David 1 - Archive

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David 1

About Montfort > Life (Biographies)
LES SAINTS DE FRANCE
 
 
SAINT LOUIS - MARIE DE MONTFORT
 
par
 
l'Abbé ALPHONSE DAVID
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
BONNE PRESSE - PARIS

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
 
 
Nos belles prières à Notre-Dame. (Bonne Presse.)
La gerbe de mistral a l'autel de Marie. (Bloud et Gay.)
« dilexit... diliges ». (Beauchesne.)
Cantiques au Sacré Cœur du bienheureux de Montfort. (Beauchesne.)
Stations aux Notre-Dame de Paris. Prix Berger 1937. (Desclée de Brouwer.)
Litanies des Notre-Dame de la banlieue. Ouvrage couronné par l'Académie française. (Alsatia.)
Le jubile du vœu de Louis xiii. (Alsatia.)
Le rosaire de sainte Thérèse de Lisieux. (Gallimard.)
Les douze promesses de Paray. (Téqui.)
Le Père de Montfort par ses meilleurs historiens. (Librairie Mariale.)
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
nihil obstat : Lutetiae Parisiorum, die 31e martii 1947. E. Gabel. —
Imprimatur : lutetiae Parisiorum, die 1e aprilis 1947. A. Leclerc, v. g.

PREFACE.. 4
I Années de présage. 6
Montfort : l'enfant. 6
Rennes : le collégien. 7
Paris : le séminariste. 9
II Aumônier d'hôpital 14
Nantes : dans l'attente de l'heure de Dieu…... 14
Poitiers : à l'hôpital général. 15
Paris : la Salpêtrière. 18
III Missionnaire apostolique. 20
Le missionnaire. 20
Poitiers : premières armes. 24
Rome : l'obédience papale. 26
Haute-Bretagne : sous les ordres de M. Leuduger. 28
Au pays nantais : le calvaire de Pontchâteau. 33
Diocèses de Luçon et de La Rochelle : le « parrain » de la Vendée militaire. 39
IV Maître spirituel 47
Dans l'ermitage de Saint-Eloi : 47
Par la Sagesse éternelle et incarnée. 51
A Dieu seul. 53
V Fondateur. 56
Au diocèse de La Rochelle : Campagnes missionnaires. 56
La Compagnie de Marie. 57
Les Filles de la Sagesse. 62
VI Année suprême. 67
Au diocèse de La Rochelle : 67
Dernière campagne missionnaire. 67
Saint-Laurent-sur-Sèvre : la mort du juste. 69
De la Vendée à la Bretagne : renom de sainteté. 71
EPILOGUE.. 73
TABLE DES MATIERES. 75

PREFACE
 
 
 
Cette vie de saint Louis-Marie de Montfort n'a pas la prétention d'apporter du nouveau dans le domaine biographique. Elle n'a pas utilisé des découvertes d'archives, mais seulement les meilleurs parmi ses historiens — que d'aucuns estiment déjà trop nombreux — et particulièrement le R. P. Le Crom, S. M. M., dont la chronologie est davantage au point. Non qu'on puisse transposer ici un mot célèbre : « Depuis qu'il y a des biographes du P. de Montfort et qui écrivent, tout a été dit. » On peut penser au contraire que des filons inexploités devraient tenter des érudits et des spécialistes. Mais enfin, tel n'est pas le propos de la collection « Les Saints de France », qui s'est assigné pour tâche « de saisir la mission du héros dans l'histoire d'une institution qui le dépasse — l'Eglise et la patrie ».
Ce but bien défini justifie, si besoin est, une vie qui s'ajoute à tant d'autres, et excuse son auteur d'avoir répondu à l'invitation du si actif directeur de cette collection.
A travers la multiplicité de cette vie, si riche dans sa brièveté — seize années seulement de vie publique contre vingt-sept de vie cachée, — il fallait extraire et faire saillir l'unité d'un destin.
Cette mission historique d'un Montfort fut et reste l'instauration du règne de la Très Sainte Vierge pour l'instauration du règne du Christ : mission à court terme en France par ses prédications, qui ont fait de lui, selon le mot de René Bazin, « le parrain de l'héroïque Vendée » ; mission à longue échéance en France et dans l'Eglise universelle, par son Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge et par ses deux familles religieuses, qui le placent à la tête des apôtres des derniers temps.
Il y a en Montfort, aumônier d'hôpital, un Camille de Lellis ; ses Missions le rattachent à la lignée des Vincent Ferrier, des Michel Le Nobletz, des Maunoir ; il rappelle invinciblement et continûment un François d'Assise par sa pauvreté et son dépouillement ; ses singularités et son humour lui donnent un faux air d'un Philippe de Néri ; comme le bienheureux Suzo il a épousé la divine Sagesse... On pourrait prolonger ces rapprochements. Ils ne sont que profils, instantanés, prises de vue.
Son trait distinctif, ce qui constitue sa physionomie, ce qui fait que c'est bien lui : enfant, collégien, séminariste, aumônier, missionnaire, anachorète, fondateur, chansonnier spirituel, mystique, c'est la transparence, à travers sa vie et son œuvre, de cette présence de la Très Sainte Vierge, sa chère Mère et sa divine Maîtresse, qui est son amour, sa vie, son tout. Chez lui, cette dévotion à Marie, au sens élevé de don, de consécration, d'appartenance totale, est fonction vitale, son oxygène spirituel, sa respiration. La comparaison est de lui. Et quand il décrit dans son Traité l'intimité mystique avec Marie, il parle en connaisseur. Il faut avoir expérimenté cet état pour trouver les mots et les images qui le peignent. Marie est son milieu ; il la respire comme les corps respirent l'air ; il est perdu en elle, comme une pierre qu'on jette dans la mer. D'elle il pourrait écrire ce que saint Paul emprunte au poète païen pour parler de Dieu : C'est en elle que je vis, que je me meus et que je suis.
Avec le recul du temps, il apparaît mieux que le message de sa vie et de son œuvre, pour la France et pour l'Eglise, tient dans la proclamation et la mise en valeur de la Méditation universelle de la Très Sainte Vierge en vue de l'avènement du règne de Dieu. La phrase liminaire de son Traité le formule au mieux : C'est par la Très Sainte Vierge que Jésus-Christ est venu au monde et c'est aussi par elle qu'il doit régner dans le monde.
C'est ce Montfort authentique que cette Vie s'essaie à détacher et à camper sur le fond changeant de son histoire.
 
ALPHONSE DAVID

I Années de présage
(1673-1700)
 
 
Montfort : l'enfant.
Les communes de Montfort pointillent la carte de France d'une sorte de constellation. Montfort-sur-Meu (Ille-et-Vilaine) en est l'étoile la plus brillante. C'est là que naquit saint Louis-Marie Grignion, le 31 janvier 1673.
La petite sous-préfecture d'aujourd'hui portait, à l'époque, un nom plein de fantaisie. Chaque année, raconte la tradition, une cane, suivie de sa famille de canetons, s'en venait en pèlerinage à l'église devant la statue du grand saint Nicolas. Elle y laissait en offrande un de ses petits. Pèlerinage et offrande en marque de gratitude au bon saint « marieur » : il avait arraché une jolie et pure jeune fille du pays aux convoitises d'un seigneur et de ses hommes. Procès-verbaux, vitrail de l'église, dessins ornementaux certifiaient et perpétuaient la belle légende. Et Montfort de Bretagne s'appelait Montfort-la-Cane. Depuis le dépeçage de nos vieilles provinces en départements, Montfort-la-Cane, passé par le moule standard, est devenu administrativement et prosaïquement Montfort-sur-Meu.
On connaît la plaisanterie de Rochefort : « Quand on est mort, c'est pour longtemps ; quand on est d'Amiens, c'est pour toujours. » L'ironiste aurait pu amplifier : quand on est d'Amiens, d'Auvergne, de Marseille... on sent toujours sa province... et notre Breton n'y manquera pas. Mais pour lui le bon mot prend un autre sens. Non par vanité de particule, mais en signe d'affranchissement évangélique des liens du sang, Louis Grignion signera plus tard : de Montfort. Le nom de sa cité natale deviendra son nom propre. Ses dévots chantent aujourd'hui :
 
Vive Montfort, l'apôtre du rosaire !
Vive Montfort, l'apôtre de la croix !
 
Louis était le deuxième-né d'une famille nombreuse qui compta dix-huit enfants : huit garçons et dix filles. Plusieurs moururent en bas âge. Parmi les survivants, il y eut trois prêtres, dont notre Saint, et deux religieuses, dont Sœur Catherine de Saint-Bernard, morte en odeur de sainteté.
Donc, foyer profondément chrétien, celui de ses parents, Jean-Baptiste Grignion, sieur de la Bachelleraie, avocat au bailliage de Montfort, et Jeanne Robert, demoiselle des Chesnais.
Mais les soucis du budget domestique et son naturel ne faisaient pas toujours le père d'humeur commode. Et sans doute son Louis était-il bien, comme l'on dit, le fils de son père. Il déclarera plus tard « que si Dieu l'eût destiné pour le monde, il aurait été le plus terrible homme de son siècle ». Ce fut l'effort de son enfance et de sa vie de se maîtriser. Son père pourra dire un jour : « Il ne m'a jamais fait de peine », et les bonnes gens l'appelleront « le bon Père Montfort ».
Il fut baptisé dès le lendemain de sa naissance, le 1er février, à Saint-Jean, l'église principale de la ville, sous le nom de Louis. Plus tard, à sa Confirmation, son amour précoce de la Très Sainte Vierge, cet amour qui sera l'âme de sa vie et de son apostolat, lui dicta d'ajouter le nom de Marie. Par choix, voilà son identité : il est Montfort de Marie.
La grâce de Dieu était en lui. Enfance modèle de piété, d'obéissance, de travail. On craint, à l'écrire, de se voir classer parmi les hagiographes de la vieille école dont les héros furent des saints dès le berceau. Mais c'est ainsi. Son enfance même présage le saint à venir et le missionnaire de plein vent. Elle n'eut pas pour cadre le demi-confort ni le renfermé, avec ses dossiers et ses chicanes, du bureau paternel. Elle s'épanouit au grand air, dans le milieu rustique de la campagne bretonne, école d'endurance et de poésie. A cause de sa famille, qui augmentait chaque année, M. Jean-Baptiste Grignion avait acquis la gentilhommière du Bois-Marquer, en Iffendic, où Louis-Marie vécut sa période d'écolier et, plus tard, ses vacances de collégien.
Un souvenir de ces années annonce, ébauche l'avenir : l'homme d'oraison, le missionnaire, l'apôtre de Marie. Tous ses historiens le soulignent et Claudius Lavergne l'a introduit dans la série des scènes biographiques de ses célèbres verrières de la chapelle de la Sagesse à Saint-Laurent-sur-Sèvre. Le jeune Louis-Marie a un faible pour sa sœur, la petite Guyonne-Jeanne, qu'on n'appelle que Louise, de sept ans moins âgée que lui. Il a résolu de lui communiquer son goût du chapelet, déjà sa grande dévotion. Il l'entreprend avec des arguments d'une psychologie féminine qui ne manque pas de saveur chez un enfant de cet âge : « Vous serez toute belle et tout le monde vous aimera, si vous aimez bien le bon Dieu. » Il lui écrira plus tard sur un mode majeur : elle sera digne de la direction fraternelle, si tôt inaugurée, sa sœur de sainteté : Sœur Catherine de Saint-Bernard des Bénédictines du Saint-Sacrement.
 
Rennes : le collégien.
Avocat, M. Jean-Baptiste Grignion ne pouvait envisager pour ses fils que l'étude.
Rennes possédait le collège Saint-Thomas-Becket, florissante maison des Jésuites, que fréquentaient quelque trois mille externes. Montfort est à 20 kilomètres de Rennes. Un frère de Mme Grignion, l'abbé Alain Robert, exerçait à la paroisse Saint-Sauveur. Tout était pour le mieux. Louis, qui venait d'avoir douze ans, irait au collège et prendrait pension chez son oncle.
Quelques années plus tard, quand se posa la question de l'éducation des frères et sœurs plus jeunes, la famille Grignion s'établit à Rennes pendant l'hiver. Ils étaient trois maintenant à fréquenter Saint-Thomas. Au retour du collège, le foyer se métamorphosait en classe. Louis s'instituait répétiteur de ses deux cadets. Ils lui durent sans doute, avec la science, leur vocation : Joseph-Pierre, futur Dominicain, et Gabriel, qui serait prêtre séculier et, à l'occasion, l'auxiliaire de Louis dans les missions paroissiales. Le rôle ne fut pas sans profit pour le répétiteur, s'il est vrai qu'enseigner c'est apprendre sept fois.
Au demeurant, tout le cycle de ses études il se classa premier de cours : en grammaire, avec le P. Le Camus ; en lettres, avec le P. Gilbert ; en philosophie, avec le P. Prévost, trois maîtres remarquables, dont le deuxième surtout, le P. Gilbert, professeur apôtre, qui finirait missionnaire à la Martinique, exerça sur son élève une influence profonde. Et il contracta là de solides amitiés, en particulier celle de Poullard des Places, le futur fondateur des Spiritains ; celle de M. Blain, son premier biographe ; celle d'abord des Jésuites, qui resteront son refuge et sa défense toute sa vie si contredite.
Les vacances le ramènent au Bois-Marquer. Le collégien y prélude à ses exploits de missionnaire, comme l'enfant y a donné le présage du prédicateur de Marie. Tel jour, d'autorité de frère aîné, il brûle un livre aux illustrations « obscènes » qu'il découvre dans la bibliothèque de son père et qui pourrait troubler ses frères et sœurs.
Les collèges des Jésuites étaient, au xviie siècle, ce qu'ils demeurent aujourd'hui, nos meilleures écoles. Tout y est prévu pour répondre aux besoins de la jeunesse. Cours, séances récréatives, Congrégation de la Sainte Vierge favorisent au mieux les aspirations de cet âge.
On pourra reconnaître aux multiples talents de Montfort missionnaire et à leur qualité : éloquence, poésie, organisation, que le collégien ne négligea rien de ce que lui offrait cette culture complète.
Il y ajouta même selon ses dons. Il se sentait la vocation de la palette. II frappa à l'atelier d'un peintre. Soit impécuniosité d'artiste, soit ombrage d'un concurrent, celui-ci exigea la forte somme. Heureusement, un conseiller au Parlement, de visite à la famille Grignion, remarqua un essai de Louis : Jean-Baptiste jouant avec l'Enfant Jésus. Intéressé, il lui mit dans la main un louis d'or. Et l'artiste en herbe put forcer la porte du maître aux beaux honoraires. Première annonce du missionnaire peintre, sculpteur, architecte qu'il se révélera plus tard.
Mais, manifestement, l'élève de Saint-Thomas se fit surtout remarquer par sa vertu, sous la conduite de son directeur spirituel, le P. Descartes, le neveu de l'auteur du Discours de la méthode, qui confiait quelque vingt ans plus tard avoir toujours regardé son dirigé comme un saint.
Au collège Saint-Thomas, les cours sont gratuits. Nobles et roturiers, riches et pauvres s'y coudoient. Il arrive que cela se voit. Un des camarades de Louis entre en guenilles. Belle cible aux risées de cet âge sans pitié. Grignion se détache de la foule des moqueurs, les quête pour le collégien par trop miteux, recueille un certain appoint et il entraîne chez le marchand son protégé, qu'il présente à la mode de l'Evangile — déjà !
— Voici mon frère et le vôtre; j'ai quêté dans la classe ce que j'ai pu pour le vêtir ; si cela n'est pas suffisant, c'est à vous à ajouter le reste.
Et bien que ce ne soit pas une affaire, sinon pour le ciel, le marchand habille ce drôle de client.
M. Bellier, aumônier de l'hôpital général Saint-Yves, a fondé, parmi les étudiants, une sorte de Conférence de Saint-Vincent de Paul avant la lettre. Les jours de congé, ils s'en vont deux à deux, comme les disciples du Christ, servir les malades de Saint-Yves ou visiter les pauvres de la ville. Louis est de la partie. Un jour, Mme Grignion — le fils avait été à bonne école — s'étonne de rencontrer dans une salle de l'hôpital un de ses protégés :
— C'est votre fils, Madame, qui m'a procuré l'entrée de cette maison et qui m'y a fait apporter.
Les dames charitables de Rennes l'ont distingué : une demoiselle Jussé lui remet de larges aumônes pour ses pauvres. Les pauvres, il les aime déjà avec passion : on le surprend, un jour, qui embrasse un mendiant innocent, hébété, tout disgracié de la nature.
Voilà qui est garant du bon aloi de sa piété, d'une piété faite surtout d'une tendre dévotion à la Très Sainte Vierge. Evidemment, il est successivement des deux Congrégations de la Sainte Vierge, de celle des petits et de celle des grands. Il organise même au dehors, avec ses meilleurs amis, des réunions en l'honneur de sa bonne Mère. Il est le pèlerin de tous ses sanctuaires rennais : de Notre-Dame des Miracles à Saint-Sauveur, de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle aux Dominicains, de Notre-Dame de la Paix aux Carmes..., où il entend un jour l'appel au sacerdoce. Il est la recrue sacerdotale de Marie ; il sera le prêtre de Marie.
 
Paris : le séminariste.
Il part donc pour Paris, pour Saint-Sulpice, le Séminaire idéal tel que vient de l'instaurer M. Olier. Une demoiselle de Montigny, descendue à Rennes chez les Grignion, le lui a montré comme la « terre des saints ».
Beau début de sa vie d'infatigable piéton ! Il refuse le cheval qu'on vient mettre à sa disposition. Il couvrira à pied les 375 kilomètres de route.
Ce n'est pas tout. A peine le pont de Cesson entre lui et sa famille, il troque son habit neuf contre celui d'un pauvre; s'allège, à la première occasion, des dix écus dont l'a lesté son père ; donne à plus nécessiteux le petit trousseau que lui a confectionné sa mère.
Et après dix jours de route, à son arrivée à Paris, il s'en « fut loger dans un petit trou d'écurie, où la Providence lui envoyait à manger sans qu'il demandât rien à personne ».
Quelqu'un peu flatté de le voir en cet équipage plutôt bohème, ce fut sa bienfaitrice, Mlle de Montigny. Vraiment on ne peut offrir pareil étudiant qu'à M. de la Barmondière, qui vient d'ouvrir, rue Férou, un collège pour séminaristes pauvres.
Des étudiants d'aujourd'hui courent le cachet ou exercent un second métier pour défrayer leur inscription et leur pension. Le pensionnaire de M. de la Barmondière exulte de connaître ces expédients. Trois ou quatre fois par semaine, il devient veilleur de morts. Nuits bien remplies : quatre heures d'oraison à genoux les mains jointes, deux heures de lecture spirituelle, le reste du temps étude des cahiers de théologie. Mais quel enrichissement spirituel en ces méditations à la saint François de Borgia devant le cadavre d'un prince ou d'une dame de la cour dont l'infection ou la hideur soulève le cœur ! Le futur missionnaire puisera dans ces souvenirs les accents pathétiques de ses jeux de la mort et de ses cantiques sur le néant de ce qui passe.
Au décès de M. de la Barmondière, la communauté ferme ses portes. Le jeune étudiant est sur le pavé. Une maison similaire, celle de M. Boucher, dite collège de Montaigu, le recueille : pension de famille de dernière catégorie, où les élèves s'improvisaient cuisiniers par roulement et « avaient le plaisir, note M. Blain, de s'empoisonner » à tour de rôle.
Ce régime, aggravé du martyre volontaire de son corps, qu'il soumettait à tous les genres de tortures imaginées par les saints : disciplines, cilices, chaînes et bracelets de fer, conduisit ce robuste jeune homme de vingt-deux ans à l'Hôtel-Dieu, où il échappa de justesse à la mort : « On ne le comptait plus dans le nombre des vivants. »
Guéri, il entre à Saint-Sulpice, côté cour, au Petit Séminaire. Petit et Grand Séminaires, cela désigne tout autre chose qu'aujourd'hui en ces temps d'avant les principes égalitaires de 1789. Le Grand Séminaire, c'est celui des fils de famille ; le Petit Séminaire, celui des séminaristes sans ressources, dont la charité assure une modique pension.
M. Leschassier dirige le Grand Séminaire; successivement, M. Brenier, M. Baüyn, et de nouveau M. Brenier, le Petit ; M. Brenier et M. Baüyn, deux hommes de Dieu auxquels Grandet fera place dans : Les saints prêtres français du xviie siècle.
Ces Messieurs estiment à sa valeur leur nouvelle recrue. M. Brenier n'a-t-il pas discrètement fait dire le Te Deum le jour de son entrée ? Et pourtant, pendant cinq ans, M. Brenier et M. Leschassier vont mettre à l'épreuve de leurs algarades publiques et d'une inflexible sévérité la vertu du séminariste.
Que lui reprochent-ils donc ?
Ce jeune homme est un studieux. Il s'assure une solide formation dogmatique. On le charge d'une soutenance solennelle sur la grâce : thèse brûlante en pleine effervescence janséniste. Ses confrères escomptent bien, devant leurs arguments massifs, la piteuse déroute de ce séminariste au cou penché. Il leur faut en rabattre et se tenir modestes, quand ils l'entendent « répondre en maître ».
Et sa science tourne à aimer. Son penchant pour la théologie ascétique et mystique en témoigne. Au cours de ses deux années dans les communautés de MM. de la Barmondière et Boucher, il a fait, des Saintes voies de la croix, de Boudon, et des Lettres du P. Surin, sa lecture spirituelle. Maintenant, Le saint esclavage de l'admirable Mère de Dieu, de Boudon, est son livre de chevet.
Ses supérieurs le nomment bibliothécaire. On a découvert le catalogue écrit de sa main. Il affirmera plus tard qu'il a « lu presque tous les livres qui traitent de la dévotion à la Très Sainte Vierge » — Marie est le pôle de ses études comme elle le sera de sa prédication et de ses écrits, — et la marialogie représente déjà une abondante littérature !
C'est un séminariste fervent. Il communie trois et quatre fois par semaine : pratique rare à l'époque. Tous les samedis il va en pèlerinage et communier à Notre-Dame. Ses directeurs le désignent avec M. Bardou, un autre séminariste exemplaire, pour porter à Notre-Dame de Chartres l'hommage annuel traditionnel du Séminaire. Aux pieds de Notre-Dame de Sous-Terre, il reste six longues heures en oraison, « à genoux, immobile et comme ravi ».
Il est le bourreau de son corps. Pour lui, les cellules sous les toits, étuves l'été, glacières l'hiver, « où les punaises avaient toute permission de le mordre à leur aise ». Il ne descend jamais de sa mansarde dans les salles communes chauffées. Il coupe la semelle de ses bas pour mieux sentir la morsure du froid.
Il se mortifie jusqu'au sang. Son voisin de chambre entend, à travers la cloison, les coups redoublés de ses disciplines.
Austérité orgueilleuse qui s'illusionne et risque d'exaspérer la bête qui voulait jouer à l'ange ? Cela s'était vu, il y avait peu, au Séminaire, et d'aucuns ne manquaient pas d'y faire allusion. Son supérieur, M. Baüyn, établit la distinction:
— S'ils sont semblables dans la pratique de la pénitence, ils ne le sont pas dans celle de l'obéissance. Le premier était un opiniâtre et celui-ci est un obéissant.
Il cumule les postes de confiance à la satisfaction de ses supérieurs : décoration de l'autel de la Sainte Vierge, office de maître des cérémonies qui rédige un cérémonial à l'usage de chaque clerc, catéchismes aux enfants du faubourg Saint-Germain et aux laquais du quartier Saint-Sulpice. Ces derniers, qui groupent parfois des « milliers » d'auditeurs, ont un succès « prodigieux ». Ses condisciples, venus y assister pour en faire gorges chaudes, s'en retournent bouleversés.
Avec cela gai confrère, jusqu'à composer des ana pour égayer les récréations, où le moins drôle n'est pas de l'entendre débiter « d'un air dévot les choses les plus comiques ».
Alors, que reproche-t-on à ce séminariste travailleur, pieux, mortifié, obéissant, zélé, enjoué, qu'on le tienne en suspicion et qu'on lui mène une guerre acharnée ?
Ce qu'on lui reprochera toute sa vie : ses excès, ses étrangetés, ses singularités, ses voies extraordinaires. La vertu courante établit une moyenne entre l'Evangile et le monde. Une sainteté authentique peut garder la mesure. Le destin d'un Montfort est hors série. Comme un François d'Assise — le saint auquel il fait le plus souvent penser, — il a choisi, ou mieux, c'est sa vocation, de vivre l'Evangile à la lettre. « Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. Et quiconque ne porte pas sa croix et ne me suit pas ne peut être mon disciple. » (Luc, xiv, 26-27.) « Il leur recommanda de ne rien prendre pour la route, qu'un bâton seulement, ni sac, ni pain, ni argent dans la ceinture, mais d'être chaussés de sandales et de ne pas mettre deux tuniques. » (Marc, vi, 8.) « Votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. » (Matth., v, 8.) « En vérité, je vous le dis, ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. » (Matth., xxv, 40.) « Il faut toujours prier. » (Luc, xviii, 1.) « En vérité, je vous dis de ne pas tenir tête au méchant ; mais si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui encore l'autre. » (Matth., v, 39.) « En vérité, je vous le dis, si vous avez la foi comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : passe d'ici là, et elle y passera, et rien ne vous sera impossible. » (Matth., xvii, 19.) Ainsi parle l'Evangile. On objecte : la lettre tue, l'esprit vivifie. A quoi l'histoire répond qu'il faut périodiquement des héros qui incarnent la lettre même, de peur que l'esprit ne se volatilise, faute de substance sensible qui le retienne. Leur radicalisme en fait des êtres à part, plus admirables qu'imitables, voués à la contradiction. Mais qu'ils sortent du rang assure à la morale évangélique le relief dont elle a besoin pour que la foule atone la remarque, en reçoive le choc, se prenne à l'admirer et à en vivre. Montfort appartient à cette lignée des géants de la sainteté. Et dès les premières années de sa vie consciente, il s'est engagé sur cette route des pèlerins de l'absolu, qu'il ne quittera plus.
Après sept ans de cette formation des forts, le 5 juin 1700, dans un Paris dont il n'aura rien vu, « comme s'il eût été aveugle », ce séminariste de « Dieu seul » recevait l'ordination sacerdotale, et, quelques jours plus tard, célébrait sa première Messe à la chapelle de la Sainte-Vierge, en l'église Saint-Sulpice, « comme un ange à l'autel ».

