Fr. Gabriel Marie - Archive

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Fr. Gabriel Marie

About Montfort > Life (Biographies)
F. GABRIEL-MARIE
 
 
 
 
 
 
F. GABRIEL-MARIE
 
 
 
 
 
 
 
 
Grignion de Montfort
 
 
Routier de l'Évangile
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Maison Saint-Gabriel         Librairie Saint-Gabriel
85 - St-Laurent-sur-Sèvre (Vendée)      1601, est, Boulevard Gouin
France                                   Montréal (12), Canada
 
19 6 6
 
 

Avec la permission des Supérieurs
F. Romain LANDRY,
24 juin 1966.
 
 
 
 
 
 
 
NIHIL  obstat :
A. BULTEAU, prêtre,
27 juin 1966.
 
 
 
 
 
 
Imprimatur :
Charles MASSÉ, v. g.
Luçon, le 29 juin 1966.
 

 
Premiers pas avec le Lecteur  4
I - La sage enfance d'un petit Breton  6
Dans une petite ville de Bretagne  6
Une famille riche... d'enfants  7
Au Bois-Marquer en Iffendic  8
Bon sang et bon cœur  9
Déjà un apôtre ! 9
II - Sur les chemins du Collège  11
L'enfant de Notre-Dame  11
L'étudiant modèle  12
Le camarade charitable  14
L'aîné, précepteur de ses frères  15
Un trio d'amis  16
III - En route vers le Sacerdoce  19
Le pauvre sur la grand-route  19
Dans Paris, la grand'ville  21
Rendez-vous avec la mort 23
« Votre Père sait ce dont vous avez besoin » 24
« Il s'est élancé comme une torche enflammée » 26
«  Entre vos mains, Seigneur... » 27
IV - La montée vers l'Autel 30
Dans le « moule » de Saint-Sulpice  30
Un champion de la Gloire de Dieu  32
Le frère secourable à ses sœurs  33
Catéchiste des enfants et des pauvres  34
Le Pèlerin de Notre-Dame  35
«  Je monterai à l'autel de Dieu... » 37
V- L'Aumônier des Pauvres  39
En suivant les détours de la Providence  39
Au Service des Pauvres  41
L'animateur des Jeunes  43
Près d'une sœur en détresse  44
L'apparition d'une robe grise  45
Ermite en plein Paris  47
VI - Révolution dans la Ville  51
Par la volonté des Pauvres  51
Un faubourg qui se convertit 52
Le Bon Samaritain passe dans la ville  53
Dans le sillage du Missionnaire  54
L'humilité d'un Saint 55
Le jardin de l'expiation  56
VII - Pèlerinages d'un Apôtre  59
Les aventures d'un Romieux... 59
Dans la Rome de Clément XI 60
Sur la route du soleil 61
Dans la lumière de Notre-Dame  62
Sous les ailes de l’Archange  64
VIII - L'Apôtre dans sa Famille  66
Un repas en famille  66
Un sermon... sur an prie-Dieu  67
Visite d'un Missionnaire  68
Une bonne leçon à son frère le Dominicain  69
Ouvrez à Jésus-Christ !... 70
IX - Le Missionnaire en action  72
Un diable qui se repose... 72
Bâtisseur de Temple  73
A propos d'une Foire... 74
Si vous aviez la foi... 74
Le triomphe de Notre-Dame  76
X - Sors de ton Pays  78
Le Missionnaire an couvent 78
Le Prophète dans son pays  79
Les audaces de l’Apôtre  80
Un ermitage qui refleurit 81
« Sors de ton pays et vas... » 83
XI - Missions dans le Nantais... 85
Aux prises avec le péché du monde  85
Mission au pays des vignerons  87
Un Saint de légendes  88
Chez un curé résistant... 89
« Pas de Croix, quelle Croix ! » 91
Le zèle de la Maison de Dieu  92
XII - L'Épopée d'un Calvaire  94
« Faisons an Calvaire ici ! » 94
Croisade sur la lande  95
«  Qu'en ce lieu Von verra des merveilles... » 97
«  Nous avons le Calvaire chez nous ! » 98
L'exaltation de la Sainte Croix... 99
XIII - Le triomphe de la Croix  101
La vengeance d'un subalterne  101
Montfort sons la Croix... 102
Dans la Maison de la Providence  103
Prouesse de charité sur la Loire  104
La destinée du Calvaire  105
XIV - L'Apôtre de La Rochelle  107
Un excellent Carême à La Garnache  107
En route vers La Rochelle  109
L'affrontement missionnaire  110
La trouée apostolique  112
« In hoc signo vinces ! » 114
XV - Dans le Diocèse de Richelieu  116
Une périlleuse traversée  116
Mission dans l'Ile-d'Yeu  118
Corps à corps avec les puissances du Mal 119
Printemps spirituel sur le Marais  121
Les paroles du Prophète  122
Le pain multiplié  123
XVI - Semailles dans les larmes  125
« Il faut être mondaine ou Claire... » 125
Dans l'Ermitage de Saint-Eloi 127
L'histoire merveilleuse d'un petit livre... 128
Mission chez les marins  129
Ou la conversion d'un curé entraîne celle de sa paroisse  130
En quête de vocations missionnaires  131
« La Croix est la Sagesse » 132
XVII - Le pèlerinage de l'amitié  134
Dans les bras de la croix  134
Etapes de grâces dans le pays choletais  135
D'un bon Frère, d'un mulet et d'un escroc  136
Un Saint traverse la Normandie  137
La rencontre d'un véritable Ami 139
« Par l'Ave Maria... » 140
XVIII - Les pauvres vont à l'école  143
Fondateur d'écoles charitables  143
Le premier Missionnaire de la Compagnie de Marie  144
La Sagesse à La Rochelle  145
Sur les brisées du diable  147
Dans la capitale du Bas-Poitou  148
L'Ermite de Mervent 150
XIX - Vers les lendemains de Dieu  153
Par le moyen des cantiques  153
Les souvenirs d'une châtelaine  155
Dernier pèlerinage à Notre-Dame des Ardilliers  157
Par la Croix à la Gloire  158
La Postérité d'un Saint 160
LES VOYAGES DU PERE DE MONTFORT  163
TABLE DES HORS-TEXTE  165
TABLE  DES CHAPITRES  166

Premiers pas avec le Lecteur
 
 
 
Voulez-vous faire une belle « Route » en compagnie de celui qui a choisi d'être, ici-bas, un vagabond de Dieu ?
 
« C'en est fait, je cours par le monde,
J'ai pris une humeur vagabonde
Pour aller sauver mon prochain... »
 
Et qui a marché sans répit, sillonnant la France du Roi-Soleil, le Flambeau de la Foi à la main et le Cantique de la Joie aux lèvres, pour entraîner ses frères les hommes sur le chemin de la Vie éter­nelle ?
Sa vie d'apôtre et de chevalier de Notre-Dame a été une conti­nuelle procession à travers le Royaume de Dieu. Une procession où des milliers de flambeaux s'allumaient soudain à sa Flamme et lais­saient une longue traînée lumineuse dans la nuit.
S'il a tant marché, ce n'est pas par humeur naturelle ni par édu­cation première. Car nul ne fut plus casanier et ami de la solitude, à la maison paternelle, au collège et au séminaire ; nul ne fut moins curieux des sites pittoresques de la terre, des décors pompeux des villes, des fêtes profanes du monde.
S'il a tant marché, c'est par amour des pauvres et des petits, c'est par sollicitude des âmes trop facilement oublieuses de leur des­tinée, c'est par vocation de prophète et besoin incoercible de pro­clamer la Sagesse et l'Amour de Dieu, c'est par mission spéciale du Pape qui lui a dit : « Allez et enseignez la doctrine de l'Evangile aux peuples et aux enfants pour renouveler partout l'esprit du chris­tianisme. »
Aventurier de l'Evangile, il s'en est allé parmi les hommes, sans biens et sans amis, sans feu ni lieu, contredit et rejeté, « comme une balle dans un jeu de paume », mais témoin fidèle de Dieu et de ses mystères, énamouré de « la Sagesse éternelle, incarnée et crucifiée », l'âme gonflée d'une formidable espérance et d'une dévorante cha­rité... Et il a traversé le grand siècle comme un « bolide de Dieu »...
Et voici 250 ans qu'il a fait l'escalade de la vie glorieuse, et que Dieu l'a placé sur son orbite d'éternité. Or, loin de s'effacer, son sillage ne fait que s'élargir derrière lui, entraînant, de plus en plus nombreuses, les âmes, dans la lumière de sa spiritualité et le cou­rant puissant de ses vertus.
La vie de ce Saint est une des plus belles courses de l'histoire. C'est le simple récit de cette course que nous allons faire. A chaque page de ce livre vous entendrez résonner les pas d'une marche vers Dieu seul, dans un décor qui change à tout instant et une aventure qui devient toujours nouvelle... Dans la caravane, nous entendrons, tour à tour, les proclamations hardies du prophète qui, le regard sur l'horizon, fouette la torpeur de ceux qui s'endorment ou dénoncent l'astuce de ceux qui s'évadent, et les exclamations étonnées des pauvres humains qu'une telle marche essouffle ou ravit...
Nul voyage ne peut nous faire respirer plus profondément l'air pur de l'Evangile et nous remplir davantage les yeux des paysages du royaume de Dieu.
Au petit pas de l'enfant, d'abord ; puis, à la cadence régulière du pèlerin ; et dans la foulée hâtive du missionnaire, enfin, avec les frères Mathurin, Jacques ou Nicolas, ou avec MM. Olivier, des Bastières ou Mulot, partons.

I - La sage enfance d'un petit Breton
 
 
C'était en Bretagne. Au pays où fleurissent le blé noir et l'ajonc d'or. Non sur la côte déchiquetée qui se dresse comme une proue sur l'Océan. Mais assez loin à l'intérieur, au-delà des vallons intimes où de petites vaches paissent l'herbe fine, et des collines arrondies où le damier des champs cultivés est parsemé de rocs gris... Au-delà des landes silencieuses sur lesquelles la brise d'ouest fait frissonner imperceptiblement les bruyères, et de la forêt profonde où les korrigans des légendes dansent des rondes folles au clair de lune.
De cette vieille province se lève partout comme un parfum de mystère. Si elle semble perdre de son pittoresque lorsqu'elle cesse d'être granitique et « bretonnante », sa fidélité profonde demeure...
Au temps de la Monarchie, Rennes en est la capitale. Rennes, une grande ville aux maisons de briques, cité bien assise sur les deux bords de la Vilaine, au cœur d'une plaine fertile qui ressemble à beaucoup d'autres régions de France.
C'est dans ce décor de Haute Bretagne que se sont déroulées les enfances du Saint dont nous allons suivre les pas.
 
Dans une petite ville de Bretagne
 
A cinq grandes lieues de Rennes, voici Montfort flanquée de son puissant château et vivant encore d'un glorieux passé. La tête adossée à la colline, elle trempe sa robe dans la brume de la vallée du Meu qui coule à ses pieds... L'air parfumé de « doulce France » s'y marie aux senteurs plus âpres des brises armoricaines...
Sous le règne du « Roi-Soleil », on l'appelait Montfort-la-Cane. Ce surnom lui venait d'une légende que rappelle, dans l'église, un retable du temps : on y voit une cane et ses canetons se rendre à la messe en survolant la foule des fidèles. — Une jeune fille aurait fait un vœu en se précipitant dans l'eau d'un étang pour sauver sa vertu des mains d'un mauvais seigneur ; et une cane, témoin de cet héroïsme, serait revenue, chaque année, offrir un de ses canetons à M. le Recteur à l'occasion de chaque service anniversaire.
Cette petite ville fortifiée était toujours fière de ses remparts du haut desquels on voyait ses toits bleus s'étaler à mi-côte d'un bec escarpé, au confluent de deux rivières, le Meu et le Garun, qui serpentent parmi les prés verts. Tout près, la légendaire forêt de Brocéliande couronnait encore la colline et poussait loin derrière l'horizon la profondeur de son mystère.
Aujourd'hui, murailles et tours sont démantelées. Et il ne reste, de l'immense forêt, que des bosquets où le promeneur ne risque plus de s'égarer. Mais, si le faste des anciens jours s'est évanoui, une célébrité nouvelle lui est venue.
... De partout à la ronde on aperçoit une colossale statue que l'église porte bien haut dans le ciel. C'est la statue d'un saint qui a voulu prendre le nom de sa ville natale et qui en est devenu la principale gloire : Saint Louis-Marie Grignion que les populations de l'Ouest continuent d'appeler le « bon Père de Montfort ». Tous les environs de Montfort (la Bachelleraie, Heurtebise, Saint-Lazare, l'Abbaye...) rappellent à l'envi son souvenir, sans oublier sa maison natale qui subsiste toujours, rue de la Saunerie.
 
Une famille riche... d'enfants
 
Il y naquit, en effet, le 31 janvier 1673, à l'époque où Louis XIV aménageait somptueusement le château de Versailles pour y fixer sa cour.
Le père, Jean-Baptiste Grignion de la Bachelleraie, exerçait une fonction d'avocat, qui lui rapportait plus d'honneur que d'écus ; la mère, fille d'un échevin de Rennes, — on dirait aujourd'hui, conseiller municipal —, était d'une grande vertu et d'une piété exemplaire. Dieu allait leur donner de nombreux enfants : huit garçons et dix filles dont Louis-Marie devait être l'aîné.
Des huit garçons de cette famille patriarcale élevée dans la gêne et la crainte de Dieu, quatre s'envoleront rapidement avec les anges, trois deviendront prêtres, le dernier sera un chef de famille modèle. Sur les filles, l'histoire est plus discrète, mais non moins édifiante : deux d'entre elles firent profession dans une communauté de moniales ; une autre voulut aussi entrer en religion, mais elle dut se résigner à être malade, ce qui est, de toutes les vocations, une des plus sûres et des plus sanctifiantes quand on l'accepte avec amour, de la main de Dieu ; enfin, une quatrième mourut tertiaire de Saint-François.
Il faut ajouter que trois des oncles du jeune Grignion étaient déjà dans les ordres. Le Pêcheur divin lançait de vigoureux coups de filets dans la famille.
Le petit Louis, quelque temps après son baptême, devait être confié à une brave fermière de la Bachelleraie, la mère André. C'était une excellente chrétienne, et le serviteur de Dieu lui gardera, toute sa vie, affection et reconnaissance. Sur l'emplacement de sa maison qui a disparu, une croix a été plantée qui rappelle que ce lieu a été sanctifié par le berceau d'un saint.
A la campagne, la vie était rude, mais elle avait aussi ses joies calmes et profondes. Les premières images des forêts et de leurs solitudes, des champs et de leurs travaux marqueront profondément de leur virile sérénité le tempérament mystique de notre héros. Il aimera la poésie de la nature et la foi simple des paysans. Et il reviendra plus tard sur ces hauteurs pour y goûter la paix de la retraite et y recueillir les inspirations de l'Esprit...
 
Au Bois-Marquer en Iffendic
 
C'est un bel enfant que la mère André ramène au foyer paternel, et Mme Grignion, accaparée par un et bientôt deux nouveaux bébés, s'émerveille de le voir bien sage à côté d'elle et de l'entendre lui réciter les prières que sa nourrice lui a apprises...
Mais la famille ne reste pas longtemps dans la maison qu'elle occupe à Montfort. Pour des raisons de convenance ou de fortune, Jean-Baptiste Grignion quitte la ville et installe les siens au Bois-Marquer en Iffendic : c'est une sorte de gentilhommière, en pleine campagne, à une lieue du bourg. On y voit encore la grande et belle cheminée de la cuisine où les enfants, de plus en plus nombreux, formeront le cercle de famille autour de leurs parents ; et, à l'étage qui était divisé en chambres, l'endroit où logeait Louis-Marie.
Au dehors, une charmille où il se retirait pour prier, et qui pousse encore des rejetons, et, des paysages champêtres que la nature continue d'habiller, à chaque saison, mieux que Salomon dans sa splendeur. L'âme pure et pieuse du petit paysan, tout au long de son enfance, ne cessera de découvrir, dans ces choses familières, la trace de Dieu.
En compagnie de sa sainte mère, il se rendait à l'église d'Iffendic où il passait de longs moments devant le tabernacle. Cette église subsiste encore, originale et discrète ; et les Beaux-arts lui ont rendu dernièrement la fraîcheur de sa jeunesse. Louis-Marie y venait aux offices, le dimanche, avec les villageois, et se laissait émouvoir ineffablement par la Parole de Dieu. On l'entendra répéter autour de lui, presque mot à mot, les sermons ou les catéchismes auxquels il assistait régulièrement.
Sans doute a-t-il souvent parcouru, solitaire ou avec les enfants de son âge, le long chemin — boueux et difficilement praticable en hiver, mais tout fleuri et plein de surprises au printemps — qui conduit du Bois-Marquer à Iffendic. Avec ferveur, il courait se préparer à la première Communion, auprès des prêtres de sa paroisse, ou recevoir d'eux les premières leçons qui s'ajoutèrent aux rudiments qu'on lui avait enseignés à la maison.
Comme Jésus au Temple, il émerveillait ses maîtres par sa docilité, son intelligence et son application. Et ils ont assuré eux-mêmes « qu'il ne leur avait jamais fait aucune peine », et qu'il accomplissait tous ses devoirs de la meilleure grâce, sans qu'il fût jamais nécessaire de l'y contraindre par des menaces ou des châtiments, tellement était grande déjà la fidélité de son âme.
Les bons anges entouraient d'une vigilance spéciale l'enfance de celui qui devait être un des chantres les plus zélés de la bonté de Notre-Dame et l'un des plus ardents champions des Droits de Dieu.
Bon sang et bon cœur
 
Louis a douze ans. C'est un beau gars des champs que l'air pur, les longues marches et les multiples travaux de la terre ont fait grandir et rendu robuste. De son père il a hérité une puissante constitution : il en donnera maintes preuves, plus tard, par sa résistance physique et par sa force morale.
De son père aussi, qui est généreux, mais dont le tempérament violent éclate en colères qui sèment la frayeur au foyer, il tient les solides qualités de la race bretonne : la vaillance et la fidélité. S'il se lançait dans la politique ou la guerre, ou à la découverte de terres inconnues, comme le font encore tant de ses compatriotes, il deviendrait l'un des plus grands aventuriers de son siècle.
De toute manière, il ne s'arrêtera pas à mi-chemin. Bon sang ne saurait mentir. Avec sa foi bretonne, il deviendra un pèlerin de l'Absolu. Et les grâces dont il est prévenu, ou qu'il obtient du Cœur maternel de Marie sa bonne Mère du Ciel, vont faire de lui un soupirant continuel de la Sagesse divine. C'est bien une aventure qu'il va vivre, la plus belle des aventures, celle de la sainteté.
En attendant l'heure des prouesses qui ne saurait tarder, le voici, au foyer, le plus tendre des fils, et tout dévoué au service des siens. Il est l'aîné et il partage tous les soucis de ses parents. Les soucis de son père dont les affaires ne vont pas bien, et qui en perd souvent la maîtrise de lui-même, et ceux de sa mère, tendrement inquiète au milieu de ses enfants. Certains jours, une atmosphère orageuse règne dans la maison où en présence de M. Grignion chacun se tait prudemment. Alors multipliant les prévenances, Louis s'affaire utilement, et s'efforce de neutraliser les causes d'agacement par une aimable serviabilité.
Avec la même gentillesse qu'il déploie pour apaiser les tempêtes paternelles, il sait consoler et encourager sa mère dont le cœur est souvent gros de chagrin. Parfois, il la voit pleurer en secret, et dissimulant sa peine... Alors, il s'approche d'elle délicatement, et l'embrassant, il lui glisse à l'oreille des mots affectueux, si suaves et si célestes qu'ils semblent lui être dictés par la Sainte Vierge, en qui toute affliction devient douceur.
 
Déjà un apôtre !  
 
Enfant de bénédiction qui sait réconforter sa mère, avec des paroles inspirées, il exerce aussi parmi ses compagnons, l'office de petit missionnaire, nous disent ses maîtres. Déjà l'Esprit de Dieu repose sur lui et en fait son témoin...
Tout ce qu'il apprend au catéchisme et dans les sermons, il le conserve dans son âme profonde et il en vit extraordinairement. Un de ses camarades d'enfance qui demeurera toute sa vie son plus intime ami, évoque avec édification la manière dont il le voyait vivre alors : « Tout ce qu'on lui disait sur la religion ou la piété attisait en son cœur une flamme mystérieuse. Sa conduite, son air, ses paroles, montraient qu'il en était pénétré d'une manière dont on n'est guère susceptible de l'être à cet âge. Tous ses moments étaient utilement remplis, mais il n'y en avait point de plus chers pour lui que ceux qu'il consacrait à la prière. »
On le voyait souvent se retirer sous la charmille du jardin pour y prier tout seul. Et tandis que ses yeux se remplissaient de larmes, il disait au Bon Dieu de belles choses comme en savent dire les enfants.
Les grandes personnes remplies d'étonnement par sa dévotion précoce et l'enthousiasme religieux de ses propos en félicitaient les parents Grignion.
C'est une âme de cristal en qui la foi monte déjà comme une flamme claire et chaude. Au contact des affaires de ce monde il se mûrit peu à peu au sein de sa famille, mais c'est toujours la fibre chrétienne qui résonne en son cœur : toujours il prend parti pour l'honneur et le service de Dieu. La confirmation vient d'en faire un parfait chrétien qui ne songe plus qu'à vivre selon l'esprit de l'Evangile ; et, à cette occasion, il s'est mis sous le patronage de la Reine des Cœurs en ajoutant à Louis, son nom de baptême, celui de Marie.
Auprès de sa mère, très dévote, et par une grâce printanière qui va donner un cachet d'idéale tendresse à ce qu'il y a d'austère et d'inflexible dans son caractère de Breton, il s'est épris, tout jeune, d'une admirable dévotion envers la Très Sainte Vierge. Toute sa vie, il sera l'enfant confiant et dévoué de Celle qu'il appelait sa « Chère Mère du Ciel ». Et son ami Jean-Baptiste Blain reconnaîtra que Marie l'avait déjà choisi pour un de ses grands favoris.
A la maison, déjà, on le voit s'en faire l'apôtre auprès de ses frères et sœurs, ou des petits camarades qu'il entraîne avec lui. Car il a la piété attirante, et même ses petits sermons ont je ne sais quoi de séduisant et d'impérieux à la fois. Profitant de son ascendant sur eux, il les rassemble devant un petit autel improvisé dans la verdure, et après leur avoir fait des répétitions de catéchisme, il les entraîne à réciter pieusement le chapelet avec lui.
L'une de ses petites sœurs, Louise-Guyonne, plus pieuse que les autres, aime à multiplier les Ave en sa compagnie. Pour l'encourager, Louis-Marie lui fait de petits cadeaux ; puis, lorsque la lassitude se fait sentir : « Ma sœur, lui dit-il, avec beaucoup de finesse, tu seras toute belle, et tout le monde t'aimera si tu aimes bien le Bon Dieu. »
 

II - Sur les chemins du Collège
 
A douze ans, Louis-Marie est un solide garçon qui témoigne d'une maturité précoce et de beaux moyens intellectuels. Les parents Grignion désirent pour leur aîné une formation qui lui permette de prendre place dans le monde de cette fin du XVIIe siècle où, comme à la cour du Roi, toutes les ambitions sont en lice. Avec des dispositions brillantes et le mordant que lui donnent son sérieux et son courage, pourquoi ne s'imposerait-il pas à l'attention des hommes et ne verrait-il pas s'ouvrir devant lui une de ces situations qui donnent du lustre à une famille ?
Jean-Baptiste Grignion connaît trop la gêne dans ses affaires et l'obscurité dans sa fonction pour ne pas faire un tel rêve sur la tête de son fils aîné. Mais comment forcer la porte de l'avenir, sans titres ni fortune ? Un seul moyen : les humanités qui préparent les élites, et les études qui donnent le savoir et l'éloquence.
Or, tout près, à Rennes, au collège Saint-Thomas Becket, on peut tenter ce beau dessein : les Jésuites, qui le dirigent, sont les grands éducateurs de l'époque et la jeunesse des meilleures familles de la Province se rassemble devant leurs chaires. Et quel milieu plus favorable pour nouer les relations utiles dans la vie et se former aux belles manières qu'exige la société ? Par ailleurs, l'enseignement y est donné gratuitement, et Louis-Marie peut trouver pension chez son oncle maternel, l'abbé Robert de la Viseule, qui habite dans le voisinage du collège : ainsi sera-t-il suivi dans ses études et protégé contre les dangers moraux qui guettent les milliers d'adolescents laissés à eux-mêmes au sein d'une grande ville.
L'enfant de Notre-Dame
 
Dans la campagne du Bois-Marquer, en dépit de son esprit ouvert et de son caractère laborieux, il n'a pu faire que des études disparates. Au collège, désormais, il va suivre assidûment les cours depuis la sixième jusqu'à la rhétorique, entraîné par l'émulation de nombreux camarades. Ils sont plusieurs centaines dans la même classe que lui, mais tous ne sont pas animés par la passion du savoir. Parmi eux, il y a des fantaisistes ou des libertins qui rendent souvent la classe houleuse et pénible pour les maîtres et les bons élèves.
Louis-Marie connaît trop les désirs de ses parents et les recommandations de sa pieuse mère pour se laisser entraîner à cette sotte turbulence qui rend stériles les études et compromet la formation et l'avenir. Il s'attache intimement à son professeur d'humanités, le P. Camus, qu'il va suivre de classe en classe pendant quatre ans. Aussi en est-il vite distingué comme l'élève le plus appliqué et le plus brillant de son cours.
C'est à sa fervente dévotion à la Vierge qu'il doit de rester fidèle et constant durant ces années où le mal et les tentations le frôlaient quotidiennement. Petit campagnard habitué à la vie studieuse et à la prière solitaire, il fuit la foule et les vacarmes des lieux où l'on s'amuse. Sitôt finies les activités du collège, il rejoint la maison calme de son oncle à qui il rend compte de sa journée. Et il se livre tout entier à son devoir d'état qui est d'étudier.
Pour le soutenir dans ses efforts, il y a la Congrégation de la Sainte Vierge où, avec les plus pieux de ses camarades, il reçoit l'enseignement et la formation spirituelle des Pères. Son amour filial envers Marie en est singulièrement attisé. Dans les églises de Rennes il y a des Madones aux pieds desquelles il vient souvent prier : Notre-Dame de la Paix, Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, Notre-Dame des Miracles.
Devant cette dernière surtout, ses colloques sont interminables. Notre-Dame des Miracles est la protectrice traditionnelle de la ville. Cela remonte à la guerre de Cent Ans où les Rennais étaient assiégés par les Anglais. Dans leur angoisse, ils venaient en foule devant cette statue pour confier leur sort à Celle qui est le Refuge et l'Auxiliaire des chrétiens... Or voici qu'une nuit les cloches se mettent à sonner toutes seules. La population accourt et se jette en prière devant la Madone. Soudain celle-ci s'illumine, et l'on voit sa main remuer et montrer avec insistance un endroit de l'église. Intrigués par ce geste, quelques hommes ôtent les pavés et creusent le sol-Surprise ! On découvre la longue galerie par laquelle les assiégeants se préparaient à entrer dans la ville... Sans se douter qu'ils sont démasqués, ils sont attaqués par surprise et mis en déroute. Et Rennes sauvée acclame Notre-Dame...
De plus en plus, notre pieux adolescent comprend que toute âme chrétienne est aussi une citadelle autour de laquelle rôde l'ennemi. Chaque jour, il se consacre tout entier à Marie, le matin en allant en classe, et, le soir, en rentrant au logis ; il vit sous sa protection et chemine la main dans la main de sa Mère du Ciel. C'est ainsi que pendant les sept ans de sa vie de collège il défendra vaillamment la pureté et la ferveur de sa jeunesse contre les griseries du succès et les tentations d'un âge sans boussole.
Son oncle prêtre qui l'a connu pendant ces années-là a rendu un magnifique témoignage de son humilité, de sa piété et de son obéissance ; il n'hésita pas à déclarer que tout était édifiant dans sa conduite et qu'il fut d'une vigilance si généreuse qu'il conserva intacte l'innocence de son baptême.
 
