riches débris de la correspondance qu'il entretenait alors, et ils suffisent pour nous faire apprécier, non seulement le talent du serviteur de Dieu, mais surtout la bonté de son jugement, la sagesse de sa direction, et l'éminence de sa piété. Il y prêche partout l'amour de la croix et des souffrances, et l'on voit combien sa propre expérience le rendait habile à donner aux autres des leçons qu'il avait sans doute reçues lui-même plus d'une fois aux pieds de son crucifix. On en jugera par ces mots adressés à une religieuse : « Ah ! que votre lettre est divine, puisqu'elle est remplie des nouvelles de la croix, hors de laquelle, quoique la nature et la raison disent, il n'y aura jamais ici-bas jusqu'au jour du jugement aucun véritable plaisir, ni aucun solide bien ! Votre âme porte une croix grosse, large et pesante,
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quel bonheur pour elle ! qu'elle ait confiance, si Dieu tout bon continue de la faire souffrir, qu'il ne l'éprouvera pas au-dessus de ses forces. C'est une preuve qu'elle en est assurément aimée ; je dis assurément, car la meilleure marque qu'on est aimé de Dieu, c'est quand on est haï du monde et assailli de croix, c'est-à-dire de privations des choses les plus légitimes, d'oppositions à nos volontés les plus saintes, d'injures les plus atroces et les plus touchantes, de persécutions et de mauvaises interprétations de la part des personnes les mieux intentionnées et de nos meilleurs amis, des maladies les moins à notre goût, etc. Mais pourquoi vous dis-je ce que vous savez mieux que moi, par l'attrait et l'expérience que vous en avez ? Ah ! si les chrétiens savaient la valeur des croix, ils feraient cent lieues pour en trouver une ; car c'est en cette aimable croix qu'est renfermée la sagesse véritable que je cherche jour et nuit, avec plus d'ardeur que jamais. Ah ! bonne Croix, venez à nous à la plus grande gloire du Très-Haut ; c'est ce que mon cœur dit souvent, malgré mes faiblesses et mes infidélités. Je mets, après Jésus, notre unique amour, toute ma force dans la croix. Je vous prie de dire à la sœur dont vous me parlez, que j'adore Jésus-Christ crucifié en elle, et je prie Dieu qu'elle ne se souvienne d'elle-même que pour s'offrir à des sacrifices encore plus sanglants. »
Ce fut pendant le séjour que l'Homme de Dieu fit à cette époque, dans la ville de Poitiers, qu'il posa, pour ainsi dire, la première pierre d'un édifice qui devait plus tard s'élever si haut. Il avait souvent médité sur les besoins multipliés des pauvres malades dans les hôpitaux, et il comprenait sans peine que ce qui pouvait leur être le plus avantageux, c'était de multiplier en leur faveur le nombre de ces anges terrestres, qui vont, sous les traits d'une femme, porter des secours et des consolations dont rien n'égale la puissance. Une nouvelle congrégation religieuse, destinée au service des malades, voilà ce que méditait depuis longtemps le pieux prêtre, et ce qu'il avait sans doute bien des fois traité avec Dieu dans la prière. La Providence qui le destinait à devenir le père d'un nombre prodigieux de filles spirituelles, connues aujourd'hui sous le nom de Filles de la Sagesse, voulut dès ce moment lui laisser entrevoir un germe du succès que cachait l'avenir. Une demoiselle, nommée Trichet, vint se mettre sous sa conduite, en lui témoignant le désir d'être religieuse ; il l'assura lui-même qu'en effet Dieu l'appelait à cette belle vocation. Elle essaya donc d'entrer dans plusieurs communautés, mais elle ne put jamais y réussir. Le ciel lui avait préparé une autre destinée ; elle ne songeait qu'à être la dernière dans un ordre déjà connu, et elle devait être la première dans une congrégation nouvelle, que l'Eglise allait bientôt voir naître, et qui en fait aujourd'hui l'un des principaux ornements. Mais il devait se passer bien des années avant que le succès couronnât les désirs du pieux fondateur, qui sut conserver jusqu'à la fin, et inspirer à sa pieuse pénitente une patience à l'épreuve de tous les ennuis de cette longue attente.
On ne peut se défendre d'un vif sentiment d'admiration, lorsqu'on voit avec quel détachement intérieur, quel esprit de foi et quelle absence de préoccupations humaines, Montfort traitait cette importante affaire ; il savait que les œuvres de ce genre ne sont pas ordinairement le fruit de la précipitation et des désirs trop empressés, et qu'il faut savoir attendre le moment de Dieu, dont les pensées sont bien élevées au-dessus des nôtres. Il s'y appliqua avec tout le soin dont son zèle était capable, laissant le reste à Dieu, qui peut seul donner l'accroissement aux plantes que cultivent nos mains. La vertueuse demoiselle se contenta donc pour lors de se consacrer au service des malades dans les hôpitaux, supportant avec une patience angélique toutes les peines que lui attirait une conduite qui paraissait singulière aux uns, blâmable aux autres et inexplicable à tous. Elle sollicita l'agrément de son directeur pour quitter son costume ordinaire, et en prendre un qui ne respirât que la pauvreté et l'amour delà croix. Elle l'obtint
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, et aussitôt une étoffe grossière, de couleur de gris tendre, fut achetée, et l'habit fut préparé tel exactement que le portent encore les Filles de la Sagesse. Ce changement d'habit fut un nouveau scandale pour ses amis et ses proches, et le signal de nouvelles persécutions ; elle les endura avec la même constance, soutenue de la grâce de Dieu, et des conseils de son pieux directeur. On ne saurait dire jusqu'où cette fervente novice porta l'amour de l'abjection et le mépris d'elle-même ; les exemples qu'elle en a laissés, et qui sont le plus précieux héritage de ses filles, prouvent qu'elle était capable des sacrifices les plus héroïques, lorsqu'il s'agissait de suivre Jésus crucifié. Son directeur lui-même ne l'épargnait point ; il comprenait avec quel soin devait être polie et taillée, une pierre spirituelle destinée à occuper une place si importante dans l'édifice ; et l'on peut bien dire, qu'en architecte habile, il ne lui épargna pas les coups de marteau. Par son ordre, elle alla se promener avec son nouvel habit, dans les rues les plus fréquentées de la ville. Il fallait écraser l'amour-propre, de manière qu'il ne pût jamais revivre, et que l'amour seul de Dieu embrasât cette âme appelée à de si grandes choses. On peut juger, au reste, de l'estime qu'il faisait de sa pénitente, en remarquant qu'il osa bien la consulter sur le projet qu'il avait conçu d'abandonner la direction de l'hôpital, où son zèle ne pouvait plus s'exercer, au milieu des entraves qu'on lui suscitait. C'était demander à cette pieuse fille de prononcer elle-même l'arrêt qui devait la séparer, peut-être pour toujours, d'un directeur qui semblait lui être plus nécessaire que jamais. Elle n'hésita pas cependant à lui conseiller de sortir, parce qu'elle y voyait la plus grande gloire de Dieu. Un désintéressement si parfait combla de joie le saint directeur ; et, dès le jour même, il partit, lui recommandant de ne point sortir de l'hôpital de là à dix ans. « Quand, ajouta-t-il, l'établissement des Filles de la Sagesse ne se ferait qu'au bout de ce terme, [Dieu serait satisfait, et ses desseins sur vous seraient remplis. » Il y a, dans ces mots, quelque chose de prophétique.
La Providence semble n'avoir retiré Montfort du service de l'hôpital de Poitiers, que pour lui donner le moyen de développer, avec plus d'étendue et d'éclat, les trésors de grâces dont il était rempli. Dès qu'il fut libre, ses regards se tournèrent vers les missions, qui avaient été son premier attrait. Il était dans la force de l'âge, et ce qu'il avait fait jusqu'alors ne lui semblait rien en comparaison de ce que la Providence l'appelait intérieurement à entreprendre. Il alla donc s'offrir à Mgr l'évêque de Poitiers, pour donner dans son diocèse des missions et des retraites. L'offre fut acceptée avec joie ; et le pieux prêtre ne songea plus qu'à entrer dans ces moissons déjà blanchies ; alb
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sunt jam ad messem,
avec toute l'ardeur qui doit caractériser les ouvriers du père de famille ; sa parole puissante produisit les plus heureux effets. On comprend que les bornes de cette histoire ne nous permettent pas de raconter en détail toutes les missions auxquelles Montfort présida. Il nous suffira d'indiquer en peu de mots ce qui nous semblera le plus remarquable ; et les lecteurs de cet abrégé voudront bien se rappeler qu'il existe une grande et belle vie de notre pieux prêtre, dont nous avons fait plus haut l'éloge, et dont nous ne pourrions jamais assez recommander la lecture.
 