II Aumônier d'hôpital
(1700-1705)
 
 
Que va faire de son sacerdoce ce prêtre de vingt-sept ans dont la science et la vertu atteignent déjà un sommet qui donne le vertige ?
Ses débuts déroutent comme un chassé-croisé. En fait, Dieu l'aiguille sur les voies où il le veut. Un double attrait sollicite son cœur : les pauvres et les âmes. Il aboutira à l'établissement de deux Congrégations, vouées à ces chères causes. Il faut qu'il fasse l'apprentissage de ces tâches d'avenir.
 
Nantes : dans l'attente de l'heure de Dieu…
L'attrait missionnaire domine. Sa jeunesse s'impatiente : « Que faisons-nous ici... pendant qu'il y a tant d'âmes qui périssent dans le Japon et dans les Indes, faute de prédicateurs et de catéchistes ? »
Il s'offre donc à M. Leschassier, son rigide directeur, pour « aller en Canada ». Le supérieur, qui sait les difficultés que rencontrent en Nouvelle-France ses confrères Sulpiciens ou que rendent perplexe les excès de son dirigé, sursoit à toute décision par une boutade : — Avec l'impétuosité de votre zèle, vous vous perdriez dans les forêts de ce pays, en courant chercher les sauvages.
Vient faire sa retraite à Saint-Sulpice un pieux prêtre de Nantes qui a fondé, il y a une trentaine d'années, une communauté de missionnaires, M. Lévêque.
Puisque l'abbé Montfort veut convertir les âmes, que les continents lointains se ferment à son zèle, qu'une occasion se présente de l'initier aux Missions paroissiales en France, n'est-ce pas sa voie, pense M. Leschassier, qu'ouvrent devant lui les circonstances providentielles ?
A pied jusqu'à Orléans, « sur la rivière de Loire jusqu'à Fontevrault » — où il porte à sa sœur Sylvie, postulante à la célèbre abbaye, sa première bénédiction de prêtre, — à nouveau par la grand'route, Montfort arrive, à l'automne 1700, à Nantes, l'arène entrevue de combats apostoliques.
II déchante vite. Depuis sa fondation, le groupe Saint-Clément de M. Lévêque, a beaucoup évolué. La communauté de missionnaires a dégénéré en pension de famille où se rencontrent les commensaux les plus disparates : chanoines « qui y sont pour leur vie en paix », prêtres retraitants de passage, étudiants en habit laïque, etc. Ces messieurs n'ont de communautaire que l'avantage de partager un même toit et une même table.
Toujours dans les mains de son directeur, comme un séminariste, Montfort expose à M. Leschassier sa déconvenue et son cas de conscience, dans une lettre fort révélatrice des entretiens déjà échangés avec lui :
Je n'ai pas trouvé ici ce que je pensais et ce pourquoi j'ai quitté, comme malgré moi, une aussi sainte maison que le Séminaire de Saint-Sulpice. J'avais en vue, aussi bien que vous, d'aller me former aux Missions et particulièrement à faire le catéchisme aux pauvres gens, qui est mon grand attrait. Mais je ne sais même pas si je le ferai ici... Je sens de grands désirs de faire aimer Notre-Seigneur et sa sainte Mère, d'aller d'une manière pauvre et simple faire le catéchisme aux pauvres de la campagne et exciter les pécheurs à la dévotion à la Sainte Vierge.
Ses désirs vont-ils se réaliser ? On l'envoie enfin donner une Mission à Grandchamps, et, devant son succès, au Pellerin et en quelques autres paroisses du pays nantais. Il utilise ses retours à la ville pour grouper les étudiants et diriger quelques âmes d'élite, dans le monde et dans le cloître, telle Sœur Marguerite de Nantilly, du monastère de la Visitation. Malgré son jeune âge, il a déjà une telle expérience des voies de Dieu ! Le voilà, semble-t-il, en bon chemin.
 
Poitiers : à l'hôpital général.
Entre temps, à l'occasion de la profession religieuse de sa sœur Sylvie à Fontevrault, il avait été mis en relation, par Mme de Montespan convertie, avec Mgr Girard, ancien précepteur des enfants de la marquise, et depuis évêque de Poitiers.
Lors de sa visite à l'évêque, il avait prié quatre longues heures dans la chapelle de l'hôpital. Admiration et émotion des pauvres qui se mettent « à boursiller pour lui faire l'aumône ». Il a l'air si minable ! Bien plus, l'un d'eux, sans doute leur écrivain public, l'avait demandé au nom de tous à Monseigneur pour aumônier.
Renseignements pris près de M. Leschassier et sur les instances des pauvres, Mgr Girard presse Montfort d'accepter l'aumônerie de l'hôpital général et finit par le décider.
Pourquoi le missionnaire débutant revient-il ainsi sur ses pas, alors qu'il semble engagé dans sa vraie vocation ? Non ! il ne fait pas machine arrière.
C'est à leur corps défendant et avec l'arrière-pensée de se l'attacher que M. Lévêque et M. des Jonchères, nouveau supérieur de Saint-Clément, au courant des projets de Poitiers, l'ont autorisé à missionner. Sa situation reste instable.
Peut-être Poitiers ouvre-t-il d'autres perspectives. Ce n'est qu'une lueur : Monseigneur l'appelle à l'hôpital, non aux Missions paroissiales. Mais il a le pressentiment d'un débouché :
L'espérance que je pourrais avoir de m'étendre avec le temps dans la ville et à la campagne... peut seule me donner quelque inclination d'aller à l'hôpital.
La balance penche donc en faveur de Poitiers. Et il y a l'appel d'un évêque, l'avis favorable de M. Leschassier, heureux peut-être de se décharger sur un évêque bénévole d'un dirigé encombrant : toutes indications de la Providence qui emportent la décision de cet homme de « Dieu seul ». D'obéir lui vaudra de rencontrer celle dont il fera un jour la pierre angulaire de sa Congrégation de la Sagesse, de mieux connaître le milieu de leur vocation hospitalière, de pouvoir apparaître à ses religieuses comme un maître autorisé, qui a payé d'exemple, magnifiquement, et, l'heure sonnée, de gagner le large à la pèche des hommes.
L'hôpital est une « pauvre Babylone ». Il n'a pas un demi-siècle d'existence que déjà tout périclite. Plus de ressources de l'extérieur, plus de règlement à l'intérieur. L'aumônier s'attelle au relèvement matériel et spirituel.
Il est de l'escorte de quelques hospitalisés qui conduisent à travers la ville un âne chargé de paniers pour recevoir les aumônes ; il pare au gaspillage en réformant la distribution du pain ; il fait servir un potage chaud.
Il groupe les plus déshéritées : estropiées, boiteuses, contrefaites, avec une aveugle à leur tête, en association pieuse. Prières, méditations, rosaire, lecture, travaux manuels, récréations : tout a lieu en commun, dans une salle où il a intronisé un grand Crucifix, et qu'il dédie à la Sagesse. Esquisse d'une grande œuvre où bientôt va venir se former celle qui deviendra la première supérieure des Filles de la Sagesse.
Surtout, il donne l'exemple et se fait pauvre parmi les pauvres. Sa chambre ? la plus misérable ; son menu ? celui de l'hôpital, quand il ne se contente pas des fonds d'écuelles dont les autres ne veulent plus.
Et, là encore, il passe les bornes. Pour dompter sa répugnance et s'aguerrir au chevet de toutes les maladies, un jour il extraira le pus d'une plaie, le boira d'un trait et dira n'avoir « jamais rien avalé de si bon goût ni de plus délicieux ». Ce fut son baiser au lépreux.
Un réformateur se suscite immanquablement des ennemis, tous ceux que ces réformes dénichent installés dans leurs habitudes, leurs profits, leurs ambitions. L'économe-intendant, l'infirmier en chef, quelques mauvaises têtes, intriguent contre ce trouble-fête. Une courte absence de l'aumônier, afin de pourvoir à Paris à l'admission de sa chère Louise chez les Bénédictines du Saint-Sacrement, fournit une diversion. A son retour, la guerre reprend de plus belle, si bien qu'il décide de regagner Paris.
Poitiers, qu'on pourrait croire un arrêt dans la vie du missionnaire, marque en réalité un progrès. Avant son installation à l'hôpital et entre ses fonctions, il a tant prêché à travers la ville, tant fait le catéchisme aux enfants à Saint-Nicolas et sous les halles, tant confesse à Saint-Porchaire, qu'il parle de sa période d'aumônier comme d'une « Mission perpétuelle ». C'est ainsi entre autres qu'il a donné des conférences hebdomadaires à l'élite des étudiants qu'il a groupés comme à Nantes. Ce missionnaire populaire a toutes les cordes à son arc. « Il est plus de deux cents personnes qu'il a sanctifiées dans cette ville », écrit Grandet, son premier historien.
En tête de ces dirigées vient Mlle Marie-Louise Trichet, dix-sept ans, fille du procureur au siège présidial de la ville.
Elisabeth, son aînée, lui a dit un jour, après un sermon de Montfort :
Ce prédicateur est un saint. Marie-Louise est allée se confesser au saint.
- Ma fille, qui vous a adressée à moi ? demande le confesseur.
- Mon Père, c'est ma sœur.
- Vous vous trompez, ma fille, ce n'est pas votre sœur ; c'est la Très Sainte Vierge.
L'aumônier l'embrigade dans son hôpital au service des pauvres.
Et de fil en aiguille, après deux ans de direction, d'une direction assez rude, le 2 février 1703, il la revêt de ce qui sera l'habit des Filles de la Sagesse et lui donne le nom de Marie-Louise de Jésus.
Beau scandale dans la ville au passage de la fille du procureur ainsi attifée et beau tapage de Mme Trichet :
- J'ai appris que tu vas à confesse à ce prêtre de l'hôpital. Tu deviendras folle comme lui ! avait-elle dit à sa fille dès le début.
Elle n'avait pas cru que la contagion la gagnerait si vite ni jusque-là. Elle veut disputer sa fille à l'aumônier. Il répond calmement :
- Votre fille, Madame, n'est plus à vous, elle est à Dieu.
Forcé de quitter Poitiers, Montfort laissa à sa novice cette consigne :
- Ne sortez pas de cette maison de dix ans. Quand l'établissement de la Sagesse ne se ferait qu'au bout de ce temps, Dieu serait satisfait et ses desseins sur vous accomplis.
Héroïquement, malgré ses aspirations à une communauté régulière et malgré les pressions du dehors, soutenue seulement par une correspondance espacée et surveillée de son directeur spirituel, bientôt interdit de séjour à Poitiers, Marie-Louise de Jésus attendra qu'il lui fasse signe.
Et avec elle une autre postulante, Catherine Brunet, gaie et chantante comme un pinson. Ses chansons étaient parfois quelque peu frivoles et Montfort faisait les gros yeux :
— Je ne fais aucune attention aux paroles ; l'air seul m'intéresse ; composez un cantique sur le même air et je le chanterai.
Et l'aumônier se mettait à rimer. Il aurait appris de Catherine, s'il ne l'avait tenue déjà du P. Maunoir, cette homéopathie musicale : guérir des mauvaises chansons en écrivant des cantiques sur les airs à la mode.
Quelques années plus tard, le pinson chantant devenait Sœur de la Conception.
 
Paris : la Salpêtrière.
Paris ne change pas son ministère : il vient s'adjoindre aux vingt-trois aumôniers qui desservent la Salpêtrière.
La Salpêtrière n'avait plus déjà de militaire que le nom. Créée par Louis XIII pour remplacer l'Arsenal, devenu un danger public dans un Paris qui s'étalait, elle n'avait servi qu'une vingtaine d'années à la fabrication de la poudre. Dès 1656, le même roi en avait fait une annexe de l'hôpital général pour abriter quelques-uns des quarante mille mendiants qui traînaient leurs guenilles dans les faubourgs. Depuis 1670, c'était à la fois une maison de pauvres, une maison de fous, une maison de force pour femmes et filles incorrigibles : une ville de cinq mille habitants, la cité grise dans la capitale, le Paris-des-douleurs.
On ne laissa pas le temps au nouveau venu de renouveler ses exploits de Poitiers. Quatre ou cinq mois après son arrivée, un soir, comme il allait se mettre à table, il trouva son congé sous son couvert.
Le voici de nouveau sans situation. A quelle porte frapper ? Ses anciens maîtres de Saint-Sulpice le renient : M. Leschassier, maintenant Supérieur général de la Compagnie, reconduit après une entrevue glaciale ; M. de la Chétardye, curé de la paroisse, qui l'avait vénéré comme un saint, refuse de le recevoir ; M. Brenier, réticent, se retranche dans un mystère de sphinx. Ses meilleurs amis, même M. Blain, s'écartent. Il trouve logis, rue du Pot-de-Fer, sous un escalier, et couvert rue Cassette, chez les Filles du Saint-Sacrement, où il vient chaque jour, flanqué d'un clochard avec qui il partage sa ration.
Lui savoure les âpres délices de se sentir la balayure et le rebut de tous. C'est ''époque qu'il écrit à Marie-Louise de Jésus ces lignes passionnées de l'amant de la divine Sagesse :
Je suis plus que jamais appauvri, crucifié, humilié Les hommes et les diables me font, dans cette grande ville de Paris, une guerre bien aimable et bien douce. Qu'on me calomnie, qu'on me raille, qu'on déchire ma réputation, qu'on me mette en prison ! Que ces dons sont précieux, que ces mets sont délicieux, que ces grandeurs sont charmantes ! Ce sont les équipages et les suites nécessaires de la divine Sagesse qu'elle fait venir dans la maison de ceux où elle veut habiter.
Tandis qu'il est ainsi disponible dans sa soupente de la rue du Pot-de-Fer, une mission inattendue lui est confiée. Sur les pentes du Mont-Valérien, un des hauts lieux de la capitale, une communauté d'ermites mène une existence de Trappistes à deux pas de la grande ville. Depuis quelque temps, discipline et ferveur laissent beaucoup à désirer. Pour les restaurer, le supérieur, M. Madot, fait appel à ce prêtre singulier dont personne ne veut.
Le ton de la lettre de Montfort à sa fille spirituelle, Sœur Marie-Louise de Jésus, montre assez que cette tâche délicate n'était pas au-dessus de la vertu de ce prêtre de trente ans. Il abandonne sa soutanelle de séculier pour la robe blanche des ermites. Avec eux il travaille et prie. Son exemple et sa parole les entraînent. Au bout de quelques mois il a réformé la communauté.
C'est alors que les pauvres de l'hôpital de Poitiers écrivent une lettre suppliante à celui qu'ils appellent « leur vénérable pasteur », leur « ange ». Comment résister à leur pathétique supplique ? Cette fois, on lui donne pleins pouvoirs : les administrateurs le nomment directeur de l'hôpital. Ce beau feu durera un peu plus de temps que le feu de joie qui l'accueille, le temps d'améliorer l'ordinaire, d'introduire un peu d'hygiène, d'établir et d'appliquer un règlement qui restaurera l'ordre. Bientôt, les anciennes cabales renaissent et redoublent de plus belle et contraignent le directeur à se retirer définitivement.
 
 

 
III Missionnaire apostolique
(1705-1712)
 
Le missionnaire.
Sans le savoir, les adversaires du directeur de l'hôpital viennent de faire le jeu de la Providence.
Il y a, dans ce prêtre hospitalier, en attente et impatient, un missionnaire-né qui ronge son frein. En le mettant à la porte, on l'a lâché en liberté. Sa fougue, jusqu'ici contenue, l'emporte, bride abattue, dans sa vraie carrière.
Maintenant et jusqu'à son dernier souffle, pendant onze années et qui compteront double, Montfort va réaliser son destin de courir les villes et les campagnes, pour les refaire, par Marie, profondément chrétiennes.
S'il ne l'a pas encore composé, du moins, dès cette date, chante en lui son fameux cantique dont la musique intérieure le soulève :
 
C'en est fait, je cours par le monde ;
J'ai pris une humeur vagabonde
Pour sauver mon pauvre prochain...
 
Cette course météorique s'inscrira dans son existence par plus de deux cents Missions.
Mandé par le curé ou envoyé d'office par l'évêque, il loge à l'enseigne de la Providence. C'est le nom qu'il donne à la maison qui l'accueille ou au pied-à-terre qu'il choisit. Cette Providence ne lui fait jamais défaut : il tient table ouverte à un ou plusieurs invités de marque, « ses princes », les pauvres, qu'en parfait maître de maison il sert les premiers et reconduit chapeau bas.
 
Quoique je ne plante ni sème,
Je suis plus riche que vous-même.
Croyez-moi, Messieurs, s'il vous plaît ;
Car il est vrai que ma prudence est fine,
J'ai pris les riches pour fermiers,
J'ai ce qu'il faut de leurs deniers,
Et j'ai chez eux cave et cuisine.
 
Il faut dire qu'il n'est pas exigeant, et Fr. Mathurin, son fidèle compagnon, qu'il va recruter bientôt, aura tout loisir de vaquer au ménage et au chant des cantiques.
Ah ! ses cantiques ! Ce sont ses alliés de chaque jour, mais d'abord de la première heure.
 
Alerte ! alerte ! alerte !
La Mission est ouverte.
Venez-y tous, mes bons amis ;
Venez gagner le paradis !
 
Ou bien, suivant le pays et la saison, cette variante de sa muse qui lui souffle toujours de nouveaux couplets :
 
Chers habitants de Saint-Pompain,
Levons-nous tous de grand matin.
Dieu nous appelle à son festin :
Cherchons la grâce.
Et qu'il neige et qu'il glace,
Cherchons la grâce et l'amour divin.
 
Il arrive que le missionnaire s'annonce par un coup d'éclat : il fait irruption dans le cabaret au beau milieu des consommateurs ou des danseurs médusés, s'agenouille, supplie, pour l'amour de Dieu offensé, que cessent les blasphèmes et la débauche. Si on lui résiste, il brise tout, comme son Maître chassant les vendeurs du Temple. « Le missionnaire tempête », eût dit Bremond.
Aussi bien, sa renommée suffit à la publicité de la Mission. Dans ces contrées sans journaux, les transactions entre la campagne et les villes colportent les nouvelles. On ne parle plus que de ce P. de Montfort, qui dans le bourg ou le chef-lieu voisins a restauré l'église, arraché des cris de repentir, changé en saints des pécheurs invétérés.
On vient à l'église, qui par bonne volonté, qui par curiosité. Les yeux s'émerveillent. D'où sortent ces bannières aux couleurs vives, accrochées aux murs comme de chaudes tapisseries, et dont les images déroulent les principaux épisodes de la vie de Jésus et de Marie, les quinze mystères du rosaire ?
Un corps ascétique, comme spiritualisé par l'âme qui l'habite, paraît en chaire. Ce missionnaire, nourri de jeûnes et dopé de disciplines, a l'air d'un désincarné : « Quand le coq s'est bien battu les flancs, il chante plus clair », professe-t-il. Le visage émacié semble baigner dans une lumière d'auréole. Son regard magnétique attire tous les regards.
Dans le grand silence attentif, la voix du Père s'élève. Et tout de suite elle prend l'auditoire. Elle a un accent qui pénètre, qui remue, qui bouleverse l'âme : c'est sa grande grâce : le don de toucher les cœurs.
Subjugués, les paroissiens reviennent. Ils reviennent trois fois par jour : avant l'aube, l'après-midi, la nuit tombée. L'émotion les étreint jusqu'aux sanglots :
Mes enfants, dit le missionnaire, ne pleurez pas, vous m'empêchez de parler.
Il prêche la pénitence, la douceur de Jésus, la mort, l'éternité, la croix, le rosaire. Il prêche successivement aux femmes, aux hommes, aux enfants. Il prêche, au gré des circonstances, à l'église, sous les Halles, perché sur un arbre. Il prêche, et surtout il multiplie les catéchismes.
Quelquefois le sermon prend une tournure imprévue : une simple méditation silencieuse devant le Crucifix, un dialogue impromptu avec l'auditoire, un spectacle chrétien : le jeu de l'agonie et de la mort du juste entre l'ange gardien et le démon, que figurent ses auxiliaires.
Car il a des aides, rarement aussi nombreux qu'autour du P. Maunoir ou de M. Leuduger, mais enfin quelques prêtres bénévoles, des Jésuites, des Dominicains, des Capucins, des séculiers...
Après cela, son confessionnal est assiégé. Exigeant pour lui et pour ceux de sa taille, il est si miséricordieux pour les pécheurs !
J'aimerais mieux souffrir en Purgatoire pour avoir eu trop de douceur pour mes pénitents, déclare-t-il, que pour les avoir traités avec une sévérité désespérante.
On l'appelle le bon P. de Montfort.
Il a les populations dans la main. Au chant de ses cantiques — il en compose sur tous les sujets et sur tous les airs à la mode, — il met en procession des garnisons entières avec la même facilité que les femmes et les enfants. Le triomphe, c'est la procession de la plantation de croix ou la procession de clôture : chacun tient en main la rénovation des promesses de son Baptême et son contrat d'alliance : « Je me donne tout entier à Jésus-Christ par Marie, pour porter ma croix à sa suite tous les jours de ma vie. »
Au cours de la Mission, il a fondé des écoles charitables et créé des groupements spécialisés : Association de vierges, pour les jeunes filles ; Confréries des pénitents blancs, pour les hommes, et suivant les lieux et les circonstances, l'adoration perpétuelle du Saint Sacrement, l'Association des amis de la croix, partout son Rosaire. Il veut faire œuvre solide et durable. Des retours de Mission entretiennent la flamme : c'est presque toujours le même programme, celui du feuillet qu'il a publié sur les Dispositions pour bien mourir.
Il laisse derrière lui un sillage lumineux. Ce n'est pas un homme, c'est un ange, un ange à l'autel, en chaire, au confessionnal. Ce même mot, qu'on retrouve dans les relations de ceux qui l'ont vu et entendu, fixe l'image que gardent de lui ses contemporains. Il n'a plus de corps que ce qu'il faut pour retenir son âme et l'amour de Dieu qui le consume rayonne autour de lui en gloire de paradis.
A moins que cette gloire ne descende du ciel même.
Il fait des miracles, il annonce l'avenir, ses prophéties s'accomplissent. Et que de fois on le surprend en compagnie et en conversation avec une belle Dame blanche qui l'enveloppe dans sa lumière !
C'est qu'elle est son inspiratrice, sa force, sa Dame.
 