L'étudiant modèle
 
Tout adonné à ses travaux de collégien et à ses pratiques de dévotion, Louis-Marie ne se dérobe pas à l'obligation de faire du bien autour de lui. Pour obéir à ses parents et donner le meilleur de son temps aux études qui constituent son devoir d'état, il se dégage des groupes folâtres qui font les cent coups dans la ville. Mais d'autre part, il ne tarde pas, sur le conseil de ses maîtres, à se mêler aux activités des Congrégations mariales, en honneur dans les collèges des Jésuites.
Les meilleurs jeunes gens s'y rassemblaient régulièrement pour s'y entraîner à la prière, à la charité envers les pauvres, et aux méthodes d'apostolat de l'époque. On ne saurait exagérer la valeur de l'élite chrétienne qui fut formée ainsi, dans une société légère et jouisseuse, par ces associations, sous le regard de la Sainte Mère de Dieu.
Louis-Marie s'y engagea avec un enthousiasme croissant. D'année en année, il devenait toujours plus l'animateur de ses camarades, et provoquait sans cesse à de nouvelles initiatives ceux qui, comme lui, ne rêvaient que du règne de Dieu dans les âmes. Dans le collège d'abord, où se mêlaient beaucoup d'influences mondaines : il avait le courage d'y prendre parti pour l'autorité et d'y défendre ses maîtres contre les critiques malveillantes ; sans respect humain, il protestait contre les propos et les attitudes contraires aux bonnes mœurs et à la bonne éducation.
Quand il était témoin de dérèglements autour de lui — et cela était quotidien à certaines époques de l'année — il s'en affligeait et faisait pénitence, secrètement. Toujours il refusa de s'associer aux fêtes profanes et aux mascarades de carnaval dans lesquelles la jeunesse se laisse aller à toutes sortes d'excès et d'impudeur. Un jour de mardi gras, il est à souper chez un de ses amis, et voici que, pour amuser les invités, un jeune homme masqué fait irruption dans la salle, lançant des propos libres et prenant des attitudes choquantes. Louis-Marie se lève de sa place en disant qu'il ne veut pas être témoin d'un spectacle scandaleux, et il s'éclipse... La compagnie, plutôt gênée, s'arrête bien vite de rire... On court après lui pour le ramener à table... Il y revient en effet, mais les yeux remplis de larmes et témoignant visiblement de sa confusion et de son chagrin pour ce qui s'était passé. Chacun avait compris la leçon.
S'il fuyait les réunions mondaines, il était tout à fait à l'aise dans les lieux de charité, dans les hôpitaux, au milieu des malades, des enfants abandonnés et des pauvres si souvent méprisés ou mal aimés. Avec quelques étudiants généreux qui se regroupaient à l'hôpital, surtout les jours de congé, pour s'initier sous la direction d'un aumônier zélé, M. Bellier, aux œuvres de miséricorde, Louis-Marie passe de longues heures à servir les impotents, à faire aux infirmes des lectures pieuses, et le catéchisme aux enfants sans famille recueillis par charité. Il est tout à la joie de faire du bien à ces déshérités et de servir Jésus-Christ dans ses pauvres ; cela va même devenir pour lui une passion qui finira par envahir toute sa vie...
Bientôt, l'hôpital ne lui suffit plus. On le voit dans la rue, penché vers les mendiants, donnant le bras aux vieillards ou à l'écoute des misères de son quartier. Il suit en cela les exemples de sa sainte mère qui est tout étonnée, un jour, de rencontrer à l'hôpital une pauvresse qu'elle avait elle-même plusieurs fois secourue. « Qui vous a fait entrer ici ? » lui demande-t-elle. « Mais, votre fils, Madame... » lui est-il répondu. Il a fait toutes les démarches pour m'ouvrir la porte de l'hôpital, et il m'y a fait conduire dans une chaise à porteurs. »
Entendant cela, l'heureuse mère demeure muette d'émotion, mais elle s'en retourne toute consolée : non seulement le cœur de son fils aîné n'avait rien perdu de sa délicatesse et de sa piété, ainsi que l'affirmait son frère l'abbé, mais voici qu'une grande flamme de charité brûlait en lui, et qu'il se préparait à devenir un véritable homme de bien, peut-être un grand apôtre et un Saint...
Le camarade charitable
 
Par son amitié et son travail, sa piété et sa charité, par ses succès qui sont aussi notoires que ses vertus, Louis-Marie s'est affirmé peu à peu dans le milieu mouvant et disparate du Collège. Et son influence s'est accrue d'autant parmi les rhétoriciens et les philosophes qui sont maintenant ses camarades et dont le régime est plus libre et indépendant.
Parmi les centaines de jeunes gens qui suivent les mêmes cours que lui, il passe pour un saint, pour une vedette de la charité. On l'a toujours vu pacifiant les boutefeux, consolant les malchanceux, s'empressant à attiser la gaîté et à maintenir l'union, à venir en aide à ceux qui sont dans le besoin. Aussi les meilleurs recherchent-ils son amitié comme une belle joie humaine autant que comme une relation édifiante.
Voici un écolier pauvre qui se dérobe furtivement aux contacts des autres. S'il n'ose affronter les groupes, c'est parce qu'il est mal vêtu et court le risque d'une raillerie sans pitié. Louis-Marie l'a remarqué, il a surpris ses sourires forcés qui s'arrêtent brusquement et deviné sa fierté refoulée. Il sait, par expérience, que la pauvreté est une humiliation permanente qui peut, à la longue, aigrir les âmes.
A la première occasion où il voit son camarade brocardé à cause de sa tenue minable et de son manque de contenance, il s'avance bravant les rires, et il propose une collecte pour lui payer un habit convenable. Et tendant la main, il demande gentiment : « Que chacun donne selon son bon cœur et selon ses moyens ! » La somme recueillie est modique, mais la raillerie méchante fait place à une sympathie fraternelle, chacun s'estimant honoré de faire un geste...
Poussant son avantage, Louis-Marie emmène aussitôt son condisciple chez le mercier pour lui acheter un habit. Hélas ! il n'a en main que la moitié du prix qu'on lui fait. Qu'à cela ne tienne ! La charité ne peut rester en panne. S'avançant, avec le sourire, il dit simplement au marchand : « Voyez comme cet écolier est misérablement vêtu... Or, il n'a pas les moyens de se payer un autre habit. J'ai quêté dans la classe tout ce que j'ai pu pour lui en acheter un neuf... Et voici la somme que j'ai recueillie... Si ce n'est pas suffisant, ne pourriez-vous pas faire la charité de ce qui manque ? N'est-il pas votre frère comme le mien en Jésus-Christ ? »
A de tels accents le marchand comprit que l'aumône aussi est une bonne affaire... Et il habilla de neuf le pauvre écolier qui put désormais se présenter sans honte au Collège. C'est ainsi que Louis-Marie, en dépit de ses origines modestes, par sa charité simple et réaliste, se faisait écouter et respecter des fils de familles et les ramenait à l'Evangile.
 
L'aîné, précepteur de ses frères
 
Les enfants ont grandi à la maison du Bois-Marquer, et plusieurs sont maintenant en âge d'étudier. A la campagne, loin de toute école, cela n'est pas facile, et il ne peut être question d'avoir un précepteur comme dans les familles aisées.
Sans doute, Louis-Marie ne manque pas d'aider ses parents dans les tâches du foyer lorsqu'il revient de Rennes, au temps des vacances. Tout en continuant de se cultiver lui-même, il s'empresse d'apprendre à ses frères et sœurs, les premiers rudiments de la lecture et de l'écriture, ainsi que le catéchisme, ce qui est pour lui une bonne occasion de les former à la piété. Ses parents sont ravis de ses talents d'éducateur...
Comme il ne peut être question d'interrompre ses études au Collège, l'idée leur vint d'aller habiter à Rennes avec l'oncle de la Viseule qui y exerce son ministère sacerdotal. Garçons et filles pourraient fréquenter les écoles, tandis que l'abbé et Louis-Marie s'occuperaient de les faire travailler à la maison.
Laissant le domaine à un fermier, J.-B. Grignion s'en vint donc résider à Rennes avec sa nombreuse famille. Louis-Marie retrouve ainsi d'une manière habituelle la chaleur du foyer. Et aussi les devoirs assujettissants d'un aîné qui doit se dévouer à ses frères et sœurs auprès de ses parents. Sans négliger en rien ses devoirs de rhétorique où il vient d'entrer, ni abandonner ses habitudes de dévotion et de charité, il donne aux siens le meilleur de son temps. Comme il est vigoureux, méthodique et zélé, il va faire face à tout d'une manière exemplaire.
Au milieu de ses frères et sœurs, il a la ferme autorité de son père et les attentions délicates de sa mère, aidant, stimulant et consolant chacun, selon son âge et son tempérament. Il les maintient toujours occupés, au travail, à la prière ou au jeu, tour à tour. Avec lui, en dépit du nombre, c'est la joie et la paix dans la maison.
Il les forme à la piété surtout, d'une manière qui remplit d'admiration sa mère et l'oncle prêtre qui vit sous le même toit. Il les rassemble autour d'un petit autel de la Sainte Vierge, et leur fait réciter le chapelet avec beaucoup de dévotion. Quand l'une ou l'autre de ses sœurs est distraite ou trouve la prière un peu longue, il l'exhorte habilement ou propose de belles intentions à sa générosité.
Au cours de ses premières années de collège, il avait meublé ses heures de solitude et de détente à dessiner, à peindre et à sculpter, et il avait bientôt fait preuve d'un véritable talent en réalisant des figures et des petits tableaux de piété. Devant un tableau de l'Enfant Jésus, jouant avec saint Jean-Baptiste, un Conseiller du Parlement, venu à la maison, fut si émerveillé qu'il lui donna un louis d'or pour ses pauvres. Comme on le pense, Louis-Marie mettait en œuvre tous ses dons d'artiste pour intéresser et former ses frères et ses sœurs ; et ceux-ci, selon le penchant de leur âge, n'avaient rien de plus pressé que de l'imiter en tout ce qu'ils lui voyaient faire. Il les formait à son image.
Aussi, ne faudra-t-il pas s'étonner si nous voyons deux de ses frères suivre ses traces plus tard : Joseph-Pierre, qui va maintenant au collège avec lui, entrera dans l'Ordre de Saint-Dominique, et Gabriel-François, qui commence tout juste à fréquenter l'école, deviendra curé d'Iffendic et y mourra, un an après lui, en 1717. Quant à ses sœurs, Renée, Sylvie, Françoise-Marguerite, Louise, Françoise-Thérèse et Gilonne, trois d'entre elles entreront au couvent. Les saints ne se sauvent jamais seuls et laissent toujours derrière eux un sillage de grâce et d'idéal...
 
Un trio d'amis
 
Par goût personnel et aussi pour obéir aux conseils de sa mère et de son oncle qui craignaient pour lui les contacts d'une jeunesse légère et libertine, Louis-Marie était demeuré longtemps effacé et solitaire. La piété, les études, les activités charitables avaient rempli ses années d'adolescence. Il ne fut pas cependant un saint de vitrail vivant hors des remous de l'existence, sans relations et sans amis.
Au contraire, au milieu d'une vie laborieuse et austère, il connut des heures d'inoubliable intimité avec les meilleurs de ses condisciples ; c'est d'ailleurs grâce à leurs souvenirs que nous sont connues ses années d'étudiant. Deux surtout lui restèrent liés pour la vie et devinrent comme lui d'éminents hommes d'Eglise : Jean-Baptiste Blain et Claude Poullart des Places.
Jean-Baptiste Blain n'entra guère dans ses confidences qu'à partir de la rhétorique. Il finira ses études, avec lui, à Rennes, et c'est à son appel, qu'il rejoindra Saint-Sulpice à Paris où il deviendra docteur en Sorbonne. Leur ministère les séparera ensuite, mais jamais ils ne s'oublieront : ils auront même quelques rencontres mémorables et, après la mort du saint missionnaire, Jean-Baptiste Blain, chanoine de Rouen, viendra faire un pèlerinage près de son tombeau, à Saint-Laurent-sur-Sèvre. C'est alors qu'il écrira sur son ami de collège et de séminaire des pages de fervente admiration.
Il évoquera le souvenir des belles années où, ensemble, ils étudiaient, priaient, se dévouaient au service des pauvres, ainsi que les longues et cordiales rencontres où ils se confiaient leurs rêves d'avenir. Les propos de Louis-Marie, écrira plus tard Blain, « n'étaient que de Dieu et des choses de Dieu. Ils ne respiraient que le zèle du salut des âmes ». Dans ses colloques avec la Vierge, il avait déjà envisagé de se préparer au Sacerdoce...
J.-B. Blain rappellera encore les longues promenades ou les visites de vacances au cours desquelles il découvrit l'âme profonde de son ami. Un jour qu'il était allé le voir chez ses parents, au Bois-Marquer, il l'avait trouvé dans une grande anxiété. Louis-Marie connaissait l'existence « d'un livre sale et obscène » dans la bibliothèque de son père et cela le peinait beaucoup. N'y tenant plus, il avait profité de ce qu'il était seul à la maison pour jeter ce livre au feu. « Il venait de faire le coup, raconte Blain, lorsque je le trouvai... timide et presque tremblant, dans l'appréhension de la venue de son père, mais fort content d'avoir fait son sacrifice... »
A l'arrivée de son ami, il redevint souriant et détendu : « Il me montra dans son jardin des lieux retirés et propres à la prière où il se plaisait et passait la meilleure partie de son temps dans ce saint exercice. II me paraissait si rempli de Dieu, si occupé de lui, si pénétré de son amour, et du désir de sa perfection que j'en demeurai également confus et édifié. Je ne le regardais, dès lors, et je ne l'écou-tais qu'avec admiration et une espèce de désespoir de ne pouvoir le suivre dans le chemin de la vertu. »
II le suivra néanmoins à Paris, appelé par l'une de ses lettres, et il y fera, avec lui, toutes ses études sacerdotales, entraîné par son exemple.
Claude Poullart des Places était plus jeune que Louis-Marie, mais d'une famille plus aisée. Habitant deux rues voisines de Saint-Sauveur, ils durent se rencontrer quotidiennement sur le chemin du collège, et souvent faire halte ensemble aux pieds de la Madone. Ainsi se lièrent-ils d'une grande amitié dans un même amour filial pour Notre-Dame.
Ayant les mêmes goûts de piété et de charité, ils formèrent, avec un petit nombre de compagnons, une association pour honorer spécialement la Très Sainte Vierge : « Ils s'assemblèrent à certains jours, dit un témoin, dans une chambre qu'une personne de piété leur avait prêtée. Ils y dressèrent une espèce d'oratoire pour y faire leurs exercices et contribuaient à frais communs à ce qui était nécessaire pour la décoration. Ils avaient leurs règles pour la prière, pour le silence et la mortification qui allait parfois jusqu'à la discipline. »
Un de leurs grands soucis était d'aller aux pauvres pour les enseigner, les consoler et leur venir en aide. Lorsque Louis-Marie s'en ira à Paris, il recommandera la petite association à son jeune ami qui en demeurera l'âme et le soutien, jusqu'au jour où il quittera lui-même sa famille et sa fortune pour suivre l'appel du Seigneur.
Les trois amis de collège, chacun selon sa grâce, deviendront prêtres et fonderont des Congrégations religieuses qui prolongent maintenant, d'une manière admirable, leur sainte amitié et leur apostolat dans l'Eglise.

III - En route vers le Sacerdoce
 
 
Louis-Marie marche sur ses vingt ans. Il a traversé, dans la piété et la vertu, ces années d'adolescence qui sont remplies d'écueils pour tant de jeunes. Sous la protection de sa bonne Mère du Ciel qui l'a conduit comme par la main. C'est d'elle qu'il apprenait ce qu'il avait à faire, nous dit son ami Blain, même dans les choses les plus obscures et les plus embarrassées, telle que peut être la vocation à un état de vie.
A la fin de sa philosophie, en effet, il lui faut orienter son avenir. Dans ses longs colloques avec Notre-Dame, il entend souvent une voix résonner au fond de son cœur : Tu seras prêtre. Sans doute en fait-il confidence à sa pieuse mère et à son directeur spirituel qui ne peuvent que l'encourager dans cette voie.
Ce rêve d'une consécration totale au Service de Dieu et des âmes l'immunise contre le monde perfide et scandaleux au milieu duquel il vit. Ce monde frivole dont il évoquera avec tant de précision l'image dans un cantique sur la Rennes de sa jeunesse. S'il n'a pu l'ignorer, il l'a évité avec soin et il s'est toujours maintenu à distance de ses éclaboussures.
Aussi n'eut-il jamais à défendre sa vocation, ni même à en délibérer intérieurement : elle était la continuation normale d'une jeunesse fidèle et pure. Et c'est avec la ferveur printanière qui accompagne tout appel de Dieu qu'il entra en relation avec les plus vertueux ecclésiastiques de la ville, en vue d'harmoniser son âme avec les desseins de Dieu.
Cet avenir qu'il offre à Marie chaque jour, il l'entend déjà d'une vie de renoncement, d'abandon à la Providence et de dur labeur apostolique. A une époque où trop facilement l'état ecclésiastique était une carrière, il n'a jamais compris autrement la vie du prêtre. C'est un tel avenir qu'il fait envisager à sa pieuse mère dont le cœur est tout plein de l'idéal de son fils.
Quant au terrible M. Grignion, il avait sans doute fait des rêves plus humains pour son aîné, mais devant une vocation si évidente il n'hésite pas à dire son oui. En sorte que, dans l'enthousiasme, Louis-Marie, à la fin de cet été 1692, commence à fréquenter les cours de théologie chez les Pères Jésuites de Rennes. Cependant Dieu l'attend à cette croisée des chemins pour l'orienter vers la mission spéciale que lui a fixée sa Providence dans l'Eglise.
Le pauvre sur la grand-route
 
En ce temps-là, pour accéder à la prêtrise, il fallait faire des études de théologie comme on pouvait et passer ensuite des examens devant un jury délégué par l'évêque. Le candidat qui était admis allait se préparer aux ordres sacrés dans une solitude pendant quelque temps. Depuis le Concile de Trente, toutefois, cette préparation était bien mieux assurée dans des séminaires qui recevaient en pension les jeunes clercs afin qu'ils étudient et se forment en communauté, sous la direction de maîtres éprouvés. C'était le cas de Saint-Sulpice, à Paris, d'où sortait l'élite du clergé.
Louis-Marie ne pouvait songer à cette préparation de choix, n'ayant ni relations pour le recommander et le prendre en charge à Paris, ni revenus dans sa famille pour lui assurer une pension. La Providence, dont il était l'enfant, allait tout arranger pour lui. Une parisienne, M1,e de Montigny, venue à Rennes pour suivre des affaires au Parlement, vint loger chez les Grignion. Elle ne tarda pas à y constater que l'avenir d'une douzaine d'enfants posait aux parents de nombreux problèmes.
Pleine de sympathie pour cette belle et édifiante famille elle chercha comment lui venir en aide. Cette petite Louise (13 ans) dont le frère aîné a fait une fille si pieuse et si obéissante, elle l'emmènera avec elle à Paris et fera le nécessaire pour achever son éducation. A Louis-Marie, elle ne peut que vanter les avantages des séminaires de la capitale et lui donner le désir d'aller dans cette « terre des saints ».
Les parents Grignion partagent secrètement l'envie de leur grand fils. Mais comment payer des études à Paris et faire vivre à Rennes toute la maisonnée ? A peine de retour dans la capitale, Mlle de Montigny est tout heureuse de présenter sa pupille à ses amies et de les intéresser à la vocation du vertueux jeune homme qu'elle a laissé à Rennes. Qu'à cela ne tienne ! lui dit-on. Qu'il vienne à Saint-Sulpice et on le prendra en charge ! Elle transmet aussitôt à Rennes cette invitation. Pour Louis-Marie, c'est une réponse de la Vierge à sa prière intime ; et pour son père, une offre avantageuse qui le soulagera de ses charges familiales et qui ouvrira peut-être à son fils, dont il admire les solides qualités, un bel avenir...
Louis-Marie aimait beaucoup sa famille, son collège, les Pères Jésuites, dont il était un disciple très cher, et cette grande ville de Rennes où il grandissait depuis huit ans. Il y avait surtout les madones, les pauvres de l'hôpital, les prêtres qu'il fréquentait et les excellents amis de jeunesse qui lui resteront fidèles pour la vie, tout le quartier enfin qui a tant de fois bénéficié de ses initiatives charitables !... Mais Dieu l'appelle !
De Rennes à Paris, il y a plus de 300 kilomètres, et Louis-Marie décide de les parcourir à pied. Son père voudrait lui seller un cheval, au moins pour la moitié du chemin, mais il refuse, car c'est en pauvre qu'il veut aller à Dieu, avec ses jambes comme avec son cœur. — « Voici au moins dix écus », lui dit son oncle à qui il n'ose pas refuser. Et « un habit neuf, avec un petit paquet de linge », ajoute avec insistance sa mère, les yeux pleins de larmes. Pour lui faire plaisir, il enroule ce modeste trousseau et l'arrime à ses épaules. Toute cette tendresse familiale l'émeut soudain, mais « l'amour de Dieu le transporte », et arrachant son cœur de vingt ans à tant de mains, qui ont prise sur lui, il s'élance sur la route de Paris.
L'oncle Robert et le frère cadet, Joseph, qui ne tardera pas à entrer lui-même chez les Fils de Saint-Dominique, ainsi que l'ami Blain, veulent lui faire un bout de conduite... A une lieue de Rennes, sur le pont de Cesson où la route de Paris enjambe la Vilaine, ils l'embrassent avec émotion, et ils le laissent partir, seul, ne donnant plus la main qu'à son Père du Ciel...
Conduit et porté par Dieu comment ne jubilerait-il pas de confiance et de joie ? Sur la longue route où il avance priant et chantant, voici un vagabond en haillons : il l'accoste et lui donne le bon habit chaud que sa mère lui a remis ce matin. Le même jour, il croise un pauvre diable qui s'en va mendiant de village en village : il dépose dans sa paume creuse les dix écus de son oncle, et il repart décidé à mendier son pain comme lui. Il n'a plus rien que le solide vêtement qu'il porte pour le voyage : un pauvre hère venant à passer, il l'échange contre ses fripes.
Maintenant, dégagé de tout, il n'est plus qu'un enfant de Dieu à la merci de sa Providence. Dans le soir d'automne qui rougeoie, il se jette à genoux et s'écrie dans un transport d'amour : « Désormais, je puis dire hautement : Notre Père, qui êtes aux Cieux, en vos mains j'ai déposé tous mes trésors et placé toutes mes espérances. » Et il fait vœu de ne plus jamais rien posséder, en propre, sur la terre... Même pas son nom. A l'imitation de saint Louis, son patron, qui signait « Louis de Poissy », en souvenir de l'église de son baptême, il ne sera plus que Louis-Marie de Montfort.
Cheminant à grandes foulées, il vivra d'aumônes, et mendiera son pain et son gîte à chaque étape. La tenue de loqueteux où il s'est mis ne peut qu'éveiller la méfiance et il essuie bien des humiliations et des rebuts. Le meilleur accueil qu'on lui puisse faire est celui des chemineaux hirsutes et portant besace : le croûton de pain, les restes de fricot et la paille de l'écurie.
Et voici qu'en cette fin d'automne, le mauvais temps ajoute encore à sa peine. Sous les pluies qui tombent à torrent, les routes du Perche sont boueuses et défoncées, et sur les plateaux de la Beauce les rafales accourent de l'horizon pour lui fouetter le visage. Mais qui pourrait arrêter ce jeune que l'amour transporte et qui vient de trouver comme le Poverello d'Assise, la joie parfaite dans le dénuement ?
Dans Paris, la grand'ville
 
Dans cette marche au Séminaire, nulle place pour la curiosité ou le tourisme. En moins de dix jours, il est aux abords de la capitale. Paris n'était pas la fourmilière humaine d'aujourd'hui, mais la cité fière de ses palais somptueux, de ses flèches dentelées, des dômes luisants où passent les ombres fugitives des nuages ouatés de l'Ile-de-France.
C'est aussi la ville qui captive les provinciaux et les étrangers par ses plaisirs et ses tentations. En y entrant, Louis-Marie fait un pacte avec ses yeux : il ne se permettra aucun regard qui puisse déplaire à Dieu et troubler son âme. Huit ans durant, il tiendra sa résolution comme un vœu, et sa modestie fera l'édification de tous. « Il quittera Paris, raconte son ami Blain, comme il y était entré, sans avoir rien vu qui pût satisfaire ses sens, comme s'il eût été aveugle. »
Pour sa première nuit, c'est Bethléem qui l'attend. Il a erré longtemps pour trouver l'adresse de sa bienfaitrice ; et il n'a point d'argent pour se faire admettre dans un restaurant. Dans un tel accoutrement, d'ailleurs, qui accepterait de lui ouvrir sa porte ? Voici une venelle d'écurie : il y cherche refuge et la Providence lui envoie à point nommé sa pitance.
Quand il en sort, le lendemain, pour se présenter à l'hôtel de Mlle de Montigny, il a mine piteuse et il fleure violemment la paille et l'étable. La stupéfaction de la noble paroissienne de Saint-Sulpice est telle qu'après l'avoir accueilli et soigné, elle ne croit pas pouvoir le présenter chez les Messieurs du Séminaire, où il faudrait d'ailleurs payer une pension élevée. Louis-Marie savoure cette déconvenue qui lui souligne sa situation de pauvre, et il attend en paix les résultats des démarches de la charitable demoiselle.
Celle-ci s'adresse à son ancien curé, Claude de la Barmondière, disciple de M. Olier, qui dirige tout près une maison pour clercs sans fortune. « Ceux auxquels Dieu accorde la grâce d'y être reçus, dit le règlement, bien loin d'avoir de la confusion de la qualité de pauvre s'en estimeront fort honorés, puisque Jésus l'a rendue si glorieuse en sa personne, en ses plus chers amis et en toutes ses maximes. »
Rien ne répond mieux au désir de Louis-Marie, qui ne rêve que d'une vie recueillie, studieuse et austère. Il obtient tout de suite la confiance de son supérieur à qui il se fait connaître « par une confession générale de sa vie et la manifestation entière de son intérieur ».
Il ne tarde pas non plus à écrire à ses parents et amis de Rennes pour les rassurer sur la bonne issue de son voyage et leur faire part de sa joie d'être tout à Dieu. A son ami Blain, qu'il avait laissé en théologie, il envoie une invitation enflammée à venir le rejoindre à Paris. En termes vifs, animés, pathétiques, il le presse de quitter sa famille afin de pouvoir servir le Seigneur en liberté. Et J.-B. Blain, saisi par l'appel véhément d'un condisciple qu'il a toujours admiré, finit par le suivre...
Entré comme un pauvre, chez M. de la Barmondière, Louis-Marie y demeure par charité. Avec l'hiver 1693, ce fut le froid et la famine dans tout le pays... A tel point qu'on suspend de payer sa modique pension. On aurait pu le renvoyer alors, mais la vertu de notre jeune lévite est déjà connue, et tout est mis en œuvre pour le garder. Quant à lui, sachant que le Seigneur ne peut lui manquer, il chante : « Vous êtes, Seigneur, la part de mon héritage ! »
Rendez-vous avec la mort
 
M. de la Barmondière était très charitable. Beaucoup d'aumônes lui passaient par les mains, qui allaient encore aux besogneux, aux écoles, aux catéchismes. Et aussi à l'entretien des trente pauvres clercs qu'il avait pris en charge à la fin de sa vie. Mais il ne pouvait jamais faire face à tant de besoins et les dettes l'avaient empoisonné tout le temps où il avait été curé de Saint-Sulpice, jusqu'à l'obliger à en résigner la charge en 1689. Laissant à d'autres le soin de payer les travaux de la monumentale église, alors en construction, il appliquait désormais ses ressources à faire vivre ses pensionnaires.
Or, avec le terrible hiver de 1693, tout devient rare et cher. Comment va-t-il pouvoir garder ceux qui ne lui apportent aucune rétribution ? Louis-Marie comprend qu'on peut, d'un jour à l'autre, le mettre sur le pavé. A toute extrémité, le dévoué supérieur propose aux pauvres clercs de suppléer à leur pension en quêtant ou par des services rémunérés, comme de veiller les morts.
Frère quêteur pour la Communauté ! Pour Louis-Marie, c'est une aubaine ! « Il est tout heureux, dit Blain, de boire la honte attachée à cette mendicité obscure, de faire profession de la plus rigoureuse pauvreté et d'en recueillir les rebuts et les mépris. » On le voit se mêler aux foules loqueteuses et faire la queue devant les hôtels et les maisons charitables où l'on distribue des vivres, ou des vêtements, ou de la monnaie. Il quête, non pour lui seul, ni pour lui d'abord, mais pour ses confrères et pour les miséreux qu'il croise dans la rue.
Or il arrive que son humilité est plus payante qu'un riche patrimoine. En dépit des temps difficiles, il recueille beaucoup d'aumônes qu'il ne cesse de distribuer autour de lui...
Les pauvres clercs pouvaient encore obtenir quelques subsides en allant veiller les morts sur la paroisse de Saint-Sulpice. M. de la Barmondière désigna M. Grignion avec trois autres, qui n'étaient guère plus riches que lui, pour assurer ce service quotidiennement demandé. Sans compromettre ses études qu'il ne néglige jamais et en dépit d'une nourriture bien maigre sur laquelle il se prive encore, il va sacrifier ses nuits dans des veilles austères, et cela jusqu'à quatre fois par semaine.
Ces rendez-vous avec la mort sont d'abord pour lui une bonne occasion de prier, et c'est quatre heures d'oraison qu'il s'impose, à chaque fois, « à genoux, mains jointes et le corps immobile », nous dit Blain. Puis, après deux heures de sommeil, il s'adonnait à la lecture spirituelle et à l'étude de ses cahiers de théologie. Une collation était offerte aux veilleurs pour les soutenir, mais Louis-Marie la refusait souvent, tout comme il se refusait de compenser, durant le jour, les privations de ces longues nuits.
Dans le silence nocturne, ce face à face avec la mort marque notre fervent jeune homme pour la vie. Et d'autant plus qu'il en interroge le mystère et s'en applique les leçons. Il lui arrivait, note Blain, « de découvrir la face des cadavres, et de considérer à loisir, dans leur laideur et leur difformité affreuse, le charme trompeur d'une jeunesse et d'une beauté évanouie et la folie extrême qui s'en laisse enchanter ».
Un soir, c'est dans un hôtel princier qu'il entre pour passer la nuit. Un jeune homme de qualité qui ne songeait qu'au plaisir repose là dans un décor somptueux de glaces et de lambris. Mais c'est le vice qui l'a tué : il a été attaqué et blessé mortellement à la sortie d'un lieu de débauches... Et son corps est si infect que les bedeaux eux-mêmes ne pourront y tenir, demain, en le portant en terre. Toute la folie du péché apparaît à Louis-Marie dans cette tragique destinée. Et en songeant au jugement de Dieu sur cette âme, il est envahi par une nausée violente contre le monde pervers qui entraîne les âmes à leur perte éternelle.
Une autre nuit, il est devant une des premières dames de la Cour que tout le monde flattait pour sa beauté. Il s'attarde à contempler ses traits ravagés et à constater le vide soudain que la mort a fait autour d'elle : seul un valet est resté dans cette maison de riche où quelque temps auparavant tout le beau monde accourait pour idolâtrer cette femme.
L'âme de notre jeune Breton, dans ces rendez-vous avec la mort, devient encore plus grave et plus profonde. Les visions de ces nuits funèbres reparaîtront avec un réalisme sans pitié dans les sermons du missionnaire. Et dans ses Cantiques, il ne sera pas le génie nostalgique qui amollit les cœurs de ses tristesses et de ses regrets, mais l'Ange des tombeaux qui réveille les vivants avec le « Carillon de la mort ».
« Votre Père sait ce dont vous avez besoin »
 