Les premiers essais de Montfort fuient couronnés du succès le plus parfait. II établissait partout des pratiques utiles, corrigeait des abus invétérés, touchait les pécheurs les plus endurcis, et tonnait contre les vices avec une liberté vraiment apostolique ; mais l'homme ennemi, qui voit avec fureur s'étendre le royaume de Dieu, et qui ne cesse de faire la guerre aux saints, souleva contre Montfort un orage, auquel il fallut céder un instant ; l'évêque de Poitiers lui envoya tout-à-coup la défense de continuer à exercer le saint ministère dans son diocèse. On ne peut se refuser à croire que les ennemis du serviteur de Dieu n'eussent trompé la bonne foi de l'évêque, par des rapports mensongers ou infidèles, surtout lorsqu'on sait que ce prélat partageait les sentiments d'un autre évêque, celui de Nantes, qu'on a prétendu avoir lancé un interdit contre Montfort, quoiqu'il soit certain qu'en 1713 il lui donna un certificat conçu en ces termes :
Ce zélé missionnaire est tout-à-fait recommandable par ses bonnes mœurs et sa saine doctrine, par sa piété et sa modestie ; il n'a été, à ma connaissance, frappé d'aucune censure ecclésiastique. C'est donc à la haine seule de ses ennemis qu'on doit attribuer les mesures rigoureuses dont le vénérable Montfort a été quelquefois l'objet de la part de ses supérieurs ecclésiastiques ; et l'on ne s'étonnera pas qu'une épreuve par laquelle saint Ignace, saint Philippe de Néri et le pieux Boudon ont passés, ait pu être réservée par la Providence au vénérable serviteur de Dieu, dont nous écrivons la vie.
 
 

 
III.
 
 
Au moment de se séparer des populations qu'il avait évangélisées avec tant de zèle et de succès, notre pieux prêtre sentit redoubler au fond de son cœur la sollicitude paternelle qu'il devait à tant de nouveaux convertis, dont il désirait ardemment la persévérance, et que son départ allait exposer aux plus grands périls. Tour les fortifier dans leurs bonnes résolutions, il leur adressa une lettre où la charité apostolique brille du plus vif éclat, et que nous croyons devoir transcrire ici tout entière, malgré sa longueur. Elle fera connaître mieux que toutes nos paroles, combien était solide la direction que le serviteur de Dieu savait imprimer aux âmes qui étaient sous sa conduite :
 
« Dieu seul !
» Chers habitants de Montbernage, Saint-Saturnin, Saint-Simplicien, la Résurrection et autres, qui avez profité de la mission que Jésus-Christ mon Maitre vient de vous faire : Salut en Jésus-Christ et Marie !
» Ne pouvant vous parler de vive voix, parce que la sainte obéissance me le défend, je prends la liberté de vous écrire sur mon départ, comme un pauvre père à ses enfants, non pas pour vous apprendre des choses nouvelles, mais pour vous confirmer dans les vérités que je vous ai dites.
» L'amitié chrétienne et paternelle que je vous porte est si forte, que je vous porterai partout dans mon cœur, à la vie, à la mort et dans l'éternité. Que j'oublie plutôt ma main droite que de vous oublier, en quelque lieu que je sois, jusqu'au saint autel, que dis-je, jusqu'aux extrémités du monde, jusqu'aux portes de la mort ! soyez-en persuadés, pourvu que vous soyez fidèles à pratiquer ce que Jésus-Christ vous a enseigné par les missionnaires, et moi, indigne, malgré le démon, le monde et la chair.
» Souvenez-vous donc, mes chers enfants, ma joie, ma gloire et ma couronne, d'aimer ardemment Jésus-Christ, de l'aimer par Marie. Faites éclater partout et devant tous votre dévotion véritable à la très-sainte Vierge, notre bonne Mère, afin d'être partout la bonne odeur de Jésus-Christ ; afin de porter constamment votre croix à la suite de ce bon Maître, et de gagner la couronne et le royaume qui vous attend. Ne manquez point à accomplir et pratiquer fidèlement vos promesses de baptême, et à dire tous les jours votre chapelet en public ou en particulier, à fréquenter les sacrements, au moins tous les mois.
» Je prie mes chers amis de Montbernage qui ont l'image do ma bonne Mère et mon cœur, de continuer et augmenter la ferveur de leurs prières ; de ne point souffrir impunément dans leur faubourg les blasphémateurs, jureurs, chanteurs de vilaines chansons et ivrognes ; je dis impunément, c'est-à-dire que s'ils ne peuvent pas les empêcher, en les reprenant avec zèle et douceur, du moins qu'ils ne manquent pas d'en faire pénitence, même publique, quand ce ne serait que de réciter un Ave Maria, dans le lieu même, ou de faire amende honorable, un cierge à la main, dans leur chambre ou dans l'église. Voilà ce qu'il faut faire, et Dieu aidant, vous persévérerez dans son service. J'en dis autant aux autres lieux.
» Il faut, mes chers enfants, il faut que vous serviez d'exemple à tout Poitiers et aux environs ; qu'aucun ne travaille le jour des fêtes gardées ; qu'aucun n'étale et n'entr'ouvre même sa boutique, et cela contre la pratique de ceux qui volent à Dieu son jour, et qui se précipitent malheureusement dans la damnation, quelques beaux prétextes qu'ils apportent, à moins que vous n'ayez une véritable nécessité reconnue par votre digne curé. Ne travaillez les saints jours en aucune manière, et Dieu, je vous le promets, vous bénira dans le spirituel et même le temporel ; en sorte que vous ne manquerez pas du nécessaire. Je prie mes chères poissonnières de Saint-Simplicien, bouchères, revendeuses et autres, de continuer le bon exemple qu'elles donnent à toute la ville, par la pratique de ce qu'elles ont appris dans la mission.
» Je vous prie tous en général, et en particulier, de m'accompagner de vos prières dans le pèlerinage que je vais faire pour vous et pour plusieurs ; je dis pour vous, car j'entreprends ce voyage long et pénible, à la Providence, pour obtenir de Dieu, par l'intercession delà sainte Vierge, la persévérance pour vous ; je dis pour plusieurs, car je porte en mon cœur tous les pauvres pécheurs du Poitou et autres lieux, qui se damnent malheureusement. Leur âme est si chère à mon Dieu, qu'il a donné tout son sang pour elle, et je ne donnerais rien !... Il a fait pour elle de si longs et si pénibles voyages, et je ne ferais rien ! Il a risqué jusqu'à sa propre vie, et je ne risquerais pas la mienne ! Ah ! il n'y a qu'un idolâtre ou un mauvais chrétien qui n'est point touché de la perte de ces trésors infinis, les âmes rachetées de Jésus-Christ. Priez donc pour cela, mes chers amis, priez aussi pour moi, afin que ma malice et mon indignité ne mettent pas obstacle à ce que Dieu et sa sainte Mère veulent faire par mon ministère. Je cherche la divine Providence : aidez-moi à la trouver ; j'ai de grands ennemis en tète; tous les mondains, qui estiment et aiment les choses caduques et périssables, me raillent, me méprisent et me persécutent ; tout l'enfer a comploté ma perte, et fera partout soulever contre moi toutes les puissances. Au milieu de tout cela, je suis très-faible et la faiblesse même, ignorant et l'ignorance même, et le reste que je n'ose dire. Il ne faut pas douter qu'étant unique et pauvre, je périrai, à moins que la très-sainte Vierge, les prières des bonnes âmes, et en particulier les vôtres, ne me soutiennent, et ne m'obtiennent de Dieu le don de la parole ou la divine sagesse qui sera le remède à tous mes maux, et l'arme puissante contre tous mes ennemis. Avec Marie, il est aisé ; je mets ma confiance en elle, quoique le monde et l'enfer en grondent, et je dis avec saint Bernard : Filioli, hæc mea maxima fiducia, est, hæc tota ratio spei meæ. Faites-vous expliquer ces paroles, je ne les aurais pas osé avancer de moi-même. C'est par Marie que je cherche et que je trouverai Jésus, que j'écraserai la tète du serpent, et que je vaincrai mes ennemis et moi-même pour la plus grande gloire de Dieu.
» Adieu, sans adieu, car si Dieu me conserve en vie, je repasserai par ici, soit pour y demeurer quelque temps soumis à l'obéissance de votre illustre prélat, si zélé pour le salut des âmes, et si compatissant à nos infirmités, soit pour passer dans un autre pays, parce que Dieu étant mon père, j'ai autant de lieux où demeurer, qu'il y en a où il est injustement offensé par les pécheurs.
 