O Marie, ô ma bonne Mère,
Servez-moi d'une armée entière,
Hâtez-vous, je suis combattu.
Que ma parole augmente et fructifie,
Que je rompe l'iniquité,
Et que je croisse en sainteté,
Et que mon Dieu s'en glorifie.
 
II prend les âmes au lasso de son rosaire.
— Jamais pécheur ne m'a résisté quand je lui ai mis la main au collet avec mon chapelet.
Et s'il s'adresse par lettre aux chrétiens qu'il a renouvelés à la façon du saint Paul des Epîtres, il écrit :
Souvenez-vous, mes chers enfants, ma joie, ma gloire et ma couronne, d'aimer ardemment Jésus-Christ, de l'aimer par Marie, de faire éclater partout et devant tous votre dévotion véritable à la Très Sainte Vierge, notre bonne Mère.
Le prêcheur et l'écrivain ont même âme et même visage : c'est le passionné de la Vierge, le héraut de la dévotion totale à Marie médiatrice comme grand moyen de salut, de pied en cap, le chevalier de Notre-Dame.
Ainsi nous apparaît-il dès qu'il entre en campagne, en cette année 1705 ; ainsi le retrouverons-nous pendant les onze années qu'il lui reste à vivre. Aujourd'hui, à trente-deux ans, il est en pleine forme, taillé en Hercule, résistant comme le granit de son pays, « capable, écrira M. des Bastières, l'auxiliaire assez fidèle de ses Missions, de mettre très facilement une barrique remplie d'eau sur ses genoux ». Mais il est de ceux qui brûlent la chandelle par les deux bouts. Ses travaux, ses jeûnes, ses disciplines..., et aussi une tentative d'empoisonnement par ses adversaires, viendront à bout très vite de sa robuste constitution. Il faut même dire, après ce que nous savons de ses mortifications de séminariste et d'aumônier d'hôpital, que déjà la cognée est à la racine du chêne breton.
De sa vie errante de missionnaire et de routier, ses historiens ont dressé la carte, comme on a fait celle des voyages de saint Paul. Elle occupe une surface, dont Poitiers — où il débute, — Paris, Rouen, Coutances, Saint-Brieuc, l'île d'Yeu, l'île d'Oléron, forment les points extrêmes, avec une flèche sur Rome. Autour de quelques villes : Poitiers, Montfort-sur-Meu, Nantes, La Rochelle, se dessinent des cercles concentriques qui indiquent ses successifs rayons d'action.
 
Poitiers : premières armes.
A Poitiers, au sortir de l'hôpital, il établit son quartier général à la maison des Pénitentes, dont Mgr de la Poype, successeur de Mgr Girard, l'a nommé directeur. De là, avec quelques ecclésiastiques, entre autres M. de Revol, futur évêque d'Oloron, pendant deux années consécutives (1705-1706), il mène l'assaut de la ville.
Le faubourg de Montbernage vit en marge de son église Sainte-Radegonde. Le Clain l'en sépare. Cela suffit pour qu'on n'y mette jamais les pieds. Le missionnaire avise la grange de la bergerie, transformée le dimanche en bal-musette ; il l'achète, la convertit en chapelle, y déploie ses bannières du rosaire autour d'un Crucifix et les exercices de la Mission commencent. A la clôture, un centre religieux existe dans le faubourg épuré : une croix, vêtue de cœurs, comme on en voit encore ici ou là en Vendée, et qu'on nomme pour cela, dans le quartier, la croix des bons cœurs, se dresse en face de l'ancien bal ; la grange est devenue la chapelle de Marie, Reine des cœurs; un ouvrier a promis d'y réciter, dimanches et fêtes, la prière et le chapelet, et sera relayé en 1733 par les Filles de la Sagesse, que les gens de Montbernage appelleront longtemps les Dames des bons cœurs.
Après avoir nettoyé les abords, le conquérant des âmes se fraye un chemin dans la ville. Sur le Pont-Joubert, qui enjambe le Clain, il restaure un antique oratoire de Notre-Dame des Anges. Il y fait inscrire, dans un quatrain de son cru, le salut classique à la Madone des portes des villes et des angles des rues :
 
Si l'amour de Marie
Dans ton cœur est gravé,
En passant ne t'oublie
De lui dire un Ave.
 
Un peu plus loin s'élève un monument gallo-romain du iv siècle. Les contemporains, peu férus d'archéologie, le tiennent pour un temple païen : de là son nom de temple Saint-Jean. Encore une belle restauration à entreprendre. Les vieux chanoines plaisantent ce jeune abbé qui remue les pierres comme les âmes :
- Monsieur Grignion, raille le doyen du Chapitre, n'est-ce pas que vous avez été transporté à l'île de Patmos et que Dieu vous a révélé qu'il voulait que vous fassiez rétablir le temple de Saint-Jean ?
- Dites ce qu'il vous plaira, Monsieur, réplique Montfort, j'en viendrai à bout avec l'aide de Dieu.
Et il en vient à bout.
Il est maintenant à pied d'œuvre pour rebâtir les temples spirituels. C'est une vraie chevauchée apostolique. Les Missions se succèdent à travers les paroisses ou les quartiers de la ville : à Sainte-Radegonde, à la Résurrection, à Saint-Simplicien, à Sainte-Catherine, aux Pénitentes, aux Calvairiennes, dont l'église domine Poitiers.
De son confessionnal des Pénitentes, il voit entrer à l'église un jeune homme qui se met à dire pieusement son chapelet.
Comme fera plus tard le Curé d'Ars, Montfort, les confessions achevées, l'aborde à brûle-pourpoint :
- Jeune homme, quels sont vos projets ?
- D'entrer chez les Capucins. L'un d'eux vient de prêcher chez nous. Je me sens appelé à le suivre. Je suis entré ici au hasard.
- Non, pas au hasard, mais providentiellement. N'aimeriez-vous pas aider les missionnaires ? Suivez-moi : c'est votre vocation assurée.
Et Mathurin Rangeard, Poitevin de Bouillé-Saint-Paul, suivit Montfort. Il sera de presque toutes ses Missions : catéchiste, chantre, ordonnateur de processions, maître d'écoles charitables. Poitiers payait bien le missionnaire de ses peines : après la première Fille de la Sagesse, il lui donnait le premier des Frères coadjuteurs de sa future Compagnie de Marie.
Aux Calvairiennes, il y eut une journée orageuse. Le missionnaire avait décidé les paroissiens convertis à expurger leur bibliothèque et à brûler leurs mauvais livres. Les ailes avaient poussé au collégien incinérant un volume peu édifiant que lisait son père au Bois-Marquer. En signe du triomphe du Christ sur Satan, on planterait la croix sur les cendres fumantes de l'autodafé. Pour corser la manifestation, à l'insu de Montfort, de plus zélés imaginèrent de brûler le diable en effigie. Ils affublèrent le mannequin d'oripeaux les plus grotesques, voire de boudins et de saucisses en guise de boucles d'oreilles. Cela tournait au carnaval. Bonne occasion aux mesquines jalousies de s'exercer. On alerte l'évêché. En l'absence de Mgr de la Poype, M. de Villeroi, vicaire général, accourt sur les lieux, impose silence au prédicateur, le tance publiquement devant l'auditoire. Le missionnaire avait reçu la semonce à genoux. Après le départ du grand vicaire, il dit calmement :
— Mes Frères, nous nous disposions à planter une croix à la porte de cette église. Dieu ne l'a pas voulu, nos supérieurs s'y opposent. Plantons-la au milieu de nos cœurs : elle sera mieux placée en cet endroit que partout ailleurs.
Son prestige n'était pas entamé. On le vit bien à Saint-Saturnin, limitrophe de Montbernage. En contrebas du faubourg, aux bords de la rivière du Clain, s'étendait le jardin public des Quatre-Figures. Le populaire l'appelait la Goretterie. Au propre, en survivance de l'ancienne destination des lieux, ou au figuré, à cause de sa fâcheuse renommée ? Le certain, c'est que le parc était mal fréquenté. Montfort a résolu de l'assainir. Les premières semaines de la Mission, il l'exorcise de ses prières nocturnes, bras en croix, et du sang de ses flagellations. Puis il décide d'y conduire une procession de toute la paroisse. Sa voix se fait si émouvante qu'il arrache les larmes. Et le souffle prophétique s'empare de lui : « Un jour, annonce-t-il, ce lieu sera un lieu de prière sanctifié par des religieuses. » Quelque cinquante ans plus tard, les Filles de la Sagesse viendraient desservir l'hôpital des Incurables construit sur le jardin des Quatre-Figures.
L'affaire des Calvairiennes faisait long feu. Elle causait scandale à Saint-Sulpice, qui en avait eu vent. M. de Villeroi s'avisait qu'il n'avait pas eu le beau rôle. Sa famille était bien en cour. Peut-être porterait-il ses doléances à Versailles. M. de la Poype, circonvenu, jugea de bonne politique de lui donner des gages. Ce jour-là, au moment d'ouvrir la retraite des Dominicaines de Sainte-Catherine, Montfort reçut un pli de l'évêché. C'était l'ordre de quitter immédiatement le diocèse. Jusqu'à sa mort, il resterait interdit de séjour à Poitiers.
 
Rome : l'obédience papale.
Alors, ses désirs du Séminaire lui reviennent plus vifs.
— Je ne mourrai pas content, confiait-il un jour, si je n'expire au pied d'un arbre, comme l'incomparable missionnaire du Japon, saint François Xavier.
Ne doit-il pas voguer vers les Missions étrangères ?
Il décide d'aller à Rome prendre le mot d'ordre du Pape.
« La parole de Dieu n'est point enchaînée. » On lui retire la parole, il lui reste la plume. Avant son départ, il adresse une épître à la Saint-Paul aux « chers habitants de Montbernage, de Saint-Saturnin, de Saint-Simplicien, de la Résurrection et autres », qui ont profité de ses Missions.
Ne pouvant vous parler de vive voix, parce que la sainte obéissance me le défend, je prends la liberté de vous écrire sur mon départ, comme un pauvre père à ses enfants...
En effet, lettre débordante de tendresse à ses « chers enfants », ses « chers amis », ses « chères poissonnières de Saint-Simplicien, bouchères, revendeuses et autres... »; lettre toute brûlante de zèle ; lettre où le nom de Marie revient sous sa plume à chaque paragraphe et révèle la passion de sa vie et de son apostolat.
Avec Marie, il est aisé : je mets ma confiance en elle, quoique le monde et l'enfer en grondent... C'est par Marie que je cherche et que je trouverai Jésus, que j'écraserai la tête du serpent et que je vaincrai tous mes ennemis et moi-même pour la plus grande gloire de Dieu...
Et il signe : « Louis-Marie de Montfort, prêtre et esclave indigne de Jésus en Marie. »
Le voici donc en route vers Rome, n'ayant « avec lui que la sainte Bible, son Bréviaire, un Crucifix, une image de la Sainte Vierge et son bâton à la main », piéton impénitent et toujours sans le sou : il a donné aux pauvres les 18 deniers qui étaient toute sa fortune et les 30 sols d'un étudiant espagnol qui a sollicité la faveur de l'accompagner.
De son itinéraire, on ne connaît avec certitude qu'une étape : Lorette. Il s'y attarde quinze jours, malgré sa hâte d'une audience du Pape qui lui fixe sa mission. Il succombe à son amour pour Marie : Lorette, c'est la Santa Casa, la maison de Nazareth. Il y célèbre la Messe avec tant de ferveur qu'un habitant, édifié, l'invite à venir « prendre ses repas et son logement chez lui ».
Dès que, de la voie Flaminienne, il aperçoit le dôme de Saint-Pierre, il fond en larmes, se prosterne, quitte ses chaussures et achève pieds nus son pèlerinage.
Il descend à Rome à Sant'Andrea delta Valle, couvent des Théatins, ses frères de vocation et de spiritualité, comme lui missionnaires du peuple et apôtres du saint esclavage de Marie. Un des religieux, celui dont Pie VII fera en 1803 le bienheureux Tommasi, conseiller très écouté de Clément XI, lui obtient une audience pour le 6 juin 1706.
La réponse du Pape aux angoisses sur sa vocation fut catégorique :
— Vous avez, Monsieur, un assez grand champ en France pour exercer votre zèle ; n'allez point ailleurs, et travaillez toujours avec une parfaite soumission aux évêques dans les diocèses desquels vous serez appelé : Dieu, par ce moyen, en donnera bénédiction à vos travaux. Dans vos différentes Missions, enseignez avec force la doctrine au peuple et aux enfants, faites renouveler solennellement les promesses du Baptême.
Le Pape lui conférait le titre de Missionnaire apostolique et attachait une indulgence plénière in articulo mortis à un Crucifix d'ivoire que Montfort fixa au sommet de son bâton. C'était la consécration officielle de sa vocation et de son programme missionnaire. Sûr maintenant de sa voie, il prit le chemin du retour, sans se préoccuper de s'enrichir de souvenirs touristiques. « Le P. Dutemps, Jésuite, raconte M. Blain, m'a dit qu'on demanda à M. de Montfort, à son retour de Rome, ce qu'il avait vu ; il avait répondu : « Rien. » Exactement comme à Paris. Il ne voyait que Dieu et les âmes. Ce qu'il rapportait de Rome, avec le mot d'ordre du Chef, frétait un irrévocable attachement à la doctrine et à la personne du Pape, qui le poserait en adversaire déclaré du jansénisme et du gallicanisme.
 
Je crois ce que dit le Saint-Père
Malgré les fins suppôts d'enfer.
Il est mon chef et ma lumière,
Je ne vois goutte, il voit très clair.
 
Poitiers ne fut qu'une halte, à son retour : le temps de voir Fr. Mathurin et les deux espoirs de la Sagesse : Marie-Louise de Jésus et Catherine Brunei. Mgr de la Poype renouvela l'interdiction dont il l'avait frappé avant son départ.
 
Haute-Bretagne : sous les ordres de M. Leuduger.
A peine remis de ses fatigues, Montfort reprend donc la route, mais cette fois à petites journées, missionnant çà et là. Puisqu'on le chasse de Poitiers, il est assez naturel qu'il songe au pays natal. Il choisit la direction de la Bretagne.
Les péripéties les plus pittoresques et d'éclatants succès apostoliques jalonnent son voyage en compagnie de Fr. Mathurin.
A Fontevrault, où il désire saluer sa sœur religieuse, il se présente incognito et demande la charité « pour l'amour de Dieu ». Même à la porte d'un couvent, ce n'est pas nécessairement une recommandation. Malgré les insistances de la Sœur portière et de Mme l'abbesse, mandée, il refuse de décliner son identité.
- Madame, mon nom importe peu ; ce n'est pas pour moi, mais pour l'amour de Dieu, que je vous demande la charité.
Evidemment, ce doit être un toqué, et mieux vaut lui fermer la porte.
- Si Madame me connaissait, elle ne me refuserait pas la charité.
Madame le connut au cours de la récréation. A la description du personnage étrange, une Sœur s'écria :
- Mais c'est mon frère...
On se précipita à sa recherche. Mais ce fut à son tour d'opposer un refus.
- Mme l'abbesse n'a pas voulu me faire la charité pour l'amour de Dieu, maintenant elle me l'offre pour l'amour de moi. Je la remercie.
Aux portes de Saumur, comment le grand pèlerin de Notre-Dame des Ardilliers ne s'attarderait-il pas en prière ? Il y rencontre la communauté naissante des Sœurs de Sainte-Anne de la Providence, que vient de fonder Jeanne Delanoue, une sainte sur le modèle de son austérité. Il y a quelque émoi à la maison. L'héroïque fondatrice ne va-t-elle pas imposer à ses Filles une règle au-dessus de leurs forces ? Montfort, consulté par les deux parties, arbitre le débat : à sa manière forte avec les âmes généreuses, il affermit Jeanne Delanoue dans son idéal de pénitence ; à sa manière douce avec les âmes plus faibles, il aide à la rédaction d'une règle viable.
Maintenant une bonne croix pour payer ce succès. A Angers, il estime de son devoir de saluer en passant son ancien supérieur du Petit-Saint-Sulpice, aujourd'hui supérieur du Séminaire de la ville. M. Brenier le congédie désobligeamment devant tous les confrères. Il fallut même que la rebuffade passât les bornes, puisque l'humble Montfort ne put contenir cette réflexion attristée :
— Est-il possible qu'on traite ainsi un prêtre dans un Séminaire !...
Maintenant, il brûle les étapes. Il veut être au Mont-Saint-Michel pour la fête de l'archange. Ce 29 septembre 1706 fut pour lui une veillée d'armes. Les longues heures d'oraison de ce pèlerin de nos chers sanctuaires : de Notre-Dame de Chartres, de Notre-Dame des Ardilliers, du Mont-Saint-Michel, ce sont les relais et les viatiques de ses courses apostoliques. Et avec l'archange, il prend le parti de Dieu. Des voisins d'auberge n'arrêtent pas blasphémer. Le cidre breton ou normand leur monte quelque peu à la tête. Il les expulse sans autre explication.
Satisfaite sa dévotion à saint Michel, il descend sur Rennes, que sa famille habite toujours. Depuis tant d'années qu'il ne l'a revue, sans doute va-t-il y prendre pension pendant son séjour de quelques semaines ? On aurait mal compris cet homme évangélique, tout aux affaires du Père du ciel. Sur les instances de son oncle, l'abbé Robert, il accepte une invitation chez ses parents, où il fait très large la part des pauvres. Le reste du temps, il a vivre et couvert dans un garni ; le menu est un peu de lait et des galettes de blé noir. A Rennes, sa joie et ses délices c'est de dire la Messe à Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, à Notre-Dame de la Paix, à la chapelle de l'hôpital, à toutes ces églises qu'a si souvent visitées son adolescence de collégien et où il a entendu l'appel de Dieu, et d'y prêcher Jésus et sa Mère... et à sa manière quelquefois inédite.
Chez les religieuses du Calvaire, la curiosité d'entendre un compatriote dans un morceau de son répertoire a fait chapelle comble. Le bon tour qu'il va jouer à ses auditeurs !
- Vous pensez peut-être entendre un grand prédicateur, un homme extraordinaire, leur dit-il ; je ne prêcherai point ; je vais seulement faire mon oraison, comme je pourrais la faire si j'étais seul dans ma chambre.
Et sur le prie-Dieu, au milieu de la nef, il fait à haute voix une oraison qui établit bientôt dans l'assistance le circuit de sa ferveur d'amour.
Après Rennes, Montfort-la-Cane. C'est un vrai pèlerinage aux lieux de son adolescence et de son enfance. Comment oublierait-il mère André, sa vieille nourrice ? Il lui fait demander l'hospitalité par Fr. Mathurin, selon sa coutume, « pour l'amour de Dieu ». Cela n'a pas plus de succès qu'à Fontevrault. Quand on a percé dans le pays l'incognito de ce prêtre mendiant, mère André accourt en larmes. Cette fois, le rude cœur de Montfort a quelque raison de se laisser attendrir. Mère André aura à sa table son nourrisson d'il y a trente-trois ans, mais au prix d'une leçon de charité évangélique :
- Mère André, vous avez bien soin de moi ; mais, une autre fois, soyez charitable. Oubliez M. Grignion, il ne mérite rien : pensez à Jésus-Christ, il est tout, et c'est lui qui est dans les pauvres.
A Dinan, où il s'arrête ensuite pour prêter son concours à une Mission, ce secret de son identité donne lieu à un quiproquo, qui offre une jolie scène d'humour chez les saints. Il a frappé à la porte du couvent des Dominicains pour dire la Messe, lui, l'apôtre du rosaire, à l'autel du bienheureux Alain de la Roche. C'est justement son frère Joseph qui préside à la sacristie. Louis-Marie a bien reconnu Joseph, mais Joseph n'a point reconnu Louis-Marie. Et le T. R. P. Joseph, O. P., s'est formalisé que ce prêtre lui ait donné du « mon cher frère », comme à un Frère lai. Sa vengeance a été de mettre à sa disposition les plus pauvres ornements et deux bouts de cierges longs comme le doigt. Mais ce prêtre étranger récidive :
- Voudriez-vous, mon cher Frère, me garder les mêmes ornements pour demain ?
C'est un comble ! D'un ton de colère, le Révérend Père charge Fr. Mathurin de faire la leçon à son maître :
- Je veux qu'il sache que je m'appelle Père, que je suis prêtre, que je prêche et que je dis la Messe et que je confesse.
Il l'a sur le cœur, car, l'après-midi, comme il rencontre en ville Fr. Mathurin, il veut connaître le nom de ce prêtre sans savoir-vivre. Fr. Mathurin, au courant, a grand'peine à garder son sérieux et son secret. Il finit par dévoiler le nom de son maître.
- Mais alors, c'est mon frère ?
- Oui, sans doute.
Le lendemain, aux reproches du P. Joseph, Louis-Marie eut un sourire de malice satisfaite :
- De quoi vous plaignez-vous ? Je vous ai appelé mon cher frère : ne l'êtes-vous pas, en effet ? Pouvais-je vous donner marques plus tendres de mon affection ?
Ce matin-là, Montfort revêtit pour la Messe les plus beaux ornements du couvent.
A la Mission de Dinan, il se consacra spécialement aux enfants et aux soldats — qu'il enrôla dans la « Conférence des soldats de saint Michel », — sans oublier ses chers amis les pauvres. Un soir, fort tard, il frappe à la résidence des missionnaires :
- Ouvrez la porte à Jésus-Christ ! Ouvrez la porte à Jésus-Christ !
Il a sur ses épaules un lépreux couvert d'ulcères, qu'il installe bien au chaud dans son lit. Et pour l'amour des pauvres, comme il encourage le comte et la comtesse de la Garaye qui viennent de se convertir et commencent de transformer leur château en hôpital !
Cette Mission de Dinan, une autre à Saint-Suliac, une retraite fermée à la maison de la Porte-Berthault, attirèrent l'attention du grand missionnaire de la Haute-Bretagne, Dom Leuduger, qui lui fit signe.
Avec M. Leuduger se prolongeait cette lignée de grands missionnaires : les Le Nobletz, les Maunoir, les Huby, qui ont façonné l'âme de la Basse et de la Haute-Bretagne.
On a peine à imaginer ces sortes de périodes religieuses, pareilles sur place aux périodes militaires des hommes de l'active. Elles mobilisaient, pendant plusieurs semaines, toute la paroisse. Vingt, trente, quarante prêtres, missionnaires en titre ou auxiliaires bénévoles, conduisaient cet entraînement.
Montfort se trouve donc à bonne école et voit se réaliser les désirs de s'unir à M. Leuduger, qu'il exprimait à M. Leschassier au lendemain de son sacerdoce. Bien que le plus jeune, il s'affirma vite la personnalité la plus forte de l'équipe. Trop forte, et qui brisa les cadres. Cela lui valut son congé. Dans les plans de Dieu, ce licenciement le consacra chef, pour faire de la future Vendée ce que les Maunoir et les Leuduger avaient fait de la Bretagne.
On débute à La Chèze, petit bourg des Côtes-du-Nord. Une chapelle de Notre-Dame de Pitié gît en ruine sous les ronces depuis des siècles. Une tradition se maintient dans le pays que trois cents ans auparavant saint Vincent Ferrier a prophétisé sa restauration par « un homme que le Tout-Puissant ferait naître dans les temps reculés, homme qui viendrait en inconnu, homme qui serait beaucoup contrarié et bafoué, homme cependant qui, avec le secours de la grâce, viendrait à bout de cette entreprise ». S'est-il reconnu dans le portrait de cet homme contrarié et bafoué ? A-t-il entendu, comme saint François d'Assise, le : « Va, reconstruis ma maison » ?
- C'est moi, déclare-t-il, qui restaurerai la chapelle de Notre-Dame de Pitié.
La population le suit, électrisée par sa parole, subjuguée par l'ascendant de sa sainteté, envoûtée par sa puissance de thaumaturge : il guérit les malades, multiplie les pains, annonce l'avenir. Et, tout en prêchant et catéchisant à La Chèze et autres paroisses voisines :
Plumieux, La Trinité-Porhoët, il mène à bien la restauration entreprise. Une neuvaine de feux de joie sur les hauteurs environnantes célèbre l'inauguration, à laquelle il conduit le cortège d'une trentaine de paroisses.
Ce missionnaire populaire s'avère aussi prédicateur de retraites et directeur de conscience recherché. On l'a vu à Nantes, à Poitiers, au Mont-Valérien, à Saumur. Tout le trimestre mai, juin, juillet 1707, il donne, à Saint-Brieuc, des retraites fermées de dames et les exercices spirituels de plusieurs communautés : des Filles de la Croix, des Ursulines, etc.
L'itinéraire missionnaire de M. Leuduger l'amène à sa ville natale, à Montfort-la-Cane. Personne n'est prophète en son pays, dit le proverbe avec Notre-Seigneur. Pourtant, il y fait merveille. Il a des méthodes à lui qui sont celles des saints. Un jour, il monte en chaire, garde le silence, reste en contemplation devant son Crucifix..., puis, soudain, descend et, avec une émotion qui point les cœurs, fait baiser son Crucifix en disant :
- Voilà votre Sauveur ; n'êtes-vous pas bien fâchés de l'avoir offensé ?
A Jésus crucifié il veut dresser un superbe monument sur la « butte de la Motte » qui domine la ville. Tout est fin prêt, même le grand Crucifix sculpté à Saint-Brieuc. Contre-ordre inattendu de l'autorité civile.
- On ne veut pas que ce lieu soit sanctifié, annonce le missionnaire prophète ; eh bien ! un jour il deviendra un lieu de prières.
Depuis 1850 s'élève sur cette hauteur l'église paroissiale dont le clocher érige au-dessus de la ville la statue de son plus glorieux fils.
Pour l'instant, cette gloire va sur son déclin dans l'entourage de M. Leuduger. Les succès du nouveau missionnaire portaient ombrage ; ses singularités prêtaient le flanc à la critique : l'extrémiste est le scandale du modéré. A la Mission de Moncontour, une goutte d'eau fit déborder le vase. Après un sermon pathétique de M. Leuduger sur les morts, Montfort tendit son bonnet carré en faveur des âmes du purgatoire. Des confrères malintentionnés présentèrent le geste comme une quête personnelle, interdite par les règlements. Sous leur pression, M. Leuduger licencia son missionnaire. Plus tard, dans sa vieillesse, il le pressentira pour lui succéder et mettre sur ses épaules son manteau d'Elie : signe de la haute estime dans laquelle il tenait sa vertu et ses talents... Mais alors Montfort sera engagé sur son théâtre prédestiné.
Mis à pied, il se retire, avec ses deux compagnons, les FFr. Mathurin et Jean, aux lisières de Montfort, dans la solitude de l'ermitage de Saint-Lazare, dont il restaure la chapelle. Il y installe une statue de Notre-Dame de la Sagesse, sculptée de ses mains, et un grand rosaire sur lequel plusieurs peuvent prier à la fois. Car sa renommée peuple cette solitude de pèlerins. De là, il rayonne dans les paroisses des alentours : Bréal, Breteil, Talensac, Londujan, Médréac, Romillé, Montfort, où il donne prédications, retraites, Missions.
Mais dans les hautes sphères, l'exclusive de M. Leuduger pesait sur lui. C'était un atout pour ses adversaires. Mgr Desmarets, évêque de Saint-Malo, fortement teinté de jansénisme, prit contre lui des mesures de rigueur, puis, sous couleur de clémence, limita le ministère du missionnaire aux seules églises paroissiales.
L'impétueux missionnaire brisa les entraves et, en cela aussi, ne suivit que l'Evangile : « Lorsqu'on vous poursuivra dans une ville, fuyez dans une autre. »
 