La bonne Providence avait ouvert à Louis-Marie la maison de M. de la Barmondière. En dépit de sa pauvreté et des circonstances, elle l'y gardait. Moins que jamais il ne pouvait douter d'elle.
Mais ceux qui, autour de lui, étaient témoins de sa tranquillité, pouvaient croire à une certaine inconscience de l'insécurité où il vivait. « Ils se demandaient même, dit Blain, s'il était encore de ce monde et sensible aux misères de la vie. » « Que fussiez-vous devenu, lui dit-on une fois, sans ménagement, si M. de la Barmondière vous eût renvoyé ? Il répondit froidement qu'il n'y avait pas encore pensé... »
Surprise plus grande encore : loin de lui être à charge, il était une providence pour toute la maison. Le produit de ses quêtes et de ses veilles, l'exemple de ses vertus et de son travail — car il était l'élève le plus brillant de la communauté — n'étaient-ils pas la plus riche des ressources ? Le Frère quêteur était devenu le bienfaiteur des indigents en faveur desquels il se dépouillait de tout ce qu'il recevait : « L'argent et les habits ne restaient entre ses mains que le temps de les faire passer aux nécessiteux », note Blain.
Un jour, dans la rue, une pauvre femme l'aborde déplorant sa misère. Il n'avait en poche que trente sous. « Combien vous faut-il aujourd'hui ? lui demande-t-il. « Trente sous », répond-elle. « Eh bien, les voilà !... » Elle fut si consolée de ce geste qu'elle lui en témoignait sa reconnaissance à chaque rencontre.
En cet hiver interminable où il grelotte souvent, voici qu'on lui offre une soutanelle neuve, bien chaude, qu'il n'a qu'à endosser. Avant de songer à étrenner ce vêtement, il se préoccupe de tel pauvre clerc qui aurait bien besoin aussi d'être mieux vêtu. En lui faisant présent de la soutanelle, il reste avec ses vieilles hardes.
Dans l'une de ses lettres à Rennes, sa mère a dû lire entre les lignes la misère de son fils. Elle lui fait confectionner et lui envoie un habit neuf. Louis-Marie est bien ému en ouvrant ce paquet et il songe à toute la place qu'il tient dans le cœur des siens. Cet habit fruit de tant d'amour, de tant de privation peut-être, est sans prix à ses yeux. Mais la grâce prend vite le pas sur la nature : c'est Jésus qui souffre dans ce confrère mal vêtu qu'il coudoie chaque jour. Et l'amour de Jésus, c'est tellement plus que l'amour d'une mère ! Une voix d'Evangile monte, impérieuse, du fond de son cœur : « Chaque fois que vous avez donné un vêtement à un pauvre, c'est Moi que vous avez vêtu ! » Et sans plus tergiverser, le présent maternel passe dans les mains d'un autre.
Cependant, lorsqu'il se rend en Sorbonne, il s'aperçoit que son vêtement n'est plus sortable et que, même bien raccommodé, il ne peut survivre. Il va trouver M. Le Vallier, un pieux laïque qui avait sa chambre à côté de la sienne, et qui faisait volontiers les courses des clercs : « Voudriez-vous avoir l'obligeance d'aller à la friperie et de m'y acheter un bon habit de dessous, en peau d'élan, si possible, pour qu'il soit d'un plus long usage ?» Et il lui remet trente sous pour cette emplette. « Trente sous ! se récrie l'homme. Mais comment puis-je trouver rien de convenable à ce prix-là ? — Allez toujours, et ne vous mettez pas en peine ! Si on veut vous le vendre plus cher, vous donnerez les trente sous au premier pauvre que vous rencontrerez... Et la Providence y pourvoira autrement ! »
Le commissionnaire revient bientôt, disant : « On s'est moqué de moi quand j'ai demandé pour trente sous ce qui vaut bien deux pistoles... Aussi ai-je donné vos trente sous à un pauvre, selon vos intentions ! — Voilà qui est bien ! répliqua Louis-Marie. Pendant que vous étiez occupé à me faire cette charité, une personne est venue m'apporter les deux pistoles qui sont nécessaires. Je vous prie de les porter au marchand et de me rapporter l'habit. »
C'est ainsi que le jeune saint multipliait autour de lui les attentions de sa charité, s'en remettant pleinement à la Providence pour ses propres besoins. « J'ai un père dans les Cieux qui ne m'a jamais manqué », aimait-il à redire souvent.
« Il s'est élancé comme une torche enflammée »
 
La pauvreté est le meilleur climat d'Evangile. Chez M. de la Barmondière, cela est évident : sur la misère joyeusement supportée fleurissent la prière et la charité. Le supérieur est le premier à mettre ses biens, son expérience et son zèle au service de ses pauvres clercs.
Louis-Marie ne cesse de bénir le Seigneur de l'avoir introduit dans une communauté aussi fervente, régulière et laborieuse. Il prend occasion de la rigueur des temps pour s'épanouir dans les plus difficiles vertus : le recueillement et l'oraison, la mortification et l'abandon à la Providence.
En se rendant en Sorbonne, il parcourt les rues du Quartier Latin. Loin d'y laisser errer ses regards, il ne cesse de prier intérieurement pour chacun de ceux qu'il croise. On remarque aussi qu'il n'oublie jamais de saluer les statues de la Vierge ou des Saints qui sont dans les niches, au coin des rues ou au-dessus des portes. On dirait que son bon Ange les lui signale au passage.
Il était fort gai dans les récréations sans jamais s'y dissiper. Dans ses conversations, il en revenait toujours à parler de Jésus et de Marie dont l'amour l'enflammait soudain. Une ferveur impétueuse l'animait alors et devenait contagieuse. C'était comme une ivresse provoquée en lui par le vin nouveau du Saint-Esprit, dira Blain qui le connaissait depuis longtemps. Une sainte ivresse qui est le comble de la sagesse, ajoute-t-il, bien qu'elle soit réputée folie aux yeux des mondains et qu'elle n'attire d'eux que des mépris pour les âmes heureuses que Dieu favorise.
Sauf pour les actes de piété et de charité qui le trouvent chaque fois disponible, il n'est pas de ceux qui sont toujours prêts à aller en visites ou à gaspiller le temps en entretiens futiles. Il accepte cependant d'accompagner l'un ou l'autre confrère en sortie, mais il s'enferme alors dans la stricte réserve. Avec son ami Blain, par exemple, le voici chez un banquier : à peine introduit dans cette maison d'affaires, il se tient nu-tête dans le vestibule, et dans le va-et-vient de la domesticité il attend, en prière, la fin de l'entrevue. Il prend la même attitude effacée, quelque temps plus tard, chez un abbé de qualité qui demeure tout édifié de tant de modestie et de recueillement. Et comme il marche souvent le chapeau sous le bras, Blain est tout surpris de lui entendre dire que c'est par respect pour la présence de Dieu.
Dès sa première année de séminaire, le voilà donc lancé, à perdre haleine, sur la route des Saints. Il les imite non seulement dans la ferveur et la longueur de leurs oraisons, mais encore dans les vertus solides de l'humilité, de l'obéissance et de la mortification. Blain nous rapporte qu'il accueillait avec empressement les tâches les plus répugnantes de la Maison, conscient d'être le dernier de tous. Ayant été admis par charité, il veut être à la disposition de tous, celui dont on use sans ménagement et qui ne se lasse pas de servir. De fait, certains exagèrent même et l'importunent de leurs taquineries et de leurs mauvais tours, mais le saint lévite accepte tout avec le sourire.
Sitôt dans sa cellule, il se met au travail. Et comme si cette vaillance dans l'étude ne suffisait pas, il se mortifie secrètement de mille manières, se charge d'instruments de pénitence — il n'ôtait l'un que pour prendre l'autre, dit Blain — et se donne de sévères disciplines. Son voisin, M. Le Vallier, le pieux laïque dont nous avons parlé, faisait souvent part à Blain de son effroi de l'entendre se flageller ainsi. En ces temps-là Louis-Marie venait de découvrir l'ouvrage de M. Boudon sur Les Saintes Voies de la Croix, et cette lecture attisa encore en lui l'attrait de Jésus crucifié et la générosité à embrasser toutes les occasions de se renoncer et de s'immoler.
C'est pour être tout à Dieu qu'il est venu à Paris. Rien ne saurait le détourner de son idéal. Aussi, « jamais homme n'est moins susceptible de respect humain ». Pourvu qu'il soit sûr de faire le Bon Plaisir de Dieu, rien ne le décourage. On peut « le mettre sur le tapis », ou « rire à ses dépens » dans la Communauté, cela n'assombrit en rien cette âme pure qui ne sait rien refuser à la grâce.
« Le pur amour de Dieu règne en nos cœurs ! » C'est l'en-tête de ses journées comme de ses lettres ! Vraiment, il s'est élancé comme une torche enflammée, et rien ne pourra plus l'arrêter dans son élan mystique. C'est à tel point que M. de la Barmondière, si éclairé et si saint pourtant, craignant de ne pas le suivre, l'adresse de temps à autre, à M. Baüyn, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice pour qu'il prenne sa direction et se conforme à ses avis.
«  Entre vos mains, Seigneur... »
 
Sous les instances de M. de la Barmondière, Louis-Marie, qui ne sait qu'obéir, accepte de recevoir les ordres mineurs aux Quatre-Temps de septembre 1694. Pour s'y préparer, il se retire avec les autres ordinands de Paris dans la solitude de Saint-Lazare où M. Vincent et ses fils ont tant fait alors pour le renouveau du clergé.
Dans le silence de la retraite, il revoit la route difficile sur laquelle il chemine depuis son enfance et toutes les épreuves qu'il a dû surmonter depuis qu'il est à Paris. A chaque pas, il reconnaît que la main de Dieu a tout conduit et ne l'a jamais abandonné. Un chant de confiance éperdue monte en son cœur : « Le Seigneur est mon Berger, rien ne saurait me manquer ! »
Or voici que pendant les Exercices, M. de la Barmondière tombe gravement malade et meurt après quelques jours. Louis-Marie en apprend la nouvelle au moment où il sort de Saint-Lazare. M. de la Barmondière, celui qui l'avait accueilli et entretenu pour rien dans sa Communauté, qui l'avait consolé et encouragé si paternellement dans les heures difficiles, qui l'avait dirigé avec tant de sagesse vers la perfection !
Ses confrères qui savent tout ce qu'il doit à son bienfaiteur l'épient pour voir comment il va réagir devant un tel malheur. « A cette nouvelle il parut étonné », dit Blain, « mais non troublé » ; « il ne perdit rien de sa paix »... Cela les frappe tellement que l'un d'eux s'exclame : « Monsieur Grignion, vous êtes un grand saint ou un grand ingrat... Un grand ingrat, si vous n'êtes point touché de cette mort... Un grand saint si, en étant bouleversé, vous en dominez le sentiment par vertu ! »
Bouleversé, certes, il l'est ! Mais son cœur de pauvre a tellement le réflexe de se blottir dans la main du Seigneur qu'il demeure dans un parfait abandon jusque dans le moment où il perd son seul appui humain. Quelques jours après les obsèques de M. de la Barmondière, il écrit à son oncle Alain Robert : « Je ne sais point encore comment tout ira, si je demeurerai ou si je sortirai. Quoiqu'il m'arrive, je ne m'en embarrasse point : j'ai un Père dans les cieux qui ne saurait me manquer... Il m'a conduit ici et m'y a conservé jusqu'à présent : il le fera encore avec ses miséricordes ordinaires. »
La Communauté de M. de la Barmondière fut dissoute : les clercs pouvant payer 260 livres de pension furent admis dans le petit séminaire de Saint-Sulpice ; la Communauté de pauvres écoliers, dirigée par M. Boucher, reçut les autres, dans une dépendance du collège de Montaigu. Louis-Marie est de ce dernier groupe. Le milieu est pieux et studieux comme celui qu'il vient de quitter. Mais les conditions de vie y sont déplorables : nourriture insuffisante et dégoûtante, viande de rebut qui donne la nausée et révolte l'estomac. Chacun doit se procurer son pain ; on ne fournit aux écoliers que le fricot qu'ils ont à préparer eux-mêmes, et l'eau qui est distribuée « de façon fort libérale », dit Blain.
Avec ses pénitences coutumières, ses études plus ardues que jamais et une telle nourriture, Louis-Marie ne peut y tenir. Il tombe d'épuisement au moment où il assure son tour de cuisine. Il demande qu'on le conduise à l'hôpital où les religieuses l'admettent dans la salle des prêtres et s'empressent de le soigner. Le voilà sur la croix et dans le dénuement complet, encore une fois... Pour de longues semaines, sans doute. Mais, dans sa détresse, il sent une joie soulever son âme. Il dit à son ami Blain quand il vient le voir : « Je suis dans la maison de Dieu (Hôtel-Dieu), quel honneur ! Mes parents n'en seront peut-être pas trop aise, mais la nature est-elle jamais d'accord avec la grâce ? » Et Blain d'ajouter : « Ni plaintes, ni inquiétudes, ni aucune marque de peine ou d'impatience », chez ce malade qui est aux portes de la mort et dont on a tiré tout le sang, par des saignées réitérées, selon la barbare médication de l'époque. « On ne lui ferma la veine que lorsque le corps épuisé de sang n'en pouvait plus rendre. Sa vie était désespérée et on l'abandonnait à la mort... »
Cependant, soit inspiration divine, soit révélation, le moribond disait à son ami : « Non, ce n'est pas encore mon heure, je vais guérir... » Et de fait, peu de jours après, « il parut comme ressuscité, en état de se lever, de marcher, de lire et de prier... » Et comme dans l'histoire de Job, après l'épreuve, voici les caresses de la Providence. Au sortir de l'Hôtel-Dieu, c'est le Petit Séminaire qui le reçoit, lui, le Pauvre... Le Supérieur, M. Baüyn, à qui M. de la Barmondière l'avait adressé plusieurs fois, le considère comme un saint ; par ailleurs, son ami Blain n'a cessé de redire devant tout le séminaire l'admiration qu'il a pour son compatriote.
Quant à la pension, tout s'arrange à point : une bienfaitrice des pauvres clercs, Mme d'Alègre, demande qu'on applique à M. Grignion les cent cinquante livres qu'elle versait chaque année au Petit Séminaire, et pour compléter cette somme à 260 livres, le bon Supérieur s'entremet pour faire obtenir, au bénéfice de notre Saint, une chapellenie de plus de 100 livres à Saint-Julien-de-Concelles, dans le diocèse de Nantes. « La Providence de Dieu m'a mis au Petit Séminaire, peut écrire Louis-Marie, tout joyeux, à son oncle. Remerciez Dieu, pour moi, des grâces qu'il me fait, non seulement pour les choses temporelles, qui sont peu de chose, mais pour les éternelles... » (11 juillet 1695.)

IV - La montée vers l'Autel
 
 
Louis-Marie entre au Petit Séminaire de Saint-Sulpice précédé d'une réputation de saint. Sa grande vertu, dont tout le monde parle, fait naître chez les Messieurs du Séminaire « le désir de le posséder ». Aussi y est-il reçu « comme un ange du ciel », dit Blain. Et le Supérieur, M. Brenier, « regarde comme une grande grâce de Dieu, l'entrée de ce jeune ecclésiastique dans sa Maison ».
Il l'y accueille avec empressement et, le soir même, il fait chanter le Te Deum. Chacun comprend que c'est pour remercier le ciel de lui envoyer M. Grignion. Dans ce milieu choisi où l'esprit de M. Olier s'est épanoui et que de saints prêtres maintiennent dans la ferveur primitive, Louis-Marie va continuer sa formation cléricale avec la même fougue qu'il l'a commencée dès son arrivée à Paris.
Selon le règlement, il s'agit de « vivre intérieurement de la vie du Christ », « de la manifester dans notre corps mortel », et, sous le regard et à l'école de Marie, de s'assimiler « les mœurs, les sentiments, la vie de Jésus ». Cet idéal vers lequel il est attiré ineffablement, depuis sa plus tendre enfance, et qui, avec sa fidélité à le poursuivre, n'a cessé de monter en lui comme une flamme, prend soudain, à Saint-Sulpice, un éclat qui l'éblouit et le fascine.
Ces cinq années (1695-1700) vont être pour Louis-Marie d'une extraordinaire fécondité. L'étude de la théologie, les abondantes lectures spirituelles et, plus encore, les longues oraisons et une générosité sans faille devant les épreuves, vont mûrir en lui l'amant de la divine Sagesse et le lancer comme un « bolide de Dieu », dans ce monde de la fin du grand Siècle où il portera le plus authentique et le plus brûlant des messages évangéliques.
Dans le « moule » de Saint-Sulpice
 
Saint-Sulpice « était le lieu du monde où il pouvait être le plus en liberté de prendre son vol vers le ciel et de s'élever à la plus sublime perfection », écrit Blain. La vie y était austère, la nourriture pauvre et la discipline stricte. Aucune place pour la fantaisie. Et la direction qu'on y recevait ne pouvait que décaper l'âme de toute mollesse et de toute volonté propre.
En pauvre à qui revient la dernière place, Louis-Marie occupe, sous les toits, une cellule incommode, étuve en été, glacière en hiver. Et tellement exiguë que c'est une acrobatie continuelle d'y loger et d'y vivre. Pourtant, il n'est pas seul, relate le chroniqueur : les punaises et les insectes se relaient pour le tourmenter de jour et de nuit. En hiver, jamais de feu, et le séminariste mortifié se prive de descendre dans les salles chauffées où les places, d'ailleurs, sont limitées. Pour mieux sentir la morsure du froid, il porte des bas sans semelles, comme un fils de Saint-François...
Désormais, il n'ira plus aux cours de Sorbonne, car la préparation des grades comporte des dépenses élevées. Sans doute est-ce encore, sous l'aspect d'une privation, une attention de la Providence : « Tous ceux qui étudient en Sorbonne, excepté les séminaristes de Saint-Sulpice, et quelques autres, en très petit nombre, entrent dans les principes de Jansénius... », « écrit à cette époque Fénelon au P. Letellier, confesseur du Roi. »
Aussi bien, n'est-ce pas en Sorbonne où il n'y a guère de discipline et où l'on passe de longues heures à écrire des cahiers qu'on ne lit plus ensuite, que se fait le meilleur travail des étudiants, mais dans les conférences et répétitions théologiques du Séminaire. Et Louis-Marie, en y soutenant brillamment une thèse sur la grâce, prouvera que le Saint-Esprit est encore le meilleur des docteurs.
Dans cette paroisse du village de Vaugirard qui jouxte la campagne (on y voyait des terres cultivées, des bosquets et des moulins à vent), il vit comme en un désert. Il ne quitte sa chambre que pour les exercices communs et il y rentre toujours avec le même recueillement qu'il en est sorti. Son âme ne pense et ne s'applique qu'à Dieu. Toute lecture profane lui est insipide et les récréations, loin de le distraire, le rejettent plus intimement en Jésus et en Marie dont il ne peut s'empêcher de parler. A tel point que M. Baüyn, son directeur, est obligé de lui demander de ne pas faire de ces moments de détente une oraison ou une conversation sur les choses spirituelles.
Et on le voit, pour se corriger de cet excès si peu commun, se faire des recueils de contes ou d'histoires à rire qu'il tâche de débiter, le mieux qu'il peut, dans les groupes de ses confrères.
Toutefois, même en se montrant fort gai dans les récréations, selon un témoin, il n'eut jamais la manière drôle de conter qui lui eût valu un succès de plaisant ou de comique. Ce n'est qu'avec les plus fervents qu'il redevient lui-même : on sort alors de sa conversation « plus enflammé de l'amour de Dieu que d'une longue oraison ». Il vit dans le monde surnaturel : il en salue les anges, aux côtés des gens qu'il rencontre, et, à propos de tout ce qui survient, il ne cesse de s'exclamer : « Deo gratins ! »
Même dans cette fervente Communauté, Dieu n'allait pas épargner à son serviteur la morsure des jaloux et des médiocres qui ne peuvent supporter, près d'eux, une vertu héroïque et pour qui c'est toujours un grand défaut que de n'en avoir pas. Montfort ne cessait de s'en référer à ses supérieurs et se faisait scrupule de leur être obéissant en tout. Aussi, souffrit-il « une espèce de martyre », de s'entendre dire, sans ménagement, qu'il n'en faisait qu'à sa tête, que sa vie était un tissu de singularités, qu'il était entiché de ses idées et substituait ses caprices à la Volonté de Dieu. Ce sont propos qui allaient bon train autour de lui, note Blain, et rendaient perplexes et réservés ceux qui avaient à le diriger. Or, dit-il. dans le Séminaire et hors du Séminaire, il a toujours été un modèle vivant de la plus grande régularité, cherchant et suivant, en tout, l'avis de ses Supérieurs et n'agissant jamais contre leur volonté.
Même en fait de piété, d'austérité et de zèle, il ne sortait jamais de l'obéissance, de peur, disait-il, qu'après avoir commencé par Notre-Seigneur, il ne finît par le diable. Sans doute, il y avait de l'extraordinaire dans les vertus de ce saint séminariste. Aussi fut-il incompris, méconnu, contredit comme le Christ, d'une manière systématique parfois, et même par quelques-uns de ses directeurs. Mais ce climat d'opposition dans lequel il faut vivre, si souvent, au milieu des hommes, n'est-il pas le creuset dans lequel s'épure l'or de la sainteté ?
Un champion de la Gloire de Dieu
 
Montfort ne peut être si familier de Dieu et de ses saints sans en prendre les intérêts. Dans le Séminaire et la Paroisse de Saint-Sulpice où il vit ordinairement, et jusque dans les rues du grand Paris quand il lui arrive d'y circuler.
C'est le cas, un jour, où il voit deux jeunes gens se quereller, tirer l'épée et se battre. A l'étonnement des badauds qui les observaient, il bondit au milieu d'eux et leur montrant son crucifix, il les adjure, pour l'amour de Dieu, de rengainer et d'oublier leurs griefs. Ils hésitent un moment et sous les éloquentes paroles du petit abbé, leur colère tombe et ils se séparent. C'est l'un d'eux qui raconta plus tard ce fait, à Saint-Sulpice même où, après une généreuse conversion, il était entré pour embrasser l'état ecclésiastique.
Un autre spectacle navrait notre zélé séminariste, celui des camelots et chanteurs de faubourgs qui, à certains jours et notamment lors de la foire de Saint-Germain, débitaient leurs productions ineptes ou obscènes à l'angle des rues ou à l'orée des ponts. La foule mouvante des petites gens faisait cercle autour d'eux et enlevait rapidement cette provende empoisonnée. Ne pouvant tarir la source du mal, il lui arrivait alors d'acheter une partie d'un stock, et après une réprimande publique aux marchands pour leur commerce malfaisant, d'en faire une destruction exemplaire. Et quand on lui disait que, bien inutilement, il tentait d'arrêter cette fange de la rue, il répondait « qu'il était heureux au moins de retarder le mal qu'il ne pouvait empêcher ».
De même, quand il surprenait de mauvais livres sur les quais, il n'était pas de ceux qui peuvent rester indifférents devant le péché du monde. Il se sentait trop solidaire de l'honneur de Dieu et du salut des âmes. Un jour, il voit un charlatan qui débite, d'une verve endiablée, toutes sortes de propos malséants. Ne pouvant y tenir, l'abbé se campe sur le trottoir d'en face, et se met à apostropher, d'une voix forte, les chrétiens complaisants qui sont rassemblés là. Il leur fait honte de la mauvaise curiosité qui les retient à écouter des discours obscènes. En réveillant leur vergogne et leur conscience, il ne tarda pas à faire le vide autour du bateleur.
Déjà Montfort prend à la lettre le mot du Christ : « Qui n'est pas avec moi, est contre. » Toute sa vie, il se conduira selon cette logique de l'Evangile. On sait que telle n'est pas la manière du monde pour qui, souvent, Dieu est un gêneur. Aussi, même au Séminaire, l'abbé breton sera taxé d'intempérance dans son zèle et ses comportements. Il laissera dire. Peu lui chaut que l'on se choque autour de lui dès lors qu'il obéit à sa conscience et que le Seigneur est content.
Il n'ambitionne rien tant que d'entraîner le monde à louer et servir le grand Roi du ciel. Avec enthousiasme il trouve à Saint-Sulpice la tradition des Olier, des Bourdoise et de tant de saints curés qui voulaient des paroisses qui prient et qui chantent devant les autels. Tout le monde remarque avec quel grave et saint respect il accomplit les fonctions liturgiques. Cela le désigne pour l'office de Maître de cérémonies.
Comme un Grand Maître de la Cour on le vit alors déployer toutes les ressources de sa nature d'artiste pour rehausser la dignité du culte chrétien. Et Blain de raconter comment il parvint à en codifier toutes les fonctions et à mettre un ordre admirable là où personne encore n'y avait réussi. Déjà s'annonçait en lui le grand meneur du Peuple de Dieu qu'il sera demain.
 
Le frère secourable à ses sœurs
 
Louis-Marie n'avait jamais voulu être à charge à sa famille. Mais, tout en suivant sa vocation, il n'en restait pas moins près d'elle dans ses affections, ses soucis et ses prières. C'est ce dont témoigne sa correspondance avec Rennes, dont il ne nous reste que quelques lettres. On l'y voit bien plus préoccupé de la situation, de la conduite et de l'avenir de ses parents que de lui-même.
Jusque dans le Séminaire, les épreuves des siens viennent ajouter au poids de son dénuement personnel. Il apprend ainsi, en 1696, que M1,e de Montigny, la bienfaitrice de sa sœur Louise, vient de mourir laissant sa jeune pensionnaire sans protection ni secours. Le premier réflexe de Louis-Marie est de confier à sa bonne Mère du ciel le sort de sa jeune sœur, et de s'en remettre aux soins de la Providence.
En même temps qu'il prie, il consulte. Il s'adresse à Mgr de Saint-Vallier, qui demeure au Séminaire même et assiste souvent aux récréations de la Communauté. Ce Prélat a été longtemps aumônier du Roi, avant d'être nommé évêque de Québec. Non seulement l'abbé breton ne lui est pas inconnu, mais il lui porte une véritable affection. Peut-être entrevoit-il en lui une recrue pour l'aventure missionnaire du Canada.
En toute simplicité, Louis-Marie lui confie la détresse de sa sœur. Il faudrait pratiquement l'aider à parfaire son éducation commencée par les soins de Mlle de Montigny. Mgr de Saint-Vallier songe aussitôt à Mme de Montespan, qui, depuis sa disgrâce et sa conversion, consacre une bonne partie de ses revenus à entretenir de jeunes orphelines dans le couvent des Filles de Saint-Joseph, rue Saint-Dominique. Elle-même y a ses appartements quand elle séjourne dans la capitale.
C'est ainsi que, par l'abbé Girard, précepteur des enfants de Mme de Montespan et futur évêque de Poitiers, Louis-Marie est recommandé et introduit auprès de la grande dame. Celle-ci, flattée de la confiance qu'il met en elle, le reçoit avec bonté et le fait parler sur sa famille. Le jeune abbé lui expose la situation avec tant de candeur et d'humilité que non seulement elle lui promet une place pour Louise dans la Maison de Saint-Joseph, mais elle s'offre encore à prendre en charge deux autres de ses sœurs. Non pas à Saint-Joseph où cela n'était pas possible, mais à l'Abbaye de Fontevrault dont sa sœur, Mme de Rochechouart, est l'abbesse.
Avec un cœur dilaté de gratitude, Louis-Marie s'empresse de faire connaître à ses parents ce nouveau sourire de la Providence. Deux de ses sœurs ne tardèrent pas à prendre le chemin de Fontevrault où nous les retrouverons. Voilà comment un saint est une bénédiction pour sa famille et en entraîne les membres dans le sillage de sa prière et de sa vertu.
 
Catéchiste des enfants et des pauvres
 
Ceux que Dieu éclaire de son esprit, il les envoie au milieu des hommes pour qu'ils soient ses prophètes. Il en est ainsi de Montfort dont la foi est une flamme à laquelle personne ne résiste. Dès son enfance, nous l'avons vu, il sermonnait gracieusement ses frères et sœurs, et, dans les hôpitaux de Rennes, il catéchisait les infirmes et les malades.
Au Séminaire, jusque dans les conversations, il ne peut s'empêcher de parler de Jésus et de Marie. Mais il a aussi l'occasion d'exercer son zèle dans les œuvres de la paroisse qui compte jusqu’a quatorze catéchismes assurés régulièrement par les séminaristes.
Sous la direction de l'abbé de Flamanville qui deviendra évêque de Perpignan et lui conférera le sacerdoce, Montfort catéchise les pauvres, domestiques, laquais, ramoneurs, qui résident sur Saint-Sulpice, et dont beaucoup ne savent pas lire. Travail ardu dont il s'enchante. Il excelle à capter l'attention de ces simples et à toucher leurs cœurs. Selon le règlement, il termine la séance par une petite exhortation qui les remue jusqu'aux larmes et les engage dans une pratique sincère de leur foi.
Le bruit de son succès courait au Séminaire, mais il laissait sceptiques ceux qui ne voyaient en Montfort que l'abbé modeste et tout intérieur. A la longue, plusieurs écervelés, lassés de cette légende, voulurent assister aux catéchismes de M. Grignion afin de s'en faire ensuite des gorges chaudes. On devine l'allure pateline de ces auditeurs se glissant dans les derniers bancs et riant déjà sous cape. Mais ils sont vite retournés, quand ils voient la maîtrise avec laquelle M. Grignion distribue son monde, de toute provenance et de tout âge, et le plonge d'emblée dans une atmosphère de foi et de piété, et puis comment il explique clairement la doctrine et en tire des applications qui accrochent les consciences parce qu'elles sont une réponse à leurs problèmes de vie.
Ce jour-là, les leçons furent particulièrement graves et pathétiques, car il s'agissait des fins dernières, de la mort, du jugement et de l'enfer. Un silence impressionnant régnait et les larmes coulaient, non seulement dans l'auditoire habituel, mais encore chez les abbés espiègles qui étaient pris à leur propre piège.
Montfort se sentait lui-même une telle emprise sur les âmes quand il faisait le catéchisme aux enfants et au peuple que, toute sa vie, ce sera son ministère préféré, et l'apostolat auquel il fera toujours une large place dans les missions : « Il est plus difficile de trouver un catéchiste accompli, qu'un parfait prédicateur », dira-t-il plus tard.
 