» Tout votre
 
Louis-Marie de Montfort,
» Prêtre et esclave indigne de Jésus en Marie. »
 
Après avoir ainsi satisfait aux besoins de son cœur, le pieux prêtre tourna ses yeux vers la ville éternelle, et ne songea plus qu'à exécuter le projet qu'il avait formé de faire un pèlerinage à Rome. Il partit donc, un bâton à la main, sans autres provisions que la Bible, son bréviaire, un crucifix ; son chapelet, une image de la sainte Vierge et une confiance en Dieu à l'épreuve des plus rudes tentations. Le long de la route, il demandait l'aumône, et passait souvent la nuit dans de misérables gîtes, que son amour extrême pour la pauvreté et les souffrances pouvaient seuls lui rendre supportables. Il s'arrêta quelques jours à Lorette, pour satisfaire sa dévotion à Marie, dans cette célèbre chapelle qui fut autrefois la maison même habitée à Nazareth par la Mère de Dieu, et qu'une pieuse tradition assure avoir été portée miraculeusement par les anges dans cette partie de la chrétienté. Montfort y laissa éclater tous les transports de son amour pour cette Mère céleste. Ceux qui le virent en furent édifiés, et lui-même en conserva un souvenir, qui fut pendant tout le reste de son voyage une de ses plus douces consolations.
Mais quand le dôme de l'église Saint-Pierre se montra de loin au voyageur, les transports de sa piété redoublèrent. Il tomba à genoux, et par un sentiment de respect que sauront comprendre les âmes animées d'une foi vive, il ôta ses souliers comme autrefois Moïse à l'approche du buisson ardent, et voulut faire, pieds nus, le chemin qui le séparait encore de Rome. Les monuments de tout genre qui ornent cette ville célèbre firent peu d'impression sur Montfort. Ce n'était point l'antique Rome des païens qu'il était venu visiter. Guidé par la foi seule, son esprit n'était occupé que des avantages spirituels qu'il espérait recueillir de ce pèlerinage. Il voulait surtout entendre la voix du souverain Pontife, recevoir ses ordres comme un oracle du ciel ; et l'on peut dire qu'aux yeux de notre saint prêtre, le vicaire de Jésus-Christ, c'était Rome tout entière.
Il ne songea donc, après avoir visité les lieux saints, et satisfait amplement sa dévotion, qu'à se ménager une audience auprès de Clément XI, qui occupait alors la chaire de Saint-Pierre. Cette entrevue eut tout l'effet que Montfort avait désiré. Le pape l'accueillit avec bonté, l'encouragea à poursuivre la carrière des missions dans laquelle il était entré, lui recommanda la plus parfaite soumission aux évêques, dans le diocèse desquels il travaillerait, et enfin lui conféra le titre de missionnaire apostolique. Les paroles du souverain pontife firent sur l'humble prêtre une impression profonde, et lui inspirèrent un nouveau courage. Il quitta Rome peu après, et revint en France à pied, moissonnant le long du chemin des humiliations et des fatigues qui ne le cédaient point à celles dont nous avons parlé plus haut.
Ne pouvant plus exercer le ministère dans le diocèse de Poitiers, il retourna dans le sien propre, et ouvrit ses travaux apostoliques par deux pèlerinages, l'un à Notre-Dame-des-Ardilliers, à Saumur, et l'autre au Mont-Saint-Michel, où se trouvait alors une abbaye célèbre, fréquentée par une multitude de personnes qui y venaient, honorer le prince de la milice céleste, le glorieux archange saint Michel. En s'y rendant, Montfort passa par Rennes, où habitait sa famille, et il y montra qu'on peut joindre à une grande piété filiale ce saint détachement qui convient aux hommes apostoliques, qui, selon saint Paul, ne doivent prendre conseil ni de la chair ni du sang[2]. Il prêcha à Rennes dans plusieurs églises, et s'il n'employa pas les discours étudiés de l'éloquence humaine, on vit clairement dans sa prédication les effets sensibles de l'esprit et de la vertu de Dieu[3]. Quelques prêtres de son diocèse ayant entrepris de donner une mission à Dinan, il s'offrit à partager leurs travaux, et se chargea de l'humble et utile fonction de catéchiste, dont il s'acquitta avec un rare talent. Bientôt après il donna lui-même une mission aux soldats qui formaient la garnison de cette ville, et le succès surpassa même ses espérances. Il ne pouvait suffire à entendre au saint tribunal les soldats qui venaient, fondant en larmes, y confesser leurs fautes et en demander le pardon.
Appelé sur ces entrefaites à Saint-Brieuc, pour y partager le travail des missionnaires de ce diocèse, il partit aussitôt, se laissant conduire par l'esprit de Dieu, comme les nuées chargées de pluie obéissent au vent quilles pousse vers les contrées qu'elles doivent arroser. Là, Montfort fut comme partout admirable par son zèle et ses succès ; mais le soin qu'il donnait aux autres ne lui faisait pas négliger celui de sa propre perfection. A l'exemple de son divin modèle, après avoir travaillé tout le jour, il passait souvent la nuit en prières[4] ; et comme on le pressait une fois d'abréger son oraison pour entendre les confessions de quelques personnes qui l'attendaient : « Laissez-moi, dit-il, comment serais-je bon aux autres, si je ne le suis pas pour moi-même ? » Parole profonde, digne d'être méditée par tous ceux qui travaillent au salut des âmes, et qui n'est, après tout, que l'abrégé des conseils que saint Bernard donnait, avec tant de force et d'onction, au pape Eugène, qui avait été longtemps son disciple.