Au pays nantais : le calvaire de Pontchâteau.
Des diocèses de Saint-Brieuc et de Saint-Malo, Montfort passe à cet autre diocèse breton, qui ne consent qu'à demi de l'être, puisqu'il se dit le Nantais.
Le sud et le nord de la Loire vont être, pendant trois ans, de 1708 à 1711, le champ de son apostolat.
Il y vient, à la demande de M. Barrin, vicaire général, apparenté spirituellement à la famille Grignion, et de longue date son ami, depuis Rennes et Saint-Sulpice.
Il est en pays de connaissance, celui de sa première année de prêtrise.
Il débute à Saint-Similien, pour épauler le P. Joubart, S. J., qui a réputation de nouveau Maunoir, comme il a fait précédemment pour Dom Leuduger. Aide provisoire. Désormais, la direction des Missions lui incombera.
Les circonstances le conduisent d'abord au sud de la Loire, à Vallet, à La Boissière-du-Doré, à Landemont et paroisses environnantes ou annexes.
A Vallet, pays d'élection du muscadet, c'est le temps de la vendange. Date fort malencontreuse. Les gens du Vallet, de Monnières, du Pallet, de Fromenteau sont en pleine saison et fêtent le vin nouveau. II faut les alerter. Aujourd'hui, Montfort ferait parcourir la contrée par l'auto d'un viticulteur, équipée d'un haut-parleur, — ce qui est le dernier cri de la publicité. Alors, c'est Fr. Mathurin qui circule par les routes et par les chemins, agitant sa clochette et chantant de sa belle voix :
 
Alerte ! alerte ! alerte !
La Mission est ouverte.
 
Succès complet. Un seul réfractaire. Il est foudroyé chez lui quand toute la paroisse écoute et prie à l'église. On y vit le châtiment de Dieu. Grand enthousiasme, mais sans lendemain. Six ans plus tard, invité à repasser par Vallet, Montfort s'y refusera.
- Non ! non ! ils ont quitté mon chapelet.
Vallet avait abandonné la récitation du rosaire que Montfort établissait partout comme pratique de sa vraie dévotion à la Sainte Vierge et moyen de persévérance.
La Mission de La Chevrolière fut hérissée de croix. Le curé y était hostile et n'y avait consenti que sur ordre supérieur. Un matin, au beau milieu de l'instruction, le curé s'avance et coupe la parole au prédicateur :
- Mes Frères, on ne vous apprend que des bagatelles ; vous feriez mieux de rester dans vos maisons et de travailler pour gagner votre vie et celle de vos enfants.
Montfort descend de chaire et entonne le Te Deum :
- Chantons le Te Deum... pour remercier le bon Dieu de la charmante croix qu'il lui a plu de nous envoyer.
Ce n'était pas fini. Le vicaire et quelques bigotes prennent fait et cause pour leur pasteur ; le missionnaire n'est qu'un profiteur et un débauché ; la calomnie est portée jusqu'à l'évêché. Pour comble, la dernière semaine, la maladie terrasse l'apôtre, à ce point qu'on craint pour sa vie. Son énergie triomphe du mal. A la clôture, pieds et tête nus sous la pluie et dans la boue, il porte la croix avec les hommes. « Je suis sûr qu'il n'y a pas de médecins qui ordonnassent pareil remède », note M. des Bastières, le jeune prêtre que l'évêché vient de lui adjoindre comme auxiliaire. Contre ces traverses, Montfort avait trouvé refuge près de sa chère Mère, la Très Sainte Vierge, honorée dans Je pays dans un sanctuaire et sous le vocable de Notre-Dame des Ombres, dont un de ses cantiques garde le souvenir :
 
C'est auprès d'elle
Qu'on se repose en ses travaux,
Qu'on est à l'abri de tous maux,
Que le fidèle
Goûte une joie immortelle.
Qu'il est doux !
qu'il est doux !
A son ombre, cachons-nous.
 
En partant, il s'en fut embrasser le curé et l'assurer qu'il prierait pour lui toute sa vie.
- Je vous ai trop d'obligation pour jamais vous oublier.
Pardon chrétien, relevé d'une pointe de malice !
A Vertou, changement de décor. Les missionnaires se trouvent comme coq en pâte. M. des Bastières exulte ; Montfort s'inquiète :
- Que nous sommes mal ici !
- Point du tout ! Où irions-nous pour être mieux ?
- C'est que nous sommes ici trop à notre aise ; notre Mission sera sans fruit. Point de croix, quelle croix !
La croix vint. Ce fut la maladie de Fr. Pierre, une nouvelle recrue. Montfort le guérit miraculeusement sur sa foi et son obéissance.
Un feu de joie clôtura la Mission où l'on brûla mauvais livres et vaines parures. C'était la revanche du coup manqué au Calvaire de Poitiers.
Même succès à Saint-Fiacre, où s'acheva sa randonnée missionnaire de 1708.
Après une retraite à Nantes aux Pénitents — c'est souvent son repos entre les Missions, — Montfort gagne, au Carême 1709, le nord de la Loire. Il évangélisera successivement Campbon, Crossac, Pontchâteau, Besné, La Chapelle-des-Marais, Missillac, Herbignac, Camoël, Assérac... Chaque Mission a sa note spéciale, ou son côté pittoresque, ou son aspect tragique. C'est un rude ouvrier que ce Montfort !
L'abus s'est introduit, avec l'agrément du Parlement de Bretagne, d'enterrer les morts dans les églises. A Campbon et à Croissac, Montfort mobilise les hommes pour transférer les tombes au cimetière. Les sermons ne sont pas toujours du goût de certains auditeurs. Le missionnaire met le doigt sur la plaie. Un jour il échappe de justesse à un attentat de vauriens venus de Nantes, qui, sans doute, gardaient un cuisant souvenir de ses coups de poing de légitime défense à la Mission de Saint-Similien. Ils étaient si sûrs de leur affaire qu'ils avaient répandu dans la ville le bruit de sa mort. De pieuses personnes avaient fait dire des Messes pour le repos de son âme. L'épreuve lui vient même de ses collaborateurs immédiats. Après Crossac, M. des Bastières le quitte sans préavis et un de ses Frères s'en va en l'injuriant. Montfort, ce fou de la croix et de Dieu seul, chante le Te Deum de sa reconnaissance sur son mode à lui, par un nouveau cantique :
 
Un ami m'est infidèle :
Dieu soit béni ! Dieu soit béni !
Un serviteur m'est rebelle :
Dieu soit béni ! Dieu soit béni !
Dieu fait tout ou le permet :
C'est pourquoi tout me satisfait !
 
Pourtant, le point culminant de cette période des Missions nantaises, c'est assurément Pontchâteau, avec son fameux calvaire.
Pas de Mission montfortaine, de Montbernage à Saint-Laurent-sur-Sèvre, sans cérémonie triomphale d'érection de croix. Mais, depuis son passage sur le Mont-Valérien, Montfort porte un projet grandiose : la réalisation d'un autre Golgotha, d'une Terre Sainte. Il a voulu l'exécuter sur « la butte de la Motte » de sa ville natale. Le duc de la Trémoille lui a barré la route. Il a prospecté à Pontchâteau un terrain à la dimension de ses projets : la lande de la Madeleine. De belles légendes festonnent ce choix de leur poésie : deux colombes auraient désigné miraculeusement ce haut lieu en y accumulant une « ruchée » de terre ; quarante ans plus tôt, des croix et des oriflammes mêlées apparurent comme parachutées sur la lande dans un tonnerre de Sinaï — le temps était très clair et c'était le plein midi, — auquel avaient succédé des cantiques dans le ciel.
Bientôt la lande est devenue un immense chantier. Certains jours, cinq cents ouvriers sont là. On comptera que vingt mille personnes participèrent aux travaux : paysans de la campagne environnante, Flamands et Espagnols en route vers un pèlerinage fameux, chômeurs ou mendiants pour leur nourriture.
Il y a de l'embauche pour tous les corps de métier : terrassiers, maçons, pépiniéristes, charpentiers... On n'entend que le grincement des lourds charrois, les coups de pioche et les coups de masse pour détacher les blocs de rocher, le han ! han ! des équarrisseurs des plus beaux troncs de châtaigniers. On dirait d'une colonie de Trappistes au défrichement. Car on travaille en silence, dans un silence qu'entrecoupent les cantiques et les chapelets.
 
Travaillons tous à ce divin ouvrage !
Dieu nous bénira tous !
Grands et petits, de tout sexe et tout âge,
Faisons un calvaire ici,
Faisons un calvaire...
 
Pendant la Mission de Pontchâteau, Montfort venait chaque jour sur le chantier ; au cours des autres Missions, il y apparaissait chaque semaine au moins.
A la fin de l'été 1710, le rêve de Montfort avait pris corps : au centre, la sainte montagne que dominaient trois hautes croix tricolores : celle, rouge, du Sauveur ; celle, verte, du bon larron ; celle, noire, du larron impénitent. Tout autour, une ceinture de douves, creusées par les extractions nécessaires à l'érection de la montagne. Encerclant le tout, et d'un plus large diamètre, un rosaire de cent cinquante sapins, piqués de quinze cyprès pour partager les dizaines. Çà et là, quelques chapelles des mystères de Jésus et de Marie.
Toutes autorisations religieuses et civiles obtenues, le missionnaire fixe l'inauguration à la date heureusement choisie du 14 septembre, fête de l'Exaltation de la Sainte Croix. Des pèlerins, venus du Nantais, de l'Anjou, du Poitou, de la Bretagne, plus de vingt mille, campent la nuit à la belle étoile et déferlent le jour sur la lande, au chant du cantique de circonstance, composé par Montfort :
 
Chers amis, tressaillons d'allégresse,
Nous avons un calvaire chez nous ;
Courons-y, la charité nous presse
D'aller voir Jésus-Christ mort pour nous.
 
Il y a dans cette foule, et qui se pousse au premier rang, la famille Grignion autour du vieux père, sieur Jean-Baptiste de la Bachelleraie, autant attiré par le triomphe de son fils que par celui qu'on prépare à la croix. Faute de haut-parleurs encore à venir, quatre prédicateurs en renom parleront aux quatre versants opposés de la colline.
Coup de théâtre : plus exactement, coup de foudre ! La veille de l'inauguration, l'évêque interdit la cérémonie. De nuit, le Saint se précipite à Nantes pour plaider sa cause. Peine perdue. Mgr de Bauveau avait eu vent d'un arrêté de démolition par « ordre du roi » en cour de Versailles, sur rapport du ministre des Affaires étrangères, le marquis de Torcy. M. Guischard de la Chauvelière, sénéchal du duc de Coislin, n'avait-il pas présenté le calvaire comme une forteresse d'attente pour une descente des Anglais ? Montfort, chef d'une cinquième colonne, rien que cela ! En son absence, la manifestation se déroula pourtant suivant le programme prévu. Il dira un jour que chaque année, en la fête de l'Exaltation de la Sainte Croix, Notre-Seigneur lui donnait des portions de sa croix. Ce 14 septembre 1710, elles étaient de taille !
Son âme héroïque n'en fut pas ébranlée. Quand l'évêque de Nantes l'informa officiellement, quelques semaines après, de l'arrêté de destruction, le visage du missionnaire ne trahit aucune émotion. « M. Grignion est un grand saint ou le plus insigne des hypocrites », observa l'évêque devant son vicaire général, M. Barrin. Ses adversaires pensaient, en effet, et disaient bien haut qu'il en mourrait de douleur. Ils le connaissaient mal.
Un an plus tard — les lenteurs administratives ne datent pas d'aujourd'hui, — M. d'Espinose, commandant de la milice de Pontchâteau, réquisitionnait quatre à cinq cents hommes pour le nivellement de la lande. Deux jours, ces chrétiens firent la grève des bras croisés. Ils ne cédèrent que devant la menace d'une profanation : M. d'Espinose avait décidé de scier la grande croix rouge qui portait le Christ. Les hommes déposèrent alors eux-mêmes ce Christ, et avec une piété qui donna à penser au commandant qu'il assistait à la descente de croix par Joseph d'Arimathie et Nicodème. La démolition traîna en longueur et le mont ne fut jamais complètement rasé. Depuis, l'œuvre de Montfort a été restaurée à plusieurs reprises par ses missionnaires, en particulier par le P. Barré, qui renouvela, sur la lande de la Madeleine, le miracle de nuées d'ouvriers bénévoles. Le calvaire de Pontchâteau est aujourd'hui le plus grandiose et le plus fréquenté de France, plus vaste que ceux de Lourdes, de Bétharram, de Sainte-Anne-d'Auray, la terre sainte de Bretagne.
Tout le cours de cette année 1710, tandis que s'exécutaient les plans de son gigantesque calvaire, le missionnaire n'avait pas chômé. En juin il était à Saint-Donatien de Nantes, où il fit encore des siennes. Ici, comme presque partout, il se bute aux mêmes vices : l'ivrognerie et la débauche. Ce n'est pas un timide. Il prend le taureau par les cornes. A l'ahurissement général, on le voit qui fait irruption dans les guinguettes, brandit son Crucifix et son chapelet, renverse les cho-pines, culbute les tables et dénoue les rondes, sermonne les tenanciers et les joueurs de fifre et de biniou, et par l'ascendant de sa sainteté et la vigueur de ses muscles s'impose jusqu'à rallier ces fêtards autour de lui dans une même prière. Et comme partout aussi, il instaure la dévotion à la Très Sainte Vierge, la pratique de son rosaire, le culte de ses chapelles. Il la veut Reine des cœurs, pour que règne son Fils, Notre-Seigneur. Et c'est sous ce vocable de Notre-Dame des Cœurs, que nous lui savons cher depuis ses débuts à Montbernage, qu'il intronise sa statue dans la chapelle du cimetière de Saint-Donatien et groupe autour de son image l'élite de la paroisse.
A Bourguenais, toujours sous le signe de la Vierge, c'est un triomphe. La ville s'est mise en branle vers le bourg, sur la rive gauche de la Loire. La musique de la cathédrale, les violons, les fifres, les tambours, les trompettes sont de la procession de clôture. Il y a bien dix mille personnes. Il est vrai que son âne lui a fait de la réclame. Une parenthèse d'un sermon du missionnaire a attesté chez lui le don de double vue. Il s'est écrié soudain :
- Deux hommes pour aller sauver mon âne qui se noie au bas du bourg !
Et les hommes partis au secours sont arrivés de justesse pour dégager la pauvre bête, qui s'enlisait dans les sables de la Loire.
Les événements de Pontchâteau ne refroidirent pas son zèle. Dès le dimanche qui suivit la bénédiction du calvaire, il ouvrait la Mission de Saint-Molf.
Il ne devait pas l'achever. Au bout de quelques jours, une lettre de l'évêque de Nantes lui interdisait dans le diocèse la chaire et le confessionnal. Le porteur du message, chargé par surcroît de continuer la Mission à sa place, n'était autre que l'abbé Olivier, le collaborateur d'hier, qu'il venait de remercier de ses services pour son attitude équivoque dans l'affaire de Pontchâteau. Ce rude homme, qui en avait déjà tant vu, pleura.
Il essaya de faire revenir l'évêque sur sa décision. Celui-ci demeura inflexible et conseilla au missionnaire, comme à un coupable qui aurait besoin de faire réflexion, de se mettre en retraite. Mgr de Bauveau était de la même pâte que Mgr de la Poype. Il fallait rester bien en cour et ne pas paraître bénir celui que Versailles venait de frapper. Et ce Montfort, avec ses singularités, finissait par donner sur les nerfs !
Pendant ce congé forcé, que va faire à Nantes le missionnaire ? Un homme de son tempérament n'accepte pas de chômer. Il jette les fondements d'un hôpital d'incurables, avec le concours de deux femmes de piété et de cœur, les demoiselles Elisabeth et Marie Dauvaise. Jusqu'à sa mort, il continuera de s'en occuper activement. Les pauvres et les âmes se partagent sa vie depuis toujours. Il y a en lui autant du saint Vincent de Paul que du saint Vincent Ferrier. Des misères saisonnières s'ajoutent aux souffrances courantes. L'hiver 1710-1711, comme fréquemment à l'époque du dégel, la Loire nonchalante, bousculée dans sa paresse par ses affluents, envahit tumultueusement la vallée et les bas quartiers de Nantes. Les bateliers se tâtent. Les barques risquent de chavirer sous la violence de la crue. Montfort organise le secours et le ravitaillement des sinistrés et son allant décide les hésitations :
- Mettez votre confiance en Dieu et vous ne périrez pas.
En dehors de la chaire et du confessionnal, restent d'autres armes contre les abus et les vices. Et on sait le missionnaire expert à leur maniement. Un jour, en pleine rue, il fend le cercle des badauds, pour apaiser une rixe entre ouvriers et soldats. D'un coup de pied, il fait voler en éclats la table de jeu, cause de la querelle. Mais les soldats, qui exigent une indemnité pour bris et dommages, conduisent au poste cet agent de l'ordre improvisé. Il marche ainsi sous bonne escorte à travers la ville en récitant à haute voix son chapelet. Sans l'intervention d'un ami à la porte du château, on le jetait en prison. Il était radieux de l'aventure.
- Hé, que dites-vous, mon cher ami, de la journée d'hier ? demanda-t-il à M. des Bastières ? témoin de l'équipée et venu lui présenter ses condoléances.
- Fort humiliante pour vous et très triste pour moi. Et Montfort, qui en riait encore, de lui répliquer :
- Pour moi, je ne me souviens pas d'avoir eu tant de joie dans toute ma vie ; mon contentement aurait été parfait si j'avais eu le bonheur d'être emprisonné.
Mais enfin, malgré cette activité charitable et cet apostolat dans le vif, à Nantes, depuis les interdictions épiscopales, le missionnaire doit ronger son frein : malheur à moi si je ne prêche pas l'Evangile !
Après Poitiers, la Bretagne, du Nord au Sud, lui fermait ses portes. Où trouver un débouché à l'exubérance de son zèle ?
Cet indésirable gardait en haut lieu des amitiés fidèles. M. Barrin, vicaire général de Nantes, le recommanda aux évêques de Luçon et de La Rochelle, Mgr de Lescure et Mgr de Champflour. Les deux prélats, hommes de doctrine et de caractère, avaient pris nettement position contre le jansénisme et le gallicanisme, sans crainte de s'aliéner Paris et Versailles. Ils appelèrent le missionnaire, contre lequel, ils ne l'ignoraient pas, jansénisme et gallicanisme avaient souvent intrigué dans la coulisse, sous le masque de la morale chrétienne et de la dignité ecclésiastique. Contre vent et marée, ils le couvriront de leur 'autorité et seconderont ses entreprises. Dans leurs diocèses, il va pouvoir donner sa pleine mesure et travailler, là, avec ses successeurs, cette terre de chrétienté héroïque qui prendra, dans l'histoire, le nom de Vendée militaire.
 