Le Pèlerin de Notre-Dame
 
Depuis M. Olier, Notre-Dame a tout pris en commande à Saint-Sulpice. Chacun des huit quartiers de la paroisse porte le nom d'un de ses mystères et le Séminaire lui-même lui a été consacré, au cours d'un pèlerinage à Chartres : quand on l'a bâti on a mis l'une de ses médailles dans ses fondements.
« Reine et Fondatrice de la Maison », selon la volonté de M. Olier, Notre-Dame demeure la dévotion caractéristique des séminaristes qui, sous son égide, se préparent à devenir des « christs vivants », au milieu du peuple chrétien. « O Jésus, vivant en Marie, venez et vivez en vos serviteurs », répètent-ils quotidiennement pour obtenir cette grâce.
C'est avec enthousiasme que Louis-Marie est entré dans cette spiritualité qui veut conduire à Jésus par Marie. Comme au collège de Rennes, il ne tarde pas à devenir le grand animateur de la dévotion à la Sainte Vierge, dans Saint-Sulpice. Non pas d'une dévotion instinctive ou sentimentale, mais d'un culte solidement fondé sur l'Ecriture et la Tradition et assumant toute la vie chrétienne.
Le bibliothécaire méthodique et studieux qu'il est, peut repérer et lire tout ce qui a été écrit d'important sur la Sainte Vierge. Un livre de M. Boudon, sur « Le Saint Esclavage de la Mère de Dieu », lui révèle ce qu'il appellera plus tard la Parfaite Dévotion à Notre-Dame. Il s'y engage aussitôt, et après conseil et approbation de M. Tronson, il entraîne ses condisciples à se consacrer à Elle, et à devenir, comme lui, des « esclaves d'amour de Jésus en Marie ».
Pour la gloire de sa bonne Mère du ciel, son zèle ne connaît pas de repos. Sa confiance en Marie est contagieuse : il ne cesse de témoigner qu'elle ne l'a jamais déçu... M. Le Vallier le sait bien qui fait ses commissions et ses achats : si souvent elle arrange les choses et fournit l'appoint quand l'argent manque.
Sa dévotion est si notoire qu'on lui a confié l'entretien et la décoration de l'autel de la Sainte Vierge dans le chœur de l'église paroissiale en construction : exception au Règlement qu'on n'a jamais vue encore, paraît-il. Cela lui donne une occasion quotidienne de venir prier sa bonne Mère, longuement, comme il faisait autrefois devant les madones de Rennes, et de lui tenir filialement compagnie.
Un des Directeurs du Séminaire, accompagné d'une petite délégation, se rend chaque samedi à Notre-Dame de Paris pour présenter à la Reine de la communauté, les hommages de tous. Régulièrement choisi pour ces visites, Louis-Marie y déploie une ferveur toujours nouvelle. C'est au cours de l'une d'elles qu'après avoir communié, et bien avant le sous-diaconat, il fait le Vœu de chasteté perpétuelle, scellant ainsi de manière définitive sa consécration au Seigneur sous le patronage de la Reine des vierges.
C'est aussi une tradition mémorable d'envoyer chaque année deux séminaristes en pèlerinage à Notre-Dame de Chartres pour y recommander les intentions de tous. Au cours de l'été 1699, Montfort est chargé, avec l'abbé Bardou, de faire cette route mariale. Les deux compagnons, dit Blain, étaient dignes l'un de l'autre par leur piété et leur vertu.
Voyons-les cheminer côte à côte... tout à la grande pensée de Notre-Dame qui les attend là-bas. Comme des scouts modernes qui ne se laissent pas arrêter par les distractions de la route, tout le jour ils avancent sur cette interminable plaine beauceronne, du soleil plein les yeux, de la joie plein le cœur, tantôt méditant en silence et tantôt psalmodiant les Ave de leur Rosaire. Au village, en passant, ils mendient un morceau de pain et un verre d'eau fraîche, et quand tombe le soir, ils demandent asile dans les granges où l'on a déjà commencé d'entasser les gerbes de l'année.
Dès qu'il aperçoit un groupe de moissonneurs au milieu des blés, Montfort ne peut se retenir d'aller vers eux, tout souriant, et de leur parler de Dieu qui voit leurs peines et compte leurs sueurs, de Jésus qui a porté aussi le poids du jour et de la chaleur pour nous aider à sanctifier notre travail. Oui, ces épis qu'ils rassemblent pour que tous les hommes aient du pain à manger, le Seigneur en fait aussi une récolte de mérites pour la vie éternelle. Et après ces bonnes paroles, les paysans se courbent à nouveau sur leurs sillons, l'âme meilleure et consolée.
Tout à coup, à l'horizon de la plaine fauve des blés mûrs, voici les flèches de la cathédrale qui montent dans le ciel comme deux superbes épis. Il faut marcher longtemps encore, et quand on arrive dans la ville, elle n'est plus qu'une masse d'ombre dans le soir qui tombe. Bien qu'il soit très las, Montfort entraîne son compagnon aux pieds de Notre-Dame de Sous-Terre, avant d'aller retenir une place à l'auberge.
Et, dès le lendemain matin, il est devant la Vierge miraculeuse avec laquelle il entame un colloque filial qui n'en finit plus. Après avoir communié avec une ferveur que la grâce du lieu semblait mettre à son comble, il y persévère en oraison, six ou huit heures de suite, c'est-à-dire depuis le matin jusqu'à midi, immobile et comme ravi. A peine le temps de prendre quelque nourriture et le voilà de nouveau en compagnie de sa Mère du ciel, dans la même posture, et avec la même dévotion, aussi longtemps que le matin, c'est-à-dire jusqu'à l'heure du soir où l'on ferme les portes. Blain qui rapporte ces détails, se fait l'écho du bon abbé Bardou « qui ne comprenait pas comment M. Grignion pouvait entretenir Dieu si longtemps ».
Le Séminaire avait certes délégué son meilleur avocat auprès de Notre-Dame de Chartres !
«  Je monterai à l'autel de Dieu... »
Il y a huit ans déjà que le jeune Grignion a quitté sa famille et sa bonne ville de Rennes pour venir à Paris, l'âme en fête et tout abandonnée à la Providence. Il n'est plus jamais sorti de Saint-Sulpice qui l'a adopté. Même pendant les vacances où, les cours cessant, il y continuait sa vie d'oraison et ses lectures sérieuses, tandis que d'autres se distrayaient à faire du théâtre, des jeux et des chansons, selon les goûts parisiens d'alors.
Les amusements futiles des beaux esprits ne l'intéressent pas. Loin de se cultiver en vue de plaire au monde, il prépare, dans la solitude et la réflexion, des plans de sermons, des cantiques, et tout un arsenal spirituel pour faire campagne contre lui, dès que son heure sera venue.
Sous la conduite de maîtres expérimentés dans les voies de Dieu, croissant en âge, en sagesse et en grâce, il a laissé la Vierge Marie former en lui une âme de prêtre conforme à l'image de son Fils. Il a une si haute idée du sacerdoce, cependant, qu'il s'en reconnaît indigne et qu'il tremble à l'idée de s'y engager. Il revoit le cheminement intime par lequel Dieu l'a conduit jusqu'au pied de l'autel, et il en fait une relation écrite à son directeur, M. Leschassier. Celui-ci le presse d'avancer. Et c'est par obéissance à l'appel répété de l'Eglise qu'après les exercices d'une ultime retraite, l'ordinand se présente au Pontife.
Le Pontife, c'est Mgr de Flamanville, l'ancien vicaire de Saint-Sulpice, sous la direction duquel l'abbé de Montfort a fait le catéchisme avec tant de succès. De ses mains il reçoit l'ordination, le 5 juin 1700, samedi des Quatre-Temps de la Pentecôte.
A l'exemple de tous les saints prêtres de l'époque, Montfort passe encore une semaine en action de grâces avant de célébrer sa première messe. C'est dans la chapelle de l'abside de l'église de Saint-Sulpice, et à l'autel de Notre-Dame que, depuis des années, il ne cesse d'orner avec amour, qu'il offre, pour la première fois, la Sainte Victime. Son condisciple et ami, Blain, est là, au milieu de tous ceux qui l'ont aidé, formé, dirigé : « Je vis un homme comme un ange à l'autel », écrira-t-il vingt ans plus tard, dans ses Mémoires.

V- L'Aumônier des Pauvres
 
Les Supérieurs de Saint-Sulpice auraient voulu garder M. Grignion dans leur Société, et sans doute lui en firent-ils maintes fois la proposition. Mais tel n'était pas son attrait : durant sa jeunesse et tout le long de sa formation cléricale il n'avait eu en vue que les missions, en France ou dans les pays lointains.
Le même attrait subsiste après son ordination. Il lui arrive de s'écrier : « Que faisons-nous ici, ouvriers inutiles, pendant qu'il y a tant d'âmes qui périssent au Japon et aux Indes, faute de prédicateurs et de catéchistes ?... » Il est à l'affût du premier signe de la Providence. A Saint-Sulpice, un départ pour le Canada étant proche, il demande de s'y joindre. Mais M. Leschassier s'y refuse, craignant, dit-il, non sans humour, que dans son impétuosité, il se perde à la recherche des sauvages, dans les vastes forêts de ce pays...
Une autre voie s'ouvre qui a l'agrément du sourcilleux Supérieur. A Nantes, il y a dans la paroisse Saint-Clément, une communauté de prêtres pour missions et retraites. Elle a été fondée il y a trente ans, par M. Lévêque — un disciple de M. Olier — qui la dirige toujours. Ce saint vieillard vient de passer deux mois dans la solitude à Saint-Sulpice, et en retournant dans sa maison, il serait heureux d'emmener avec lui un jeune prêtre capable de l'aider dans l'éducation du clergé et de lui succéder dans sa charge. La proposition lui en étant faite, Montfort accepte. C'est le commencement de ses pérégrinations apostoliques au souffle de l'Esprit. Elles ne s'arrêteront plus qu'au tombeau.
 
En suivant les détours de la Providence
Montfort quitte le Séminaire en pauvre comme il y est entré. Ne voulant rien posséder, ainsi qu'il en a fait le vœu, il se démet de la chapellenie de Saint-Julien-de-Concelles qu'on lui a obtenue pour payer sa pension. Quant à son avenir, il le remet entre les mains de la Providence.
Après avoir rejoint Orléans, en compagnie de M. Lévêque, il s'embarque, avec lui, sur un coche d'eau qui descend la Loire jusqu’a Nantes. Le bateau glisse lentement entre les rives vertes. Le tranquille vieillard, réfugié dans un abri où il vit d'un peu de pain et de beurre, emploie son temps à cordonner des ceintures d'aubes sur un petit métier. L'abbé de Montfort, au contraire, va et vient sur le pont, priant ostensiblement et exhortant les voyageurs. Cela n'est pas du goût de trois libertins qui goguenardent et le prennent à parti. Il leur reproche doucement leur impiété, et comme ils en viennent à d'odieux blasphèmes, le saint prêtre finit par les menacer des châtiments célestes. De fait, à la grande stupeur des voyageurs, deux d'entre eux se querellaient bientôt et se blessaient grièvement ; et on rapporte que le troisième mourut, peu de temps après, dans un excès de boisson.
A proximité de Fontevrault où l'une de ses sœurs est postulante, Montfort demande à débarquer pour lui porter, avec sa bénédiction de nouveau prêtre, ses encouragements fraternels. Pendant que ses compagnons continuent de descendre la Loire, il se présente à l'Abbaye dont l'accueil délicat le comble de joie.
Puis, reprenant la route de Nantes, à pied cette fois, il fait halte sept lieues plus loin, au sanctuaire de Notre-Dame des Ardilliers, près de Saumur. Là, aux pieds de sa « bonne Mère », il épanche longuement son âme. Il en reçoit de telles lumières et consolations qu'il refera plusieurs fois ce pèlerinage, jusqu'à l'ultime étape de sa vie.
Après avoir cheminé, quelques jours encore, en suivant les méandres du fleuve paresseux, voici Nantes accroupie autour de sa cathédrale. Déception ! La Communauté de Saint-Clément n'a rien de la discipline et de la piété de Saint-Sulpice ; et il ne lui est même pas permis « d'aller de paroisse en paroisse, faire le catéchisme aux paysans, aux dépens de la seule Providence », ainsi qu'il s'en plaint, dans une lettre à M. Leschassier.
Comme on lui demande de patienter, il « calme ses bons désirs », mais non sans rêver de s'affilier à un groupe de missionnaires, en vue de s'y former à l'apostolat. Entre temps, voici une lettre de Fontevrault : avec la nouvelle de la vêture de sa sœur, elle lui apporte une invitation personnelle de Mme de Montespan à y assister. Le voilà donc cheminant à nouveau le long des bords de Loire...
Même en forçant le pas il ne peut arriver à l'abbaye que le lendemain de la cérémonie. Il est accueilli cependant avec beaucoup de cordialité par les religieuses et par la bienfaitrice de sa sœur qui l'interroge sur son avenir. Comme il lui avoue naïvement son désir de travailler au salut des pauvres, elle l'invite à aller voir Mgr Girard, ancien précepteur de ses enfants. N'est-ce pas une indication de la volonté de Dieu qui lui ouvre enfin sa voie ? Deux longues journées de marche et il est aux pieds de l'évêque de Poitiers qui le reçoit plutôt « sèchement », et ne lui promet rien...
En arrivant dans la ville, cependant, il était entré dans la chapelle de l'hôpital, selon son habitude. Les pauvres qui l'ont vu « prier comme un ange » ont été émus de la mise plutôt minable de ce prêtre et ils ont aussitôt « boursillé » entre eux pour lui faire une aumône. Mieux encore, l'un d'eux s'est mis en devoir d'écrire une belle lettre à Monseigneur pour le demander comme aumônier.
Cette prière des pauvres sera exaucée. De retour à Nantes, Montfort raconte filialement tout ce qui lui est arrivé à M. Lévêque. Celui-ci comprend qu'il doit donner à son disciple une tâche apostolique à la mesure de son zèle s'il ne veut pas le perdre. Il l'envoie prêcher à Grandchamps une mission de dix jours qui est un vrai succès.
Comme les disciples de l'Evangile, il en revient enthousiaste des œuvres de miséricorde que « la divine Providence et la Sainte Vierge ont opérées » par son entreprise, et ajoute-t-il, « malgré sa misère ».
Tout à son nouvel apostolat, il continuait de missionner au Pellerin et dans plusieurs paroisses du pays nantais, quand Mgr Girard, mieux informé maintenant sur son compte, lui demanda de venir à Poitiers. Docile à la Providence, il quitta aussitôt le champ dans lequel il venait d'ouvrir son premier sillon.
Au Service des Pauvres
 
Première étape, Fontevrault où il est connu, non seulement de sa sœur novice, mais aussi de Mme l'Abbesse et de toute la Communauté qui a éprouvé le rayonnement surnaturel de ses entretiens. Sans doute est-ce au cours de cette visite qu'en sortant de dire sa messe dans la chapelle de Mme de Montespan, il rencontra un aveugle à qui il demanda : « Veux-tu être guéri ? — Oh, oui ! » répondit l'homme avec confiance. Et sitôt que le prêtre lui eut frotté les yeux avec ses doigts mouillés de salive, l'infirme fut guéri de sa cécité. Deuxième étape, Notre-Dame des Ardilliers où il fait une neuvaine, au cours de laquelle il encourage et conseille la Bienheureuse Jeanne de la Noue dans l'organisation de sa Congrégation et multiplie ses attentions aux pauvres qui ont été recueillis à côté du Pèlerinage.
Le cœur enrichi des grâces de Notre-Dame, il se rend à Poitiers où Mgr Girard le reçoit à bras ouverts, cette fois. En attendant qu'il soit admis à l'hôpital par les Administrateurs, moins pressés que les pauvres, il loge au Petit Séminaire. Mais la parole de Dieu n'est pas liée par l'administration. Il lui suffit de circuler en ville pour rencontrer mendiants et pauvres diables que la vie a malmenés et la société mal aimés. Avec son cœur qui écoute et console toujours, il leur apporte les lumières et les caresses de l'Evangile. N'y sont-ils pas appelés les premiers ? Leur nombre s'accroissant, il les rassemble dans la chapelle Saint-Nicolas, puis sous les Halles où il fait retentir l'écho des Béatitudes...
Personnes de qualité et gens du peuple accourent, pêle-mêle, tantôt dans une église, tantôt dans une autre, pour entendre la parole de ce prêtre qui les remue jusqu'au fond. Après la chaire, le confessionnal. Un prophète est dans la ville, tout le monde en parle. Mais c'est pour les pauvres qu'il est venu et ceux-ci ne cessent de le réclamer... Enfin, l'autorisation lui étant donnée d'entrer dans l'hôpital, il s'y rend aussitôt mais sans se séparer de sa Mère, la divine Providence. Car il refuse tout revenu fixe, se contente de la nourriture commune, choisit la chambre la plus misérable, couche sur la paille et s'impose encore de sévères mortifications...
Le voici donc entièrement au service des pauvres : quotidiennement, il sort pour quêter en compagnie de quelques-uns d'entre eux et d'un âne chargé de paniers pour recueillir les aumônes. A l'intérieur de l'hôpital où c'est le désordre et le gaspillage, il établit un règlement pour le service des tables ; il va de l'un à l'autre purifiant et réconfortant les âmes ; il s'attarde auprès des plus délaissés et se dépouille lui-même pour les réchauffer. Et tous de « bénir le Seigneur de leur avoir envoyé un si saint économe ».
Seule une femme acariâtre regimbe contre la nouvelle discipline. Une fois même elle se jette sur lui, une broche de rouet à la main, pour l'en percer. Mais par sa douceur et ses humbles services il réussit à l'apaiser. Enfermé dans cette société hétéroclite de miséreux, de déchus et de vaincus de la vie, il se fait tout à tous pour les amener tous à Jésus. On le voit se dépenser, à longueur de jour, pour secourir les détresses du corps et de l'âme : à ce malade il donne l'unique couverture de son lit ; à ces paralytiques il rend les services les plus bas ; on le voit manger à côté des teigneux et boire au même verre, balayer la maison et nettoyer les cours de leurs immondices...
Un jour il rencontre sur le pavé humide un malheureux tout couvert d'ulcères dont on s'est débarrassé parce qu'il est contagieux. D'un gémissement coupé de hoquets il implore la pitié des passants. C'est un mourant qu'il faut arracher au désespoir. Ne pouvant le faire admettre à l'hôpital, l'aumônier supplie qu'on lui abandonne au moins un réduit isolé où il viendra lui-même le soigner. On le voit s'enfermer avec ce paria gangreneux pendant de longues heures, lui apporter nourriture et boisson et panser ses plaies avec amour, en dépit de l'odeur fétide qui le prenait à la gorge...
Les filles garde-malades étaient loin de suivre son exemple. Pour supprimer les contestations entre elles et assurer aux malades un service régulier, il voulut les astreindre à un règlement. C'était mettre le pied sur un nid de guêpes. Excitées par la supérieure jalouse de son autorité, elles se mirent à le critiquer et à entraver son action de toutes les manières que la passion peut inventer... Elles gagnèrent à leur parti l'économe qui interdit à l'aumônier de s'occuper des services de l'hôpital et se mit à le décrier auprès des Administrateurs. Quelques mauvais pauvres qu'il avait voulu corriger de leur ivrognerie ajoutèrent encore leurs clameurs injurieuses à ce mauvais esprit général.
Courbé sous la tempête, il « se retire aux Jésuites » pour y faire retraite durant huit jours. Quand il revient, l'économe gravement atteint, est en train de mourir ; la supérieure est frappée à son tour, puis un grand nombre de pauvres... C'est l'heure où le prêtre doit multiplier les pardons : il assiste, prépare à la mort et enterre un grand nombre de ceux qui l'avaient persécuté. L'hôpital ayant senti passer le châtiment de Dieu et le dévouement de son serviteur, l'ordre revint pour un temps.
 
L'animateur des Jeunes
 
Dès son arrivée à Poitiers, Montfort était entré en action. Dans sa première lettre à son ancien Supérieur, M. Leschassier, il avait écrit : « Il y a quinze jours que je fais le catéchisme aux pauvres mendiants de la ville avec l'aide et l'agrément de Monseigneur. Je vais voir et exhorter les prisonniers dans les prisons et les malades dans les hôpitaux, en leur faisant part des   aumônes qu'on me donne. » On devine par là tous les va-et-vient apostoliques de ce prêtre en qui la charité monte comme une flamme vive.
Dans Poitiers qui est alors une ville de vingt mille habitants, son zèle n'a pas tardé à déborder l'hôpital. Une nombreuse jeunesse — celle des familles nobles du Poitou, du collège des Jésuites, et d'une Université de renom — encombrait les rues et les jardins de ses jeux et de ses folles excentricités. Montfort se souvient de Rennes et des activités charitables dont il a rempli ses années d'étudiant. Il a l'intuition des influences qui jouent dans chaque milieu, et il devine qu'il faut y susciter des apôtres pour agir efficacement.
Il s'en ouvre aux Pères Jésuites qui l'encouragent... Et le voilà rassemblant une quinzaine de jeunes gens qui sont l'élite du collège Sainte-Marthe, pour les animer spirituellement et les lancer dans une vie de témoignage. Le groupe ne tarde pas à se grossir de bonnes volontés laissées sans emploi. Avec les plus assidus et les plus généreux, il forme une association en vue d'une culture spirituelle plus soignée. A ceux-là il demande de faire oraison, de lire habituellement des ouvrages religieux, de s'approcher régulièrement des sacrements, de s'enrôler dans la Congrégation de la Sainte Vierge établie au Collège... Et chaque semaine, à l'instar du bon abbé Bellier qui l'a formé lui-même à l'hôpital de Rennes, il rassemble les jeunes gens dans une conférence vivante pour leur communiquer sa flamme d'apôtre.
C'est un idéal dynamique qu'il leur présente pour les souder dans la piété et l'amitié, et leur faire affronter le monde sans danger pour leur foi ou leurs mœurs. Ils ont tant à entreprendre dans la ville pour y neutraliser les influences mauvaises, ramener à Dieu leurs camarades déréglés, secourir les pauvres, donner l'exemple d'un authentique christianisme...
Sous le souffle de son âme de feu, des soucis évangéliques pénètrent dans les foyers et les divers milieux. Il est exigeant et demande toujours plus, mais les jeunes qu'il a su enthousiasmer donnent toujours davantage. Leur association oriente définitivement leur vie vers un avenir de vertu et de charité ; plusieurs y trouvent le germe de leur vocation...
Montfort aura séjourné à Poitiers juste le temps d'allumer des foyers qui se perpétueront longtemps après lui. Et la Chronique conserve quelques noms de ces premiers disciples, tels Alexis Trichet, propre frère de la première Fille de la Sagesse, qui deviendra prêtre et se dépensera avec tant de dévouement auprès de cinq cents prisonniers de guerre, atteints de la peste, qu'il mourra victime de son dévouement ; ou M. Brunet qui mourra en 1719 laissant une réputation de saint à Celle-Levescault où il était curé ; ou encore M. Le Nor­mand, procureur du Roi au Présidial de Poitiers qui apportera, en 1719, à M. Grandet, premier biographe de notre saint, un témoignage de haute admiration.
M. Le Normand affirme même que, parallèlement à l'association des jeunes gens, le missionnaire avait établi une congrégation de filles où plus de deux cents personnes de la ville se sont sanctifiées et d'où sont sorties beaucoup de religieuses. Montfort inaugure ainsi son style apostolique : sous le souffle de l'Esprit il met le feu partout où il va, laissant à d'autres le soin de l'attiser et de l'entretenir. L'admirable est que, en dépit des vents mauvais, les foyers qu'il allume ne s'éteignent pas derrière lui...
Près d'une sœur en détresse
 
Pendant qu'il se donne tout entier à la misère qui l'entoure, l'Aumônier des pauvres est harcelé intérieurement par la détresse de sa sœur Louise que Mme de Montespan avait fait accueillir chez les Filles de Saint-Joseph, à Paris. Ayant largement dépassé l'âge d'y rester, on lui signifie qu'elle doit quitter le couvent. Elle en avait écrit à son frère, à Nantes, au printemps de 1701. Celui-ci avait répondu une lettre admirable pour lui inculquer l'abandon à la Providence : « Dieu veut de vous, ma chère sœur, que vous viviez au jour la journée, comme l'oiseau sur la branche, sans vous soucier du lendemain. » Et, en même temps, il lui avait obtenu un sursis pour une autre année.
Mais en juillet 1702, la voici sans asile et sans pain. Le frère n'y tient plus, et entreprend, pour lui porter secours, le voyage de Paris, à pied et mendiant son gîte et son pain, selon son habitude. Par Notre-Dame des Ardilliers où il confie à sa bonne Mère du Ciel l'avenir de sa sœur, et par Angers où il est étrangement humilié au Séminaire par son ancien Directeur, M. Brenier, il parcourt en quelques jours plus de 400 kilomètres à marches forcées... Quand il entre dans la capitale, il est dans un état pitoyable : vêtements chiffes et salis, chaussures déchirées, pieds meurtris et jambes enflées... Il lui faut se réfugier, pendant une quinzaine, à l'Hôtel-Dieu où plusieurs Sœurs qui se souviennent du pieux séminariste de Saint-Sulpice l'entourent de leurs soins.