Rentré dans son diocèse vers la mi-sep­tembre 1707, Montfort se prépara par la solitude et la pénitence à continuer ses travaux évangéliques. Il savait que pour parler utilement de Dieu aux hommes, il faut avoir longtemps parlé des hommes à Dieu dans la prière. Il sortit bientôt après de ce nouveau cénacle avec une ample moisson de grâces, et une disposition nouvelle à les répandre sur les autres. Les missions de Bréal et de Romillié donnèrent de l'exercice à son zèle. Mais il dut bientôt reconnaître qu'un nouvel orage allait se former contre lui. Ses ennemis ne dormaient pas, et leurs plaintes artificieuses firent tant d'effet sur l'évêque, qu'il arrêta tout à coup l'homme de Dieu dans ses travaux. Ce prélat, alors engagé dans l'hérésie, qu'il n'abjura que plusieurs années après, se laissa tromper par une coterie puissante[5] dont il subissait la malheureuse influence, et il défendit aux missionnaires de faire des instructions ailleurs que dans les églises de paroisse. Montfort prévit qu'on n'en demeurerait pas là, et pour échapper à une persécution qui avait pour but d'enchaîner la parole de Dieu sur ses lèvres, il céda tranquillement à l'orage, et, sans accuser les rigueurs de la Providence ni ceux dont elle se servait pour l'éprouver, il sortit de son diocèse et passa dans celui de Nantes, où il était déjà connu.
On l'associa aux missionnaires du diocèse, et il partagea dignement leurs travaux. Saint-Similien, Vallet et la Chevrolière, furent successivement évangélisés par le serviteur de Dieu, dont le talent pour ce genre de ministère devenait de jour en jour plus remarquable et plus fructueux. Mais, entre toutes les missions qu'il donna alors, il en est une que nous devons signaler plus particulièrement, à cause de la magnificence du calvaire qu'il y éleva, et des grandes humiliations qu'il y eut à supporter. Montfort avait remarqué aux environs de Pont-Château, un lieu qui lui semblait propre à l'érection d'un calvaire du plus grand effet, et auquel on pourrait donner des proportions colossales. Mais il fallait pour cela remuer une montagne tout entière, et en placer en quelque sorte une autre par-dessus, afin que son élévation la rendit plus parfaitement semblable au calvaire même de Jérusalem, où s'est opérée la rédemption du monde. Le courageux missionnaire donna le premier l'exemple. En saisissant une bêche, il commença à creuser des fossés et à remuer la terre. Son exemple fut suivi par la population tout entière ; hommes, femmes, enfants, vieillards, tous voulurent contribuer au succès de cette pieuse entreprise. Les fossés furent bientôt creusés, la route tracée, la plate-forme construite, et le mur qui devait l'entourer élevé à la hauteur de cinq pieds. On y planta les trois croix qui devaient rappeler le véritable calvaire. Celle de Notre-Seigneur était haute de cinquante pieds, et tout le reste se trouvait taillé en proportion. On y montait par une route en pente douce, où le chemin de la croix se trouvait reproduit tout entier et de la manière la plus touchante. On accourait de toutes parts pour admirer cet ouvrage, auquel il semblait que les richesses d'un prince eussent à peine suffi, et qui était le fruit du zèle d'un pauvre prêtre obscur, et d'une population pleine de foi. On avait choisi le jour de l'Exaltation de la sainte Croix pour la bénédiction du calvaire. L'évêque de Nantes avait accordé son approbation. Tout le cérémonial était réglé, et un peuple immense se préparait à jouir de cette imposante cérémonie, lorsque tout-à-coup arriva de l'évêché une défense expresse de passer outre. Qu'on juge de la douleur de Montfort, et de la consternation de cette pieuse assemblée. Pas un murmure cependant ne se fit entendre, chacun adora l'ordre rigoureux de la Providence, et la piété des fidèles n'en parut que plus vive, dans leur étonnante et parfaite soumission.
Montfort quitta Pont-Château pour aller commencer une mission à Saint-Molf. Pendant son absence, on peignit sa conduite des plus noires couleurs. On le représenta comme un ambitieux et un hypocrite, qui se servait de la religion comme d'un instrument pour travailler à ses intérêts propres ; l'érection de ce calvaire fut presque transformée en crime d'état. L'affaire fut portée à la cour, et l'ordre vint bientôt de détruire tout ce que le missionnaire avait fait élever. Mais cet ordre rigoureux ne s'exécuta qu'avec les plus grandes difficultés. Les ouvriers se refusaient à un travail si peu en rapport avec leurs sentiments. Le n'était parmi eux que larmes et sanglots ; et ces pauvres gens, qui avaient montré tant de courage pour construire le calvaire, semblaient n'avoir plus de forces, lorsqu'il fut question de le détruire. Cependant la démolition s'opérait lentement, et bientôt il ne resta plus de ce grand ouvrage que quelques vestiges à moitié effacés, mais qui peuvent servir encore aujourd'hui à nous donner une idée de toutes les ressources, que la piété et le zèle de Montfort lui fournissaient lorsqu'il s'agissait de procurer la gloire de Dieu.
Au milieu de ces rudes épreuves, il jouissait intérieurement de la plus douce paix, et attendait qu'il plût à la Providence de lui faire connaître ses adorables volontés. Elle se déclara peu après, et le serviteur de Dieu fut invité par M. de Champflour, évêque de La Rochelle, à venir travailler dans son diocèse. Montfort obéit à la voix de ce pieux prélat, qui eut le bonheur d'apprécier assez son mérite pour le conserver toujours à son diocèse. En s'y rendant, notre saint prêtre s'arrêta dans une paroisse du diocèse de Luçon, où il fut invité à donner les exercices d'une mission. Elle fut surtout remarquable par la dévotion qu'il montra pour la très-sainte Vierge, et qu'il sut inspirer au plus haut point à ce bon peuple, qui conserve encore, comme une précieuse relique, quelques restes d'une croix érigée par l'homme de Dieu. Il reprit ensuite la route de La Rochelle, où il fit une entrée bien obscure et bien modeste aux yeux du monde, mais bien précieuse sans doute devant Dieu, qui lui avait préparé dans cette ville tant d'élus à recueillir et à former.
 