Diocèses de Luçon et de La Rochelle : le « parrain » de la Vendée militaire.
Il arrive dans le diocèse de Luçon au Carême 1711. Première Mission à La Garnache, qu'il portera jusqu'à la fin dans son cœur. Par testament, à la veille de sa mort, il donnera quatre de ses étendards à Notre-Dame de la Victoire à La Garnache. Car, comme à Poitiers, comme à La Chèze, comme à Saint-Donatien de Nantes, comme en tant d'autres lieux, il a lancé les travaux de restauration d'une chapelle de Saint-Léonard qu'il a découronné au bénéfice de la Reine de son cœur, sous le titre de Notre-Dame de la Victoire. Sa Dame est venue l'en remercier. Un enfant de chœur, à sa recherche pour le déjeuner, le trouve dans le jardin du presbytère en conversation avec « une belle Dame blanche qui était en l'air ».
Restaurations de sanctuaires et apparitions de la Sainte Vierge : faits classiques de sa vie missionnaire. L'innovation à La Garnache c'est une manifestation originale et plus ample de son amour du Christ dans les pauvres. Elle a cette supériorité sur sa méthode habituelle d'initier les chrétiens à ses propres pratiques de charité. A la Providence, il reçoit à sa table les plus disgraciés, mais à son exemple et à son appel chaque foyer a son indigent tout le temps de la Mission.
Au sortir de La Garnache, l'aventure de Saint-Hilaire-de-Loulay nous présente, à nous, le revers de la médaille. Pour Montfort, ce fut, sans doute, un sujet d'enchantement et on l'imagine racontant à Fr. Mathurin le dialogue de la joie parfaite entre François d'Assise et Fr. Léon. Le curé qui l'a invité a changé d'idée et le met à la porte en lui disant son fait. Il pleut que c'est un déluge. On frappe à l'auberge. L'auberge n'est pas pour les vagabonds, mais pour les gens qui payent. Heureusement qu'une pauvre femme, apitoyée, finit par les héberger.
En descendant sur La Rochelle, Montfort passe par Luçon. Il va présenter ses hommages à Mgr de Lescure. L'évêque l'invite à parler, le lendemain, dans sa cathédrale. Le prédicateur s'inspire de l'Evangile du jour sur la prière. La pente habituelle de sa piété l'amène au rosaire, la prière par excellence et sa chère dévotion, la méthode populaire de cet esclavage d'amour qu'il prêche dans toutes ses Missions. Au passage, au rappel de la croisade de saint Dominique contre les hérétiques, le prédicateur n'est pas tendre pour les Albigeois. Cela provoque des mouvements divers dans les stalles des chanoines, qui se renvoient des sourires et des coups d'œil entendus. A sa descente de chaire, Montfort est mis au courant : Monseigneur est d'Albi. Au missionnaire qui se confondait en excuses, le prélat eut le bon esprit de répondre d'un mot plaisant:
- Monsieur de Montfort, d'une mauvaise souche il sort quelquefois de bons rejetons.
Même accueil très cordial à l'évêché de La Rochelle, sur présentation du P. Collusson, un Jésuite qui, comme tous ses confrères, tenait le P. de Montfort en haute estime. Le succès des Missions de l'hôpital Saint-Louis et de Lhoumeau, aux environs de la ville, prouva à Mgr de Champflour qu'il avait bien placé sa confiance en accordant au missionnaire tous les pouvoirs désirables. Pouvait-il lui donner marque plus significative de sa bienveillance et de ses encouragements que de lui demander d'évangéliser maintenant sa ville épiscopale ?
Ce fut une Mission de grand style, à la Leuduger, avec une forte équipe d'auxiliaires: Dominicains, Jésuites, séculiers, dont son propre frère, Gabriel-François Grignion, recteur de Saint-Léger près Combourg, et son ancien compagnon d'armes, M. des Bastières. Et, Mission spécialisée, successivement pour les hommes, les femmes, les soldats.
La ville comptait encore une importante minorité de calvinistes. En missionnaire avisé et à la page, Montfort entreprit des travaux d'approche. On a dit que si saint Paul revenait sur la terre il se ferait journaliste. Lui aussi fait donner l'imprimé et diffuse un tract apologétique, La démonstration de la foi.
La Mission commencée, sa prédication garde son cachet d'exposition mariale populaire du livre de la foi qu'est le rosaire, avec un essai hardi au cours des exercices pour dames et jeunes filles. La prédication tourne « au carrefour », comme on dirait aujourd'hui. Les auditrices furent autorisées à faire connaître leurs objections et suggestions. Il dut prendre figure, dans le clergé rochelais, de féministe avancé. Y eut-il abus ou le missionnaire se réserva-t-il un dédommagement à cette liberté de parole ? «Les trois derniers jours de leur Mission, les retraitantes se virent condamnées au grand silence : elles ne devaient parler même « à leurs maris et domestiques que par signe ». Et le méchant chroniqueur de finir par cette moralité : « Dieu veuille que ces pénitentes soient converties pour longtemps, pour le repos de leurs maris et famille et du public ! »
Le succès ne fut pas moindre près des officiers et des soldats de la garnison. L'apôtre des soldats s'était, fait la main à Dinan. Le gouverneur, M. de Chamilly, invita le missionnaire à sa table. Mme la maréchale « envoya une jeune fille maure demeurant chez elle, qui avait une très belle voix, pour y chanter des cantiques ». Montfort en composa un à l'usage des soldats, qui est une sorte de règlement de vie, et dans lequel le chansonnier spirituel n'hésite pas à mettre les points sur les i :
 
J'abhorre la femme et le vin.
Tous deux sont un mortel venin
Et tous deux me désarment.
J'évite toute oisiveté,
Je travaille avec sainteté,
J'évite les danses, les jeux,
Les cabarets et mauvais lieux
Dont les démons nous charment.
 
Et pour aider les résolutions de ses convertis, le missionnaire éloigna l'occasion. Flanqué de M. des Bastières, fort intimidé sans doute d'une pareille odyssée, il perquisitionna dans les maisons publiques pour en chasser les prostituées et y recruter quelques Madeleine.
Il y eut nombre d'abjurations, de conversions, de restitutions. Si nombreux qu'ils fussent, les missionnaires ne suffisaient pas au confessionnal.
De grandioses manifestations relièrent entre elles ces différentes catégories de Missions ; érection d'un calvaire à la porte Dauphine, plantation de croix à la porte Saint-Nicolas, processions à travers la ville. Le chroniqueur a illustré son compte rendu de la procession des femmes d'un dessin fort pittoresque qui rappelle ceux connus des processions parisiennes de sainte Geneviève. Rien n'y manque et nos cortèges modernes ne font pas mieux : étendards et bannières de ralliement en tête des différents groupes, rangés par classe sociale, état, confréries ; de distance en distance, musiciens dont les hautbois et les fifres alternent avec les cantiques ; Fr. Mathurin et des clercs en serre-file pour diriger la marche et les chants ; service d'ordre des soldats de la marine et de la garnison...
L'impressionnant, pour les spectateurs, c'est qu'ils n'ignoraient pas que ces musiciens et ces soldats n'étaient pas là en service commandé. Ils pouvaient reconnaître, dans ces artistes, les maîtres de danse contre qui avait vitupéré la parole hardie des missionnaires, et, dans quelques jours, tous ces soldats défileraient à leur tour par les rues de La Rochelle, pieds nus comme ces femmes, et comme elles un crucifix d'une main et de l'autre le chapelet et la formule des promesses du Baptême, reprenant, en refrain, toujours la même invocation : Sainte Marie, demandez pour nous le saint amour de Dieu. Ce n'était pas uniquement manifestations spectaculaires que ces cortèges, mais affirmation publique d'un changement de vie. « ... Toute la ville de La Rochelle fut touchée, émue, presque entièrement changée », note le P. Besnard, dans sa vie manuscrite du Saint.
Aussi bien, cette fois comme souvent, Notre-Seigneur avait accrédité le prêcheur de sa croix et mis le sceau du miracle à son œuvre. A la cérémonie de la porte Saint-Nicolas, des cris avaient tout à coup retenti. Un moment, M. des Bastières, alarmiste par nature, crut à une contre-offensive calviniste. Nous allons le voir, les missionnaires livraient de vraies batailles et exposaient leur vie. Les cris montèrent, se firent plus distincts. Plus de cent témoins du prodige répétaient :
- Miracle ! Miracle ! Nous voyons des croix en l'air.
Tout cela ne faisait pas l'affaire des protestants, des exploiteurs de la débauche, ni même d'un certain clergé bourgeois.
Ceux-ci dénoncent à l'évêché l'enseignement du missionnaire. Trois chanoines, perdus dans l'auditoire, reçoivent mandat de surveiller ses paroles. Ils reviennent près de Mgr de Champflour avec rapport favorable.
Ceux-là postent à l'affût des hommes de toute main avec ordre de ne pas le manquer. Montfort, inspiré de Dieu, fait soudain demi-tour, juste avant de tomber dans le guet-apens.
Les calvinistes, malheureusement, eurent plus de succès. Ils empoisonnèrent un bouillon destiné au missionnaire. Celui-ci s'en rendit compte et usa immédiatement d'un contrepoison. Le mal était fait. Sa robuste santé, déjà mise à mal par le surmenage et d'excessives macérations, restera atteinte dans ses forces vives.
L'hostilité ne désarme pas. Montfort doit donner, entre autres, une Mission à l'île d'Yeu. Mission urgente et d'importance, un peu comme celles du P. Maunoir dans les îles de Sein et d'Ouessant au large des côtes de la Basse-Bretagne : la traversée la défavorise. Ses adversaires ont vent du projet. Le complot est vite ourdi : un de ces corsaires anglais qui écument les côtes arraisonnera le bateau du missionnaire. Le bateau fut bien capturé. Mais Montfort, prévenu, avait, sur les instances de M. des Bastières, remis son départ. Il n'empêche que la traversée, opérée clandestinement plus tard de Saint-Gilles, s'avéra périlleuse et que le groupe missionnaire et l'équipage n'échappèrent aux corsaires de Guernesey que par un miracle de l’Ave Maria.
- Nous sommes pris, nous sommes pris, répétaient les matelots, qui voyaient s'avancer sur eux les vaisseaux anglais.
Pendant ce temps Montfort chantait à pleine voix des cantiques, en tout sérénité, comme Jésus qui dormait sur la barque secouée par la tempête.
- Puisque vous ne pouvez chanter, récitons donc ensemble notre chapelet.
Ils prièrent.
- Ne craignez rien, mes chers amis, notre bonne Mère, la Très Sainte Vierge, nous a exaucés ; nous sommes hors de danger.
- Hors de danger ?... Préparons-nous plutôt à faire le voyage d'Angleterre.
Déjà, ils étaient à portée des canons.
- Ayez de la foi, mes chers amis, les vents vont changer.
Les vents changèrent ; les vaisseaux firent demi-tour ; et ceux qui, tout à l'heure, ne pouvaient chanter, clamèrent le Magnificat.
Placée sous le signe de la croix, la Mission réussit. Il n'y eut qu'un abstentionniste, le gouverneur. Le « calvaire du P. de Montfort » se dresse encore de nos jours face à la mer, et longtemps, dans les chapelles mariales de l'île : à Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, à Notre-Dame du Vœu, à Notre-Dame de Bon-Secours, vocables aimés des gens de la mer, on fut fidèle au rosaire. La croix et le rosaire, les deux prédications fondamentales du missionnaire, symboles et manifestations de ses deux grandes amours, la Sagesse et la Vierge.
Après un voyage à Nantes et une halte à La Garnache pour l'inauguration de la chapelle de Notre-Dame de la
Victoire, Mission à Sallertaine. Comme ont fait nos paroisses pour Notre-Dame du Grand-Retour, les deux cortèges de La Garnache et de Sallertaine devaient opérer leur jonction à mi-chemin pour escorter le missionnaire d'un bourg à l'autre. On aurait pu croire à une émulation d'enthousiasme entre les deux clochers : La Garnache avait fait un vrai triomphe à son missionnaire. Désillusion ! Il ne se trouve qu'une poignée de paroissiens pour venir de Sallertaine à la rencontre de l'homme de Dieu.
L'arrivée au bourg met le comble à cette première impression fâcheuse : aux fenêtres on ricane, dans les cabarets on hurle et on chante, sur la place tombe une grêle de pierres. A l'église, portail clos : sous la menace, le sacristain s'est dessaisi des clés. Faute de mieux, le cortège se groupe autour d'un calvaire, pour les adieux à La Garnache et le salut à Sallertaine. Heureusement, voici que l'église s'ouvre sans qu'on sache comment.
Montfort apprend le nom du meneur de l'obstruction. Sa décision est vite prise, une décision à faire flageoler, comme feuille de tremble, le craintif M. des Bastières. Il se rend chez l'homme, asperge en récitant les prières du rituel la pièce où il entre, pose son Crucifix et sa Vierge sur le manteau de la cheminée, se met à genoux pour une prière et, debout, interpelle le mangeur de curés :
- Eh ! bien ! Monsieur, vous croyez que je viens ici de moi-même. Non : c'est Jésus et Marie qui m'y envoient. Je suis leur ambassadeur. Ne voulez-vous pas bien me recevoir de leur part ?
Ebaubi de cette crânerie, le loup se fait agneau.
- Oui, volontiers. Soyez le bienvenu !
- Eh bien, venez donc avec moi à l'église.
- Tout à l'heure !
Et il emboîta le pas du missionnaire, suivi de sa bande, aussi docile à son mea culpa qu'à son toile : Montfort fit église pleine.
II eut fort à faire avec les désordres habituels à ces campagnes : ivrognerie, brouilles à mort entre familles, litiges d'affaires ou de terrains. Il fut un juge de paix écouté. Les chroniqueurs enregistrent à son actif « plus de cinquante procès » terminés à l'amiable et « plus de cent réconciliations ».
Pour couronner et perpétuer cette rénovation chrétienne, ce missionnaire qui avait tous les talents : orateur, chansonnier, bâtisseur..., éleva à Sallertaine ces ex-voto auxquels il nous a déjà habitués : chapelle à la Vierge et calvaire monumental. Hélas ! ce calvaire, réduction de celui de Pontchâteau, en subirait bientôt le sort. Le gouverneur de La Rochelle, M. de Chamilly, avait bien favorisé la Mission de la garnison rochelaise. « Mais, note l'acide Saint-Simon dans ses Mémoires, l'âge et le chagrin l'avaient fort approché de l'imbécile. » Comme le gouverneur de Bretagne, il croirait à la légende d'une forteresse en vue d'un débarquement anglais et raserait le monument. Pour l'instant, un vent d'enthousiasme soulevait Sallertaine et une procession de quinze mille personnes, venues de tous les bourgs à la ronde, clôturait la Mission.
Pareils succès tiennent du miracle. Le Saint y mettait le prix. A Sallertaine, il avait dû rappeler à l'ordre « une personne de qualité ». Sauf grande vertu, ces apostrophes laissent des rancœurs qui n'attendent que la première occasion pour exploser. La mère mortifiée se dresse en mégère en furie et assène injures et coups de canne à ce prêtre qui manque par trop de tact. Lui ne s'émeut pas :
- Madame, j'ai fait mon devoir ; il fallait que Mademoiselle votre fille eût fait le sien.
Même avarie à la Mission qui suit, celle de Saint-Christophe-du-Lignon. Un homme le gifle en public. Le sang ne fait qu'un tour chez les témoins qui s'apprêtent à le venger, comme la veille à Challans, où des maquignons, retour de foire, ont ricané en l'entendant prêcher sous les halles : c'est le fou de Montfort.
- Laissez-le, mes petits enfants, dit placidement le missionnaire, nous l'aurons bien.
Il l'eut et sur-le-champ : il fut le premier converti de la Mission.
Cette prescience surnaturelle, ce don de prophétie, s'affirma à plusieurs reprises à Saint-Christophe. On savait dans le pays que la fortune des époux Tagaran était quelque peu trouble. La conscience du mari oscillait entre le remords et la cupidité de sa femme.
- Eh quoi ! bondit Montfort, la voix d'une femme est capable de vous empêcher de suivre votre conscience?
Piquée dans son orgueil féminin, Mme Tagaran le prend de haut.
- Vous êtes attachés aux biens de la terre, tous les deux ; vous méprisez les biens du ciel. Vos enfants ne réussiront pas, ils ne laisseront point de postérité ; vous deviendrez misérables, et vous n'aurez même pas de quoi payer votre enterrement.
- Oh ! fait la femme, il nous restera bien 30 sous pour payer le son des cloches.
- Et moi, je vous dis que vous ne serez même pas honorés du son des cloches à votre enterrement.
Et il en advint comme avait prédit le missionnaire... jusqu'à l'enterrement sans glas inclusivement. Les époux Tagaran furent inhumés, à huit ans de distance, l'un et l'autre un Vendredi-Saint, quand les cloches voyagent à Rome.
Les exploits du thaumaturge furent plus réjouissants que ceux du prophète. Il se trouva qu'après avoir prié devant le pétrin du père Cantin, celui-ci eut la bonne surprise de faire trois fournées pour une. La fille du boulanger ne dut pas oublier la leçon du missionnaire. Il lui avait dit :
- Ma fille, avant de boulanger, avez-vous soin d'offrir votre travail au bon Dieu ?
- Quelquefois je le fais, mais il m'arrive de l'oublier.
- Il ne faut jamais y manquer.
Encore un retour de Mission, à La Garnache, où il prêche les exercices de la préparation à la mort, selon sa coutume en pareille circonstance, et Montfort est à La Rochelle où il va demeurer tout l'été 1712.
Cette année 1712 est à détacher dans la période vendéenne de ses Missions. Pour qui regarde au delà de l'immédiat, du pittoresque, du spectaculaire, elle marque le plus haut moment de son existence. En 1712, le P. de Montfort écrit, dans la retraite, ce « petit livre », promis à un magnifique destin, comparable à celui de l'Imitation de Jésus-Christ : Le Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge.

 
IV Maître spirituel
(1712)
 
Dans l'ermitage de Saint-Eloi :
Ce fou de la croix doit se demander ce qui lui arrive. Il n'est plus la balle qu'on se renvoie de raquette à raquette. Un évêque l'accueille, l'autorise à donner des Missions, lui garde sa confiance malgré certaines levées de boucliers.
Sa vie traquée a enfin trouvé asile. La Rochelle sera le reste de sa vie, son port d'attache, et le diocèse comme sa patrie d'adoption. Entre ses Missions, elle lui ménagera des oasis de solitude, sinon de repos.
Avec les pauvres et les âmes, cette solitude fut peut-être son plus irrésistible attrait. Comme tous les saints les plus actifs, il en subit la tentation. Hier Saint-Lazare, aujourd'hui Saint-Eloi, demain Mervent, comme il a aimé et chanté ces thébaïdes de silence et d'oraison !
Donc, lui, le sans feu ni lieu, s'est réveillé un beau matin propriétaire, comme dans un conte de fées. Une brave Rochelaise lui a fait don, sa vie durant, d'une maison avec jardin, sise « dans le canton de Saint-Eloi », et connue dans sa vie sous le nom d'Ermitage de Saint-Eloi.
Les historiens s'accordent à y voir son Manrèse. L'écrivain n'en était pas à ses débuts. Déjà avait paru la première édition de ses Cantiques (in-18 de 120 pages, 1711); pareillement, il avait publié des tracts, des feuillets, des brochures de Mission : sa Démonstration de la foi, ses Contrats d'alliance, ses Dispositions pour bien mourir ; telle œuvre capitale de sa spiritualité datait peut-être de plusieurs années. Pourtant, c'est dans le silence de l'Ermitage de Saint-Eloi qu'il écrit des documents majeurs, et, l'été et l'automne 1712, ce Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge, chef-d'œuvre de marialogie dogmatique, ascétique et mystique, par quoi, plus encore que par ses Missions, son nom s'inscrit en caractères d'un puissant relief dans l'histoire de l'Eglise, quoiqu'il ne sera découvert et publié que plus d'un siècle après sa mort. Son Secret de Marie traite le même sujet, sur le plan ascétique et mystique, de façon plus réduite, mais aussi plus immédiatement accessible.
Ce livre essentiel et quelques autres révèlent un Montfort à peine soupçonné du lecteur superficiel. La succession ininterrompue et accélérée de ses Missions a campé devant lui l'image d'un missionnaire de campagne qui tonne contre le vice et ressasse les lieux communs de la mort et de l'éternité. Quelques traits voyants composent cette image : une charpente solide, une voix de stentor, un zèle toujours sous pression, un mélange de tribun et de boute-feu sacré dans l'irradiation de sa vie d'oraison et de sacrifices, mais enfin dont toute la science tient dans la maxime évangélique, tournée en marotte : que sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme. Il plante des calvaires et prêche le chapelet. Ce ne sont que manifestations de masses et religion à gros grain à l'usage des foules. Bref, un missionnaire du type classique, que dévore une flamme intérieure plus brûlante.
L'œuvre écrite de Montfort ouvre le foyer secret où s'alimente cette flammé; elle introduit dans l'intérieur de cet homme qu'on allait croire tout action ; elle révèle un maître spirituel, dont le missionnaire populaire n'est qu'une projection à l'échelle de son milieu d'apostolat, mais promis à faire école dans l'Eglise entière, plus encore après sa mort que de son vivant.
Car il y a une spiritualité montfortaine, comme il y a une spiritualité bénédictine, dominicaine, franciscaine, carmélitaine, ignacienne, oratorienne... On en connaît surtout un élément, assimilable par toute école, celui qu'expose son Traité de la vraie dévotion. Chez Montfort, il s'intègre dans un tout qui forme sa spiritualité propre et celle des Congrégations, dont il a déjà jeté les jalons et que nous allons voir bientôt apparaître.
Le schéma pourrait en être cette phrase du Traité :
Nous avons trois degrés à monter pour aller à Dieu : le premier, qui est le plus proche de nous et plus conforme à notre capacité, est Marie ; le second est Jésus-Christ ; et le troisième est Dieu le Père. Pour aller à Jésus, il faut aller à Marie, c'est notre Médiatrice d'intercession ; pour aller au Père éternel, il faut aller à Jésus, c'est notre Médiateur de rédemption... (n° 86).
Simple aperçu en bref et en gros. Il ne découvre pas encore la richesse du dessin. Il montre du moins l'armature de l'édifice et qu'elle est bâtie de pièces de série, qu'un Dominicain ou un Jésuite peuvent très bien adopter l'esclavage d'amour de la Très Sainte Vierge, sans fausser leur spiritualité propre, au mieux même de cette spiritualité.
En ces mois de juillet-septembre 1712 que Montfort écrit d'inspiration — il l'a si bien pratiqué et tant de fois prêché en chaire et au confessionnal — ce que les premiers éditeurs et les autres depuis ont intitulé Le Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge, c'est le moment d'essayer la synthèse de sa spiritualité. Toute son œuvre écrite n'a pas encore été publiée, et nous ne possédons même pas toute son œuvre écrite : les publications ou les découvertes à venir ne changeraient rien, je crois, à ces grandes lignes.
 