A peine en forme, il se met à la recherche de Louise qu'il trouve dans la détresse, mal vêtue et manquant de tout. Pour la sortir de là, il visite, le cœur serré, tous ceux qu'il connaît dans la grande ville. Poullart des Places, son ami de collège qui vient de fonder la Communauté de Pauvres Ecoliers, premier noyau de la Communauté du Saint-Esprit. A Issy, les Supérieurs de Saint-Sulpice qui « le renvoient hautement sans vouloir lui parler ni l'entendre », et cela, en présence de son ami Blain qui, tout décontenancé par tant de dureté, en gardera le plus pénible souvenir.
Le Curé de Saint-Sulpice, M. de la Chétardye, qui l'avait connu et admiré, comme sacristain et catéchiste, ne lui réserve qu'un accueil glacial. Il en est au plus creux du sentiment d'être abandonné des hommes quand l'un de ses amis de Séminaire, M. Bargeaville, l'oriente vers les Bénédictines du Saint-Sacrement, encore dans toute la ferveur de leur fondation.
A la Supérieure, Montfort expose ingénument la détresse de sa sœur, et il est tout heureux de l'entendre lui dire : « Je vous offre, pendant votre séjour à Paris, le repas que nous déposons, chaque jour, devant l'image de Notre-Dame pour un pauvre. » Et ce repas — l'unique de la journée — il demanda à venir le partager avec un mendiant.
Mais le sort de sa sœur n'était pas réglé, et l'Evêque de Poitiers lui mandait de revenir sans tarder. Ne voyant pas d'autre issue, il songe à la renvoyer à Rennes, dans sa famille déjà dans une grande gêne. Or, comme il va prendre congé des Bénédictines, voici qu'une dame lui offre l'argent nécessaire pour regagner Poitiers. En acceptant cette aumône, Montfort demande à l'utiliser plutôt pour acheter des bas et des souliers à sa sœur...
Et c'est ainsi que la Mère Supérieure en vint à proposer de recevoir Louise Grignion comme converse, puis pratiquement de l'admettre comme postulante. Quelques jours plus tard, elle était envoyée à Rambervilliers pour s'y préparer à la vie religieuse, une dame charitable ayant offert le nécessaire pour la dot, le trousseau et le voyage. Grâce à la charité persévérante de son frère, Louise Grignion prendra bientôt le voile sous le nom de Sœur Saint-Bernard.
Montfort ne reverra plus jamais cette sœur qu'il avait assistée depuis son enfance, le long d'un dur chemin de pauvreté, d'humiliation et d'abandon à la Providence, mais il lui adressera des lettres remplies de la plus sainte dilection fraternelle et des plus belles exhortations aux vertus d'une fidèle adoratrice du Saint Sacrement.
L'apparition d'une robe grise
 
C'est à l'hôpital de Poitiers, au milieu de beaucoup de tribulations, que Montfort jeta les fondements des Filles de la Sagesse, les aînées de sa Famille spirituelle. Il faut remonter ici à ses premières prédications, fin 1701. Marie-Louise Trichet, fille du Procureur au Présidial, vivait simplement dans sa famille avec des goûts tournés vers la piété et la vie religieuse.
Un soir elle entend sa sœur s'exclamer en rentrant de l'église où Montfort venait de prêcher : « Quel beau sermon je viens d'entendre ! Ce missionnaire est un saint ! » Dès le lendemain, elle se présentait à son confessionnal : « Qui vous a adressée à moi ? — Ma sœur ! » répond ingénument Marie-Louise. « Non pas, mais la Sainte Vierge ! » Eclairé d'En-Haut, le confesseur a deviné dans cette jeune fille de dix-huit ans une âme d'élite sur laquelle Dieu a de grands desseins.
Se sentant tout accordée aux directions qu'elle reçoit, elle s'engage aussitôt dans une vie de ferveur et de disponibilité. L'idée de se donner à Dieu s'enracine vigoureusement en elle et prend possession de toute son âme et de toute sa vie. Cependant, un premier essai chez les Filles de Notre-Dame, à Châtellerault, n'ayant pas réussi, sa mère demeure réticente. « J'ai appris que tu vas à confesse à ce prêtre de l'hôpital, dit-elle un jour, avec humeur. Je crains que tu ne deviennes folle comme lui. » Ses craintes n'étaient pas sans fondement : c'était bien vers la folie de la Croix que sa fille était attirée, vers cette folie qui est la véritable sagesse.
Alors, commence une longue et éprouvante formation dont chaque péripétie marque une nouvelle emprise de la Providence sur elle. Convoquée à l'hôpital pour y suivre, avec une soixantaine de personnes, une retraite préparatoire à la Pentecôte, Montfort l'engage dans la voie étroite des vertus solides. Il l'humilie publiquement en la renvoyant à sa place lorsqu'elle se présente pour la lecture de table, ou en la faisant rester à la porte un jour qu'elle arrive en retard à l'oraison. Puis, il l'entraîne à une vie de pénitence et de charité. Marie-Louise accepte volontiers tous les renoncements, et se retire, de plus en plus, de la vie du monde. Comme elle se plaint un jour à son Directeur de n'être pas orientée vers un couvent comme tant d'autres : « Consolez-vous, ma fille, lui répond-il, vous serez religieuse. »
Dans l'hôpital qu'il vient de réformer, au milieu des calomnies et des oppositions, c'est là qu'il va recevoir Marie-Louise. Il y avait groupé, en association, une douzaine de filles infirmes à qui il avait donné un règlement austère, sous le nom de la Sagesse. « Ma fille, venez demeurer à l'hôpital », lui dit-il un jour. Demande en est faite à l'Evêque et aux administrateurs qui refusent de la recevoir, comme gouvernante. « Mais c'est comme pauvre que je demande à être reçue », répond-elle vivement à Mgr l'Evêque.
Comment peut-on, sans inconvenance, recevoir comme pauvre, la fille du Procureur au Présidial ? Elle insiste pourtant et on l'admet comme adjointe à la supérieure, tout en stipulant qu'elle sera mise sur le même pied que les gouvernantes ou infirmières. C'est alors que Montfort intervint pour que Marie-Louise fît partie de l'association de la Sagesse, « non pour commander, mais pour obéir ». On vit alors la jeune fille de grande éducation travailler aux besognes de l'hôpital comme ses compagnes, manger leur pain noir, et se présenter, souriante, comme la petite servante des plus malpropres et des plus déshérités.
Pour la soutenir dans cette rude école Montfort lui demande de communier tous les jours afin de puiser, dans l'hostie, la force d'imiter la divine Sagesse, et de vivre dans l'intimité de la Mère de Dieu notamment par le saint Rosaire. Puis, quand il juge son âme bien éclairée et bien trempée, il lui dit : « Ma fille, il m'est venu à la pensée de vous faire changer d'habit. J'ai reçu dix écus, en aumône, qui vont servir à cela ! » C'était toucher le point sensible. « Mère y con-sentira-t-elle ? — Allez lui demander son consentement... »
Pour ne pas heurter sa mère, Marie-Louise prit bien garde de préciser qu'il s'agissait d'un habit de drap gris, lourd et sans élégance, à la manière des femmes du peuple. Le 2 février 1703, le même jour où, à Rambervilliers, Louise Grignion prenait le costume des Bénédictines du Saint-Sacrement, Marie-Louise Trichet, âgée de 19 ans, revêtait la robe grise que les Filles de la Sagesse devaient rendre populaire jusqu'à nos jours, dans le monde entier. Montfort lui trouva bientôt une compagne dans la rieuse et primesautière Catherine Brunet, sœur d'un de ses écoliers. Cependant elle ne prendra la robe grise de la Sagesse que dix ans plus tard.
Quand Marie-Louise sortit en ville avec son nouveau costume, la stupéfaction fut grande. On cria à la démence... Ce fut un drame pour Mme Trichet qui se sentit publiquement bafouée dans sa fille. Elle intervint amèrement auprès de Mgr l'Evêque afin que cette comédie déshonorante pour sa fille cessât au plus tôt... Et auprès de l'Aumônier de l'hôpital qui lui répondit avec dignité : « Votre fille n'est plus à vous, Madame, mais à Dieu ! »
Et Marie-Louise tint ferme. Elle continua de marcher à la suite de la « Sagesse incarnée et crucifiée », sous la conduite du rude saint qui allait en faire la Mère d'une admirable Famille religieuse.
Ermite en plein Paris
 
Six mois à peine après son retour à Poitiers, Montfort était de nouveau mis en demeure de quitter l'hôpital où le monde et le diable lui faisaient une guerre sans répit. Partir, c'était abandonner ses pauvres, Marie-Louise, et toutes ses œuvres dans la ville. Mais il est disponible au Seigneur qui, en le poussant de-ci de-là, « comme une balle dans un jeu de paume », le mène où II veut : « Mon Maître m'y a conduit (à Paris) comme malgré moi, écrira-t-il bientôt à Marie-Louise ; il a en cela ses desseins que j'adore sans les connaître. »
Vers Pâques 1703, le voici donc à nouveau dans la capitale, les pieds en sang et dénué de tout. Il n'a plus d'amis à la porte de qui il pourrait frapper, pas une chaire ou un confessionnal pour y faire du ministère. Seulement le monastère des Bénédictines qui, l'an dernier, l'ont si charitablement aidé à tirer sa sœur de la misère. Il se dirige vers l'Hôpital général de la Salpêtrière où il pourra se rendre utile auprès des malades et des vagabonds. « Je suis à l'Hôpital général avec cinq mille pauvres pour les faire vivre à Dieu et pour mourir à moi-même », écrit-il encore.
Pendant cinq mois, il est l'homme de toutes les besognes, accourant au premier appel, toujours souriant au milieu des plaintes et des murmures qui montent sans cesse de tant de misères accumulées. A la longue, cependant, son dévouement devient un reproche pour ceux qui vivent dans les divers offices, en mercenaires tranquilles et bien nantis. Un jour, il trouve sous son couvert un billet qui lui signifie son congé.
Pour être honnête, cependant, on lui offre une indemnité et quelques vêtements, mais il refuse l'argent, et s'en va par les rues, à la recherche d'un asile. Les Bénédictines lui réservent, comme l'année précédente, le repas quotidien offert à la Sainte Vierge ; et il trouve, dans la rue du Pot-de-Fer, non loin du Noviciat des Jésuites, un réduit humide et sombre qu'on lui prête sans doute par charité.
Il y a tout juste une paillasse et une table boiteuse dans ce refuge qui va devenir pour lui un ermitage en plein Paris. Sous cet escalier, pas d'autre ouverture que celle de la porte. Rien qui puisse distraire son âme, ni l'alourdir dans sa montée vers Dieu.
Par ailleurs, tous ses amis l'abandonnent ou prennent leurs distances : « Je n'ai plus d'amis ici que Dieu seul ! » écrit-il encore. En voyant la malveillance de ceux qui devraient le soutenir, son ami Blain lui-même hésite : « Moi-même, si prévenu en sa faveur, écrira-t-il plus tard, je n'osais pas refuser créance à ce que je voyais cru de tout le monde. »
Dans cet abandon de toutes les créatures, il s'applique à contempler, louer et chanter les mystères de la divine Sagesse. Ce cœur à cœur prolongé avec son Dieu le comble de consolations ineffables, et sa solitude devient pour son âme un mystérieux creuset d'amour. La Face de Dieu vers laquelle il aspire, il la voit dans une lumière d'autant plus vive que toute joie terrestre lui est ôtée.
Heureusement, il trouve tout près le P. Descartes qui a guidé son adolescence à Rennes, pour le réconforter sur cette voie douloureuse où, selon son propre aveu, « le Seigneur l'a conduit comme malgré lui ». Mais les Saints ont beau se cacher, Dieu sait, à son heure, faire briller leur vertu. L'Archevêque de Paris, lui-même, fait appel à l'ermite de la rue du Pot-de-Fer pour une mission de confiance auprès des Ermites du Mont-Valérien.
Ces moines vivaient dans un monastère à dix kilomètres de la ville, sur une hauteur d'où l'on découvre et la vallée de la Seine et l'un des plus beaux panoramas de l'Ile-de-France. Ils étaient régis par une Règle austère, avaient un régime végétarien, se consacraient au travail manuel entre les offices et devaient garder un silence perpétuel. Sous leurs longues coules blanches, on les voyait aller et venir sur les pentes de la colline où ils avaient chacun leur cellule. Ils vivaient sous l'autorité d'un supérieur ecclésiastique qui relevait directement de l'Archevêque.
A côté d'eux, un Calvaire monumental comprenant trois belles croix de pierre et une douzaine de chapelles avec les personnages du Chemin de la Croix, était devenu un centre de pèlerinage de plus en plus fréquenté des Parisiens. Une société de prêtres assurait le service de ce pèlerinage, et de l'église récente (elle fut consacrée le 10 octobre 1700 par Mgr Bazan de Flamanville par qui Montfort avait été ordonné, la même année), qu'on venait d'y ériger. Les paroisses de Paris se succédaient sur le Mont, et des caravanes de pénitents venaient y camper.
Les ermites ne pouvaient qu'en subir le contrecoup : leur réclusion s'élargit, ils tinrent hôtellerie et multiplièrent ainsi les contacts et les affaires avec les pèlerins ; le recueillement et le bon esprit déclinèrent parmi les Frères, et leur concorde fut troublée. Le Supérieur, M. Madot, se jugeant impuissant à ramener la discipline et la ferveur parmi les ermites s'en était remis à l'Archevêque.
Le pauvre prêtre de la rue du Pot-de-Fer avait aussitôt pris le chemin du Mont-Valérien. Il ne s'agissait d'ailleurs, pour lui, que de changer d'ermitage. Mais, sur la colline, c'est l'hiver et, à la bise qui souffle, s'ajoute l'accueil glacial des ermites, plus ou moins raidis dans leurs préjugés ou leur méfiance. Ils sont vite désarmés, cependant, quand ils voient le nouveau venu partager leur train de vie le plus simplement du monde, assister à tous leurs exercices et leur donner l'exemple de toutes les vertus de leur saint état, du recueillement, de l'oraison, du silence, de la mortification.
Tout en n'ayant qu'une mince soutane pour se défendre du froid, il n'en reste pas moins de longues heures, en prière, dans la chapelle où il grelotte parmi eux. Spontanément, ils lui offrent une de leurs coules blanches pour le protéger contre les morsures de l'air vif des hauteurs. Montfort l'accepte humblement de leurs mains et avec gratitude. Vite gagnés par la douceur et l'onction de ses exhortations, ils sentent se raviver, en eux, le désir d'une vie fervente. A la prière du saint prêtre, le feu sacré redescend sur la colline...
En même temps qu'il ramène les Ermites à leurs saintes observances, il s'enrichit lui-même d'un rêve qui ne le quittera plus. Cette colline dominant Paris et portant, dans la lumière, son calvaire et ses chapelles vers lesquelles ne cessent de monter les pèlerins, lui apparaît comme une magnifique et permanente glorification de la Croix. Cette vision le suivra partout désormais et plusieurs fois, à Montfort-sur-Meu, à Pontchâteau, à Sallertaine, il tentera de la reproduire.
Sa mission accomplie, Montfort regagna son refuge du Pot-de-Fer où il n'allait pas tarder à connaître la suite des desseins de Dieu sur lui.

VI - Révolution dans la Ville
 
En descendant du Mont-Valérien, Montfort trouve deux lettres qui lui apportent beaucoup de joie. L'une, de sa sœur de Rambervilliers, lui est sans doute remise par les Bénédictines chez qui il va prendre son repas quotidien. Elle lui annonce qu'elle vient de faire sa profession religieuse. A cette « chère victime en Jésus-Christ » qui va le représenter désormais devant le Saint Sacrement, il fait une réponse débordante de surnaturelle jubilation : il l'encourage à être une fidèle amante du bon Jésus et une lampe ardente en sa présence. « Plus vous donnerez du vôtre, lui dit-il, plus vous recevrez du divin. »
L'autre lettre, adressée par les pauvres de Poitiers à M. Leschassier, lui est remise probablement par M. Blain : les « quatre cents pauvres » de l'hôpital supplient le digne Sulpicien de tout mettre en œuvre pour leur renvoyer leur Aumônier.
Par la volonté des Pauvres
 
Cette lettre est un témoignage admirable du bien accompli dans l'hôpital par « Celui qui aime tant les pauvres »... « Nous ressentons, plus que jamais, disent-ils, la perte que nous avons faite pour le salut de nos âmes... C'est le démon qui a remué toutes sortes de machines et de tentations pour faire échouer l'œuvre de Dieu et faire en aller celui qui faisait tant de conquêtes au bon Jésus... Quelques-uns de nos bons pauvres disent avoir vu le démon se moquer et rire de nous d'avoir été victorieux... Quel grand bien vous nous feriez de nous envoyer notre ange ! S'il était ici, avec notre nouvelle Supérieure, quels règlements et quelles justices ne ferait-il pas observer dans cette maison ! »
Montfort apprend encore qu'ils ont déjà réclamé par deux fois son retour auprès de l'Evêque. Dieu l'appelle par la voix des pauvres : il finira son carême en allant vers eux, à pied et en mendiant son pain et son gîte. Au moment de partir, une bonne âme lui donne dix écus pour son voyage : il les remet au premier mendiant qu'il rencontre, « étant, quant à lui, l'homme du monde le moins inquiet sur sa personne et sur ses besoins ».
En deux semaines, il est à Poitiers où il est accueilli par des feux de joie, nommé directeur, doublé d'un excellent prêtre, M. Dubois, qui va le seconder de toute son âme. « J'ai toujours regardé comme une sorte de miracle, témoignera-t-il plus tard, que M. de Montfort ait pu faire tout ce qu'il faisait sans mourir mille fois... De quatre heures du matin à dix heures du soir, on ne l'a jamais vu un ins­tant dans l'inaction. » Ses exercices de piété ne sont interrompus que par son dévouement aux âmes. Et cette tâche épuisante ne l'empêche pas de jeûner trois fois la semaine, de coucher sur un peu de paille, et de meurtrir sa chair par les instruments de pénitence. Aussi quelle ferveur dans ses oraisons et quelles lumières pour entraîner ses Filles de la Sagesse vers la perfection évangélique !
Quant à l'hôpital, il voulut y mettre plus d'ordre et de propreté à commencer par la chapelle. Puis il demanda aux gouvernantes de brider leurs fantaisies pour un beau service du Seigneur dans ses pauvres... Tant et si bien que les jalousies se rallumèrent, et que les plaintes et calomnies auprès des administrateurs ne tardèrent pas à rendre l'atmosphère irrespirable...
Devant l'opposition grandissante, Montfort demande humblement à Monseigneur, à son confesseur, et à Marie-Louise, ce qu'il doit faire... Cette dernière, la plus intéressée à ce qu'il reste près d'elle, n'hésite pas à lui dire : « Il vaut mieux que vous quittiez l'hôpital ! » Et lui de répondre : « Pour vous, ma Fille, ne quittez point cet hôpital avant dix ans ! Quand l'établissement des Filles de la Sagesse ne se ferait qu'au bout de ce temps, Dieu serait satisfait et ses desseins sur vous seraient remplis. »
Dieu, qui tire le bien du mal, venait de donner à la ville de Poitiers le missionnaire qui allait y allumer un grand incendie de charité.
Un faubourg qui se convertit
 
Au sortir de l'hôpital, c'est encore vers les pauvres et les brebis perdues que Montfort est envoyé par son Evêque. Prenant logement dans la maison des Pénitentes, il est chargé de prêcher dans les quartiers et faubourgs de la ville avec quelques prêtres qu'il doit animer de son zèle.
Avant de se lancer dans cette grande moisson des âmes, l'Apôtre s'enferme, dix jours durant, dans une maison de campagne pour y prier. Comme en plusieurs autres circonstances, le diable le rejoint pour troubler sa veillée d'armes. Un jeune clerc qui est avec lui entend plusieurs fois, venant de sa chambre, des coups et des clameurs, comme si quelques personnes s'y battaient avec la dernière violence. Et, dominant le tumulte, la voix impérative de Montfort : « Va-t-en ! Je me moque de toi ! Je serai toujours assez fort avec Jésus et Marie ! » C'est l'athlète du Christ qui se prépare à entrer en lice en tenant tête au diable qui tente de lui faire peur ou de le décourager, et qui va multiplier désormais les embûches et les persécutions pour enrayer ou discréditer son ministère. « Quand je vais donner une mission, confiera-t-il plus tard, le démon prend les devants ; mais quand j'y suis rendu, je suis toujours le plus fort, ayant Marie et Michel l'Archange avec moi. »
Voici donc le Missionnaire circulant dans les rues de Poitiers. Il est déjà connu des pauvres qui s'accrochent d'autant plus à lui qu'il les accueille toujours avec complaisance. S'il entend un blasphémateur, il l'interpelle et le contraint parfois à s'humilier publiquement et à baiser la terre, comme ce fut le cas pour un officier, en pleine Place Royale. Un jour, traversant le Clain, il découvre le misérable faubourg de Montbernage, où le long de sentiers boueux, s'entassent des masures sales et en ruines. Une population fort mêlée de terrassiers et de journaliers, d'aubergistes et de petits boutiquiers, vit là dans l'ignorance et loin des secours religieux.
En se mêlant à elle, il reconnaît quelques mauvais pauvres qu'il a congédiés de l'hôpital et qui lancent à son passage de vilaines plaisanteries. Loin de se détourner, il fonce sur les malveillants et entame aimablement conversation : il s'intéresse à leur ouvrage, à leurs familles, à leurs besoins. Il s'enferme avec les vieillards et les estropiés qu'il console longuement ; il rassemble les enfants dont il fait vite ses petits amis et les porteurs de sa sympathie et de ses invitations dans les foyers.
Bientôt, il est assez connu pour proposer des rassemblements. Et comme il n'y a pas d'église — celle de Sainte-Radegonde est loin, de l'autre côté du fleuve, et en ville, là où les pauvres se sentent humiliés — il avise une grange abandonnée qui s'adosse à la falaise.
C'est la Bergerie, bien connue dans le faubourg, car la jeunesse folâtre y vient souvent danser. Il l'achète, la nettoie avec le concours de quelques bonnes volontés, l'orne de bannières, et il y invite tout le quartier chaque soir. Alors commence à se dérouler la plus attachante épopée pastorale. Toute l'histoire du salut est narrée, chantée, mise en scène avec les enfants, et vécue intimement par ce petit peuple dans l'émerveillement.
Bientôt des processions s'organisent, vibrantes, dont tous sont fiers d'être les acteurs. Dans la prière, au confessionnal, la joie de Dieu fait irruption dans les cœurs qui le retrouvent. En quelques semaines, les esprits sont éclairés et les volontés orientées dans le bien. Et puis, c'est une manifestation solennelle qui amène en cor­tège cette foule entourant le Saint Sacrement, la statue de Marie et le Livre des Evangiles, de la Bergerie à l'église paroissiale, sous les voûtes de laquelle résonnent les engagements enthousiastes de tous ces baptisés.
Au moment des adieux, le Missionnaire lègue à ses chers enfants de Montbernage une image de la Vierge, à condition qu'ils viennent réciter, devant Elle, le chapelet, les dimanches et fêtes, et la petite couronne, chaque jour à midi. Un ouvrier, Jacques Goudeau, se propose pour assurer ces fonctions à l'avenir. Il y sera fidèle pendant quarante ans. C'est l'origine du sanctuaire de Marie, Reine des Cœurs, que les Filles de la Sagesse continuent d'entourer, depuis deux siècles, de la même dévotion que leur Père.
Le Bon Samaritain passe dans la ville
 
Entre les missions, Montfort se repose, si l'on peut dire, en restaurant les monuments religieux, ce qui est encore stimuler la piété du peuple chrétien. Ainsi, sur le Pont-Joubert, qu'il traverse tous les jours, il voit un petit sanctuaire à la Sainte Vierge, à moitié ruiné par les Huguenots. En payant de sa personne, il reconstruit l'arceau et y place une statue de Marie portant son Enfant divin et recevant de lui une caresse. Au frontispice, il inscrit ce quatrain :
« Si l'amour de Marie Dans ton cœur est gravé, En passant ne t'oublie De lui dire un Ave. »
Il entreprend même de donner un visage plus avenant à l'antique temple Saint-Jean et de le rendre au culte, sans se rendre compte, d'ailleurs, de la valeur archéologique de cet édifice. Sans doute en doit-on la conservation à son initiative hardie...
Mais ce sont les âmes et la vie chrétienne qu'il restaure surtout. Il est le bon Samaritain qui passe dans la ville se penchant sur toutes les misères qu'il rencontre. On le voit marcher « avec un air béatifié », tout de suite attentif aux gens en peine. La chapelle des Pénitentes où il se retire ne désemplit jamais. C'est une mission permanente qui s'y déroule...
Tout le jour il prêche, catéchise, confesse, donnant à chacun, le temps qu'il désire. Et dès qu'il sort, « il est entouré d'une multitude de pauvres avec lesquels il converse comme avec ses amis les plus tendres. Il est au milieu d'eux comme un père au milieu de ses enfants ». Il les emmène dans sa maison où il nettoie leurs habits, leur distribue des aumônes, les sert à table, leur baise les pieds... On l'y voit entrer parfois un infirme sur les épaules à qui il veut donner des soins particuliers, ou conduisant par la main un malheureux avec qui il va prendre son repas. Et cela sans égard pour les quolibets qui montent à son passage, car il est au-dessus de tout respect humain et vit dans la grande liberté des enfants de Dieu...
Dans plusieurs paroisses il fut encore un ouvrier de concorde en faisant liquider à l'amiable tout un passé de querelles et de chicanes. Il obtint que des officiers de justice organisent un tribunal de paix pour examiner et régler tous les procès et les différents qui empêchaient les âmes de s'ouvrir à la Parole de Dieu et de se dilater dans son Amour. Ainsi libérés, dit Grandet, « les cœurs étaient prêts à suivre le missionnaire jusqu'à l'autre bout du monde s'il avait voulu les y conduire, et à prendre son parti dans toutes sortes d'occasions ».
Dans le sillage du Missionnaire
 
Familier des âmes et des sentiers par lesquels Dieu les conduit, Montfort a un charisme pour les orienter vers la perfection évangélique et le don total au Seigneur.
Mêlé à la foule qui l'écoute dans l'église des Pénitentes, voici un jeune homme, de mise paysanne, qui cherche sa voie. Il s'appelle Mathurin Rangeard. Il est fils d'un vigneron de Bouillé-Loretz en

Anjou, et dans toute l'ardeur de ses dix-huit ans. Lors de la prédication d'un Père capucin dans sa paroisse, il a senti que Dieu mettait la main sur lui. Et avec la disponibilité d'une âme qui ne sait pas biaiser, il vient de quitter sa famille pour devenir un disciple de Saint-François.
Après avoir erré dans la ville, il est entré dans la première église pour y prier. C'est la chapelle des Pénitentes où Montfort est en train de confesser. Le missionnaire a vite remarqué la ferveur avec laquelle ce jeune homme récite son chapelet. Il va vers lui, l'interroge... Et comme illuminé par une divination céleste, il lui dit du même ton assuré avec lequel il avait accueilli Marie-Louise de Jésus : « Ce n'est pas par hasard que vous êtes entré ici, mais la Providence vous y a conduit... Suivez-moi dans mes missions ! C'est là votre vocation. »
Et le jeune homme acquiesça avec cette grande joie qui remplit les âmes lorsqu'elles font la rencontre de Dieu...
A partir de ce jour, Frère Mathurin entre dans l'intimité et le service du missionnaire. A son école, il va faire le plus exigeant et le plus réaliste des noviciats. Il va participer aux activités apostoliques, aux lassitudes et aux humiliations de son maître, communiant à sa foi, à son zèle des âmes, et à son tendre amour pour la Vierge. Au cours des longues marches sur les routes, dans les hasards et les aventures des auberges ou des hôpitaux, dans les cures et les églises, il se coule dans son ombre, s'identifiant à lui dans ses goûts et ses désirs, ainsi que dans son abandon à la Providence de Dieu.
Même s'il n'est pas mentionné, il nous faut l'imaginer organisant et ralliant les fidèles dans les missions, exerçant les cantiques et y entraînant les foules, ordonnant les processions et distribuant les images, les petites croix et les instruments de pénitence, présidant à la récitation du Rosaire, selon les méthodes simples et profondes qu'il a apprises du Père, faisant le catéchisme et l'école aux enfants avec beaucoup de zèle et de savoir-faire et toujours prêt à accomplir ce qu'on lui commande...
Il est le premier de tous ces Frères qui vont entrer, un à un, dans la compagnie de Montfort et qui formeront, à sa mort, la Communauté du Saint-Esprit ; il sera leur modèle à tous, ne revenant jamais sur son premier oui. Dès Poitiers, il entre activement dans l'apostolat missionnaire ; les fruits prodigieux qu'il en voit lui font partager la vénération des foules pour M. de Montfort. Successivement, dans les paroisses de Saint-Savin, de Sainte-Radegonde, de la Résurrection, de Saint-Simplicien, de Sainte-Catherine, il est à pied d'œuvre pour servir, comme un bon ouvrier du Royaume de Dieu.
L'humilité d'un Saint
 
Chez les Sœurs du Calvaire, fondées par l’« Eminence Grise », et apparentées à la Communauté de Fontevrault, Montfort donne une mission de trois semaines à l'un des meilleurs quartiers de la ville. Et, manifestement, cette mission est bénie au-delà de toute espérance.
Un des graves désordres de ce milieu, ce sont les lectures impies ou déshonnêtes, et les vilains tableaux qui maintiennent les âmes dans la familiarité du vice. Le missionnaire ne se borne pas à alerter les consciences à ce sujet, il demande avec insistance qu'on se débarrasse de tous ces instruments de scandale. Aussi est-ce par centaines qu'à la fin des exercices sont entassés livres et gravures dans une dépendance de l'église.
Or l'idée vint à Montfort d'en faire un autodafé solennel, puis de planter la croix sur leurs cendres. Comment mieux détruire cette source de péchés ? Pendant le sermon où, à l'église, il explique le sens de ce qui doit avoir lieu, plusieurs exaltés, au zèle provocant, plantent au sommet du tas de papiers où l'on devait mettre le feu, une figure du démon sous les traits d'une femme mondaine. Quelques autres ajoutent encore au ridicule en attachant des boudins et des saucisses, en guise de pendants d'oreilles, à la tête du mannequin. Et d'aller disant partout : « Montfort va brûler le diable ! » — On ne pouvait compromettre plus maladroitement le sérieux de cette cérémonie.
Ce que voyant, plusieurs jansénisants, dont une dame de haut rang, qui avait une vengeance en réserve contre M. de Montfort, et un des prêtres de son équipe missionnaire qui était jaloux de lui, coururent à l'évêché pour dénoncer ce qui se préparait comme une exhibition grotesque qui risquait de déshonorer le clergé et la religion. Par malheur, ce n'est pas Mgr de la Poype qui les reçoit, mais le pétulant M. de Villeroi qui écoute toujours la secte avec complaisance.
Appelant son carrosse, il accourt au Calvaire où le missionnaire prêche encore. Il entre et lui ayant imposé silence, il interdit sèchement de mettre le feu aux livres rassemblés sur la place. Non sans ajouter les plus mortifiants commentaires sur l'œuvre de Montfort dans la ville. L'humiliation ne pouvait être plus cinglante : le prédicateur la reçoit en chaire, à genoux, et sitôt le départ du grand vicaire : « Mes frères, dit-il, nous nous disposions à planter une croix à la porte de cette église ; plantons-la dans nos cœurs, elle sera mieux placée que partout ailleurs. »
Le résultat immédiat de cette intervention intempestive fut pitoyable : les mauvais livres emportés par les écoliers et les laquais continuèrent à salir les âmes. Mais la clôture de la Mission fut un succès sans précédent. A la messe, Montfort eut la grandeur d'âme de prendre pour diacre à ses côtés, le prêtre qui l'avait dénoncé, tandis qu'un autre Vicaire Général, M. de Révol, voulut le réhabiliter publiquement devant ses auditeurs. Ceux-ci, témoins de son humilité et de sa charité, lui avaient gardé toute leur confiance.
Le jardin de l'expiation
 
Sur la rive droite du Clain, en amont de Montbernage, il y a un quartier dit Saint-Saturnin, où Montfort n'a guère pénétré encore. Il n'y est connu que par les lazzis de ses ennemis, et par les chansons qui parodient ses cantiques.
Rien d'étonnant, d'ailleurs, quand on connaît les mœurs du coin. Il y avait dans la vallée qui s'élargit en cet endroit, un jardin parsemé de bosquets dans lequel se donnaient rendez-vous, chaque soir, les oisifs et les débauchés de la ville. A cause des quatre statues qui s'y trouvaient, on disait alors, le « Jardin des Quatre Figures ».
Un soir, la nuit tombée, Montfort y vient pour prier, et il y connaît les heures douloureuses du Sauveur à Gethsémani en songeant aux péchés qui se commettent dans ce lieu. Après les épuisantes journées où il prêche, visite, confesse, il vient là pour se flageller et pour réparer. A cette expiation il veut faire participer les fidèles eux-mêmes, en les amenant dans ce Jardin en procession et récitant le Rosaire. Facilement, ils auraient bonne conscience en effet, et il veut qu'ils fassent amende honorable sur le lieu même où tant d'entre eux ont trouvé l'occasion du mal.
Mieux encore, lors d'une de ces processions où la foule jure à Dieu fidélité, le missionnaire annonce d'un ton prophétique qu'après avoir été un lieu de perdition pour les âmes, ce jardin allait devenir le séjour de la prière et de la charité. De fait, quelques jours après, dans une ruelle de Saint-Saturnin, il ramasse sur le pavé un pauvre incurable que tout le monde a abandonné. Le prenant sur ses épaules, il l'emporte dans une des grottes du Jardin où il lui aménage un refuge en attendant de lui trouver un gîte plus confortable.
Il ne tarde pas d'ailleurs à lui amener un, puis deux, puis plusieurs compagnons de misère. Pour les soigner et les nourrir, il arpente le faubourg et voici quelques dames charitables qui veulent bien les prendre en charge. C'était une première réalisation de sa prophétie. L'idée d'un hospice d'incurables fit son chemin et, quarante ans plus tard, le grand Prieur d'Aquitaine des Chevaliers de Malte le fera construire sur l'emplacement même du Jardin des Quatre-Figures.
Sur l'initiative d'un Saint, là où le péché avait abondé, la prière, la pénitence et la charité ont fleuri à leur tour, pendant plus de deux siècles. Et ce sont, maintenant encore, les Filles de la Sagesse qui réalisent ici la pensée de leur Père...
 