 

IV.
 
 
 
Le premier théâtre du serviteur de Dieu dans le diocèse de La Rochelle, fut le petit bourg de l'Houmeau, où l'évêque jugea qu'il devait essayer ses forces, avant de paraître devant un auditoire plus imposant. Ce premier essai ayant révélé au prélat tout le mérite du missionnaire, il se hâta de le rappeler à La Rochelle, où il donna successivement des missions dans toutes les paroisses et hôpitaux de la ville. L'occasion s'offrit plus d'une fois de traiter des matières de controverse : l'humble prédicateur le fit avec une rare modestie, mais en même temps avec une force et une clarté qui porta la lumière dans l'esprit d'un grand nombre de protestants. Il reçut leur abjuration, et la suite lui montra combien leur retour était sincère. La petite paroisse de Saint-Nicolas, qui se trouve à une des extrémités de la ville, fut la dernière qu'évangélisa l'homme de Dieu ; mais les fruits de grâce qu'il y recueillit ne furent pas moins abondants qu'ailleurs, et la croix plantée à la porte Saint-Nicolas, sur la route de Rochefort, devint comme un monument solennel qui attesta longtemps que le saint prêtre avait passé là en faisant le bien[6].
La cérémonie de la plantation de la croix était toujours celle où Montfort déployait le plus de pompe, et où il s'efforçait de produire les plus grands effets. Rien n'était oublié, dans cette circonstance solennelle, de tout ce qui pouvait laisser de profondes impressions dans l'esprit des peuples. C'est alors surtout que l'homme de Dieu, pour épancher les vifs sentiments d'amour dont son cœur était plein, avait recours à la poésie et composait ces cantiques éminemment populaires, que tout le monde répétait après lui, et qui demeuraient comme autant de monuments des bienfaits de Dieu pendant la mission. Nous devons à nos lecteurs un échantillon du talent de Montfort eu ce genre. Qu'on lise attentivement et sans préventions les couplets que nous allons citer, et si l'on y trouve quelques vers faibles et négligés, auxquels ne saurait pardonner une critique sévère, nous sommes persuadés que les justes appréciateurs de la belle poésie y trouveront çà et là des passages où la richesse de l'expression ne le cède point à la force des pensées. Voici ce beau cantique, que l'auteur de la grande vie du vénérable Montfort a jugé digne d'être placé en tête de son ouvrage, où la lithographie le reproduit tel qu'il a été écrit par la main du serviteur de Dieu ;
 
Chers amis, tressaillons d'allégresse,
nous avons le calvaire chez nous ;
Courons-y, la charité nous presse,
Allons voir Jésus-Christ mort pour tous.
 
Le Dieu mort donne l'intelligence
Des péchés de l'homme criminel,
Des grandeurs du Seigneur qu'il offense,
Et des maux d'un enfer éternel.
 
C'est ici l'abrégé des miracles,
A l'excès, des amours du Sauveur ;
C'est ici l'abrégé des oracles
Que sa bouche a tirés de son cœur.
 
C'est ici le remède infaillible
Qui met fin à toute iniquité ;
C'est ici l'argument invincible
Qui résout toute difficulté.
 
Souffrez-vous quelque douleur cruelle ?
Regardez, prenez le crucifix ;
Vous verrez dans ce miroir fidèle
Que nos maux sont des maux très-petits.
 
C'est d'ici que vient la pénitence ;
C'est d'ici que découle la paix ;
C'est ici que le bonheur commence ;
C'est ici qu'il ne finit jamais.
 
Aimons donc ce Sauveur tout aimable,
Tout perce, tout déchiré de coups ;
Adorons sa croix tout adorable,
Et baisons et ses pieds et ses clous.
 
Tout ici s'écrie en son langage :
Ah! pécheur, Dieu pour toi meurt d'amour ;
Il est temps de pleurer ton ouvrage;
Il est temps de l'aimer à ton tour.
 
Affligés, c'est ici votre asile;
Pénitents, c'est votre propre lieu ;
Pauvres gens, c'est votre domicile,
C'est ici qu'on devient riche en Dieu.
 
Laissons-y nos cœurs et nos offrandes ;
Embrassons la croix d'un cœur joyeux,
Pour avoir l'effet de nos demandes,
Pour monter de ce calvaire aux cieux.
 
Dieu seul.
 