Par Marie, sa bonne Mère et sa divine Maîtresse.
Par inclination d'âme et sous l'influence du milieu d'éducation, la piété de Montfort enfant et séminariste est allée toute à sa Mère qui est dans les cieux. Ce fort, cet austère, ce dur à lui-même, s'épanche en tendresses et multiplie les ingéniosités pour prier, faire prier, entourer de ses assiduités Celle qui est l'incarnation de la bénignité de Dieu : la douce Vierge Marie. Il est le familier de ses sanctuaires de Rennes et il sait toutes ses statues aux façades des maisons et aux angles des rues de Paris, qu'il quitte après cinq ans, sans le connaître autrement que s'il n'y était jamais venu.
Et son intelligence avide, ouverte, variée, suit la pente de son cœur : pour ceux de sa droiture, de ses exigences et de sa trempe le cœur n'a pas ses raisons que la raison ignore. Il proteste hautement — et ce n'est pas forfanterie chez cet humble malgré la somme de lectures que cette affirmation suppose — qu'il a lu presque tous les livres qui traitent de la Très Sainte Vierge et qu'il a conversé familièrement sur ce sujet avec les plus saints et savants personnages de son temps (n° 118).
L'étude lui a livré le secret de cette fascination du regard maternel sur lui et l'a introduit dans le mystère de Marie. L'étude et plus encore la prière et son expérience personnelle, comme le saint Thomas de la Somme théologique. « Il portait toujours une image de Notre-Dame sur lui, grande de demi-pied, enfermée dans une espèce de petite chapelle, et, toutes les fois qu'il priait Dieu, soit qu'il récitât son Bréviaire ou le rosaire, ou qu'il fît oraison mentale, il avait cette image entre les mains ou sur une table. » M. Blain est encore plus complet que Grandet quand il écrit qu'à « la communauté de M. Bou­cher Montfort avait, en étudiant ses cahiers, cette image toujours en main ».
Son regard de théologien et de saint a exploré les profondeurs des deux titres traditionnels de Marie Mère de Dieu et Mère des hommes. Il l'a vue installée, par sa médiation dans l'acquisition et l'application de la grâce, à la jointure du divin et de l'humain. De cette exploration il a rapporté sa merveilleuse découverte : cette supériorité, cette éminence, cette transcendance de la maternité spirituelle de Marie.
La Très Sainte Vierge est notre Mère ; mais elle l'est en vertu d'une action plus profonde, plus prenante, plus continuelle que celle qui fait la maternité humaine. Une mère, sur la terre, conçoit, engendre, élève son enfant. Sans elle, cet être frêle et délicat qui repose entre ses bras n'aurait jamais connu l'existence. A ce stade de sa vie, il dépend d'elle entièrement.
Mais, enfin, vient un temps que l'enfant grandi se suffit à lui-même ; il peut, comme on dit, voler de ses propres ailes : gagner son pain, s'établir, organiser sa vie au gré de ses désirs.
Vis-à-vis de Marie, notre Mère spirituelle, il n'en va pas ainsi. La vie à laquelle elle nous engendre est la vie divine qui n'existe et ne se développe que par la grâce. Et puisque c'est par Marie que nous viennent toutes les grâces, non seulement les faveurs temporelles, mais aussi la grâce sanctifiante renouvelée comme la grâce initiale, et chaque grâce actuelle pour penser, vouloir, agir en enfant de Dieu, c'est toujours que la Sainte Vierge nous alimente, nous forme, nous élève ; toujours que nous sommes sous l'influence de son action ; toujours que nous demeurons dans sa dépendance la plus entière. Elle peut prendre à son compte le mot de Jésus : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire. »
Ainsi, on ne devient jamais adulte ni majeur vis-à-vis de la Mère de nos âmes. On reste toujours dans l'état de l'enfant que sa mère tient par la main, même du petit bébé qu'elle a dans ses bras, bien plus, du fils à venir qu'elle porte dans son sein. Et Montfort de reprendre la comparaison de saint Augustin, qui enseigne « que tous les prédestinés, pour être conformes à l'image du Fils de Dieu, sont en ce monde cachés dans le sein de la Très Sainte Vierge où ils sont gardés, nourris, entretenus et agrandis par cette bonne Mère jusqu'à ce qu'elle les enfante à la gloire, après la mort, qui est proprement le jour de leur naissance, comme l'Eglise appelle la mort des justes ».
On doit conclure évidemment, écrit Montfort, que Marie a reçu une grande domination dans les âmes des élus : car elle ne peut... les former, les nourrir, et les enfanter à la vie éternelle... qu'elle n'ait droit et domination dans les âmes...
Aussi aime-t-il de nommer Marie sa chère Mère et sa divine Maîtresse. Loin de mettre dans l'ombre par là les relations maternelles de la Sainte Vierge avec les hommes, il en souligne de la sorte toute l'étendue. Le titre de divine Maîtresse complète ce qui manque à notre mot humain de Mère pour exprimer toute la réalité, toutes les richesses, toute la grandeur de la maternité spirituelle de Marie.
Ainsi la dévotion mariale à laquelle il aboutit ne doit pas apparaître comme une dévotion nouvelle ou de chapelle, mais comme l'approfondissement et le développement normal de la dévotion traditionnelle à la Vierge. Elle en est la fleur.
En effet, c'est pour ajuster, autant que possible, l'étendue de notre amour filial à l'étendue de cette action maternelle que Montfort demande et recommande sa parfaite dévotion à la Très Sainte Vierge : la consécration totale de soi-même à cette chère Mère et divine Maîtresse et la dépendance en tout de ses droits et de sa domination sur notre âme. Profession et vie d'appartenance entière à Marie, voilà les deux éléments de cette parfaite dévotion.
Profession d'appartenance :
Cette dévotion consiste... à se donner à la Très Sainte Vierge. Il faut lui donner : 1° notre corps avec tous ses sens et ses membres ; 2° notre âme avec toutes ses puissances ; 3° nos biens extérieurs qu'on appelle de fortune, présents et à venir ; 4° nos biens intérieurs et spirituels, qui sont nos mérites, nos vertus et nos bonnes œuvres passées, présentes et futures... (n° 121).
Vie d'appartenance :
C'est, en quatre mots, de faire toutes ses actions par Marie, avec Marie, en Marie et pour Marie... (n° 257).
Par Marie ou dans son esprit, c'est-à-dire : s'inspirer de ses vues et de ses intentions, prendre sa mentalité et ses sentiments, agir comme elle ferait à notre place.
Avec Marie ou sur son modèle, c'est-à-dire : méditer habituellement les mystères de sa vie pour y conformer sa propre conduite.
En Marie ou sous son influence, c'est-à-dire : recourir à elle pour les grâces dont on a besoin et apporter une âme docile à son action.
Pour Marie ou à sa gloire, c'est-à-dire : promouvoir son culte sans recherche de soi-même.
De la vie de son esclave d'amour, la Très Sainte Vierge devient ainsi de plus en plus l'exemplaire, le principe et la fin, le tout immédiat. Elle est son milieu et son atmosphère. Il se perd en elle, comme une pierre qu'on jette dans la mer ; il la respire comme les corps respirent l'air.
Profession et vie d'appartenance à Marie, évidemment « pour être tout entier à Jésus-Christ par elle..., pour faire plus parfaitement [toutes ses actions] par Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, en Jésus et pour Jésus » (nos 121 et 257).
Par la Sagesse éternelle et incarnée.
Mais quel Jésus ? Le Christ s'offre à notre contemplation et à notre amour sous des aspects infinis. Un seul des mystères de son existence, de son existence cachée, publique, souffrante, eucharistique, glorieuse, suffit à saisir l'âme d'un saint qui y trouve-le centre de sa vie intérieure. Pour saint Paul de la Croix, c'est sa Passion; pour sainte Marguerite-Marie, son Cœur sacré ; pour le bienheureux P. Eymard, son Eucharistie.
Quoi donc a captivé surtout Montfort dans la personne de Jésus ?
Pas besoin de multiplier les sondages. Ses écrits, ses fondations, sa vie intime ou apostolique le disent bien haut, et d'abord un livre entier : Jésus, Sagesse éternelle et incarnée.
Ce livre a justement pour titre : L'amour de la Sagesse éternelle.
Où et quand l'écrivit-il ? Dans son Ermitage de Saint-Eloi en 1712 ou dans sa soupente de la rue du Pot-de-Fer dès 1703-1704 ? L'historien en est réduit à des conjectures. Mais, même s'il la place en ces premières années de sa vie sacerdotale, on aurait tort d'y voir ce qu'on appelle une œuvre de jeunesse, sans relations avec sa spiritualité propre et définitive. Jusqu'à la fin, jusqu'à la dernière lettre à Marie-Louise de Jésus (1716), tout ce que nous connaissons de son œuvre écrite et de sa vie commande d'y voir une transcription d'autobiographie intérieure.
Telle est donc la marque de sa dévotion à son Maître : il ne l'a jamais vu ni regardé que dans ce rayonnement de sagesse. Et sans doute c'est tout le Fils de Dieu qu'il contemple et qu'il aime dans cette lumière : celui de l'éternité au sein du Père, celui du temps dans sa Passion, celui des siècles des siècles dans son triomphe et dans sa gloire. Mais c'est d'abord et surtout cette Sagesse jadis prêchée par saint Paul : « ... Nous, nous prêchons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les gentils, mais pour ceux qui sont appelés, soit Juifs soit gentils, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. » (1 Cor., I, 23 et 24.)
Il faut relire, en se souvenant de sa correspondance, de ses cantiques, de ses plantations de croix, de toute sa vie, dans la troisième partie de L'amour de la Sagesse éternelle, l'admirable chapitre xiv, où son feu intérieur couve encore sous la cendre de la lettre écrite. Il commence par ces mots : « Voici, à ce que je crois, le plus grand secret du roi, sacramentum régis, le plus grand mystère de la Sagesse : la croix... », et il s'achève sur cette identification plus significative encore : « ... La vraie Sagesse fait tellement sa demeure dans la croix que, hors d'elle, vous ne la trouverez point dans ce monde, et elle s'est même tellement incorporée et unie avec la croix, qu'on peut dire avec vérité que la Sagesse est la croix et que la croix est la Sagesse. »
On retrouve même thème et même accent dans sa Lettre circulaire aux amis de la croix. Elle est postérieure de deux ans au Traité : Montfort l'adressa de Rennes (1714), sur le chemin de son retour de Rouen, où nous allons le suivre bientôt, à ces Confréries des Amis de la croix qu'il avait établies dans les paroisses pour asseoir de façon durable l'œuvre de ses Missions. Cette Lettre est à L'amour de la Sagesse éternelle ce que le Secret de Marie est au Traité de la vraie dévotion : un exposé plus populaire, sans son appareil dogmatique, surtout ascétique et mystique, de l'imitation de Jésus crucifié.
S'il n'y prononce pas le nom de Sagesse, c'est tout comme.
Amis de la croix, écoliers d'un Dieu crucifié, le mystère de la croix est un mystère inconnu des gentils, rejeté des Juifs et méprisé des hérétiques et des mauvais catholiques ; mais c'est le grand mystère que vous devez apprendre en pratique dans l'école de Jésus-Christ et que vous ne pouvez apprendre qu'à son école. Vous chercherez en vain dans toutes les Académies de l'antiquité un philosophe qui l'ait enseigné ; vous consulterez en vain la lumière des sens et de la raison : il n'y a que Jésus-Christ qui puisse vous enseigner et faire goûter ce mystère par "sa grâce victorieuse. Rendez-vous donc habiles en cette science suréminente sous un si grand Maître et vous aurez toutes les autres sciences, puisqu'elle les renferme toutes éminemment : c'est notre philosophie naturelle et surnaturelle, notre théologie divine et mystérieuse et notre pierre philosophique qui change, par la patience, les métaux les plus grossiers en précieux, les douleurs les plus aiguës en délices, les pauvretés en richesses, les humiliations les plus profondes en gloire. Celui parmi vous qui sait mieux porter sa croix, quand il ne saurait d'ailleurs ni a ni b, est le plus savant de tous. Ecoutez le grand saint Paul, qui à son retour du troisième ciel, où il apprit les mystères cachés aux anges mêmes, s'écrie qu'il ne sait et qu'il ne veut savoir que Jésus-Christ crucifié. Réjouissez-vous, pauvre idiot, pauvre femme sans esprit et sans science ; si vous savez souffrir joyeusement, vous en saurez plus qu'un docteur de Sorbonne qui ne sait pas si bien souffrir que vous...
 
A Dieu seul.
L'amour de la Sagesse éternelle à ce degré s'accompagne du don de sagesse, qui est le don de la charité et l'artisan de la plus haute perfection.
Sous l'influence de ce don de sagesse, qu'il n'a cessé d'implorer, sans effort, comme par instinct, et pour ainsi dire naturellement, Montfort ne voit, n'apprécie, n'aime rien qu'en Dieu et en Dieu seul, cause suprême de qui tout relève et à laquelle tout retourne. Dans l'ordre surnaturel comme dans l'ordre naturel, c'est le propre du sage de ne jamais perdre de vue le principe supérieur et de tout lui subordonner. Et au sommet de cet ordre c'est le résultat d'une sorte d'initiation qu'aucun maître ne peut donner en dehors de l'Esprit Saint.
C'est jusque-là que veut conduire Montfort, selon la prédestination des âmes, et c'est à cette cime qu'il est parvenu par Marie et par Jésus :
 
Je vais par Jésus à son Père...
Je vais à Jésus par sa Mère...
 
Il a pour devise : Dieu seul ! comme saint Ignace : A la plus grande gloire de Dieu, comme sainte Jeanne d'Arc : Messire Dieu premier servi. L'acclamation revient si souvent dans ses manuscrits que d'aucuns ont voulu y voir l'équivalent de sa signature. Exagération, mais qui témoigne de son investissement par le don de sagesse.
Que de fois sur ses lettres on retrouve le même en-tête : « Le pur amour de Dieu règne en nos cœurs ! » Dans ses Missions, il fait chanter : « Sainte Marie, demandez pour nous le saint amour de Dieu !» Et le manuscrit de ses cantiques s'ouvre sur ceux des grands objets d'amour de notre âme, au premier rang : Dieu, ses perfections, ses bienfaits. Avec un tel amour va de pair le don de sagesse qui est le don de Dieu seul.
Rien de significatif, à ce point de vue, comme la sérénité de son attitude et la maîtrise de sa sensibilité, naturellement frémissante, sous le coup des pires épreuves et des affronts humiliants dont sa vie nous a donné déjà tant d'exemples. Et c'est ainsi dans le vif, autant que dans les écrits, que se révèle la spiritualité d'un saint.
Qu'on se rappelle, par exemple, sa paix qui déconcerte ses amis à la nouvelle de l'ordre de destruction de son calvaire de Pontchâteau, dont on pensait qu'il allait mourir de douleur. M. des Bastières, le collaborateur de ses travaux missionnaires, raconte ainsi la visite de sympathie qu'il lui fit à cette époque à Nantes : « Je crus le trouver accablé de chagrin, je me disposais à faire tout mon possible pour le consoler ; mais je fus bien surpris lorsque je le vis bien plus gai et beaucoup plus content que moi, qui avait plus besoin de consolation que lui. Je lui dis en riant :
- Vous faites l'homme fort et généreux : pourvu qu'il n'y ait rien là d'affecté, à la bonne heure !
- Je ne suis ni fort ni généreux, répondit-il, mais, Dieu merci, je n'ai ni peine ni chagrin ; je suis content.
- Vous êtes donc bien aise qu'on détruise votre calvaire ?
- Je n'en suis ni bien aise ni fâché. Le Seigneur a permis que je l'aie fait faire ; il permet aujourd'hui qu'il soit détruit : que son saint nom en soit béni. Si la chose dépendait de moi, il subsisterait autant de temps que le monde ; mais comme il dépend immédiatement de Dieu, que sa sainte volonté soit faite et non la mienne ! J'aimerais mieux, ô mon Dieu, mourir mille fois, s'écria-t-il en élevant les mains et les yeux au ciel, que de m'opposer jamais à» vos saintes volontés.
Les Filles de la Croix de Saint-Brieuc, où nous avons vu qu'il donna des retraites fermées pendant les trois mois consécutifs mai, juin, juillet 1707, ont fait honneur à leur connaissance des choses intérieures quand elles ont noté cette manifestation en Montfort de la charité et de la sagesse : « Son amour de Dieu était tendre, affectif et effectif. Il n'aimait rien qu'en Dieu et pour Dieu et par rapport à Dieu, ayant toujours une nouvelle ardeur de le faire connaître, aimer et servir de toutes les créatures... »
Telle semble bien la synthèse de la spiritualité montfortaine, que ses missionnaires exprimeront dans leurs armes par la croix, encerclée d'un chapelet, avec la devise : Dieu seul!
Sans doute faut-il se garder de systématiser à l'excès et de faire de Montfort un doctrinaire. Mais comment notre esprit éviterait-il de ramener à l'unité sa vie si riche et apparemment dispersée et d'en rechercher la formule exacte ? Et n'est-ce pas aussi réhabiliter en Montfort le théologien et le spirituel, quand d'aucuns découvrent seulement en lui, avec un historien réputé, « une instruction suffisante pour reconnaître l'erreur et y échapper » ?
De cette spiritualité l'élément premier, la vraie dévotion à la Très Sainte Vierge, a surtout fait école. Il est manifeste que depuis la découverte du manuscrit en 1842 il a fortement marqué la sainteté des âmes, l'enseignement théologique et la doctrine même de l'Eglise. II le doit à son caractère universel : il appartient à l'économie de la sanctification du monde et il est immédiatement applicable à toutes les méthodes de perfection.
Il n'empêche que, chez Montfort, il s'insère dans un système cohérent de spiritualité qui constitue sa physionomie particulière, toujours semblable à elle-même, dans le recueillement et dans l'action, dans quelque pose de ses activités qu'on le saisisse, celle du missionnaire, de l'écrivain, du fondateur.
Missionnaire : il élève des calvaires enguirlandés du rosaire : la croix, identification de la Sagesse, et le rosaire, pratique populaire de la vraie dévotion.
Ecrivain : il compose deux livres principaux : L'amour de la Sagesse éternelle et le Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge.
Fondateur : nous allons le voir donner naissance aux Filles de la Sagesse et aux Pères de la Compagnie de Marie.
 

 
V Fondateur
(1713-1715)
 
Au diocèse de La Rochelle : Campagnes missionnaires.
Avec l'automne commencé, le P. de Montfort reprend la route. Ainsi fait-il, chaque année, au retour de la mauvaise saison, que les travaux des champs sont au ralenti. Aujourd'hui encore, c'est entre octobre et Pâques que se donnent les Missions en paroisses rurales.
Et ses campagnes missionnaires hivernales vont se succéder, à une cadence accélérée, pendant les quatre années à peine qu'il lui reste à vivre. Elles se déroulent d'après le programme foncièrement uniforme que nous connaissons, axées toujours sur la rénovation des engagements du Baptême, ou plus exactement sur la consécration de sa dévotion à la Très Sainte Vierge ou de l'esclavage d'amour, qui consiste dans la parfaite rénovation des vœux du Baptême, selon l'enseignement de son Traité (nos 126, 130, 162) et comme le montre la formule qu'il a mise en circulation : « Je me donne tout entier à Jésus-Christ par les mains de Marie, pour porter ma croix à sa suite tous les jours de ma vie. » Les circonstances et les lieux, et plus encore la forte personnalité du missionnaire et sa sainteté extraordinaire apportent ici et là, presque partout, du pittoresque, du tragique ou du miraculeux : échauffe-urées avec les buveurs, malédictions sur les récalcitrants, apparitions de la « belle Dame blanche ».
Campagne 1712-1713 : Missions de Thairé, Saint-Vivien, Esnandes, Courçon, Le Beugnon, Bressuire, Argenton-Château, La Séguinière...
A Esnandes, des gens des environs sont venus à la clôture de Mission comme à une partie de plaisir. C'est veille de Noël, jour de jeûne et d'abstinence. Néanmoins, on fait bonne chère de poulet à la broche à l'enseigne du Palais royal et l'on valse au son des hautbois. En pareil cas, il nous y a habitués, Montfort n'y va pas par quatre chemins. Cette fois, il n'eut raison ni des danseurs ni du tenancier :
- Va ! malheureux, dit-il à ce dernier, tu périras misérablement toi et toute ta famille.
A quelque temps de là, l'homme fut atteint d'ataxie locomotrice. On ne l'appela plus que « le trembleur ». Sa femme, une ivrognesse incorrigible, finit dans la misère. Les enfants disparurent. Dans le pays, on ne parlait plus du Palais royal que sous le nom d'Auberge de la malédiction.
A Bressuire, le missionnaire aurait annoncé les guerres de Vendée :
- Mes Frères, retenez bien mes paroles. Un jour Dieu, pour punir les méchants, enverra dans ces quartiers une terrible guerre ; le sang sera versé sur terre et les hommes se tueront les uns et les autres. Tout le pays sera renversé. Cela arrivera quand ma croix sera pleine de mousse. Retenez-le donc bien... Mais alors mon tombeau sera élevé de terre. Cependant, cette guerre ne passera pas ma croix : elle finira là. Tout le pays sur ma droite sera le lieu de cette terrible guerre ; mais sur ma gauche, il n'y aura pas de guerre...
A La Séguinière, où il restaure la chapelle de Notre-Dame de Toute-Patience, et qui revendique encore aujourd'hui de posséder une statue de la Vierge sculptée de la main même de Montfort, Mission dans la ferveur chez un curé, que le missionnaire qualifie de « curé selon son cœur ». C'était un M. Kentin, d'origine irlandaise. L'âme religieuse de Montfort ne fait-elle pas penser parfois à l'âme religieuse de l'Irlande ?
Campagne 1713-1714 : Missions de Mauzé, du Van­neau, des paroisses de l'île d'Oléron, de Saint-Christophe, de Vérines, de Saint-Médard, du Gué-d'Alléré, de Roussay, etc.
Après Mauzé, il faut le transporter d'urgence chez les Frères de Saint-Jean-de-Dieu. Il subit une intervention très douloureuse pour laquelle on fait appel à une célébrité de l'époque, Pierre Seignette. On imagine la stupeur et l'admiration du praticien d'entendre son patient chanter, aux incisions du scalpel, les douceurs de la croix.
Au Vanneau, autre croix. Au beau milieu de la Mission, dont les résultats s'annoncent magnifiques, brusquement l'évêque de Saintes retire les pouvoirs aux missionnaires. Mesquine revanche de quelques chanoines jansénistes sur la publication de la bulle Unigenitus. Heureusement les démarches du curé à l'évêché obtiennent un délai qui permet la moisson spirituelle espérée.
Campagne 1714-1715 : Loiré, Le Breuil-Magné, l'île d'Aix, Saint-Laurent-de-la-Prée, Fouras, Taugon-la Ronde, Saint-Amand-sur-Sèvre...
La garnison de l'île d'Aix ne veut pas être en reste avec celle de La Rochelle. Les chroniques de cette Mission militaire laissent rêveur. Pour satisfaire aux demandes de disciplines, Montfort dut se faire quêteur de cordes près des pêcheurs de l'île, et, dans la garnison, on entendait les coups redoublés des flagellations, comme dans une salle de coulpe monacale.
Mais le nouveau dans l'activité du missionnaire, pendant cette période 1713-1715, c'est que, dans l'intervalle de ses campagnes, quand il prend ses quartiers d'été, il se multiplie pour donner corps enfin aux projets de fondations qu'il porte depuis si longtemps. Sans doute a-t-il le pressentiment que l'heure presse. Bientôt il annoncera sa mort imminente.
 