*
* *
 
Désormais, Montfort remplit Poitiers de son nom. Des pauvres gens des faubourgs jusqu'au gouverneur, M. d'Armagnac, dont il vient de guérir miraculeusement la femme, tout le monde parle de lui. Mais la révolution est dans la ville et l'opinion est divisée à son sujet. On ne peut contredire les opinions des mondains ni clouer leurs vices au pilori, sans qu'il y ait des résistances et des vengeances. Un Saint est toujours un gêneur, même à l'évêché où les uns le soutiennent tandis que les autres le vilipendent.
Mgr de la Poype juge que ce climat d'opposition risque de rendre inutile le zèle du missionnaire. Et tout en étant plein d'estime pour lui, il finit par céder aux assauts répétés de M. de Villeroi, qui est fils d'un duc et pair, maréchal de France, et comme tel, influent à la Cour. A la fin d'une retraite qu'il vient de prêcher aux religieuses de Sainte-Catherine, Montfort reçoit de son évêque un billet qui lui défend de prêcher désormais dans le diocèse et lui enjoint d'en quitter au plus tôt le territoire...

VII - Pèlerinages d'un Apôtre
 
 
Montfort doit s'arracher à ces populations de Poitiers qui lui ont fait confiance. « L'amitié chrétienne et paternelle que je vous porte est si forte que je vous garderai partout dans mon cœur, à la vie, à la mort et dans l'éternité », leur écrit-il dans une lettre d'adieu au cours de laquelle, avec la plus surnaturelle tendresse, il leur laisse ses dernières recommandations.
C'était son premier champ d'apostolat, et son cœur saigne sous le coup de griffe de l'ingratitude. Un peu désemparé sous les attaques répétées des mondains et des diables et par les suspicions de ceux qui devraient le défendre, le voici seul, et plus que jamais pauvre et abandonné. « Il cherche les intentions de la divine Providence » : il vient d'éprouver « tant de peine à faire le bien en France et tant d'oppositions de tous côtés », qu'il se demande « s'il ne devrait point aller chercher ailleurs une moisson plus abondante et plus assurée ».
Le rêve de sa jeunesse lui remonte au cœur : « Je ne mourrai pas content si je n'expire au pied d'un arbre, comme l'incomparable Missionnaire du Japon, saint François-Xavier », dira-t-il quelque jour. Pour savoir sûrement où Dieu l'appelle, c'est au Vicaire de Jésus-Christ lui-même qu'il se propose d'aller le demander.
Les aventures d'un Romieux...
 
Le Pape est à Rome, à plus de 400 lieues de Poitiers. Il s'y rendra à pied, en mendiant son pain. Laissant ses Filles de la Sagesse à l'Hôpital, et F. Mathurin chez les Jésuites à Ligugé, il part avec un étudiant espagnol qui s'offre à l'accompagner.
Il n'a que 18 deniers en poche : il les donne au premier pauvre qu'il rencontre. Son compagnon n'a que 30 sous : « Débarrassez-vous-en bien vite ! lui dit-il. Notre Père du Ciel s'occupera de nous. »
Et les voilà tous deux marchant à longues foulées, de sanctuaire en sanctuaire, sur la route des romieux. La plus directe sans doute, qui les mènera à Rome par Lyon, les cols des Alpes, Turin, Bologne, Ancône, Assise... En ce printemps de 1706, à travers plaines et montagnes, les plus beaux horizons se lèvent devant eux. Mais la guerre de succession d'Espagne bat son plein, et les armées sillonnent le Nord de l'Italie, semant la peur, la méfiance et l'insécurité.
Qu'importe la figure de ce monde qui passe, beautés ou vilenies, pour Montfort dont la conversation est dans le Ciel ! Sa Bible, son Bréviaire, son Crucifix, l'image de la Vierge nourrissent tour à tour sa contemplation. Et, avec son compagnon, il endort sa fatigue par le chant monotone des Ave de son Rosaire.
Cependant, chaque jour ramène la faim, la soif, le souci d'un abri pour dormir... On mange « à la fortune de la Providence ». Pour la chance d'un bon repas donné d'une main charitable, que de rebuffades sans pitié ou de restes bien maigres après une longue marche. Et que de haltes incommodes sous les porches des églises, dans les abris grouillants des hospices ou plus simplement à la belle étoile, pour une nuit reposante dans l'hôtellerie d'un monastère ou le presbytère d'un bon curé de campagne ! Les conditions du voyage furent si dures que le saint prêtre, contrairement à son usage, dut accepter parfois des honoraires de messes pour pouvoir continuer son pèlerinage-Mais quelle lumière dans les yeux et dans le cœur ! Voici, sous le soleil de mai, la verdoyante Lombardie et, après les monts, Bologne où il prie au tombeau de saint Dominique. Puis, c'est la route lumineuse de l'Adriatique jusqu'à Lorette où se trouve la Santa Casa, le temple du mystère de l'Incarnation. Tout le retient dans ce sanctuaire où l'Archange Gabriel salua la Vierge, et ses souvenirs de Saint-Sulpice dont les maîtres furent des pèlerins fervents de Lorette, et sa dévotion à la Sagesse incarnée, ou à Jésus vivant en Marie, et la nécessité de refaire ses forces avant l'ultime étape. Il y tient si longuement compagnie à sa bonne Mère, et il y dit sa messe d'une manière si angélique qu'on le remarque vite parmi les pèlerins. Un bon chrétien de l'endroit ne tarde pas à l'inviter à prendre repas et logement chez lui. Quinze jours durant il communie à la vie cachée de Nazareth...
Reposé et consolé, il repart en direction de Rome, jalonnant sa route de haltes pieuses à Foligno et dans les monastères d'Assise où, devant les horizons calmes et lumineux de l'Ombrie, il dut chanter l'hymne des créatures avec la même âme que le Poverello.
Par une route toute en fantaisie, il escalade et dévale tour à tour l'Appennin aux flancs duquel miroitent sous la brise, le feuillage argenté des oliviers. Plus il avance, plus il presse le pas, guettant l'horizon. Enfin, d'une hauteur, il aperçoit le dôme de Saint-Pierre. Il s'arrête le cœur battant d'une émotion ineffable, et des larmes coulent sur ses joues émaciées. Il se prosterne la face contre terre, puis, ôtant ses chaussures, il achève, pieds nus, les quelques lieues qui le séparent de la Ville éternelle, l'esprit hanté de l'image de « saint Pierre entrant dans la capitale du -monde, sans train, sans argent, sans amis, n'ayant qu'un bâton à la main et, pour tout bien, la Pauvreté d'un Dieu crucifié »...
Dans la Rome de Clément XI
 
Recommandation ou Providence, Montfort est reçu par les religieux Théatins qui sont, comme lui, missionnaires, catéchistes populaires et grands dévots à la Madone. Dans leur couvent, il rencontre le P. Tommasi avec lequel il s'entretient intimement de doctrine mariale et d'expérience apostolique. Le P. Tommasi, un saint que l'Eglise a placé sur les autels, était alors confesseur du Pape.
Par lui, Clément XI est bien informé de la personne, de la doctrine et des aspirations du pèlerin français ; il lui promet audience pour le 6 juin 1706. Notre Saint se prépare avec soin à cette entrevue du Chef de l'Eglise dont va dépendre tout son avenir.
En entrant dans la chambre de Sa Sainteté, avouera-t-il plus tard, il se croyait aux pieds de Notre-Seigneur lui-même. Selon le cérémonial en usage, il prononce une harangue, en latin, mais le Saint-Père se met à lui parler familièrement et à le questionner en français. En sorte que le pèlerin peut lui ouvrir son âme et lui demander quelle orientation il doit donner à son apostolat.
Avec une grande bienveillance, le Pape lui dit : « Vous avez un assez grand champ en France pour exercer votre zèle ; n'allez point ailleurs et travaillez toujours avec une parfaite soumission aux Evêques dans les diocèses où vous serez appelé : Dieu, par ce moyen, donnera bénédiction à vos travaux... » Et il ajouta : « Dans vos différentes missions, enseignez avec force la doctrine au peuple et aux enfants, faites renouveler solennellement les promesses du Baptême. »
Bénissant le crucifix d'ivoire, qui lui est présenté, le Pape lui attache une indulgence plénière pour tous ceux qui le baiseront dévotement à l'heure de la mort. Et pour donner au pieux pèlerin plus d'autorité dans son ministère, il lui confère le titre de Missionnaire Apostolique.
Montfort sortit de l'audience l'âme remplie d'un courage nouveau. Il fixa son crucifix indulgencié au sommet de son bâton pour l'avoir toujours sous les yeux en marchant. Et après avoir prié sur le tombeau des Apôtres et sur les reliques des martyrs, il se prépara à partir sans chercher à voir rien d'autre que le Pape dans la Ville des Césars.
Sur la route du soleil
 
Retour, au cœur de l'été, sous la canicule. Quel que soit son itinéraire, c'est la strada del sole : campagne brûlée, ombrages rares, marche harassante dans la sueur et la soif... Accompagné de deux autres jeunes gens, il va connaître des privations et des lassitudes pires encore qu'à l'aller : « une espèce de martyre », avouera-t-il plus tard.
Fort des encouragements du Pape, il n'a qu'une hâte, celle de se lancer au plus tôt dans la vie missionnaire. Aussi brûle-t-il les étapes, sans pitié pour son pauvre corps. Bientôt ses chaussures le blessent si horriblement qu'il est contraint d'aller nu-pieds. Quand nos voyageurs se présentent dans un village, vêtement fripés, visages hirsutes, tout suants et poussiéreux, c'est l'appréhension qu'ils provoquent plus souvent que la pitié.
Au soir d'une journée épuisante, Montfort est dans un tel état qu'il n'ose se présenter au presbytère. « Allez chez M. le Curé, dit-il à ses compagnons, et demandez-lui de nous donner à manger pour l'amour de Dieu. » Sans doute ne rencontrèrent-ils qu'une gouvernante chiche ou affairée : ils revinrent avec un morceau de pain si petit qu'on n'y pouvait trouver qu'une ou deux bouchées pour chacun.
Montfort se décide alors à demander l'aumône à son tour. M. le Curé est à table, en grande compagnie. Les visages étonnés des hôtes lui font comprendre son importunité. Humblement, il salue le maître de maison, puis, se mettant à genoux, il récite un Ave et le Visita quaesumus avant d'implorer quelque nourriture pour un prêtre pèlerin.
Le prenant pour un pauvre diable ou un esprit dérangé, M. le Curé l'envoie à la cuisine et ordonne qu'on le fasse manger, lui et ses compagnons, avec les valets. Doublement heureux de la pitance et de l'humiliation, Montfort revient devant la compagnie pour prendre congé. Et comme on lui demande intrigué : « Pourquoi donc ne voyagez-vous pas à cheval ? », il répond du tac au tac : « Ce n'était pas la coutume des Apôtres ! »
Tant d'humilité et de parti pris évangélique valait mieux qu'un sermon ! Et toute la tablée, en voyant s'éloigner le pauvre prêtre sur la route, songea peut-être qu'elle était en panne d'idéal. Si Montfort nous avait laissé un journal de son pèlerinage, nous y trouverions sans doute beaucoup de leçons de même saveur.
Le F. Mathurin attendait depuis des semaines à Ligugé le retour du Père. Quand il vit arriver ce pauvre prêtre amaigri et exténué, la peau bronzée par le soleil et les pieds sanguinolents, portant son chapeau sous le bras, ses souliers d'une main et son chapelet de l'autre, il hésita à le reconnaître. C'était le 25 août : Montfort n'eut rien de plus pressé, en ce jour de la fête de son saint Patron, que d'offrir à Dieu une messe d'action de grâces.
Dans la lumière de Notre-Dame
 
Le pèlerin de Rome, sitôt de retour, s'empresse de faire part des grâces qu'il a reçues à ses sœurs Marie-Louise et Catherine qui continuent sa charité à l'hôpital, et de visiter ses meilleurs amis de Poitiers, notamment son confesseur, le P. de la Tour. Le voyant tout courbaturé et le visage couvert de boutons, tous lui conseillent de prendre du repos.
Mais le voudrait-il, que la Providence ne le lui permet pas. Il est la « balle dans le jeu de paume »... Ses adversaires ont déjà annoncé son retour à l'Evêque qui lui réitère l'ordre de quitter Poitiers dans les vingt-quatre heures. Par scrupule d'obéissance, il part aussitôt et, à six lieues de là, s'enferme chez un curé de ses amis pour y consulter Dieu dans la retraite.
Missionnaire apostolique, nommé par le Pape, c'est en Bretagne qu'il va porter son zèle. En s'y rendant, il s'arrêtera à Notre-Dame-des-Ardilliers pour y prendre les conseils de sa Reine. Sur la route, Fontevrault. Il n'a pas vu sa sœur Sylvie depuis cinq ans. Il se réjouit de l'édifier et peut-être, avec elle, toute la communauté, en racontant son pèlerinage à Rome.
C'est en pauvre, cependant, qu'il tient à se présenter afin de donner aux Sœurs l'occasion d'agir par foi et charité. Comme un mendiant quelconque, il prie donc la tourière de bien vouloir l'héberger pour l'amour de Dieu. La Sœur trouve cette demande un peu courte pour sa curiosité et cherche à s'informer... Mais Montfort se borne à quémander dans les mêmes termes : « La charité, pour l'amour de Dieu ! »
Le cas est soumis à Mme l'Abbesse — une nouvelle abbesse qui ne connaît pas le visiteur. Prudente et intriguée, celle-ci questionne à son tour le pauvre prêtre : « Que vous importe mon nom, Madame ! répond Montfort. Ce n'est pas pour moi, mais pour l'amour de Dieu que je vous demande la charité ! » Tant et si bien qu'il est renvoyé comme indésirable... « Si Madame me connaissait, elle ne me refuserait pas la charité ! », se contente d'ajouter le mendiant pris au piège qu'il avait ingénument tendu.
A la récréation suivante, l'affaire ne pouvait manquer d'être un sujet de commérage entre les Sœurs. En entendant décrire le visiteur, Sylvie s'exclame : « Je parie que c'est mon frère ! » Mais l'homme de Dieu a pris le large. En marchant, il fait part de son aventure au F. Mathurin quand un courrier les rejoint : « Madame l'Abbesse s'excuse de ne vous avoir pas reconnu et vous prie de revenir à l'abbaye. »
« Mm8 l'Abbesse n'a pas voulu me faire la charité pour l'amour de Dieu ; elle me l'offre maintenant pour l'amour de moi. Je la remercie. » Et il chercha refuge, ce soir-là, chez des pauvres gens de la campagne.
A Notre-Dame des Ardilliers, dans l'intimité de sa Mère du ciel, il prie des jours durant... Une fois encore son âme s'emplit de paix, de lumière et de courage. Etant l'hôte de la jeune Communauté des Sœurs de Sainte-Anne, plusieurs d'entre elles lui font part de leurs inquiétudes ; il les exhorte plusieurs fois et leur rend l'enthousiasme de leur vocation.
La Fondatrice, Jeanne de la Noue, après lui avoir ouvert son âme, lui demande d'examiner le projet des Règles qu'elle doit soumettre bientôt à l'autorité épiscopale. « Je vais, lui dit Montfort, célébrer le saint sacrifice à votre intention : communiez-y, et ne doutez pas que Dieu ne me fasse connaître ce que je dois vous dire. »
La messe achevée, il lui déclare sans hésiter : « Ma fille, c'est Dieu qui vous inspire. Continuez à vivre comme vous avez commencé. » Jeanne de la Noue continua. Elle a été béatifiée en 1942, et sa Congrégation a toujours conservé le bel esprit de charité de ses origines.
Sous les ailes de l’Archange
 
La vie de missionnaire, c'est un combat singulier contre le diable et le monde. Au moment de s'y lancer, Montfort veut encore se placer sous la protection de l'Archange qui a terrassé Satan. Poussé par l'Esprit de Dieu, il entreprend donc, avec F. Mathurin, un pèlerinage au Mont-Saint-Michel.
Il prend la direction d'Angers où il ne s'arrête que le temps de visiter les pauvres. Puis il marche à pleines journées, priant et mendiant, vers les plages normandes. Sur la route il rejoint un pauvre hère qui n'en peut mais sous son fardeau. « Donnez-moi votre besace, lui dit-il, je vous la porterai ! » L'homme, hésitant d'abord, finit par se laisser faire... Et le groupe marcha ainsi jusqu'au soir. En arrivant à l'auberge, bon Samaritain jusqu'au bout, Montfort demande un bon lit pour le pauvre diable qui l'avait suivi, radieux, et avait répondu à ses ave le long du chemin... Devant l'hésitation de la maîtresse de maison à loger un gueux, il déclara qu'il prendrait à son compte toutes ses dépenses.
Le 28 septembre, veille de la Saint-Michel, les pèlerins arrivent en vue du Mont. En avançant sur le sable bleu de la grève, ils voient grossir, au-dessus de la mer, le roc qui porte à 140 mètres dans le ciel, sur des à-pics qui montent presque à la verticale, le monastère et la basilique de l'Archange, la Merveille. Tout autour, les flots de l'équinoxe se lancent à l'assaut inlassablement...
Depuis Saint-Sulpice, Montfort connaît l'histoire de ce lieu que le Général des Armées célestes a choisi pour pied à terre. Il y vient faire aujourd'hui sa veillée d'armes avant d'aller batailler à son tour pour Dieu seul. Mêlé aux pèlerins accourus pour la fête, il participe aux offices sous les voûtes solennelles du monastère et aux processions que les moines ont coutume de faire, en barque, autour des remparts. Son âme s'enchante à ces spectacles. A travers ces images grandioses il voit la lutte que l'Eglise doit soutenir contre les forces du mal, et sa victoire certaine.
Quand il se retire, le soir, dans la cabane de pêcheur où il a trouvé un abri à bon compte, il est prêt à mener les plus durs combats contre les diables sous le patronage de saint Michel. La nuit même, il se lève pour faire taire des gens avinés qui se querellent et qui blasphèment, et « pour expier sur son corps, nous dit le F. Mathurin, qui logeait avec lui, par une rude pénitence, les péchés de ces misérables ».
Poussé par l'Esprit de Dieu, l'infatigable routier peut s'en aller maintenant au-devant des hommes. A un curé qui lui dira son étonnement en voyant ses succès apostoliques, il répliquera : « J'ai fait plus de deux mille lieues de pèlerinage pour demander à Dieu la grâce de toucher les cœurs, et il m'a exaucé. »

VIII - L'Apôtre dans sa Famille
 
 
C'est la première fois, depuis son départ pour Saint-Sulpice, il y a treize ans, que Montfort revient à Rennes. Mais ce n'est pas pour la joie, si légitime pourtant, de revoir le pays natal et sa parenté, car ayant renoncé à tout à la suite du Christ, il veut être désormais tout entier aux affaires de son Père céleste.
Connaissant la fécondité apostolique du détachement, de celui du cœur comme de celui des biens, il prend à la lettre les conseils de l'Evangile. Son père et sa mère vivent encore et habitent avec le vieil oncle Alain, dans une maison qu'ils ont hérité récemment de la famille Robert, tout près de l'église Saint-Sauveur. Il aurait pu descendre chez eux. Mais passant sur son cœur, il en fait le sacrifice.
Il ne veut pas leur être à charge, et encore moins les humilier par la vie qu'il mène, sans feu ni lieu, dans le plus strict abandon à la Providence.
Et puis, ouvrier du Royaume de Dieu, il doit être libre d'aller là où l'Esprit l'appellera. C'est pourquoi, dès le début de son ministère à Poitiers, il a écrit aux siens : « Je vous aime et honore d'autant plus parfaitement que ni la chair ni le sang n'y ont de part... Je prie tous les jours pour votre salut et je le ferai pendant votre vie et après votre mort... Mais... ne m'embarrassez point de mes frères et de mes sœurs ; j'ai fait pour eux ce que Dieu a demandé de moi par charité. Je n'ai, pour le présent, aucun bien temporel à leur faire, étant plus pauvre que tous. Je les remets avec toute la famille entre les mains de Celui qui l'a créée. Qu'on me regarde comme un mort... Je ne prétends rien voir ni toucher de la famille dont Jésus-Christ m'a fait naître... Je renonce à tout... Mes biens, ma patrie, mon père et ma mère sont là-haut... »
Le missionnaire ne voit pas comment, en dehors de cet austère détachement, il pourrait être un témoin de l'absolu de Dieu et un authentique messager de son Amour.
 
Un repas en famille
Avec le F. Mathurin, il est descendu, près du Collège, dans un quartier qu'il connaît bien, chez une pauvre femme qui loge des rouliers et des hommes de peine et les nourrit, pour quelques liards, de lait et de galettes de blé noir. Chaque matin, il se ressource aux plus pures joies de sa jeunesse, en allant dire la messe devant les madones qu'il a tant priées jadis.
Puis, dans la journée, il s'enferme dans l'hôpital avec les enfants abandonnés, les vieux et les infirmes. Il y retrouve quelques-uns de ses anciens protégés. Il y retrouve surtout, vieilli mais toujours aussi dévoué, l'aumônier M. Bellier qui l'orienta vers la charité durant ses années de collège. Et par lui, sans doute, il prend contact avec M. Leuduger en vue de s'adjoindre à sa compagnie de missionnaires.
N'étant que de passage à Rennes, il espérait bien y demeurer incognito au milieu de ses pauvres. Mais l'oncle sacriste ne tarda pas à apprendre d'un vieux pensionnaire de l'hospice, la présence de son neveu dans la ville. Il finit par le rejoindre, et par deux fois, il le supplie de venir loger dans la famille, en lui faisant valoir les meilleurs motifs « de la nature et de la religion ». Montfort commence par objecter les exigences de son idéal de missionnaire ; toutefois, il a trop d'obligation et de gratitude envers le frère de sa mère pour ne pas se laisser fléchir. Par charité, il accepte donc d'aller prendre un repas en famille.
Plus encore qu'un acte de piété filiale, ce repas fut une grande leçon d'Evangile. Toute la parenté était réunie dans la chambre de compagnie. A peine entré, il s'agenouilla pour réciter le Visita quaesumus, et lorsque les mets furent servis, après le Benedicite, il « prit une assiette blanche et la garnit de tout ce qu'il y avait de meilleur sur la table pour l'envoyer aux pauvres de la paroisse ».
Ceci fait, il partagea les agapes familiales, se montrant fort gai dans la conversation et s'intéressant aimablement à chacun.
Ce tribut d'affection donné à ses parents, il résista à toutes les instances qu'ils firent pour le garder sous leur toit, et il s'en retourna à son taudis. Il ne leur resta que la grande joie d'aller chaque matin à l'hôpital, pour assister à la messe qu'il y célébrait au milieu des pauvres. C'est ainsi que le missionnaire entraînait les siens, au-delà de la nature, dans le sillage de sa vocation.
 
Un sermon... sur an prie-Dieu
 
La charité du missionnaire ne tarde pas à faire choc dans la ville.
Paroisses et communautés veulent l'entendre. L'Evêque, Mgr de Beaumanoir de Lavardin que Mme de Sévigné trouve « un homme admirable », lui laisse aimablement toute liberté de prêcher.
Mais Montfort connaît le public rennais dans lequel il y a autant de curiosité mondaine que de dévotion. Il a promis un sermon dans la chapelle des religieuses du Calvaire. Les gens y accourent : c'est un auditoire de qualité qui attend évidemment un discours plein d'éloquence, autrement dit, le chemin pierreux de la parabole sur lequel, bien vainement, on sème le bon grain...
Au lieu de monter en chaire, l'orateur va s'agenouiller sur un prie-Dieu, au milieu de la nef. Puis il commence d'une voix blanche :
« Vous pensez sans doute ouïr un grand prédicateur et un homme extraordinaire... Eh bien ! je ne prêcherai point. Je vais simplement faire ma méditation comme si j'étais seul dans ma chambre. » Et le saint de laisser aller son cœur en présence du Seigneur, sur le mystère des souffrances de Jésus. Ce qu'il dit est si simple et si touchant que l'assistance est saisie et se laisse empoigner par l'accent de sa prière.
Quand il s'arrête de parler, les pensées de vaine gloire se sont envolées : tous sont à genoux, beaucoup pleurent et plusieurs se frappent la poitrine, sans respect humain. Pour confirmer ses auditeurs dans leurs bonnes dispositions Montfort fait réciter le chapelet, et allant se placer à la sortie, le bonnet carré à la main, il demande une aumône pour la restauration de l'église Saint-Sauveur toute proche.
A l'hôpital, au séminaire, c'est le même succès. Déjà on lui propose de s'associer aux Pères Eudistes pour donner des missions dans les campagnes environnantes. Mais il craint d'être gêné par sa famille et, peut-être aussi, gênant pour elle. D'ailleurs, il a déjà promis de se rendre à Dinan où une mission générale de toutes les paroisses se prépare sous la direction des Lazaristes.
 
Visite d'un Missionnaire
La première étape de son voyage, c'est Montfort-la-Cane où il arrive la nuit tombée, aux environs de la Toussaint. En ces jours de commémoration, le souvenir des membres de sa famille et des gens qu'il a connus dans son enfance, lui reflue au cœur. Evitant la ville, il se dirige vers la maison de la mère André, sa nourrice, dans le village de Heurtebise.
Il voulait revenir en pauvre dans son pays natal et n'y rien recevoir que par charité. S'arrêtant à un jet de pierre de la maison, il envoie le F. Mathurin demander, pour l'amour de Dieu, le gîte pour un prêtre en voyage et pour lui. La mère André était absente ou feignit de l'être, dit le chroniqueur. Son gendre répondit qu'on n'avait pas l'habitude de loger des inconnus. F. Mathurin alla frapper à deux autres portes qui se refermèrent sur le même refus.
Montfort ne pouvait qu'évoquer le mot de l'Evangile : « Il est venu parmi les siens et les siens ne l'ont pas reçu. » Alors l'idée lui vint de s'adresser à un vieillard du village voisin, qui s'appelait Pierre Belin. Un sentier herbeux conduisait à sa maisonnette rustique.
Nos deux voyageurs se présentent ensemble devant la porte basse, trop basse pour laisser passer la richesse. A leur sollicitation une voix répond, dans l'ombre, avec empressement : « Soyez les bienvenus, je n'ai à vous donner que du pain et de l'eau pour souper, et que de la paille pour dormir. Mais c'est de bon cœur, et je partagerai volontiers avec vous le peu que je possède... »
Sur son banc de bois Montfort déguste avec joie le pain bis et l'eau claire qu'assaisonne tant de bonhomie et de charité. Cependant le paysan, qui est physionomiste, tout en conversant, se convainc de plus en plus que ce prêtre a les traits d'un Grignion de la Bachelleraie.
Confus et ravi tout ensemble, il annoncera à tout le village, le lendemain matin, qu'il a reçu sous son toit le fils de l'avocat, celui qui s'en est allé à Paris et dont tout le monde se souvient avec édification.
A cette nouvelle ceux qui lui ont refusé l'hospitalité sont bien humiliés, et la mère André est inconsolable... Mais avec eux c'est tout le village qui vient le saluer et l u i offrir quelque chose.
Emu de la sympathie de ces bonnes gens, Montfort les remercie de toutes leurs aumônes qu'il ne tarde pas à redistribuer aux pauvres.
Il accepte aussi d'aller prendre le bon repas que lui a préparé sa nourrice. Cependant, avant de partir, il lui dit d'un ton grave : « Mère André, vous avez bien soin de moi, maintenant... Mais hier, lorsque je vous ai demandé le couvert, au nom de Jésus-Christ, vous me l'avez refusé. Oubliez M. Grignion, il n'est rien ; pensez à Jésus-Christ, il est tout. Et c'est lui qu'il faut toujours considérer dans les pauvres. »
Une bonne leçon à son frère le Dominicain
 
A Dinan, Montfort rejoint l'équipe des missionnaires qui se préparent à évangéliser la ville. Avant le commencement des exercices il veut aller dire sa messe à l'autel du Bienheureux Alain de la Roche, qui avait été au XVIe siècle le grand zélateur du Rosaire.
Il en profitera pour saluer son frère Joseph-Pierre, le cadet auquel il a donné des leçons à Rennes et qui est maintenant religieux chez les Dominicains. Or il se trouve qu'il est le sacristain du couvent.
En venant dire sa messe Montfort le reconnaît tout de suite, mais il n'en est pas reconnu. Ils ont tellement changé tous les deux depuis treize ans qu'ils ne se sont pas vus... « Mon cher Frère, lui dit-il en l'abordant respectueusement, je vous prie de me donner des ornements pour dire la sainte Messe. »
Un peu choqué d'être pris pour un Frère convers, alors qu'il est prêtre depuis huit ans déjà, le Révérend Père « va quérir les plus pauvres ornements de la sacristie et deux bouts de chandelle longs comme le doigt... ».
Se sentant victime d'une mauvaise humeur de son Frère, Montfort se pique au jeu. Une fois la messe dite, il le remercie aimablement et lui dit du ton le plus déférent : « Voudriez-vous, mon cher Frère, me garder les mêmes ornements pour demain ? » Froissé par l'insistance de ce prêtre à l'appeler Frère, le digne sacristain profite de l'action de grâces pour demander au F. Mathurin le nom de son maître et lui dire, d'un air mécontent, qu'il manque de savoir-vivre. « Je
veux qu'il sache, ajouta-t-il, que je suis Père, que je prêche, que je dis la messe et que je confesse. » Entrant dans le jeu, le F. Mathurin prend un air embarrassé et dit au Dominicain : « Mon Père, il faut l'excuser ! C'est un prêtre étranger qui n'est pas au courant des usages... »
Le même jour, dans l'après-midi, le digne sacristain rencontre encore F. Mathurin dans une rue de la ville ; il l'accoste et, de nouveau, lui demande, avec le même ton inquisiteur, le nom du prêtre auquel il avait servi la messe le matin. Du coup, le bon Frère sourit malicieusement et dit : « Mais c'est M. de Montfort !
— Ce nom-là m'est inconnu ! » répliqua le Père décontenancé.
« Comment, s'exclame F. Mathurin, vous ne connaissez pas Louis Grignion de Montfort-la-Cane ?
— Mais alors, c'est mon frère !
— Sans doute !... »
Le lendemain matin, le sacristain, tout souriant, sautait au cou de son aîné et lui reprochait de ne pas s'être fait connaître en arrivant : « Mais, de quoi vous plaignez-vous ? riposte Montfort. Je vous ai appelé mon cher Frère... Pouvais-je vous donner des marques plus tendres de mon amitié ? »
 
Ouvrez à Jésus-Christ !...
 