Les succès prodigieux du missionnaire de La Rochelle déterminèrent l'évêque de Luçon, à le prier de vouloir bien faire entendre de nouveau à son diocèse cette voix si puissante sur les cœurs. Montfort y consentit, et l'Ile-Dieu fut le principal théâtre que le pontife assigna à son zèle. Il y fut reçu avec des transports do joie, et son passage y laissa des traces profondes. Au sortir de l'Ile-Dieu, il passa par Garnache où nous l'avons vu précédemment donner une mission : il eut la consolation de trouver cette paroisse encore fidèle à tous les conseils qu'il y avait donnés. Il y prêcha, et comme l'église ne pouvait contenir les nombreux auditeurs, il fallut prêcher en plein air ; une pluie abondante qui survint ne put diminuer l'attention de ce bon peuple. Bien loin de fuir pour chercher un abri, ils refusaient même de se couvrir, par respect pour la parole de Dieu, et pour celui qui la leur faisait entendre.
Deux autres missions furent données par Montfort, dans le diocèse de Luçon, où il travailla pendant l'espace de cinq mois. Il revint ensuite à La Rochelle, où ses nombreux amis cherchèrent les moyens de le fixer. On lui procura dans le faubourg Saint-Éloi, une petite maison dont il «levait jouir jusqu'à sa mort. Du eu réduisit l'ameublement au strict nécessaire, pour ne point alarmer la modestie du saint prêtre, et son esprit de mortification. C'est là qu'il composa une partie des écrits qui nous restent de lui, et la règle des filles de la Sagesse est un des fruits les plus précieux de l'ermitage de Saint-Eloi ; c'est ainsi qu'il appelait cette petite maison. Elle subsiste encore aujourd'hui, et une croix qui la surmonte sert à la distinguer des autres. La communauté de Saint-Laurent en a fait l'acquisition ; deux ou trois filles de la Sagesse y demeurent habituellement, et les religieuses qui passent par La Rochelle trouvent un asile sous cet humble toit, où elles peuvent recueillir de riches souvenirs et de précieuses inspirations.
C'est de là que partit Montfort pour évangéliser successivement les paroisses de Thairé, Saint-Vivien, Esnandes, Courson et autres lieux du diocèse de La Rochelle. Partout ce furent, de sa part, les mêmes traits de vertus, et de la part des peuples, le même empressement. Tant de fatigues épuisèrent sa santé ; il lui fallut prendre un peu de repos, mais il ne se reposa qu'en changeant de travail. Une pensée l'occupait depuis longtemps, c'était peu pour lui de travailler au salut des âmes pendant sa vie ; il voulait se donner des successeurs, qui pussent continuer sa mission après sa mort. Il profita donc des vacances de 1713, pour jeter les premiers fondements de la communauté de prêtres, qui devait porter le nom du Saint-Esprit, et qui n'a cessé depuis son établissement de répondre aux vues du pieux fondateur. Il conduisit cette affaire avec une rare prudence, et fit un voyage à Paris, où il entra en rapport avec les personnes les plus honorables, qui l'environnèrent des témoignages de leur estime. Mais il lui fallait une espèce de compensation à cette estime, trop consolante pour la nature, Dieu la lui procura en permettant qu'il lui vînt d'un côté une somme d'humiliations égale aux honneurs qu'il recevait de l'autre. Sa patience ne se démentit point ; et comme saint Paul, préparé à tout, il sut également vivre dans la pauvreté et dans l'abondance, dans la gloire et dans les opprobres[7]. En retournant il passa par Poitiers, où il eut la consolation de retrouver sa pieuse fille Marie-Louise de Jésus, telle qu'il l'avait laissée sept ou huit années auparavant, et riche de tous les mérites qu'elle avait acquis depuis dans l'exercice de son humble emploi.
De retour à la Rochelle, il tomba malade, et il eut la consolation de se voir porter à l'hôpital, où il respirait, ce semble, plus à l'aise, parce qu'il s'y trouvait au milieu des pauvres. Il fallut deux mois entiers pour le rétablir. Il courut aussitôt reprendre ses travaux apostoliques, et donna successivement des missions à Vérinnes, à Saint-Médard, et au Gué-d'Aleret. Les vacances arrivèrent, et il en profita pour faire dans la Bretagne et la Normandie un voyage dont on ignore le motif, mais qui ne pouvait avoir pour but que la gloire de Dieu. Il traversa Nantes, Rennes, où il retrouva d'anciens amis que ses conseils et ses exhortations fortifièrent dans le bien. Mais il avait surtout le désir de revoir M. Blain, son ancien ami, qui demeurait alors à Rouen. Il lui écrivit pour lui donner rendez-vous à Caen, où lui-même se rendit à pied, et où il arriva si exténué, si changé, que son ami le jugea près de sa fin.
Dès le premier entretien qu'il eut avec Montfort, M. Blain commença par lui décharger son cœur de tout ce qu'il avait ouï dire contre sa conduite ci ses manières. « Je lui demandai, nous dit-il lui-même, quel était son dessein, et s'il espérait jamais trouver des gens qui voulussent le suivre dans la vie qu'il menait ; qu'une vie si pauvre, si dure, si abandonnée à la Providence, était pour les apôtres, pour des hommes d'une force, d'une grâce et d'une vertu rares, pour des hommes extraordinaires, pour lui qui en avait l'attrait et la grâce, mais non pas pour le commun qui ne pouvait atteindre si haut ; et que ce serait témérité de le tenter : que s'il voulait s'associer dans ses desseins et dans ses travaux d'autres ecclésiastiques, il devait ou rabattre de la rigueur de sa vie, et do la sublimité de ses pratiques de perfection, pour condescendre à leur faiblesse et se conformer à leur genre de vie ordinaire, ou les faire élever à la sienne, par l'infusion de sa grâce et de ses attraits si parfaits.
» A quoi, pour réponse, il me montra son Nouveau Testament, et me demanda si je trouvais à redire à ce que Jésus-Christ a pratiqué et enseigné, et si j'avais à lui montrer une vie plus semblable à la sienne et à celle des apôtres, qu'une vie pauvre, mortifiée, et fondée sur l'abandon à la Providence ; qu'il n'avait 'point d'antre vue que de la suivre, et d'autre dessein que d'y persévérer. Que si Dieu voulait l'unir à quelques bons ecclésiastiques de ce genre de vie, il en serait ravi ; mais que c'était l'affaire de Dieu et non la sienne ; que pour ce qui le regardait, il n'avait point d'autre parti à prendre que celui de l'Evangile, et de marcher sur les traces de Jésus-Christ et de ses disciples. Que pouvez-vous dire contre, ajouta-t-il ; fais-je mal ? Ceux qui ne veulent pas me suivre vont par une voie moins laborieuse et moins épineuse, et je l'approuve ; car comme il y a plusieurs demeures dans la maison du Père céleste, il y a aussi plusieurs voies pour aller à lui. Je les laisse marcher dans la leur ; laissez-moi marcher dans la mienne, d'autant plus que vous ne pouvez lui disputer tes avantages qu'elle est celle que Jésus-Christ a enseignée par son exemple et par ses conseils ; qu'elle est par conséquent la plus courte, la plus sure et la plus parfaite pour aller à lui. » M'ayant ainsi fermé la bouche sur ce point, il ne tarda pas à me la fermer sur celui qui suit. Mais où trouverez-vous, lui dis-je, dans l'Evangile des preuves et des exemples de vos manières singulières et extraordinaires? Pourquoi n'y renoncez-vous pas, ou ne demandez-vous pas à Dieu la grâce de vous en défaire ? Les rebuts, les contradictions, les persécutions vous suivent partout, parce que vos singularités les attirent ; vous feriez beaucoup plus de bien, et vous trouveriez beaucoup plus d'aide et de secours dans vos travaux, si vous pouviez gagner sur vous de ne rien faire d'extraordinaire, et de ne point fournir aux libertins et aux mondains, dans vos singularités, des armes contre vous, et contre le succès de votre ministère. Alors je lui nommai des personnes d'une sagesse consommée : Voilà, dis-je, des modèles de conduite sur lesquels vous devriez vous mouler ; ils ne font point parler d'eux, et vous ne feriez