La Compagnie de Marie.
Depuis toujours, depuis son Séminaire qu'il rêvait de Missions, depuis ses ardeurs de jeune prêtre tenu en laisse à Saint-Clément de Nantes, Montfort avait désiré et imploré de Dieu une équipe de prêcheurs populaires de l'Evangile. Elle est datée de 1700, cette lettre à M. Leschassier, son directeur de conscience de Saint-Sulpice :
Je ne puis m'empêcher, vu la nécessité de l'Eglise, de demander continuellement, avec gémissement, une petite et pauvre compagnie de bons prêtres, qui sous l'étendard et la protection de la Très Sainte Vierge aillent de paroisse en paroisse faire le catéchisme aux pauvres paysans aux dépens de la seule Providence.
Comment ne pas admirer la maturité et l'unité de ses desseins ! Dès la première année de son sacerdoce, il a conçu la Compagnie de Marie, réplique, en l'honneur de sa chère Mère et de sa divine Maîtresse, de la Compagnie de Jésus.
Ces « gémissements », il semble qu'on les entende encore, comme s'il les exhalait devant nous, dans ce qu'on a nommé sa prière embrasée. L'écriture n'a pas figé la lave de son feu intérieur. Après deux siècles et demi, elle garde son incandescence.
... Donnez des enfants à votre Mère, autrement que je meure ! C'est pour votre Mère que je vous prie. Souvenez-vous de ses entrailles et de ses mamelles... Souvenez-vous de ce qu'elle est pour vous... Qu'est-ce que je vous demande ? Rien en ma faveur, tout pour votre gloire. Qu'est-ce que je vous demande ? Ce que vous pouvez, et même, je l'ose dire, ce que vous devez m'accorder...
Et sa prière s'achève par une sorte d'hallali auquel songeait sans doute Bremond, quand il écrivait que « sa parole morte nous émeut, nous bouleverse, et pour ainsi parler nous ôte la respiration ».
Voyez-vous, Seigneur, Dieu des armées, les capitaines qui forment des compagnies complètes, les potentats qui forment des armées nombreuses, les navigants qui forment des flottes entières, les marchands qui s'assemblent en grand nombre dans les marchés et les foires : que de larrons, d'impies, d'ivrognes et de libertins s'unissent en foule contre vous, tous les jours, et si facilement et si promptement ! Un coup de sifflet qu'on donne, u tambour qu'on bat, une pointe d'épée émoussée qu'on montre, une branche sèche de laurier qu'on promet, un morceau de terre jaune ou blanche qu'on offre ; en trois mots, une fumée d'honneur, un intérêt de néant et un chétif plaisir de bête qu'on a en vue, réunit en un instant les voleurs, ramasse les soldats, joint les bataillons, assemble les marchands, remplit les maisons et les marchés et couvre la terre et la mer d'une multitude innombrable de réprouvés, qui... s'unissent tous ensemble jusqu'à la mort pour vous faire la guerre sous l'étendard et la conduite du démon.
Et vous, grand Dieu ! Quoiqu'il y ait tant de gloire, de douceur et de profit à vous servir, quasi personne ne prendra votre parti en mains ?... Ah ! permettez-moi de crier partout : Au feu ! au feu ! au feu ! A l'aide ! à l'aide ! à l'aide ! Au feu dans la maison de Dieu, au feu dans les âmes, au feu jusque dans le sanctuaire ! A l'aide de notre frère qu'on assassine, à l'aide de nos enfants qu'on égorge, à l'aide de notre bon Père qu'on poignarde !...
Seigneur, levez-vous ! Pourquoi semblez-vous dormir ? Levez-vous dans votre toute-puissance, votre miséricorde et votre justice, pour vous former une compagnie choisie de garde-corps, pour garder votre maison, pour défendre votre gloire et sauver vos âmes, afin qu'il n'y ait qu'un troupeau et qu'un pasteur, et que tous vous rendent gloire dans votre temple... Amen.
Une foi moins trempée que la sienne eût douté de Dieu. Le ciel restait d'airain à ses supplications. Il n'avait jamais rallié à sa cause que des concours d'occasion et ses seules recrues stables avaient été des auxiliaires laïques : Fr. Mathurin, l'aspirant Capucin et quelques autres convers.
En attendant, il tire une traite sur la Providence qui ne lui a jamais manqué. En 1713, dans la morte-saison missionnaire qu'il passe à l'Ermitage de Saint-Eloi à La Rochelle, il met noir sur blanc les Constitutions de cette Compagnie de Marie, qui est sa hantise sainte, comme l'année précédente il y avait écrit son Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge. Belle audace ! Il a pris contact avec nombre de prêtres sous M. Leuduger, pendant près de dix années de Missions il a eu à ses côtés et sous ses ordres des collaborateurs assez réguliers : un des Bastières, un Olivier... On ne voit pas qu'il ait réussi à se faire d'autres disciples que ses frères coadjuteurs... Et il trace quand même les règles de son Institut de missionnaires.
« Aide-toi, le ciel t'aidera. » Ce même été 1713, Montfort part pour Paris. Le missionnaire devient recruteur.
Un ancien camarade et ami du collège de Rennes, M. Poullard des Places, a fondé en 1703, dans la capitale, rue des Cordiers, le Séminaire du Saint-Esprit, une sorte d'école apostolique. A l'époque, le jeune abbé Montfort, aumônier à la Salpêtrière et en congé rue du Pot-de-Fer, l'avait pressenti pour une association de leurs efforts en vue des Missions. Raison de santé, son ami s'était récusé. Du moins lui avait-il promis de lui recruter des sujets parmi ses élèves.
Montfort n'avait pas oublié. S'il retourne aujourd'hui à Paris, tout en récitant sa prière embrasée aux divers sanctuaires de Marie qui jalonnent sa route, c'est afin de rafraîchir la mémoire du successeur de M. des Places, M. Bouic. Ce ne fut pas peine perdue : plus tard, MM. Thomas, Vatel, Hédan, Besnard, etc., de la rue des Cordiers, rejoindront les premiers Montfortains.
Il y avait un autre ami des mêmes années que Montfort ne perdait pas de vue : M. Blain, maintenant très en vue dans le diocèse de Rouen, chanoine, orateur demandé, directeur des religieuses du Sacré-Cœur d'Ernemont.
Comme l'été 1713 il avait fait le voyage de Paris, l'été 1714, il entreprend celui de Rouen par Nantes, Rennes, Avranches; Saint-Lô, Caen.
Il utilise ces étapes en missionnaire. Il visite les œuvres précédemment fondées : les Incurables et les Amis de la croix, à Nantes ; revoit des dirigés : un M. Arot et un marquis de Magnannes, à Rennes ; donne des prédications et fait de nouvelles conquêtes partout. Et toujours sous le signe de la croix : l'évêque de Rennes lui refuse les pouvoirs de prêcher et celui d'Avranches lui déclare tout net :
- Non seulement je ne vous permets pas de prêcher dans mon diocèse, mais je vous défends même d'y dire la Messe ; et le plus grand plaisir que vous puissiez me faire, c'est d'en sortir au plus tôt.
Il a réputation de tête brûlée et les évêchés ne veulent pas d'histoires.
Comme c'est la fête de l'Assomption, pour une fois le piéton impénitent loue une monture et atteint le diocèse voisin de Coutances pour y célébrer la Messe à midi. A Saint-Lô, il donne même une Mission qui fut un de ses plus beaux succès. Succès chèrement acheté, comme toujours, au témoignage de religieuses qui, en bonnes filles d'Eve, avaient écouté et regardé aux portes. « On l'aperçut à genoux aux pieds de son Crucifix, et le Frère qui frappait si fort sur lui qu'à chaque coup M. de Montfort pliait les épaules et faisait un petit cri, comme si c'eût été malgré lui qu'on l'eût frappé. On demanda le lendemain au Frère pourquoi il lui rendait un tel service. Il protesta que c'était pour lui un rude sacrifice de se prêter ainsi au désir de M. de Montfort, mais qu'il ne voulait le souffrir avec lui qu'à cette condition. »
Enfin, au mois de septembre, il est au terme de son voyage : il rencontre à Rouen M. Blain.
Pourquoi avait-il couvert tant de kilomètres, alors que la solitude de Saint-Eloi exerçait sur lui si forte attirance ? Aucun document n'assigne à l'entrevue une intention précise. Pourtant de l'entretien, consigné par M. Blain, une impression très nette se dégage. Montfort a entendu le responsum mortis ; il sent que l'heure a sonné d'établir organiquement les deux Congrégations dont il possède déjà les premiers éléments ; il vient prendre conseil et s'enrichir d'une expérience amie.
Alors s'engage entre les deux interlocuteurs un véritable débat en toute franchise. M. Blain estime inadmissible le comportement de son ancien condisciple. Et de récapituler le chapitre de ses excentricités et de ses fâcheuses conséquences : sa vie nomade, sa mise de prêtre mendiant, sa compagnie de loqueteux, ses flagellations et ses veilles qui ont ruiné sa santé, ses irruptions au beau milieu d'assemblées bachiques et d'évolutions chorégraphiques, le ridicule dont il éclabousse la religion, les interdits des évêques excédés. Vraiment, avec une pareille réputation et de telles exigences, peut-il penser que des coopérateurs et des disciples vont se grouper autour de sa bannière ?
L'inculpé a sa défense toute prête. Il ne nie pas. Les faits sont exacts. Seule laisse à désirer leur interprétation. Que sont-ils, sinon l'Evangile vécu à la lettre et dans toute sa rigueur, à la manière d'un François d'Assise ou, plus près et chez nous, d'un P. Le Nobletz ? Il y a beau temps que cela passe pour folie. De toute façon, c'est sa vocation à lui. Il y en a d'autres ; il le reconnaît et les admet. Serait-on plus intolérant que lui ?
- Ceux qui ne veulent pas me suivre vont par une autre voie moins laborieuse, moins épineuse ; je l'approuve, car, comme il y a plusieurs demeures dans la maison du Père céleste, il y a aussi plusieurs voies pour aller à lui ; je les laisse marcher dans la leur ; laissez-moi marcher dans la mienne.
Montfort avait gagné son procès. L'amitié quelquefois inquiète de M. Blain lui était désormais indéfectiblement acquise. Le chanoine de Rouen serait son mémorialiste et son apologiste auquel se référeront tous les historiens de l'avenir.
Surtout, de cette rencontre et de son contact avec les religieuses d'Ernemont que dirigeait M. Blain, le voyageur quitta Rouen, mieux préparé à ses fondations prochaines. « Mon ami, écrit M. Blain, conféra avec nous sur tout ce que nous avions réglé pour faire un corps de communauté. Il prit notre avis sur l'habit, les règles, les constitutions et sur tout ce que nous avions fait pour établir en toutes choses une uniformité parfaite et convenable à la vocation des Sœurs des Ecoles chrétiennes ; il nous dit que l'expérience étant la grande maîtresse du bon gouvernement, il se servirait du corps de nos règles. Après qu'il eût été initié à tout, il partit, admirant la ferveur qui régnait dans la maison, quelque soin qu'on eût de lui dérober la connaissance des austérités et des pénitences des maîtresses. »
Après le voyage à Paris et à Rouen, la crise du recrutement restait aussi angoissante pour Montfort. Dieu allait placer enfin sur son chemin deux premiers disciples, les seuls qu'il laisserait à sa mort : MM. Vatel et Mulot. Il faut reconnaître que le fondateur y donna le coup de pouce.
Donc l'année suivante, en 1715, M. Adrien Vatel, en route pour les Missions des Antilles, faisait escale à La Rochelle. Il apprend la présence de Montfort dans la ville. Il l'avait vu au Séminaire de M. Poullard des Places. Le voici tout à la joie de le saluer, de faire emplette d'exemplaires de ses cantiques déjà populaires pour la traversée, de le consulter sur la validité de ses pouvoirs, signés seulement par l'archevêque de Paris, sans juridiction sur les îles. Il ne se doute pas de ce qui l'attend. Le missionnaire lisait une lettre quand M. Vatel l'aborda :
- Bon ! lui dit Montfort sans préambule, voilà un prêtre qui me manque de parole ; le bon Dieu m'en envoie un autre. Il faut, Monsieur, que vous veniez avec moi ; nous travaillerons ensemble.
- Impossible ! Je vogue vers les Missions. J'ai un contrat avec le capitaine du vaisseau.
On porta le cas devant Mgr de Champflour, qui se rangea à l'avis de son missionnaire.
Le capitaine le prit plus mal. Il ne parlait de rien moins que de supprimer ce missionnaire qui lui soulevait son aumônier. La visite de Montfort le retourna et il se prit d'amitié pour celui qu'il voulait mettre en pièces.
Vatel suivit Montfort. Il ferait profession en 1722 et missionnerait pendant trente-trois ans. Apôtre-poète, comme son fondateur, il éditerait les cantiques de Montfort augmentés... et corrigés.
Cette même année 1715, seconde recrue. M. René Mulot, trente-sept ans, est venu prier Montfort, alors qu'il ouvre sa dernière campagne (1715-1716), de donner la Mission chez son frère, curé de Saint-Pompain. Le missionnaire a déjà des engagements, mais peut-être peut-on marchander. Donnant, donnant.
- Si vous voulez me suivre et travailler avec moi le reste de vos jours, j'irai chez votre frère ; non, autrement.
L'acquisition valait-elle la peine ? L'abbé René, condamné par les médecins, incapable même du ministère courant d'une petite paroisse, était venu échouer chez son frère. Mais Montfort, le prophète, avait ajouté :
- Tous vos maux s'évanouiront lorsque vous aurez commencé à travailler au salut des âmes, et il faut faire un coup d'essai à la Mission de Vouvant.
En mourant, Montfort lui prendra affectueusement la main et lui transmettra sa succession :
- Ayez confiance, mon fils, ayez confiance, je prierai Dieu pour vous.
Ce moribond de trente-sept ans atteindrait sa soixante-sixième année et donnerait plus de deux cent vingt Missions. Comme son Père, il tomberait sur la brèche, à Questembert, diocèse de Vannes, et comme lui avec la réputation de saint. Longtemps, dans le Vannetais, et même plus loin, on donnerait son nom aux Fils du P. de Montfort, qu'on n'appellerait que les Mulotins.
 
Les Filles de la Sagesse.
Au cours de ces années 1713-1715, parallèlement à la fondation de la Compagnie de Marie, Montfort mène à bien l'établissement des Filles de la Sagesse.
Ici, il a les éléments. A Poitiers, Marie-Louise de Jésus et Sœur de la Conception attendent impatiemment qu'il leur fasse signe. Depuis dix ans, il prolonge leur noviciat.
Enfin l'heure sonne. Fin 1714 et début 1715, de concert avec Mgr de Champflour — car à Poitiers : administrateurs de l'hôpital, famille, confesseur, évêque, font de l'obstruction, — Montfort mande à ses Filles de le rejoindre à La Rochelle :
Partez, ma chère Fille, partez au plus tôt. Le moment que l'établissement des Filles de la Sagesse doit commencer est enfin arrivé.
Quand elles arrivèrent, ce fut Mgr de Champflour qui les reçut. Montfort prêchait à Taugon-la-Ronde. Mais entre deux Missions, il leur envoie ses directives, et numérotées :
Nommez-vous la communauté de la Sagesse pour l'instruction des enfants et pour le soin des pauvres. Dieu tout bon veut que Marie Trichet soit la Mère supérieure, pendant trois ans au moins, mais qu'elle soit tout à fait ferme et charitable...
Il y a même quelques avis préalables. Des rumeurs calomnieuses sont venues jusqu'à lui. Sans doute le costume de la Sagesse a-t-il fait sensation à La Rochelle. Il suffit qu'on ait vu les deux religieuses en route vers l'évêché pour que les mauvaises langues disent qu'on ne voit qu'elles.
On m'a dit que vous couriez voir la ville ; je n'ai pu croire cette vaine curiosité dans les Filles de la Sagesse, qui doivent être à tout le monde un exemple de modestie, de recueillement et d'humilité.
Dès la Mission terminée, il est à La Rochelle et convoque ses Filles à la maison de campagne des Pères Jésuites, ses fidèles amis, au Petit-Plessis, en dehors de la ville.
Des mots ont leur destin. Ils dégagent un charme secret ou sonnent lugubre. Le Petit-Plessis a un son qui s'accorde à l'entrevue heureuse et intime de l'austère fondateur avec ses Filles, après la communion reçue de sa main. L'ascétique figure de l'apôtre apparaît baignée dans la douce lumière de leur joie commune. Ses paroles ne sont que douceur. Nous revivons une de ces scènes qui aident à comprendre que les petites gens appelaient ce rude homme « le bon P. Montfort ».
- Que je suis ravi, mes chères Filles, de vous voir revêtues de ce saint habit de la Sagesse !
Dans la cour, des poussins se blottissent, contre la fraîcheur de ce matin d'avril, sous les ailes de leur mère poule.
- Voyez, ma Fille, enchaîne Montfort, s'adressant à Marie-Louise de Jésus, voyez cette poule qui a sous ses ailes ses petits poussins : avec quelle attention elle en prend soin, avec quelle bonté elle les affectionne ! Eh bien ! c'est ainsi que vous devez faire et vous comporter avec toutes les Filles dont vous allez désormais être la Mère.
La pensée revient au déjà lointain passé.
- Vous souvenez-vous, ma Fille, qu'étant à Poitiers, lorsque je quittai l'hôpital, vous laissant entre les bras de la divine Providence, dans l'embarras du gouvernement de cette maison, seule, sans secours, sans appui, vous me témoignâtes votre peine, croyant voir écrouler par là tout l'établissement des Filles de la Sagesse. Je vous dis à cette occasion : « Quand il n'y aurait des Filles de la Sagesse que dans dix années, la volonté de Dieu serait accomplie et ses désirs effectués. » Eh bien ! comptez : vous verrez qu'il y a actuellement précisément dix ans que j'avançais cette parole.
L'évocation de Poitiers fait remonter au cœur de Mère Marie-Louise une émotion qui se comprend : c'est le lendemain de la séparation et elle a laissé un peu d'elle-même dans cet hôpital où elle s'est dévouée, où elle a souffert.
- Consolez-vous, ma Fille, tout n'est pas perdu ; vous y retournerez et vous y demeurerez.
Encore une fois, le regard prophétique du fondateur avait plongé dans l'avenir : en 1748, les Sœurs de la Sagesse s'installeront au chevet des malades à l'hôpital de Poitiers.
La même année 1715, toujours dans l'intervalle entre deux Missions, Montfort s'enferme à nouveau dans cet Ermitage Saint-Eloi où, deux ans auparavant, il a écrit la règle de ses missionnaires. Il écrit maintenant celle de ses Filles. Il a l'expérience de ses retraites à tant de communautés, des consultations données à Jeanne Delanoue et à ses premières compagnes, de son étude sur place du fonctionnement de la Congrégation du Sacré-Cœur d'Ernemont.
Il l'écrit aussi sous l'illumination et l'inspiration de cette divine Sagesse qu'il fixe pour idéal à ses Filles. Ses religieuses le surprennent en extase. Bien fixée sur la vertu de son Père et fort avisée, une postulante saisit l'occasion de s'assurer des reliques du fondateur en lui coupant une mèche de ses cheveux.
Le nom même qu'il donne à ses Filles et ce que nous en savons par sa spiritualité nous éclairent sur l'esprit dont il veut animer sa Congrégation.
Les heureuses filles que le Saint-Esprit appellera de la funeste Babylone dans la Compagnie des Filles de la Sagesse n'y viendront pas seulement pour porter ce beau titre de Fille de la Sagesse, mais pour apprendre les règles et les maximes de la divine Sagesse et pour les pratiquer fidèlement en s'y exerçant nuit et jour.
Beau titre, en effet, titre de noblesse, le plus beau de « l'aristocratie spirituelle », comme on a écrit, puisque la sainteté est l'œuvre du don de Sagesse.
Toujours cette même année 1715 il leur donne une retraite, que clôture la prise d'habit de deux nouvelles postulantes. Au cours d'une conférence, le regard extasié, il s'écrie :
- Oh ! mes Filles, que Dieu me fait connaître à cet instant de grandes choses ! Je vois dans ses décrets une pépinière de Filles de la Sagesse.
Le fondateur réconforterait encore ses Filles de ses lettres. Mais il ne devait plus les revoir. Pour adieu, il leur laissait cette insigne espérance. Mère Marie-Louise et Sœur de la Conception savaient d'expérience que c'était une certitude.
Elles auraient besoin de s'y raccrocher. Les difficultés ne manquèrent ni à l'une ni à l'autre : à Mère Marie-Louise dans la première fondation insuffisante et qui menaçait ruine, à Sœur de la Conception à l'hôpital de La Rochelle. De ses Missions ou de ses solitudes, Montfort continue de les diriger, de les soutenir, de les entraîner. Ses lettres sont d'un directeur, d'un père, d'un premier de cordée :
... Que chacune m'écrive tous les mois pour me marquer : 1° ses principales tentations dans le mois; 2° ses principales croix bien portées ; 3° ses principales victoires sur soi-même... Je vous porte partout dans mon cœur... Je vous souhaite une année pleine de combats et de victoires, de croix, de pauvreté et de mépris...
Le diamant de cette correspondance, c'est sa dernière lettre à Marie-Louise de Jésus. Plus page d'orateur sacré que d'épistolier. Son rythme et sa cadence ébranlent encore le lecteur du frémissement d'enthousiasme de sa foi. Elle est à verser tout entière au dossier du maître spirituel. Elle date de quelques jours avant sa mort. C'est un testament :
 
Ma très chère fille en Jésus-Christ,
Vive Jésus, vive sa croix I
J'adore la conduite juste et amoureuse de la divine Sagesse sur son petit troupeau, qui est logé à l'étroit chez les hommes pour être logé et caché bien au large dans son divin Cœur qui vient d'être percé pour cet effet.
Oh ! que ce Cabinet sacré est salutaire et agréable à une âme vraiment sage. Elle en est sortie avec le sang et l'eau quand la lance le perça ; elle y trouve son rendez-vous assuré quand elle est persécutée de ses ennemis. Elle y demeure cachée avec Jésus-Christ en Dieu, mais plus conquérante que les héros, plus couronnée que les rois, plus brillante que le soleil, plus élevée que les cieux.
Si vous êtes l'élève de la Sagesse et l'élue entre mille, que vos abandons, vos mépris, votre pauvreté et votre prétendue captivité vous paraîtront doux, puisque avec toutes ces choses de prix vous achetez la sagesse, la liberté, la divinité du Cœur de Jésus crucifié. Si Dieu ne m'avait pas donné des yeux autres que ceux que m'ont donnés mes parents, je me plaindrais, je m'inquiéterais, avec les fous et les folles de ce monde corrompu ; mais je n'ai garde de le faire.
Sachez que j'attends d'autres renversements plus considérables et plus sensibles, pour mettre notre foi et notre confiance à l'épreuve, pour fonder la communauté de la Sagesse, non pas sur le sable mouvant de l'or et de l'argent dont le monde se sert tous les jours pour fonder et enrichir ses appartements, non pas aussi sur les bras de chair d'un mortel qui n'est tout au plus, quelque puissant qu'il soit, qu'une poignée de foin, mais pour la fonder sur la sagesse même de la croix du Calvaire.
Elle a été teinte, cette divine et adorable croix, elle a été teinte et empourprée du sang d'un Dieu ; choisie pour être, de toutes les créatures, la seule épouse de son cœur, le seul objet de ses désirs, le seul centre de toutes ses prétentions, la seule fin de ses travaux, la seule arme de son bras, le seul sceptre de son empire, la seule couronne de sa gloire, et la seule compagne de son jugement. Cependant, ô incompréhensible jugement ! cette croix a été abattue avec mépris et horreur, cachée et oubliée dans la terre, pendant plus de quatre cents ans.
Mes chères filles, appliquez ceci à l'état où vous vous trouvez actuellement. Je vous porte partout jusqu'au saint autel. Je ne vous oublierai jamais, pourvu que vous aimiez ma chère croix, en laquelle je vous suis allié, tandis que vous ne ferez point votre propre volonté, mais la sainte volonté de Dieu, dans laquelle je suis tout à vous.
 