C'est comme catéchiste que Montfort s'offre à travailler dans la cité de Duguesclin. N'est-ce pas l'apostolat que lui a conseillé le Pape ? A peine la mission ouverte, il s'adresse tour à tour aux enfants, aux jeunes gens, aux soldats et surtout aux pauvres.
F. Mathurin l'aide à faire les rassemblements et à maintenir l'ordre. De sa belle voix, il chante les cantiques que le Père a composés et les apprend à l'auditoire.
C'est dans une ambiance de fête et de joie que Montfort entre en scène pour exposer les vérités chrétiennes. Il le fait d'une manière vivante, directe, pratique. Tout le monde est captivé et remué jusqu'au fond de l'âme : il y a même des vieux troupiers qui pleurent en l'écoutant...
Pour mieux s'adapter à ces derniers qui ont été trop souvent abandonnés à leurs mœurs libres ou brutales, il va jusque dans leurs garnisons les mettre en retraite. Et devant ce prêtre qui vient à eux si plein de foi et de sympathie, ces grands enfants reviennent à Dieu et font pénitence. Ils donneront ensuite des marques d'une sincère contrition.
Après les exhortations, la prière... La prière à Marie, surtout, qui est la Mère des Chrétiens et qui, seule, peut les conduire efficacement à Jésus. Devant un grand tableau de la Vierge, on allume un cierge et l'on récite pieusement le Rosaire en évoquant les mystères de la Foi et en demandant, avec instance, la grâce de la persévérance. C'est une pratique qui doit se perpétuer après la mission.
Et puis, c'est la prise en charge des pauvres, des vieux, des estropiés, de tous ceux qui se cachent avec leurs misères et vivent comme ils peuvent. Accompagné du F. Mathurin, Montfort les visite dans leurs taudis et leur rend joie et confiance « en faisant pour eux des prodiges de charité ». Aussi voit-on sans cesse grossir leur nombre à sa suite dans les rues, raconte la Chronique. Et il les nourrit tous avec les aumônes qu'il reçoit, et sur « les fonds de l a Providence », comme il dit.
L'hiver vient de commencer. Un soir, il rencontre dans une encoignure de muraille un pauvre diable qui s'est laissé choir là. Il est tout couvert d'ulcères et tellement transi qu'il ne peut plus appeler au secours. Sans mot dire, le missionnaire le charge sur ses épaules et le transporte au couvent des Prêtres de la Mission. C'est après l'heure du couvre-feu et la porte est close...
« Ouvrez à Jésus-Christ », clame-t-il du dehors. Le Frère portier ouvre enfin, ayant bien de la peine à reconnaître Notre-Seigneur dans cette loque humaine. Sans s'attarder à des explications, Montfort entre, chargé de son précieux fardeau, le couche dans son lit, le réchauffe du mieux qu'il peut, et passe à son côté la nuit en prière...
Non seulement il pratique la charité, mais il l'organise. A son exemple et sur sa suggestion, des personnes pieuses de la ville vont se consacrer au service des miséreux dans un dispensaire ; et c'est un véritable hôpital que M. le comte de la Garaye fondera, dans son château, à quelque distance de là, dans la solitude des bois.

IX - Le Missionnaire en action
 
 
« Il me vient à l'idée de m'unir à M. Leuduger », écrivait Montfort, de Nantes, en 1700, à peine sorti de Saint-Sulpice. M. Leuduger était le supérieur des Missionnaires du diocèse de Saint-Brieuc, un disciple du Bx Julien Maunoir, et comme lui, un homme puissant en paroles et en œuvres. Après six ans de désirs et de détours, voici un rêve qui se réalise. Et c'est M. Leuduger lui-même qui l'invite à « missionner » avec lui.
Il faudrait le suivre dans une série continue de Missions et de Retraites, au cours de cette année 1707 pour le voir donner toute sa mesure. Il va prêcher successivement à Beaulon, Le Verger, Merdrignac, Saint-Suliac, Bécherel, puis à La Chèze, Plumieux, Saint-Brieuc, Moncontour, réveillant partout la foi et la piété des foules, opérant chaque jour des conversions et des prodiges, et supportant allègrement les épreuves et les humiliations qui sont, pour lui, comme un pain quotidien et le meilleur stimulant de son courage d'apôtre.
Un diable qui se repose...
 
Arrêtons-nous à La Chèze, petite ville ducale chargée d'une histoire dont les grands témoins sont le château des Rohan qui domine l'agglomération comme une forteresse, l'abbaye bénédictine de Lautenac qui se tapit dans la vallée du Lié, et la chapelle en ruine de Notre-Dame de Pitié qu'envahissent, de plus en plus, les ronces et les orties.
Dans la campagne environnante, vallonnée, verdoyante et coupée de haies vives,  sont disséminés de nombreux villages où, faute d'agir, la foi s'est endormie. On y garde le souvenir d'un grand Dominicain espagnol, saint Vincent Ferrier qui a prêché ici, il y a trois siècles. Une prophétie de lui annonçait un homme de Dieu qui viendra en inconnu, sera beaucoup contrarié et bafoué, mais qui relèvera les ruines du Sanctuaire de la Vierge... En attendant cet envoyé extraordinaire, le diable semble bien tranquille...
A peine arrivé, Montfort visite les lieux. En voyant abandonnée la chapelle de Notre-Dame de Pitié, il est envahi d'une crainte obscure. Où l'on ne prie plus Marie, le diable a beau jeu, pense-t-il. De fait, le voici qui se repose sur un mur délabré du cimetière : « Que fais-tu là, Satan ? Toi qui portes partout la guerre, je te vois au repos, ici ! — Toutes les âmes de cette ville m'appartiennent, ricane le Menteur, sauf une seule... C'est pourquoi je me repose ! »
Cependant, intrigué par ce nouveau missionnaire, il le suit du regard... Il va loger dans le château : pas de danger, se dit le Malin. Il avait parlé trop vite... Dès la première nuit, les vieilles voûtes résonnèrent de ses oraisons et de ses coups de discipline... Au lieu de s'enfoncer dans le bon lit de plumes qu'on lui a préparé, il s'étend sur des fagots rugueux et prend une pierre comme oreiller...
Puis, on l'entend s'écrier, devant toute la paroisse assemblée, en désignant les décombres de Notre-Dame de Pitié : « Nous allons restaurer ensemble cette chapelle, mes Frères... Nous n'avons aucune ressource, mais Dieu nous aidera ! » Oh ! oh ! pensa le diable, la prière, la pénitence, la Vierge... Cet homme peut être dangereux ! S'il était le prophète annoncé jadis...
En réalité, le diable avait raison de craindre...
Bâtisseur de Temple
 
Les exercices de la mission battent leur plein. Mais pour que les fruits en soient profonds et durables, Montfort sait qu'il faut engager tout le peuple dans quelque grande œuvre de piété ou charité : une chapelle, un calvaire, un hospice, une procession où chacun affirme sa foi. Le grand œuvre, ici, ce sera la restauration de la chapelle de Notre-Dame de Pitié.
Sans rien négliger de son ministère, le missionnaire se fait entrepreneur. Il élabore des plans, fait appel aux ouvriers, commande des statues, organise les charrois des matériaux... Le terrain est nettoyé, les fondations solidement posées, et tandis que les murs montent, la Providence envoie, pour chacun, un salaire, en temps opportun...
Montfort se multiplie, « toujours gai dans les adversités et jamais plus content que lorsqu'on l'accable d'injures... ». Et il multiplie aussi les prodiges, rendant la santé à la fille de la châtelaine qui tombe du haut mal, guérissant les fièvres en faisant boire de l'eau dans laquelle il a trempé des morceaux d'étoffe portant le nom de Jésus, donnant du pain à discrétion aux pauvres, de plus en plus nombreux, qui accourent à lui. Et tout cela ne fait qu'exalter la confiance et la générosité de tout le monde.
Les travaux continuent pendant que l'équipe des missionnaires évangélisent la paroisse voisine de Plumieux. Montfort s'y est rendu avec le F. Mathurin ; il y loge à l'auberge des Quatre-Vents ; mais il revient souvent sur le chantier de La Chèze pour y diriger le travail et stimuler les ouvriers.
Tant et si bien qu'en un temps record, une élégante chapelle, surmontée d'un gracieux clocheton, surgit au milieu de la verdure nouvelle du printemps. Neuf soirs de suite on allume des feux de joie sur les hauteurs voisines pour remercier la Providence de l'heureuse réussite de l'entreprise, et annoncer au loin la grande inauguration qui se prépare.
A la fin de la mission de Plumieux, en effet, la population de près de trente paroisses, accourt et défile, par rangs de cinq, vers La Chèze. La statue de la Mater Dolorosa est portée solennellement pendant des kilomètres au chant des cantiques et, dans la rumeur des Ave jusqu'au Sanctuaire où elle est intronisée, au pied du grand Christ qui domine l'autel, sous le vocable de Notre-Dame de la Croix. Cette chapelle édifiée par Montfort demeurera longtemps un but de pèlerinage ; et l'action de l'homme de Dieu continuera de porter des fruits de dévotion et de fidélité.
A propos d'une Foire...
 
Tout ce qui s'est passé à La Chèze depuis l'ouverture de la mission donne à Montfort un crédit extraordinaire. Il en profite pour s'attaquer à certaines routines qu'il juge contraires à l'honneur de Dieu. C'est le cas d'une foire qui, de temps immémorial, se tient à La Chèze le jour de l'Ascension.
Etant revenu dans la paroisse pour y prêcher, il dénonce fermement cette coutume comme opposée à la sanctification de ce jour de fête, et il demande que la foire soit renvoyée au lundi suivant. C'est audacieux. On ne bouscule pas impunément des habitudes collectives. Le percepteur des droits de place, se sentant lésé, ne peut que jeter les hauts cris. Plusieurs confrères, plus ou moins jaloux, ne tardèrent pas à le critiquer publiquement ; et les moines voisins, à prédire des affrontements difficiles et un échec certain.
Montfort tient ferme et les gens de la paroisse, hésitants d'abord, finissent par « s'en rapporter à la parole du bon missionnaire ». Mais combien de marchands se sont mis en route, ignorant que la foire est renvoyée ! De grand matin, les voilà qui arrivent, de fort loin souvent, et par tous les chemins, comptant sur les gains de la journée pour vivre ou payer leurs dettes. Notre missionnaire court alors au-devant des uns et des autres et leur répète : « Mes chers enfants, ne profanez pas le jour du Seigneur, il vous punirait !... Si vous avez besoin d'argent, je vous le donnerai, mais retournez-vous-en !... »
Par ses dons autant que par ses menaces, il finit par empêcher l'assemblée de se former. Seuls deux paysans s'obstinèrent à rester sur le champ de foire, l'un pour vendre sa vache et l'autre pour l'acheter. Ils firent affaire ensemble. Mais le jour même, le vendeur perdit le montant de sa vente et l'acheteur fut surpris de voir sa bête dépérir rapidement. Il tomba lui-même perclus de ses membres. Quant au collecteur d'impôts, qui avait insulté le missionnaire, il fut atteint d'un mal mystérieux ; et un ulcère incurable punit le procureur de l'abbaye qui l'avait raillé publiquement. Il fallut demander l'intercession du saint pour faire cesser la vengeance divine. Après de tels exemples, ce qu'il avait demandé fut acquis pour l'avenir.
Si vous aviez la foi...
 
C'est bien en face de « l'envoyé du Tout-Puissant » que le peuple se sentait lorsque paraissait Montfort, tête nue, le rosaire à la main et un cantique aux lèvres. Ou lorsqu'il passait suivi d'une foule de miséreux auxquels il assurait le pain quotidien, après les avoir instruits et fait prier au pied de la Croix ou devant la Vierge.
Dans l'équipe des missionnaires, il ne prenait pour lui que l'humble fonction de catéchiste. Mais voici qu'avec les enfants et les petites gens, c'est toute la population qui vient à lui, enthousiaste, jamais lasse de l'écouter : « Que le bon Père ne demeure-t-il avec nous, disait-on, nous deviendrions tous des saints! »
L'église étant trop exiguë, il lui fallait entraîner la foule sur la place publique ou dans une prairie toute proche. Là, monté sur un tertre, comme Jésus en Galilée, il prêchait, et en dépit de l'éloignement, chacun était tout surpris de l'entendre sans peine.
Jusqu'au milieu du siècle dernier, la tradition locale rapportait encore les prodiges qu'il semait sous ses pas. Un jour, le voici qui arrive, avec plus de cent personnes, autour de la marmite où il n'y a de la soupe que pour une douzaine. Marguerite, la pieuse veuve qui faisait la cuisine pour les pauvres, lève les bras au ciel : « Jamais je ne pourrai nourrir tout ce monde », se récrie-t-elle. « Commencez toujours à servir », dit Montfort. Elle obéit et tous furent rassasiés sans que la marmite fût épuisée...
Une autre fois, par une belle journée de printemps, la bonne femme fut encore prise au dépourvu. Elle n'avait qu'un demi pain et quelques livres de viande. « N'importe, faites des parts et distribuez-les ! », dit Montfort qui pria les gens de se mettre en file dans un grand jardin. On coupa du pain et de la viande jusqu'à ce que le dernier fût servi. Et quand tous eurent mangé, il restait la même quantité de vivres qu'au commencement.
Cependant, Montfort n'attendait pas tout de la Providence. Il ne cessait d'inviter les riches à lui venir en aide pour nourrir ceux qui venaient de loin assister aux instructions. Dans une maison où il vient quêter du pain pour les pauvres, on lui dit : « Ah ! mon bon Père, voilà le dernier pain sur la table et nous n'avons plus de blé pour en faire. — Allez balayer votre grenier, réplique le missionnaire, et vous trouverez encore de quoi faire du pain pour mes pauvres. »
C'était soumettre à rude épreuve la foi de ces bonnes gens. La confiance finit par l'emporter ; et, la curiosité aidant, la femme monte au grenier. « Oh ! mes amis, venez voir ! », s'écrie-t-elle. Il y avait un tas de blé presque aussi gros qu'au lendemain de la récolte. Il y en eut pour six mois, même en faisant largement la part de la charité.
« On ne finirait point s'il fallait écrire tout ce que des gens dignes de foi racontent de M. de Montfort », écrira cinquante ans plus tard le curé de la Chèze dans une relation à son évêque. Tous ces faits ne pouvaient qu'exalter la foi de ce peuple et lui faire toucher du doigt le monde surnaturel.

Le triomphe de Notre-Dame
 
Le vaincu en tout cela, c'était le diable que Montfort avait rencontré le premier jour. Il le dépista et le mit en fuite bien d'autres fois au cours de ces mois de mission.
On raconte qu'un avare, depuis longtemps, hésitait à parler à son confesseur d'un louis d'or trouvé en chemin... Il ne se décidait pas à s'en défaire. Poussé par sa conscience, il soumet le cas au P. de Montfort qui lui dit : « C'est le démon qui vous tente ! Jetez à terre cette pièce !» Il le fait aussitôt et la pièce en roulant devient un reptile qui s'enfuit prestement... La leçon était claire.
Les hommes avaient l'habitude de se divertir à un jeu qui les entraînait souvent à la boisson et aux disputes. Et quand le missionnaire leur disait que le diable jouait au milieu d'eux pour les faire pécher, ils s'esclaffaient de rire. Or un jour, comme ils commencent la partie, un monstre de la taille d'un gros chien vient s'asseoir sur le trou dans lequel il faut envoyer la boule. Pris de peur, nos joueurs s'enfuient à toutes jambes et vont trouver le P. de Montfort. Celui-ci se rend sur place et ordonne à Satan de se jeter dans la rivière. La bête s'éloigne, la queue basse. Elle ne reparut jamais.
C'était pour vaincre les forces du mal que notre saint avait voulu introniser le culte de la Croix et de Celle dont la mission est d'écraser la tête du serpent. Celui-ci ne pouvait manquer de se retourner pour le mordre au talon, ainsi qu'on va le voir.
La grande procession qui accompagnait les croix et les statues de Plumieux à la Chèze lui semble une occasion propice. Comme elle s'allongeait sur près de deux lieues, le missionnaire pouvait craindre la pagaïe, en dépit des consignes précises qu'il avait données dans chaque paroisse. Les gens le sentent présent partout : plusieurs sont tout étonnés de l'avoir vu, au même moment, en queue et en tête du cortège. Il y eut un si bel ordre et tant d'enthousiasme religieux à la fois qu'il semblait, selon un chroniqueur, que les bons Anges étaient descendus faire la haie le long de la route.
Toute cette foule devait se rassembler sur une vaste lande pour y planter une Croix de Mission. Or à ce moment-là, on vit le ciel se remplir rapidement de nuages noirs qui menaçaient sans cesse de crever en orage. Si bien que chacun songeait à déguerpir pour se mettre à l'abri. C'eût été l'échec complet de cette cérémonie qui avait demandé tant de peine ! D'une voix puissante, Montfort cria : « Ne bougez pas ! C'est un artifice de Satan !... Il ne tombera pas une goutte de pluie. » Et de fait, les nuages ne tardèrent pas à se dissiper pour faire place à un ciel de fête...
A la fin de la mission, prêchant à la foule aux abords de Notre-Dame de Pitié, notre saint évoqua la rencontre qu'il avait faite du diable en arrivant à la Chèze. Et il s'écria : « Mes frères, aujourd'hui, toutes les âmes qui m'entendent sont à Dieu, excepté une seule... » A ces paroles, un homme sortit précipitamment de la foule, s'éloigna et disparut. On retrouva, paraît-il, ses chaussures, mais lui, on ne le revit jamais...
Le plus beau des feux de joie que le saint missionnaire allumait était celui de la foi et de ïa piété dans les âmes. C'est pour le maintenir, après la mission, qu'il laissait en partant des foyers où s'attise sans cesse la ferveur. Ces foyers, c'était la Société des Vierges qui se rassemblaient en costume de religieuses pour honorer la Reine des cœurs, la Confrérie des Amis de la Croix qui processionnaient en habits de pénitents, portant une croix et chantant « O Crux, Ave, Spes unica ! », la Confrérie du Rosaire dont les membres devaient entretenir un cierge toujours allumé devant la statue de Notre-Dame, et réciter quotidiennement trois chapelets, matin, midi et soir, en méditant les Mystères de Jésus et de Marie.
Ces œuvres n'ont pas été des feux de paille : « Etant allé moi-même, dira douze ans plus tard le P. de Préfontaine, dans quelques paroisses où Montfort avait fait mission, ces pratiques subsistaient encore et s'observaient aussi régulièrement que le premier jour. » Et l'orage de la Révolution qui laissera tant de ruines en France, ne réussira pas à les faire disparaître.
 

X - Sors de ton Pays
 
 
Vaincu, refoulé, le diable ne se décourage pas. Eternel jaloux, il s'attache aux pas des ouvriers du Royaume de Dieu comme il a poursuivi le Christ lui-même. Et il ne cesse de fomenter autour d'eux les suspicions, les contradictions et les croix. Montfort connaît trop son évangile pour ne pas se réjouir intérieurement de cette guerre que lui font le diable et le monde. Et la Vierge garde toujours au-dessus de l'épreuve du moment son apôtre dont la vocation est de passer en faisant le bien sans jamais s'enraciner nulle part.
Le Missionnaire an couvent
 
Au printemps de 1707, Montfort est appelé à Saint-Brieuc, chez les Filles de la Croix, pour y donner des Retraites. Après les missions qui l'ont surmené, voici un ministère plus calme et plus délicat. Un ministère qu'il a souvent exercé à Paris, à Nantes, à Poitiers, et dans lequel il excelle à ouvrir aux âmes les voies de la sainteté.
Si on l'appelle dans la ville épiscopale, sans doute est-ce à cause de sa renommée. Cependant il n'est pas connu au couvent et l'occasion lui paraît bonne de s'y présenter en donnant une leçon d'Evangile. Il envoie le F. Mathurin frapper à la porte et demander un morceau de pain pour un pauvre prêtre et pour lui. « La communauté a ses pauvres, lui répond la Sœur tourière ; elle ne peut faire l'aumône à tous les inconnus de passage dans la ville. » Et elle l'invite à chercher ailleurs...
Alors, Montfort vient lui-même frapper à la porte, et, du seuil où il se tient humblement, il demande la charité. Comme la Sœur lui fait sèchement la même réponse, il insiste : « Je ne vous demande qu'un morceau de pain, si petit qu'il vous plaira, et pour l'amour de Dieu !... Comment pouvez-vous me le refuser ? » Mais on lui ferme la porte au nez. Au même moment, l'aumônier arrivant au monastère est témoin de la scène. Après avoir salué le Missionnaire qu'il a appelé lui-même pour la Retraite, il dit à la portière : « Pourquoi fermez-vous la porte au Père Prédicateur qui arrive pour les Exercices ? — Comment ! ce n'est qu'un prêtre inconnu qui chine son pain ! — Mais non, ma Sœur, c'est M. de Montfort lui-même ! »
Toute confuse, la Sœur court prévenir sa Supérieure, en lui avouant sa méprise. Avec beaucoup d'égards et d'excuses on prie le Missionnaire d'entrer. Il est introduit dans un beau parloir et on ne tarde pas à lui apporter une appétissante collation. En pauvre, Montfort accepte tout avec gratitude, mais, comme prédicateur, il ne manqua pas de tirer la leçon, dès son premier sermon à la Communauté : « Vous m'avez comblé d'attention dès que vous avez su mon nom... Donner de bons repas à M. de Montfort qui est un pauvre pécheur et refuser le morceau de pain qu'on vous demande au nom de Jésus-Christ, c'est manquer de foi et de charité tout ensemble. »
Cet avertissement donnait le ton à toutes les Retraites durant lesquelles les exemples de vertu du saint prédicateur plus encore que les sermons, édifièrent profondément les religieuses. Elles le voyaient prolonger ses oraisons et se livrer aux plus dures pénitences. « Laissez-moi prier, leur dit-il un jour qu'elles le sollicitaient sans raison, car si je ne suis pas bon pour moi, comment le serais-je pour les autres ?» Et plus de vingt ans après, dans une relation que la Supérieure et l'Assistante signeront, elles feront avec précision l'un des plus suggestifs portraits spirituels de l'Apôtre : « Il avait une si grande dévotion à la Sainte Vierge, écriront-elles notamment, que nous la regardions comme tenant lieu de passion dominante. »
Durant les trois mois qu'il séjourna à Saint-Brieuc, Montfort déploya d'ailleurs une extraordinaire activité : il dirigea cinq ou six Retraites de femmes, prêcha dans plusieurs communautés, organisa une grande procession où il fit porter en triomphe une magnifique croix d'où partaient des rayons dorés, et avec le F. Mathurin, multiplia les catéchismes pour les pauvres auxquels il ne cessait de partager les aumônes qu'on lui faisait. Le voyant vêtu lui-même de façon minable, une pieuse demoiselle lui proposa de l'habiller à neuf : « Mon corps peut se passer d'une soutane neuve, lui répondit-il, mais les pauvres de Jésus-Christ ne peuvent se passer de pain ! » Et c'est à eux qu'alla l'aumône...
Le Prophète dans son pays
 
Fin juillet 1707, M. Leuduger lance une mission à Montfort-la-Cane. Bien que nul ne soit prophète en son pays, notre Saint va prêcher dans l'église de son baptême. Le P. Vincent, capucin, qui était avec lui, souligne « qu'il prenait bien garde de se rendre esclave du goût du siècle, soit pour l'arrangement de ses sermons, soit pour le temps ou le lieu de la prédication. Il distribuait le pain de la parole de Dieu sous des formes différentes et variées, de la manière qu'il était inspiré et qu'il croyait plus salutaire pour ses auditeurs ».
C'est ainsi qu'un jour il monte en chaire et, sans mot dire, y plante un grand crucifix qu'il laisse en spectacle à l'assemblée. Il voulait faire entendre la voix muette, mais combien éloquente, de Jésus Crucifié. Et pour maintenir les âmes attentives à ce grand mystère, il passa parmi les assistants, et en présentant son crucifix à baiser : « Voilà votre Sauveur, disait-il à chacun ; n'êtes-vous pas bien fâché de l'avoir offensé ?... »
Les fidèles furent bien vite gagnés par l'émotion et manifestèrent le plus touchant esprit de pénitence. Sans parler, il avait fait choc sur les consciences ; tellement il est vrai que Dieu se plaît, dans ses saints, à confondre la sagesse du monde par la folie de la Croix. Si Montfort pouvait employer de telles méthodes, c'est que sa vie était elle-même un « crucifix qui parle ».
Ses parents qui avaient fini maintenant d'élever leur nombreuse famille étaient accourus de Rennes pour suivre cette mission. Sans doute se fixèrent-ils, à cette époque, dans une maison toute proche de l'Abbaye, avec leur plus jeune fille, qui y sera enterrée l'année même. Ils auraient bien voulu que leur Missionnaire vive sous leur toit, mais nous savons que, par raison de détachement évangélique, il ne voulait pas transiger sur ce point. Il accepta cependant d'aller prendre un repas en famille si on voulait bien recevoir ses amis avec lui. « Ses amis », c'était les pauvres qu'il entretenait. C'est ainsi que le jour convenu, les vieux parents, émus et heureux, voient leur maison envahie par une cohue de pauvres hères que le Missionnaire s'empresse de servir et de réjouir au nom des siens. Avec leur robuste foi bretonne, ils se haussaient d'emblée à la hauteur de la charité de leur fils. Ils auront même la générosité, après avoir élevé dix-huit enfants, de recueillir un pauvre petit, abandonné et souffreteux, qui mourra chez eux trois ans plus tard...
Pour couronner la mission, Montfort songeait à l'érection, sur une butte qui domine la vallée du Meu, d'un beau calvaire qui pourrait devenir le centre d'un pèlerinage. Il en avait déjà fait préparer l'emplacement quand le duc de la Trémoille, seigneur du pays, protestant et janséniste, interdit de continuer les travaux. « Quoi que vous fassiez, répondit-il au commissaire du duc, ce lieu deviendra un lieu de prières. » Un siècle et demi plus tard, c'est en cet endroit même que sera érigée l'église paroissiale actuelle.
Les audaces de l’Apôtre
 
Une nouvelle mission va s'ouvrir à Moncontour, paroisse qui a été évangélisée par le Bienheureux Maunoir et dont M. Leuduger lui-même a été longtemps curé.
Quand Montfort y arrive, à pied, quelques heures avant l'ouverture, garçons et filles dansent follement, au son des binious, sur la place de l'église. C'est un dimanche. Indigné de tant de légèreté, il pénètre hardiment dans le groupe, arrache aux ménestrels leurs instruments, et se jetant à genoux, il s'écrie : « Que ceux qui sont du parti de Dieu se prosternent avec moi pour réparer l'outrage fait à la Majesté divine ! » Plus fols que méchants, quelques-uns s'agenouillent, subjugués... Mais plusieurs ricanent et frondent... Le Missionnaire se relevant, les admoneste d'un ton péremptoire. Et il condamne avec tant de véhémence cette profanation du jour du Seigneur que tous se dispersent penauds, et l'âme bouleversée par cette mercuriale. Du même pas, il alla demander au maire de prendre des mesures pour que de telles scènes ne se reproduisent plus.
La population de Moncontour était commerçante et aisée. Les jeunes filles poussaient la recherche des parures jusqu'au manque de décence. Une leçon de modestie s'imposait. Montfort en trouve l'occasion un matin à l'hôpital où l'assistance était nombreuse à la messe. A peine descendu de l'autel, il annonce qu'il va donner à baiser son Crucifix indulgencié par le Pape. Les jeunes filles s'avancent avec empressement, encadrées par les Sœurs qui font leur éducation. Mais à toutes celles qui sont vêtues d'une manière mondaine le prêtre refuse de présenter son crucifix ; et il fait de même pour les Sœurs, bien que leur mise soit irréprochable, parce qu'elles n'ont pas eu le courage de corriger les goûts vaniteux de leurs pupilles.
L'humiliation fut si profondément ressentie que Montfort crut devoir s'en expliquer séance tenante. Il le fit en termes si clairs qu'on n'en oublia pas de sitôt la leçon. Plusieurs prêtres cependant trouvaient hardis les procédés du Missionnaire et prenaient ombrage de l'influence dont il jouissait auprès de la foule. Un jour, après un sermon de M. Leuduger, il prit l'initiative de faire une quête pour les âmes du Purgatoire, et cela déplut vivement. « M. Leuduger le rejeta de sa compagnie, et lui déclara qu'il ne voulait plus travailler avec lui. »
Le coup était brutal après neuf mois de services les plus désintéressés et les plus dévoués. Montfort courbe la tête... Il comprend que la Providence l'appelle ailleurs. Avec le F. Mathurin et un nouveau venu, le F. Jean, il s'en va, dans le vent d'automne, en chantant : « Deo gratias ! »
Un ermitage qui refleurit
 