point tant parler de vous si vous les imitiez. — Il me répliqua que s'il avait des manières singulières et extraordinaires, c'était bien contre son intention; que, les tenant de la nature, il ne s'en apercevait pas, et qu'étant propres pour l'humilier, elles ne lui étaient pas inutiles : qu'au reste, il fallait s'expliquer sur ce qu'on appelle manières singulières et extraordinaires ; que si l'on entendait par là des actions de zèle, de charité, de mortification et d'autres pratiques do vertus héroïques et peu communes, il s'estimerait heureux d'être, en ce sens, singulier ; et que si cette sorte de singularité est un défaut, c'est le défaut de tous les saints ; qu'après tout on acquérait à- peu de frais dans le monde le titre de singulier ; qu'on était sûr de cette dénomination pour peu qu'on ne voulût pas ressembler à la multitude, ni conformer sa vie sur son goût ; que c'était une nécessité d'être singulier dans le monde, si l'on veut se séparer de la multitude des réprouvés ; que lu nombre des élus étant petit, il fallait renoncer à y tenir place, ou se singulariser avec eux ; c'est-à-dire, mener une vie fort opposée à celle de la multitude.
» Il m'ajouta qu'il y avait différentes espèces de sagesse, comme il y en avait différents degrés ; qu'autre était la sagesse d'une personne de communauté pour se conduire, autre la sagesse d'un missionnaire et d'un homme apostolique : que la première n'avait rien à entreprendre de nouveau ; rien qu'à se laisser conduire à la règle et aux usages d'une maison sainte ; que les autres avaient à procurer la gloire de Dieu aux dépens delà leur, et à exécuter de nouveaux desseins ; qu'il ne fallait donc pas s'étonner si les premiers demeuraient tranquilles en demeurant cachés, et s'ils ne faisaient pas parler d'eux, n'ayant rien do nouveau à entreprendre ; mais que les seconds ayant de continuels combats à livrer au monde, au démon et aux vices, avaient à essuyer, de leur part, de terribles persécutions ; et que c'est signe qu'on ne fait pas grand'peur à l'enfer, quand on demeure ami du monde : que les personnes que je lui proposais comme des modèles de sagesse, étaient du premier genre ; personnes qui demeuraient cachées dans leurs maisons, et qui les gouvernaient en paix, parce qu'elles n'avaient rien de nouveau à établir, rien qu'à suivre les pas et les usages de ceux qui les avaient précédés ; qu'il n'en était pas de même des missionnaires et des hommes apostoliques : qu'ayant toujours quelque chose de nouveau à entreprendre, quelqu'œuvre sainte à établir, ou à défendre, il était impossible qu'ils ne fissent parler d'eux, et qu'ils eussent les suffrages do tout le monde ; qu'enfin si l'on mettait la sagesse à ne rien faire de nouveau pour Dieu, à ne rien entreprendre pour sa gloire, de peur de faire parler, les apôtres eussent eu tort de sortir de Jérusalem ; ils auraient dû se renfermer dans le cénacle ; saint Paul n'aurait pas dû faire tant de voyages, ni saint Pierre tenter d'arborer la Croix sur le Capitole, et de soumettre à Jésus-Christ la ville reine du monde ; qu'avec cette sagesse, la synagogue n'eût point remué, et n'eût point suscité de persécutions au petit troupeau du Sauveur, mais qu'aussi ce petit troupeau n'eût point crû en nombre, et que le monde serait encore aujourd'hui ce qu'il était alors, idolâtre, perverti, corrompu en ses mœurs et en ses maximes au souverain degré. —Je lui dis encore qu'on l'accusait de faire tout à sa tête ; qu'il valait bien mieux faire moins de bien, et le faire avec dépendance, consulter les supérieurs, et ne rien entreprendre sans leur ordre ou sans leur permission. —Il convint de la maxime, en ajoutant qu'il croyait la suivre en tout ce qu'il pouvait, et qu'il serait bien fâché de rien faire à sa tète, mais qu'il y avait des occasions et des rencontres imprévues et subites, où il n'était pas possible de prendre les avis ou les ordres des supérieurs ; qu'il suffisait, en ces cas, de ne vouloir rien faire qu'on ne croie devoir leur plaire, et mériter leur approbation, et être disposé à leur obéir au moindre signe de leur volonté. Qu'au reste, il arrivait que des œuvres commencées avec le consentement des supérieurs, n'avaient pas quelquefois à la fin leur agrément, soit parce qu'ils étaient prévenus par des gens mal intentionnés et indisposés par de faux rapports, soit parce qu'ils écoutaient les bruits du monde et le jugement de ses sages, qui ne sont presque jamais favorables aux œuvres saintes : qu'alors il n'y avait point d'autre parti que de se soumettre aux ordres de la Providence, et recevoir de bon cœur les croix et les persécutions, comme la couronne et la récompense de ses bonnes intentions ; qu'enfin il était persuadé que l'obéissance étant la marque certaine de la volonté de Dieu, il ne fallait jamais s'en écarter ; mais que sa conscience ne lui faisait point de reproches sur ce sujet ; et qu'il était en tout temps et en toutes rencontres dans la disposition d'obéir et de ne rien faire qu'avec l'agrément des supérieurs ; mais qu'il ne pouvait pas empêcher les faux rapports, les médisances, les calomnies, les traits d'envie et de jalousie, que l'homme ennemi savait bien faire passer jusqu'à eux pour les indisposer à son égard, et mettre en leur esprit sa personne et ses services au décri.
» Je lui fis plusieurs autres objections que je croyais sans réplique ; mais il y satisfit avec des paroles si justes, si concises et si animées de l'esprit de Dieu, que je demeurais étonné qu'il me fermât la bouche sur tout ce que je croyais devoir la lui fermer. J'étais alors dans une grande perplexité par rapport à une cure de la ville de Rouen, que je ne savais si je devais accepter. M. de Montfort me dit en termes précis : Vous y entrerez, vous y aurez bien des croix, et vous la quitterez. Ce qui est arrivé comme il me l'avait prédit. C'est la seconde prédiction qu'il m'a faite en termes fort clairs, et en des choses qu'il ne pouvait savoir que par la lumière du ciel. Dans l'entretien que nous eûmes ensemble, il m'avoua que Dieu le favorisait d'une grâce fort particulière, qui était la présence continuelle de Jésus et de Marie dans le fond de son âme. J'avais peine à comprendre une faveur si relevée ; mais je ne voulus pas lui en demander l'explication, et peut-être n'aurait-il pu me la donner lui-même ; car il y a, dans la vie mystique, des opérations de grâce inexplicables aux âmes mêmes qui en sont favorisées.
» Je lui fis dire le lendemain la sainte messe à l'autel qu'on appelle des vœux, dans la cathédrale de Rouen, dédiée en l'honneur de la sainte Vierge, pour contenter sa dévotion envers elle. Il la dit avec une piété et une tendresse de religion si sensibles, qu'il attira les yeux de tout le monde, qui ne pouvait assez s'édifier, en voyant tant de piété et do ferveur. Il alla ensuite voir une religieuse du Saint-Sacrement, de sa connaissance, qui le pria de faire une conférence à la communauté, et il la fit sur l'esprit de sacrifice, avec l'onction qui lui était particulière. Le soir, je le fis parler dans une communauté de maîtresses d'école : son discours fut sur les avantages de la virginité, matière que son grand amour pour la pureté lui rendait agréable et délicieuse à traiter ; aussi le fit-il dans l'esprit et avec les termes des Ambroise et des Jérôme, qui en ont si divinement bien parlé. »
Après trois mois d'absence, Montfort retourna à La Rochelle, sans que les distractions inséparables d'une si longue route, faite à pied, eussent rien diminué de sa ferveur habituelle. Il avait trouvé le secret de conserver le recueillement et l'union à Dieu, au milieu des affaires les plus fatigantes, et des négociations les plus épineuses. Cependant il aimait à se trouver seul, le long des routes, pour s'entretenir plus facilement avec son divin Maître ; et par respect pour la présence de Dieu, il marchait presque toujours la tête découverte.
De retour à La Rochelle, le serviteur de Dieu s'occupa de l'exécution d'un projet qu'il nourrissait depuis longtemps. Persuadé que la bonne éducation de la jeunesse est le remède le plus sûr contre le libertinage et l'irréligion, il résolut de faire les derniers efforts pour procurer à ta ville de La Rochelle, des écoles primaires et gratuites, où les enfants de l'un et l'autre sexe étudieraient à la fois, les éléments de la religion, et les principes de la science humaine. Ce projet rencontra de grandes difficultés ; mais le serviteur de Dieu les avait prévues. Il n'ignorait pas que ceux qui veulent procurer au peuple des avantages dont il n'a pas encore l'expérience, trouvent toujours de l'opposition dans une foule de personnes que la jalousie rend injustes, ou la crainte timides. Montfort persista dans le dessein de faire aux Rochelais tout le bien qu'il pourrait, malgré les efforts de ses ennemis. Il créa d'abord une école pour les garçons ; et l'ordre parfait qu'il sut y établir, joint à la bonne direction qu'il imprima aux études firent tomber toutes les préventions, et montrèrent la haute intelligence du serviteur de Dieu.
Quant à l'école des filles, il crut ne pouvoir mieux faire que d'en remettre le soin et la conduite à la sœur Marie-Louise de Jésus. Il lui écrivit donc, pour la faire venir à La Rochelle. Cette généreuse servante de Dieu, partit aussitôt, malgré tous les obstacles que la nature opposait à sa détermination. Mais en la rapprochant de son saint directeur, la Providence avait moins en vue de lui confier la direction d'une classe de petites filles, que de leur fournir l'occasion de mettre la dernière main à rétablissement des Fille de la Sagesse. Montfort rappela à sa pénitente les paroles qu'il lui avait dites à Poitiers, dix ans auparavant, et qui avaient si longtemps soutenu son courage. Il lui prédit qu'on ne tarderait pas à la rappeler à l'hôpital de Poitiers, et sans plus tarder, il composa dans son ermitage de Saint-Éloi une règle pleine de sagesse, qu'il donna ensuite à la sœur Marie-Louise de Jésus, en lui disant : « Recevez, ma fille, cette règle ; observez-la, et la faites observer à celles qui seront sous votre conduite. » La sœur se jeta à genoux, et la reçut comme le présent le plus précieux qu'on pût lui faire. Plusieurs grands évêques ont approuvé cette règle ; et un homme aussi savant que, pieux ne put s'empêcher de s'écrier en la lisant[8] : « Quiconque gardera cette règle, sera un ange. »
 