 
VI Année suprême
(1716)
 
 
Au diocèse de La Rochelle :
En 1715, Montfort a quarante-deux ans. Et c'est déjà un vieillard. Au régime qu'il s'impose on ne fait pas de vieux os.
Pourtant, il manifeste un regain de forces. Il s'est libéré de son message dans l'Ermitage de Saint-Eloi ; il a près de lui un disciple en M. Vatel, et il va rencontrer son successeur M. Mulot ; ses Filles de la Sagesse sont à l'œuvre. Plus que jamais, il peut brûler ses vaisseaux.
Il entreprend sa campagne missionnaire 1715-1716, qui sera la dernière.
 
Dernière campagne missionnaire.
A Mervent, église délabrée. Incurie fréquente dans les campagnes à l'époque, nous l'avons vu. « Si un païen, écrit Bourdoise, venait ici des extrémités du Japon, et qu'il vît une église de la campagne, pauvre, malpropre, demi-ruinée, ce lieu lui paraîtrait plus propre à loger des bêtes qu'à offrir des sacrifices au Dieu vivant. » Comme autrefois aux confins de la Brière, le missionnaire est en même temps entrepreneur et la Mission s'achève dans une église restaurée, couverte à neuf, tout fraîchement blanchie à la chaux.
Dans ses excursions à travers les hameaux, l'amant de la solitude, refoulé dans le missionnaire, découvre en pleine forêt la grotte dite de la « Roche aux Faons », un séjour à souhait pour anachorète et Père du désert. Il l'aménage et y séjourne à plusieurs reprises, avec l'autorisation du propriétaire, mais sans celle du gouvernement. Un procès-verbal le lui fit bien voir. Qu'il dut regretter de ne pouvoir élever un nouveau Saint-Lazare, plus secret, plus sylvestre, au cœur de cette nature qu'il a si bien chantée :
 
On entend l'éloquent silence
Des rochers et des forêts,
Qui ne prêchent que paix,
Qui ne respirent qu'innocence.
 
Fontenay-le-Comte, c'est la petite ville avec ses esprits forts et la ville de garnison. Montfort a fait ses preuves, et plus d'une fois, auprès des soldats : il pourrait être le patron des aumôniers militaires. Mais un déchaînement du commandant gâta tout et faillit tourner au drame sanglant. Accoudé au bénitier et chapeau sur la tête, M. du Ménis se divertissait fort. Au discret rappel à l'ordre du missionnaire, il explosa en jurons, insultes, coups de poing, menaces de l'épée. Deux camps se forment : à l'église, femmes réunies pour la prédication autour de leur missionnaire ; au cimetière, soldats autour de leur chef. La sortie allait-elle s'effectuer en bataille rangée ? Bravement, les femmes firent escorte à leur prédicateur, sous les huées des soldats, jusqu'à la Providence. Ce qui donne au drame manière de tragi-comédie, c'est l'attitude du brave M. des Bastières, qui, « plus mort que vif », se barricade, au bruit, dans la sacristie, et ne se risque à sortir que plus d'une heure après les hostilités, « tremblant comme une feuille morte ». La Mission, manquée pour les soldats, fut un triomphe auprès des hommes et plus encore auprès des femmes, héroïnes de la bataille et gardes du corps du missionnaire. Montfort y recueillit une autre consolation : nous l'avons vu, c'est à Fontenay qu'il s'attacha M. René Mulot.
Les choses n'allèrent pas non plus sans à-coups à Vouvant. Des hommes de vie scandaleuse tinrent tête au missionnaire. Un délicieux miracle, digne de la Légende dorée, avait pourtant inauguré la Mission. A son arrivée, le soir, le P. de Montfort avait frappé à la porte de Mère Imbert.
- Mère Imbert, voulez-vous bien nous donner à manger, pour l'amour de Dieu ?
- Mais, bon Père, je n'ai rien, absolument rien à vous offrir.
- Allez dans votre jardin, vous y trouverez des cerises.
Des cerises, en plein mois de novembre ? Le missionnaire voulait plaisanter. Mais enfin, avec lui, savait-on jamais ? Mère Imbert alla au jardin.
- Oh ! bon Père, les cerisiers sont en fleurs !
- Retournez encore, Mère Imbert, et vous verrez des cerises.
Cette fois les cerisiers du jardin craquaient sous les fruits mûrs.
Et c'est ainsi que, ce soir d'automne, Montfort fit son souper de cerises.
Après son départ, Mère Imbert songea à en faire provision pour le lendemain et sortit pour la cueillette : mais ses cerisiers n'avaient plus ni fruits ni fleurs.
La Mission de Saint-Pompain remporta un franc succès surnaturel, dont le moindre ne fut pas la conversion du curé lui-même, pas mauvais prêtre au fond, mais d'un zèle nullement incendiaire. Après un sermon, Fr. Jacques entonna le cantique du P. de Montfort :
 
J'ai perdu Dieu par mon péché...
 
« Plus le Fr. Jacques chantait, plus mon cœur s'attendrissait, a raconté le converti, M. Jean Mulot, prieur de Saint-Pompain et frère de René, l'héritier spirituel de Montfort. Le cantique n'était pas fini, que je n'étais plus maître de mes soupirs. Les yeux baignés de larmes, je fus me jeter aux pieds de Montfort, qui eut la charité d'entendre ma confession générale. Je m'applaudis aujourd'hui d'avoir su profiter de ce premier moment : car depuis ce temps-là j'ai, par la grâce de Dieu, mené une tout autre vie que je n'avais fait jusqu'alors, et c'est le cantique du Fr. Jacques qui a opéré ma conversion. » C'est aussi de Saint-Pompain qu'il organisa cet extraordinaire pèlerinage de trente-trois Pénitents Blancs à Notre-Dame des Ardilliers, pour sa Compagnie de Marie, afin, porte leur règlement, « d'obtenir de Dieu, par l'intercession de la Sainte Vierge, de bons missionnaires, qui soient doués de sagesse pour connaître, goûter et pratiquer la vertu et la faire goûter et pratiquer aux autres. » Pèlerinage à l'antique : pieds nus, à jeun, en rang par deux à travers les villages, en silence, coupé de cantiques, de la récitation du Rosaire, d'une récréation d'une heure matin et soir. La pieuse expédition dura sept jours.
L'inauguration de la Mission de Villiers-en-Plaine ne fut pas banale. Elle s'ouvrit par une procession de la Sainte Bible, portée sous un dais, comme le Saint Sacrement à la Fête-Dieu. Montfort avait voulu produire un choc psychologique : montrer aux protestants, nombreux dans la contrée, que l'Eglise catholique ne le cédait en rien aux calvinistes en respect de l'Ecriture. Et une paroissienne bien remise de ses préventions — elle a laissé de la Mission une relation savoureuse du plus haut intérêt, — ce fut Mme d'Orion, la jeune châtelaine de vingt-cinq ans. Elle s'était bien promis de s'amuser follement des mômeries du missionnaire et de le scandaliser un brin de ses libres propos et chansons. Mais le partenaire ne prit pas au sérieux ces enfantillages, se contenta d'en badiner et lui donna la réplique sur le même ton enjoué. Tel fut pris qui croyait prendre. On peut écrire en épigraphe de cette scène le castigat ridendo mores : à l'occasion, Montfort convertit avec le sourire.
A la jeune et gaie châtelaine de Villiers-en-Plaine, le P. de Montfort avait dit :
- Je mourrai avant que l'année soit finie : souvenez-vous de ce que je vous promets.
Deux mois plus tard, la prophétie allait s'accomplir à Saint-Laurent-sur-Sèvre, dont le tombeau du missionnaire ferait le chef-lieu spirituel de la Vendée.
 
Saint-Laurent-sur-Sèvre : la mort du juste.
Montfort avait débuté à Saint-Laurent par un de ces coups de génie qui viennent du cœur. Cela le classait immédiatement et lui gagnait d'emblée la paroisse. L'ouverture avait eu lieu le dimanche des Rameaux. A genoux à l'autel de la Sainte-Vierge, à l'arrivée de la procession, le missionnaire s'était relevé rapidement, comme au déclanchement d'un ressort, avait saisi la croix des mains du marguillier, l'avait portée, bien haut dressée et le visage rayonnant, à la suite de la procession.
Depuis longtemps sa renommée de saint le précédait. Saint-Laurent constatait qu'elle ne mentait pas. N'avait-il pas élu pour Providence un réduit, pourvu seulement de quelques bottes de paille, et pour oratoire une grotte à flanc de coteau où ses flagellations alternaient avec ses prières ?
Là, comme partout, des bruits circulaient qui ajoutaient à son prestige. Un paroissien l'avait surpris dans la sacristie en compagnie d'une Dame blanche inconnue. Pris de court, le bon Saint avait avoué :
- Mon ami, je m'entretenais avec Marie, ma bonne Mère.
Et cela se répétait.
La Mission allait bon train. Déjà ses Confréries habituelles, celles des Vierges et des Pénitents blancs, avaient évolué dans les cérémonies. Déjà Montfort avait repéré, pour y ériger un calvaire monumental, le mamelon qui dominait le bourg. Déjà le bel arbre était choisi qui serait la croix.
Quatre prêtres le secondaient, dont M. René Mulot, et un de ses coadjuteurs, Fr. Gabriel.
Inopinément Mgr de Champflour annonce sa visite.
Malgré le mal qui le mine, Montfort déploie la paroisse en procession pour recevoir l'évêque. Il ne peut paraître à table et s'en excuse. Il veut se ménager pour la prédication de l'après-midi, devant le prélat.
Quand il apparaît en chaire, il donne l'impression d'un cadavre qui surgirait de son tombeau. Mais, soudain, l'anime sa flamme des plus beaux jours, tout son visage parle, la voix retrouve sa tonalité. Il chante la douceur, les amabilités, les miséricordes de Jésus. Tout l'enthousiasme qu'il en a illumine ses traits ; son émotion se fait contagieuse ; la foule fond en larmes.
Ce fut le chant du cygne. Ce 22 avril, il descend de chaire pour ne plus y remonter. Brûlé de fièvre, il s'alite sur le matelas que le P. Mulot le force d'accepter au lieu de sa litière de paille, demande qu'on lui administre les derniers sacrements, rédige ses dernières volontés :
Je, soussigné, le plus grand des pécheurs, veux que mon corps soit mis dans le cimetière et mon cœur sous le marchepied de l'autel de la Sainte-Vierge...
Au bas de sa vie, comme au bas de ses lettres, la même signature : « Prêtre et esclave indigne de Jésus en Marie. »
La Mission continue et il continue d'en être le prédicateur sur sa couche de moribond.
Car les Saint-Laurentais consternés demandent de ses nouvelles, veulent le voir une dernière fois, assiègent la Providence.
Il commande qu'on les laisse entrer. Ils pleurent, lui sourit ; lui, il chante. Jusqu'au bout, le cantique sera un de ses modes préférés de prédication :
 
Allons, mes chers amis,
Allons en paradis !
Quoi qu'on gagne en ces lieux,
Le paradis vaut mieux.
 
Et tandis qu'il chante, il brandit de la main droite ce Crucifix, indulgencié par Clément XI, du même geste qu'il avait fait tant de fois en chaire et que son iconographie a reproduit à l'infini. Sa main gauche tient et serre contre son cœur ou porte à ses lèvres cette statuette de la Sainte Vierge, sa chère Mère et sa divine Maîtresse, dont il ne se séparait pas. Il a aux bras et aux pieds ses chaînettes, en signe de son esclavage d'amour. Après avoir invoqué Jésus et Marie, sa voix reprend, joyeuse :
 
Allons, mes chers amis,
Allons en paradis !
 
Avant d'entrer en paradis, l'indomptable lutteur va livrer un suprême combat. Son visage souriant se crispe. Autour de lui rôde le spectre de Satan, l'ennemi irréconciliable de la Vierge et de sa race, comme il avait écrit dans son Traité :
C'est en vain que tu m'attaques ! Je suis entre Jésus et Marie, Deo gratias et Mariae. Je suis au bout de ma carrière : c'en est fait, je ne pécherai plus.
Dans son opuscule sur les Dispositions pour bien mourir, au dernier alinéa, Montfort avait écrit :
Enfin, en union de Jésus et de Marie..., attendre avec joie l'heureuse heure de la mort, disant souvent : Jésus, Marie, Joseph..., baisant son Crucifix, regardant l'image de la Sainte Vierge, se signant de la croix.
A cette page, les futurs éditeurs pourraient introduire, en hors-texte, l'illustration de son exemple.
Ainsi tomba sur la brèche, en fin de Mission et en chantant, l'intrépide apôtre de Jésus crucifié et de Marie, Mère et maîtresse des âmes, le soir du 28 avril 1716.
Jamais n'avait été si éloquent son « jeu » missionnaire de la mort du juste.
 
De la Vendée à la Bretagne : renom de sainteté.
Dès le lendemain de sa mort commença de s'amplifier la renommée de sa sainteté.
Le 29 avril, dans ce petit bourg alors ignoré, plus de dix mille personnes, accourues de plusieurs lieues, entourèrent de leur vénération la dépouille mortelle du missionnaire. Tous voulaient l'approcher, faire toucher à son corps chapelets ou médailles, dérober même la relique d'une mèche de cheveux ou d'un lambeau de sa soutane usée. Il fallut mobiliser en service d'ordre les Pénitents blancs. Dans la foule, une même parole se répétait :
- Le saint P. Montfort est mort.
Puis sur son tombeau dans la chapelle de la Sainte-Vierge, les miracles fleurirent. Un courant de pèlerinages s'établit vers Saint-Laurent. Dès 1718, deux années seulement après les funérailles, Mgr de Champflour, protecteur de la cause du missionnaire comme il l'avait été de son zèle, se voyait dans l'obligation de mettre ses fidèles en garde contre un culte public prématuré.
Les témoignages les plus autorisés s'accordaient à ce plébiscite populaire : les Mémoires de son ami de toujours, M. Blain, et de son compagnon de Mission, M. des Bastières ; les attestations de prêtres éminents qui l'avaient vu à l'œuvre : un M. Dubois, aumônier de l'hôpital général de Poitiers, et un M. Barrin, vicaire général de Nantes; les dépositions de ses confesseurs, les Pères Jésuites : PP. Descartes, de la Tour, de Pré­fontaine, Martinet, Collusson. Même les prévenus et les adversaires de la veille se mêlent au concert : Mgr de la Poype de Vertrieu, qui en avait fait un interdit de séjour à Poitiers, apporte sa pierre à la première biographie de Montfort, que publie dès 1724 M. Grandet, comme s'il avait hâte d'amende honorable au nom de sa communauté de Saint-Sulpice.

 
EPILOGUE
 
 
« Vox populi, vox Dei : Dieu parle par la voix des peuples. »
Cette renommée populaire de sainteté a reçu enfin, après la consécration officielle de la béatification, celle suprême de la canonisation.
Cette glorification officielle n'a pas connu les ascensions rapides d'un saint Antoine de Padoue, un de ses pareils, ou d'une sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, une de nos contemporaines. Elle suit plutôt la montée lente dans la gloire d'une sainte Marguerite-Marie, la messagère du Sacré Cœur. Près de deux siècles ont passé avant la béatification de Louis-Marie Grignion de Montfort (22 janvier 1888), et plus d'un demi-siècle entre sa béatification et sa canonisation (20 juillet 1947).
Le drame de la Révolution française et les multiples contingences humaines ne furent pas étrangers à ces retards.
Mais, au delà des bouleversements de l'histoire et de ses petits à-côté, comment ne pas reconnaître dans ces lenteurs un dessein préétabli de l'économie providentielle sur le développement de la vie intérieure de l'Eglise ?
Plus que le Saint de la Vendée, Montfort est le porteur d'un message. Sa mission ne se limite pas aux confins d'une province ni à un tournant de l'histoire. Elle a un caractère d'universalité dans l'espace et sur l'avenir : la diffusion de son Traité de par le monde et l'influence profonde de sa spiritualité dans la sainteté contemporaine en portent témoignage.
Ce message, comme on dit aujourd'hui, tient dans cette vraie dévotion à la Très Sainte Vierge, approfondissement et exploitation du culte de Marie dans la sanctification des âmes pour l'extension du règne du Christ dans le monde, dont le postulat se trouve exactement formulé par les trois premières lignes du Traité : C'est par la Très Sainte Vierge Marie que Jésus-Christ est venu au monde et c'est aussi par elle qu'il doit régner dans le monde.
Montfort est le chef de file, le porte-étendard des apôtres des derniers temps, encore que nous ne connaissions ni le jour ni l'heure de cet ultime chapitre de l'histoire, s'il sera, dans son commencement ou dans sa fin, l'ère atomique, la période de l'ultra-son, ou quelque autre époque apocalyptique insoupçonnée.
Pour apparaître en pleine lumière et donner son plein effet, cette vocation historique exigeait préalablement la découverte de son manuscrit (1842) qu'il avait lui-même prophétisée, et à la suite, une certaine maturité de la pensée catholique sur la médiation universelle de la Très Sainte Vierge.
Le Traité de la vraie dévotion a eu sa très large part dans l'épanouissement de ce sentiment : il suffirait pour s'en convaincre de relever les multiples références à Montfort, sur ce chapitre, dans les marialogies d'aujourd’hui. Il est appelé à contribuer plus encore à ses applications pratiques dans l'œuvre de la sanctification. A la nouvelle de l'institution de là fête liturgique de Marie médiatrice, présage, sans doute, d'une définition dogmatique, éloignée ou proche, le R. P. Bainvel, S. J., écrivait : « Avec la fête, la dévotion ne saurait manquer de se développer. Par quelles voies et sous quelles formes, c'est le secret de Dieu. Il est probable que la consécration à Marie, entendue à la façon du bienheureux Grignion de Montfort, y sera pour beaucoup. » (Marie, Mère de grâce. Appendice V, p. 140.)
L'illustre et saint cardinal Mercier avait très bien entrevu ces perspectives, qui s'était fait le promoteur d'un même mouvement en faveur de la définition dogmatique de la médiation universelle de la Très Sainte Vierge et de la canonisation du bienheureux de Montfort, comme si les deux causes se tenaient l'une l'autre.
Cette canonisation arrive donc à son heure marquée, alors que la glorification de Montfort trouve un monde préparé à recevoir une nouvelle impulsion d'appartenance et de docilité à la Vierge, sanctificatrice des âmes.
Frank Duff, le fondateur de la Légion de Marie — encore trop peu connue en France et qui est comme une nouvelle frondaison sur le vieil arbre montfortain, — a bien souligné la portée de cette canonisation qui déborde la personnalité d'un Saint, si éminent soit-il. « Vous comprendrez que nous nous réjouissions de cet événement, car c'en est un, et de grande importance, pour la vie religieuse dans le monde entier. Il s'agit de bien autre chose que de rendre honneur à celui qui a mérité cet honneur par une grande vie, comme a fait le bienheureux de Montfort. Il s'agit aussi de mettre le sceau de l'Eglise sur une manière de se comporter à l'égard de Notre-Dame. Car la doctrine de Montfort participe à sa glorification personnelle. Il ne sera pas possible de séparer le Bienheureux de son livre (le Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge). Le sceau spécial que la canonisation imprime au livre apportera forcément un changement complet dans la manière dont désormais on abordera ce livre. » (Revue : Médiatrice et Reine, XIe année, n° 6, p. 159.)
Avec cette canonisation, notre génération aura-t-elle assisté aux derniers feux de l'apothéose de Montfort ? Sans préjuger des décisions de l'Eglise, beaucoup souhaitent, demandent, espèrent qu'un jour s'ajoutera, à l'auréole du Saint, l'auréole du Docteur, du Docteur de la vraie dévotion à la Très Sainte Vierge.
 
 
TABLE DES MATIERES
 
Préface                                                                                                                                 5
I.                    Années de présage (1673-1700). — Montfort : l'enfant. — Rennes : le collégien. — Paris : le séminariste.                                                                   9
 
II.                 Aumônier d'hôpital (1700-1705). — Nantes : dans l'attente de l'heure de Dieu. — Poitiers : à l'hôpital général. — Paris : à la Salpêtrière    22
 
III.               Missionnaire apostolique (1705-1712). — Poitiers : premières armes. — Rome : l'obédience papale. — Haute-Bretagne : sous les ordres de M. Leuduger. — Au pays nantais : le calvaire de Pontchâteau. — Aux diocèses de Luçon et de La Rochelle : le « parrain » de la Vendée militaire                                                                                                             32
 
IV.              Maître spirituel (1712). — Dans l'ermitage de Saint-Eloi : par Marie, sa bonne Mère et sa divine Maîtresse et par la Sagesse éternelle, à Dieu seul                                                                                                            79
 
V.                 Fondateur (1713-1715). — Au diocèse de La Rochelle : campagnes missionnaires 1712-1713, 1713-1714, 1714-1715. — La Compagnie de Marie. — Les Filles de la Sagesse                                                                       95
 
VI.              Année suprême (1716), — Au diocèse de La Rochelle : dernière campagne missionnaire, 1715-1716. — Saint-Laurent-sur-Sèvre : la mort du juste. — De la Vendée à la Bretagne : renom de sainteté            113
 
Epilogue                                                                                                                          123
 
 
a 55-47 - Imprimerie *Maison da la Borna Presse*(St An), 5, rue Bayard. Paris -8e
 
DÉPÔT LÉGAL, 1947-3e

 
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