Cependant la santé du pieux prêtre était considérablement altérée, et ses forces diminuant de jour en jour, il comprit que sa fin n'était pas éloignée. D'autres, à sa place, se seraient peut-être condamnés à un repos absolu, et auraient cherché par des précautions et des remèdes, à ranimer le flambeau d'une vie qui allait s'éteindre au milieu de sa course. Mais Montfort n'avait jamais appris à se ménager lui-même ; et d'ailleurs, sa carrière, quoique courte, n'était-elle pas assez remplie pour lui mériter au ciel une belle récompense ? Il remit donc entièrement son sort dans les mains de Dieu, et s'oubliant lui-même, il tourna les yeux vers les campagnes où la moisson abondante appelait de fervents ouvriers. Fontenay, Vouvant, Saint-Pompain et Villiers-en-Plaine, virent successivement paraître l'homme de Dieu, et furent témoins des derniers efforts d'une voix que la charité de Jésus-Christ pouvait seule soutenir encore. Mais enfin il fallut céder. Pendant qu'il donnait une mission à Saint-Laurent-sur-Sèvres, ses forces le trahirent tout-à-coup. Une maladie mortelle s'était emparée de lui, et tous les soins qu'on prodigua au pieux malade ne purent amener son rétablissement ; il se prépara donc prochainement à la mort, reçut les sacrements avec une piété angélique, consola ses amis qui pleuraient autour de lui, et en particulier M. Mulot, l'un des prêtres de sa congrégation, auquel il promit une longue et laborieuse carrière. Sa santé faible et chancelante de ce digne prêtre semblait devoir donner un démenti à la prophétie de Montfort. Mais il se fit en lui un changement extraordinaire, qui le rendit capable de supporter pendant bien des années toutes les fatigues du ministère apostolique.
« Après ces dernières dispositions, dit l'historien déjà cité du vénérable Montfort, notre pieux prêtre ne pensa plus qu'à la mort. De sa main droite, il prit le crucifix auquel le pape avait attaché l'indulgence plénière, et de la gauche la petite statue de la sainte Vierge, qu'il portait toujours avec lui. Ses yeux étaient constamment sur ces images, et il les baisait tour à tour, en invoquant les noms de Jésus et Marie.
Cependant un grand nombre de personnes s'étaient assemblées à la porte de sa chambre, et demandaient à le voir une dernière fois. Le missionnaire voulut qu'on les laissât entrer. Tous se mirent à genoux, en poussant des gémissements, et lui demandèrent sa bénédiction. L'homme de Dieu s'en défendit, alléguant qu'il était un trop grand pécheur. Mais M. Mulot lui ayant dit de les bénir avec son crucifix, afin que ce fût Jésus-Christ et non pas lui qui les bénit, il consentit à le faire de cette manière. Sa chambre était trop petite, pour contenir tous ceux qui désiraient avoir le même avantage ; il fallut, pour satisfaire leurs désirs, qu'elle se vidât et se remplit successivement jusqu'à trois fois. A la vue de ce peuple qui fondait en larmes, le saint missionnaire ranimant toutes ses forces pour lui inspirer les sentiments dont il était lui-même pénétré, chanta le couplet suivant d'un de ses cantiques :
 
Allons, mes chers amis,
Allons en paradis ;
Quoiqu'on gagne en ces lieux,
Le paradis vaut mieux.
 
Un moment après, il tomba dans une espèce d'assoupissement ; puis, s'étant réveillé tout tremblant, il dit à haute voix : « C'est en vain que tu m'attaques. Je suis entre Jésus et Marie ; Deo gratias et Ma­riæ. Je suis au bout de ma carrière ; c'en est fait, je ne pécherai plus, d Et il expira doucement, sur les huit heures du soir, un mardi 28 avril 1716, à l'âge de quarante trois-ans, deux mois et vingt-huit jours.
 
 
 
 
FIN.

 
 


[1]
Job, xxxi. 18.
[2]
Non acquievi carni et sanguini. (Gal. I. 16.)
[3]
1. Cor. ii. 4.
[4]
Erat (Jésus) pernoctans in oratione Dei.
[5]
Les Jansénistes.
[6]
pertransivit beneficiando, Act, x. 18
[7]
Scio et humiliari, scio et abundare. Ubique et in omnibus institutus sum. (Phil. iv. 12.)
[8]
Les filles de la Sagesse, qui pendant longtemps ne furent appliquées qu'à la direction des écoles, au service des hôpitaux militaires, maritimes et civils ; ainsi que des maisons de retraite, s'occupent en outre aujourd'hui de l'instruction des infortunées sourdes-muettes. Elles ont des institutions de ce genre très-florissantes à Orléans, à Poitiers, à la Chartreuse d'Auray, à La Rochelle et à Lille. Dans cette dernière ville, les mêmes religieuses espèrent se livrer prochainement à l'éducation des jeunes personnes aveugles.

 [PE1]
È strano come qui è Maria Luisa che chiede l’abito!
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