Pour le moment, il cherche un lieu tranquille pour prier. Au cours de la mission de Montfort-la-Cane, il avait découvert un ermitage où il aimait à se retirer : l'ancien prieuré de Saint-Lazare, à 1 kilomètre de la ville. Il vient s'y réfugier avec ses deux Frères. De cette hauteur, l'œil parcourt un large horizon par-dessus les rochers et les taillis.
Et comme la solitude est bien respectée autour de cette ruine monacale ! Une chapelle abandonnée se mire dans l'eau tranquille d'un étang à proximité de la forêt pleine d'ombre et de silence. Avec la permission du fermier général et du prieur de l'Abbaye voisine, la communauté s'y installe. On commence par nettoyer la chapelle afin d'y donner asile au divin Pauvre de l'Hostie ; puis on y intronise la statue de la Vierge... Et bientôt la cloche, muette depuis vingt ans, annonce chaque matin le Saint Sacrifice aux pays d'alentour.
Les gens ne tardent pas à venir nombreux, et le saint Missionnaire verse dans leurs cœurs le trop plein de ses oraisons. Il leur prêche surtout le rosaire et le récite au milieu d'eux. Si bien qu'à certaines heures l'ermitage s'emplit d'un long bruissement de prières. On revient avec tant de joie écouter le bon Père qui fait pleurer d'amour en parlant de la Vierge. Devant l'autel, un grand prie-Dieu auquel les Frères ont attaché un long rosaire dont les grains sont gros comme des noix et assez espacés pour que plusieurs personnes puissent le tenir en même temps et le parcourir des doigts.
Les pauvres ne tardent pas à trouver le chemin du prieuré. Le saint ermite sait tellement les consoler en attisant au fond de leurs âmes la petite flamme de l'espérance. Et aussi leur distribuer, avec ses Frères, toutes sortes de secours. Près de lui, ils goûtent combien Dieu est bon pour les siens. Quant à lui, sa confiance ne bronche jamais, même quand la Providence semble, un moment, l'oublier. Ses Frères, il est vrai, ne sont pas toujours au même diapason. Un jour le garde-manger est vide et il faut attendre les aumônes du lendemain. Le matin, rien n'arrive et l'on se lance dans la prière et le travail comme d'habitude. Le midi, le bon Père et ses Frères rassemblés autour de la table commune, se contentent d'une bonne lecture, et la soirée reprend tout aussi laborieuse. Le soleil tombe et, après la prière du soir, chacun va encore se retirer le ventre creux. Les deux Frères font remarquer au Père qu'il aurait peut-être fallu aider la Providence, ou parer à... ses défaillances. Il les écoute silencieux... Or, dans le même temps, à la ferme voisine, on parle de l'ermitage et on se rend compte qu'on a oublié la pitance habituelle. Vite on remplit un panier que l'on porte aussitôt en s'excusant du retard. Et Montfort tout souriant, de dire à ses Frères : « Pourquoi avez-vous douté de votre Père du ciel, hommes de peu de foi ? »
En peu de temps, Saint-Lazare est devenu un lieu de pèlerinage pour la ville et les environs. Et le Missionnaire, connu de tous, ne peut se refuser à tant de bonnes âmes en quête de pardon et de lumière. Il prêche d'abord sous le grand chêne au bord de l'étang, ou sous les ombrages du bois ; puis il descend en ville où il rassemble la foule sur la place ou sous les halles. Cet exercice libre et inaccoutumé du ministère, taxé de zèle intempestif, heurta bien vite les gens en place.
Lors d'un passage à Montfort, l'Evêque fut approché par les jaloux et les mécontents qui firent, des activités de ce prêtre retiré, un tableau des plus tendancieux. Appelé par Sa Grandeur, le serviteur de Dieu accourut : ce fut pour s'entendre blâmer sévèrement de tout ce qu'il faisait. En conséquence, sans qu'il puisse dire un mot pour se défendre, tout ministère lui était interdit désormais dans le diocèse.
Au moment où il s'en allait, « aussi humblement qu'il était venu », M. Hindré, recteur de Bréal, entrait chez Monseigneur. Ignorant ce qui venait de se passer, il lui demanda d'autoriser M. Grignion, dont il fit le plus bel éloge, à prêcher une mission dans sa paroisse. Embarrassé, l'Evêque dut lui faire connaître la sanction qu'il venait de porter. M. Hindré était ancien curé de Montfort, et pouvait mettre au point bien des choses. Il prit vivement la défense du Missionnaire qui, par un revirement inattendu, fut autorisé à prêcher toutes les fois qu'il y serait invité. Mais, selon toute apparence, ce n'était qu'un sursis.
 
 
« Sors de ton pays et vas... »
 
Une bonne humiliation ayant été au point de départ de la mission de Bréal, Montfort l'entreprend avec confiance. Et de fait, selon un vieil historien, « petits et grands, artisans et soldats, tous ressentirent l'efficacité de sa parole et l'ascendant de sa réputation, de son éloquence et de sa sainteté ». Les soldats, tout particulièrement, furent empoignés par son âme virile, et acceptèrent de s'enrôler dans l'association des Soldats de saint Michel, pour demeurer fidèles à leurs généreuses résolutions.
Le bon recteur se félicitait d'avoir appelé M. de Montfort dans sa paroisse, tellement il la voyait se transformer sous ses yeux. Non sans résistance, toutefois. Et, dans son audace pour faire cesser le mal, il arriva même au missionnaire de risquer sa vie. Un soir, entendant de grands cris dans une maison, il y entre aussitôt et se trouve devant un homme qui maltraite odieusement sa femme. Il s'interpose pour protéger la malheureuse et supplie le furieux de se calmer. Mais celui-ci, fou de colère, brandit aussitôt une hache et menace de lui fendre la tête. Dans un sursaut héroïque de maîtrise de soi, Montfort s'agenouille pour recevoir le coup fatal. Alors une force mystérieuse raidit les bras de l'homme qui ne peut qu'exalter sa fureur par des injures grossières.
Plusieurs fois, au cours de la mission, l'homme de Dieu tenta de faire revenir ce malheureux à de meilleurs sentiments. Son obstination fut inébranlable. Il lui prédit alors que Dieu aurait raison de son endurcissement en le réduisant à la misère. De fait, le scandale continua dans cette maison, et un jour, cet homme perdit tout son bien qui était grand. Réduit à mendier son pain de porte en porte, il finit chez des gens qui l'avaient accueilli par charité. C'est dans cette infortune qu'il se convertit et reçut les derniers sacrements...
De retour à Saint-Lazare, Montfort reprit avec ses Frères sa vie de prière et de pénitence, les entraînant à sa suite dans les voies de la perfection évangélique. Le courant populaire vers l'ermitage reprit et nombreux étaient les curés qui venaient le prier de prêcher dans leurs paroisses. Inlassable, il repartait alors, et quand il ne pouvait y aller lui-même, il envoyait l'un de ses Frères pour faire le catéchisme, ou réciter solennellement le rosaire en chantant des cantiques. Ainsi, au recteur de Bréal qui l'invite à revenir dans sa paroisse pour y préparer le carême, il envoie le F. Mathurin en lui confiant soixante petites croix pour les Soldats de saint Michel, afin de les mettre en garde contre les excès du carnaval...
Cependant ses adversaires ne désarment pas... Ils continuent de le noircir aux yeux de l'Evêque qui est de tendance janséniste, et ils obtiennent de lui qu'il renouvelle sa défense de prêcher ailleurs que dans les églises paroissiales et qu'il ordonne de fermer au public la porte de Saint-Lazare. Bridé dans ses initiatives et suspect à son Evêque, Montfort songe à porter ailleurs son ministère.
Le dernier jour d'une retraite aux filles de la paroisse, il annonce son départ. « Qui de vous va se constituer gardienne de Notre-Dame de la Sagesse à Saint-Lazare ? », leur demande-t-il. Et comme personne ne répond, il fait le tour de l'église et s'arrête devant Guillemette Rouxel, une pieuse tertiaire de plus de quarante ans : « Ce sera vous, ma fille », lui dit-il. Cette désignation lui apparut comme la Volonté de Dieu, et elle acquiesça sur-le-champ, sans se préoccuper de l'avenir. Prenant logement dans un humble réduit et vivant d'aumônes, elle reçut désormais les pèlerins et leur fit réciter le rosaire. Cela dura plus de vingt ans, jusqu'à ce qu'elle mourut au poste que lui avait assigné l'homme de Dieu.
Quant à lui, plus détaché que jamais et tout renouvelé en Dieu, il sortit de son pays et s'en alla vers d'autres horizons.

XI - Missions dans le Nantais...
 
De son pays natal, avec F. Mathurin et F. Jean, Montfort descend vers le diocèse de Nantes où il a prêché sa première mission.
Il y est invité, au nom de l'Evêque, Mgr Gilles de Beauveau, par M. Barrin, grand vicaire, avec la famille duquel les Grignion sont depuis longtemps en relation.
M. Barrin, après de longues années de vie et de culture profanes, s'était consacré à des œuvres de charité à Rennes, tout en se préparant de loin au sacerdoce. C'est là qu'il avait connu M. Grignion étudiant chez les Jésuites. Puis, il l'avait rejoint à Paris, vers la fin du siècle pour y achever en Sorbonne ses études de théologie. Plein d'admiration pour les talents et les vertus de son jeune compatriote, il lui témoigna toujours la plus fidèle amitié.
A Nantes, il y a aussi une maison de Jésuites, active et influente. Ces bons Pères, parmi lesquels il choisit ses confesseurs, demeurent dans la ligne où il a été formé à Saint-Sulpice, réfractaires au courant janséniste et toujours à l'écoute de Rome. Sans doute pourra-t-il entrer dans leurs équipes de missionnaires ; à moins que, dans le diocèse, il ne trouve quelques jeunes prêtres disposés à le seconder dans son apostolat.
A Nantes, il compte aussi renouer avec plusieurs bienfaiteurs et maintes communautés religieuses, des relations dont il a gardé le meilleur souvenir.
Aux prises avec le péché du monde
 
Dès son arrivée, en effet, Montfort s'adjoint au P. Joubert, Jésuite, qui vient de lancer une mission dans le faubourg Saint-Similien. A peine entré en action, il étonne, captive, émeut ses auditeurs. Même les ecclésiastiques qui viennent par curiosité au pied de sa chaire doivent « lui payer un tribut de larmes », selon l'expression d'un témoin. Bientôt, tout le quartier est attiré par ce nouveau Jean-Baptiste.
Mais il suscite aussi l'hostilité de ceux dont il flagelle les vices et les scandales. A tel point que plusieurs jeunes débauchés se concertent pour supprimer ce prêcheur gênant. Entre chien et loup, ils le guettent à un tournant de rue et se jettent sur lui... Mais il était homme à se défendre et la bagarre ne tarde pas à provoquer un attroupement de braves gens qui dégagent le Père et donnent la chasse aux vauriens. Cailloux et coups de bâtons pleuvent dru sur eux tandis que le missionnaire crie à ses défenseurs : « Laissez-les, ne leur faites point de mal ; ils sont plus à plaindre que moi. »
Ce qu'il ne peut tolérer, c'est le péché public qui entraîne au mal les faibles et insulte Dieu en face. Dès qu'il le voit, il fonce dessus, sans aucun respect humain et il devient saintement téméraire. Le voici traversant la Place Royale, l'âme en prière. Un officier est là qui blasphème effrontément le nom du Seigneur. D'un bond, il est en face de l'homme et lui reproche publiquement ses odieuses paroles.
L'admonestation est à la fois si impérieuse et si touchante que le malheureux décontenancé accepte de se mettre à genoux et de baiser la terre pour demander pardon de sa faute...
M. des Bastières rapporte une autre aventure qui ne manque pas de faire du bruit dans la ville. Non loin de la cathédrale, une rixe éclate entre artisans et soldats, et c'est la bagarre brutale, avec cris furieux et jurements. Venant à passer, Montfort fend le cercle des badauds que ce spectacle amuse, se met à genoux, baise la terre, puis, jetant sa haute stature dans la mêlée, il parvient à séparer les batailleurs qui s'en vont chacun de leur côté.
Comme on l'entoure avec quelque admiration, il apprend des curieux que ces querelles sont quotidiennes et qu'elles sont provoquées par un certain jeu « Blanc et Noir » dont raffolent les soldats.
En un tournemain, Montfort leur arrache ce jeu et le met en pièces sous leurs yeux. L a colère des troupiers se rallume aussitôt :
ils menacent le Missionnaire de lui passer leur épée au travers du corps s'il ne leur paie pas immédiatement cinquante livres : « Je n'ai pas un liard en poche, réplique-t-il, mais je verserais volontiers une forte somme et tout le sang de mes veines pour faire disparaître vos jeux de hasard. »
L'affaire se gâtait. Heureusement un soldat, plus calme, dit aux autres : « Ne le frappons pas, il nous en arriverait malheur. Menons le plutôt au Gouverneur qui nous rendra bonne justice. » Et c'est ainsi que, vers 4 heures du soir, raconte M. des Bastières, je rencontrai M. de Montfort, que des soldats conduisaient au château, suivi d'une nombreuse populace qui faisait un bruit épouvantable. Il avait la tête nue et son chapelet à la main qu'il disait à haute voix, le visage rayonnant et vermeil, et marchant à si grands pas que tous avaient peine à le suivre...
« On ne le conduisit pas cependant jusqu'au château, parce qu'un de ses amis l'ayant rencontré par hasard, le retira d'entre leurs mains.
Il en fut très mécontent, disant qu'on le privait d'un bonheur auquel il aspirait depuis longtemps, qui était d'être prisonnier pour l'amour de Jésus-Christ. »
Quelque temps plus tard, un dimanche soir, garçons et filles tournoient, au son du fifre, en rondes endiablées. Comment maintenir un climat de mission avec de tels divertissements ? Montfort n'y tient plus. Il se rend sur les lieux et tente de briser la danse.
Mais le voilà aussitôt encerclé par une centaine de jeunes qui s'en amusent follement et trouvent plaisant d'entonner un cantique pour rythmer leurs évolutions autour du Missionnaire. Sept à huit fois celui-ci cherche à rompre le cercle et à disperser cette assemblée frivole, mais les mains se rejoignent et la chaîne se reforme dans un crescendo de rires...
Alors, de guerre lasse, Montfort prend son Rosaire et, levant les bras au ciel, il s'écrie : « S'il y a dans cette compagnie des amis de Dieu, qu'ils se mettent à genoux avec moi ! » Et, chose qu'on aura peine à croire, dit le témoin qui relate ce fait, comme si la foudre était tombée, la danse s'arrête... Cette jeunesse volage et les spectateurs qui l'entourent se jettent à terre et répondent aux Ave. Alors, prêchant sur le vif, l'homme de Dieu montre les occasions de péché qu'entraînent les danses. C'est ainsi que, ce soir-là, beaucoup rentrèrent de la danse la contrition dans l'âme et se promettant de mieux vivre à l'avenir.
Mission au pays des vignerons
 
Après Saint-Similien, Montfort est envoyé à Vallet, gros bourg de plusieurs milliers d'habitants, au milieu des vignobles... Et à l'époque des vendanges, ce qui suffit sans doute à expliquer le peu d'empressement des gens à sortir de leurs vignes ou de leurs chais pour venir à l'église. Ces vignerons ont l'humeur joviale, et notre Missionnaire comprend tout de suite qu'au lieu de les blâmer, il vaut mieux les aborder une chanson aux lèvres.
Il compose donc pour eux des couplets de circonstance que le F. Mathurin s'en va chanter de sa belle voix, de vigne en vigne et de village en village, tout en secouant une clochette pour attirer l'attention :
 
« Alerte ! Alerte ! Alerte !
La mission est ouverte.
Venez-y tous, mes bons amis,
Venez gagner le Paradis ! »
 
On goûte l'humour du procédé : dès que le Frère a lancé le premier vers, tout le monde continue en chœur... Et, dès les premiers soirs, l'église se remplit... Tout en continuant de cueillir les grappes dorées, les vendangeurs se laissent cueillir eux aussi, par l a grâce du Bon Dieu.
Avec quelques exceptions, toutefois, que la chronique a retenues.
Un homme, affairé autour du pressoir, refuse de suivre le F. Mathurin et continue à tirer son vin. Or voici qu'au dernier jour des exercices, tout le monde étant dans l'église à vénérer le crucifix indulgencié par le Pape, un violent orage éclate... Et l'on trouve l'homme impénitent foudroyé au coin de son feu. Sans préjuger du sort éternel de cette âme qui avait préféré les soucis de la terre à ceux de l'éternité, les paroissiens de Vallet ne purent s'empêcher de voir, dans sa triste fin, un châtiment de Dieu.
On raconte encore que, dans sa confession, une bonne femme avait omis par fausse honte, de déclarer trois vilains péchés. Le P. de Montfort qui lisait souvent dans les consciences, lui demanda pour pénitence de laver un beau mouchoir blanc sur lequel il y avait trois taches noires. « Bon, se dit-elle, c'est une lessive qui sera vite faite ! » Et de s'y mettre sans tarder. Mais, la diligente buandière, même en savonnant, en rinçant et en faisant retentir son battoir, ne pouvait faire disparaître les taches du mouchoir.
Et c'est alors que, la grâce aidant, elle réfléchit. Ces taches ne figuraient-elles pas les péchés qu'elle n'avait pas osé dire à son confesseur ? Retournant donc au saint Tribunal, elle y fit cette fois un aveu loyal. Elle en sortit en pleurant des larmes de joie qui, par enchantement, rendirent au mouchoir sa blancheur immaculée.
Pour conserver les fruits de la mission, Montfort, à Vallet comme partout, avait institué la récitation du saint Rosaire. Avec le temps, cette pratique fut négligée, puis délaissée. Il en fut tout attristé.
Aussi, lorsque se rendant de Roussay à Nantes, en 1714, ayant été invité à passer par Vallet, il refusa en disant : « Je ne passerai point par Vallet... Ils ont abandonné mon Rosaire ! »
Gens d'honneur, les Valletais reprirent cette dévotion qu'ils n'ont plus oubliée depuis.
Un Saint de légendes
 
Dans tout le Nantais le P. de Montfort est précédé de la réputation d'un homme de Dieu. Et la légende s'attache à ses pas. Aussi ses missions débordent-elles largement les paroisses dans lesquelles il prêche. On accourt de partout pour l'entendre. Et le diable doit se multiplier pour barrer les routes.
On raconte qu'un jour deux hommes venaient de fort loin à la mission de Vallet. Ils avaient marché longtemps et commençaient à être las. C'était l'heure propice à la tentation. Sous la figure d'un étranger, le diable les accoste et, s'informant du but de leur voyage, leur fait des suggestions perfides : ils étaient bien naïfs de faire tant de chemin pour aller écouter un exalté qui était la risée de tous les gens de bon sens.
Or, à la même heure, Montfort s'arrêtait soudain dans sa prédication et disait à son auditoire étonné : « Voici que le démon cherche, en ce moment, à empêcher deux hommes de venir à la mission... Mais le Rusé perd son temps ! » Et quand les deux hommes entrèrent dans l'église, le Missionnaire alla vers eux et les félicita d'avoir résisté à Satan et suivi l'appel de Dieu...
C'est la Vierge Marie, « son aimable Maîtresse et son Supplément universel », qui le rend familier ainsi du monde surnaturel et lui en fait découvrir les pistes mystérieuses... Une pieuse chrétienne, qui devint Supérieure de l'Hôpital de Guérande, était venue de loin aussi et sans provision pour écouter le Missionnaire. Se sentant défaillir de fatigue et de faim, elle s'était assise sur une pierre devant l'église, sans oser rien demander à personne, offrant à Dieu sa détresse. Or voici qu'une dame vénérable s'approche d'elle et lui offre gentiment un morceau de pain : « Prenez, ma fille, et mangez », dit-elle. Et elle disparaît. Racontant ce fait plus tard, elle disait candidement que la Sainte Vierge, dont avait parlé si tendrement le P. de Montfort, était elle-même venue à son secours. N'est-ce pas à Marie, en effet, qu'en toute confiance il recourait pour nourrir les mendiants qui erraient, si nombreux, en ce temps là, dans la province, ainsi que beaucoup de fidèles de paroisses éloignées ? Chacun savait qu'il ne demandait jamais d'honoraires pour ses prédications ou ses messes, et qu'il ne voulait pas être à la charge des curés ou des fabriques. Pour le logement et la nourriture, il prenait domicile dans une pauvre maison qu'il appelait la « Providence » et dans laquelle il accueillait, avec lui et ses Frères, les prêtres qui l'aidaient dans le ministère et les artistes qui travaillaient pour la mission. On le voyait réaliser ce paradoxe d'être le plus pauvre et, en même temps, le grand aumônier de tous ceux qui étaient dans le besoin, tellement sa fidélité à l'Evangile lui donnait droit au centuple qu'il promet. « La Providence ferait plutôt un miracle, disait-il, plutôt que de manquer à ceux qui se fient en elle. » Il parlait d'expérience...
Aussi, la foule, le sachant inspiré d'En-Haut, portait-elle une grande attention à ses paroles. Elle les retenait comme des promesses du ciel ou des prophéties. Comment Dieu n'aurait-il pas cautionné les faits et gestes d'un de ses ministres qui s'engageait pour sa gloire, avec tant d'humilité et d'héroïsme ? A La Boissière-du-Doré, chacun se rappelle qu'il a dit : « La foudre et la grêle épargneront la paroisse! » Et à L a Canardière, où l'on a méprisé la grâce : « Aucun prêtre ne sortira d'ici durant un siècle. » Ailleurs, on constate avec surprise que les terrains maigres qu'il bénit ou sur lesquels il récite son office deviennent extrêmement fertiles...
Il a tant de foi que les cieux s'ouvrent à sa prière et que parfois il en reçoit des visites. D'aucuns l'ont vu en colloque avec une belle Dame, toute rayonnante de clarté, qui ne peut être que la Sainte Vierge. Telle cette femme de Landemont qui venant, de grand matin, pour se confesser, l'aperçut ainsi dans le jardin de la cure et à qui l'homme de Dieu disait ensuite : « Vous n'avez pas besoin de vous confesser, ma fille, puisque vous avez vu Celle que j'ai seulement entendue. »
Chez un curé résistant...
 
M. de Montfort venait de connaître de tels succès apostoliques que M. Barrin lui proposa de faire une mission fort difficile à La Chevrollière. C'était une paroisse divisée par une scandaleuse hostilité entre le presbytère et le château. Il s'y rendit sans hésiter avec M. des Bastières.
En arrivant, il se garde bien de demander asile à M. le Curé qui d'ailleurs refuserait de le recevoir. Il va se réfugier dans un galetas qui se trouve immédiatement sous les tuiles d'un hangar.
L a mission commence, d'ordre de l'évêché et dans un climat d'opposition. M. le Curé, fort attaché à ses intérêts ne pardonne pas qu'on l'ait privé des fondations de messes de la chapelle Notre-Dame des Ombres qui dépend du seigneur voisin. Trois semaines durant, il ne cesse de blâmer ceux de ses paroissiens qui viennent aux sermons du Père. Vainement, d'ailleurs, car leur nombre s'accroît chaque jour. Outré de son échec, il paraît, un jour, devant l'autel au moment où le P. de Montfort achève sa prédication, et c'est pour dire d'un ton fielleux : « Vous perdez votre temps à venir à cette mission, mes frères ; on ne vous y apprend que des bagatelles ; vous feriez bien mieux de rester dans vos maisons et de travailler pour gagner votre vie et celle de vos enfants. »
Agenouillé en chaire, Montfort reçoit ces propos méprisants, les yeux baissés et les mains jointes. Puis il descend, et rejoignant M. des Bastières, encore indigné, il lui demande de l'accompagner devant le Saint Sacrement pour y chanter le Té Deum afin de remercier Dieu de cette humiliation publique : « Confiance ! lui répétait-il. Cette mission est tellement combattue qu'elle sera très fructueuse. » Et, de fait, elle entraîna un grand nombre de conversions.
Une autre fois, à la sortie de l'église, le Missionnaire dut subir les plus odieuses invectives de la part du curé, du vicaire et de quelques paroissiens mécontents. Quelque temps après, ils allèrent jusqu'à dépêcher une fausse dévote pour l'accabler des pires accusations auprès du vicaire général et de l'évêque. Ceux-ci, informés des raisons sordides qui inspiraient cette femme, la chassèrent avec indignation. Entre-temps, le Missionnaire aimait à se retirer dans le sanctuaire de Notre-Dame des Ombres pour y pacifier son âme et prier la bonne Mère de changer le cœur de ses ennemis. Et dans la tendresse de Marie, il trouvait le meilleur baume à ses peines.
Comble de l'adversité, voici la maladie. Accablé par des fièvres et des coliques, il lui faut prêcher pendant quinze jours tout en préparant la clôture de la mission. Ce jour-là on devait planter une croix dans un lieu assez éloigné et l'y conduire en procession par des chemins boueux et pleins d'eau. En esprit d'expiation et pour stimuler la foi des paroissiens, le Missionnaire leur demanda de porter cette croix pieds nus. Et donnant l'exemple, il se déchaussa lui-même et entraîna deux cents hommes à faire comme lui. Sitôt le Calvaire érigé et bénit, il voulut encore prêcher sur le mystère de notre Rédemption. Comme il était blême et exténué, chacun pouvait craindre qu'un tel excès lui fût fatal. Or, à la grande surprise de tous, ce fut le contraire : quand tout fut achevé il se trouva guéri.
Ainsi, dans cette rude entreprise d'arracher les âmes à l'esprit des ténèbres, le Sauveur en faisait son bon Cyrénéen, le chargeant sans discontinuer des plus lourdes croix. Son âme en était irradiée d'une joie supérieure. Avant de quitter la Chevrollière, il voulut embrasser cordialement le Curé qui l'avait persécuté, et lui dit : « Je prierai toute ma vie le Seigneur pour vous. Je vous ai trop d'obligation pour jamais vous oublier ! »
« Pas de Croix, quelle Croix ! »
 
Pour le dédommager d'une mission si rude, l'évêché envoya Montfort à Vertou, petite ville des bords de la Sèvre où beaucoup de Nantais avaient leur maison de campagne. Les habitants furent des plus accueillants et entourèrent les missionnaires de la plus encourageante sympathie. On ne pouvait souhaiter mieux du point de vue humain, et M. des Bastières s'en déclarait ravi.
Mais tout rempli de la sagesse évangélique, Montfort savait, lui, que les âmes ne s'achètent qu'avec des larmes et du sang. Un soir, après la prière, il dit à son compagnon : « Cher ami, nous perdons notre temps ici ! — Comment ! Où pourrions-nous aller pour être mieux ? — Précisément, réplique l'homme de Dieu, nous sommes ici trop bien vus et trop à notre aise ! Notre mission sera sans fruit parce qu'elle n'est pas appuyée sur la Croix... »
Et après un silence, il ajouta : « J'ai dessein de finir les exercices dès demain... Pas de croix, quelle croix ! » M. des Bastières dut insister vivement pour le dissuader de s'en aller : il était venu à Vertou par obéissance, il devait y achever l'œuvre commencée. Et la mission continua. Non sans produire, d'ailleurs, les fruits les plus consolants.
Pourtant, elle n'avait pas été sans épreuve. L'un des Frères qui étaient au service des missionnaires, le F. Pierre, étant gravement malade, on parlait de lui donner l'Extrême-Onction. Animé de la foi qui soulève les montagnes, Montfort l u i dit alors : « Donnez-moi votre main ! — Impossible ! — Tournez-vous de mon côté ! — Je ne puis ! — Avez-vous de la foi ? — Hélas, cher Père, je voudrais bien en avoir davantage ! — Voulez-vous m'obéir ? — Mais de tout cœur. — Eh bien ! dit l'homme de Dieu, je vous commande de vous lever et de venir, dans une heure, nous servir à table. » A midi, le F. Pierre était à son poste, tout souriant, et répétant à qui voulait l'entendre qu'il venait d'être guéri miraculeusement, sur l'ordre du bon Père.
On put voir combien les âmes avaient été profondément remuées à Vertou quand les missionnaires proposèrent de dresser un bûcher pour y brûler mauvais livres, romans et chansons licencieuses. Dans cette paroisse où beaucoup de Nantais, remontant la rivière, venaient passer leurs loisirs, le feu ne manqua pas de combustible. On vit même une demoiselle de qualité se dépouiller publiquement de ses vêtements de luxe et de ses parures de vanité, pour les jeter dans le brasier...
Au début du terrible hiver 1709, Montfort porta encore sa parole chaude et exigeante à Saint-Fiacre, paroisse assez en souffrance, semble-t-il. S'il ne réussit pas à y dégeler tous les cœurs puisque trois hommes se présentèrent un jour, à la Providence, pour lui faire un mauvais parti, il n'en a pas moins laissé des souvenirs durables de sa patience et de sa charité.
Le zèle de la Maison de Dieu
 
Toujours aux ordres de M. Barrin, au plus fort de l'hiver, Montfort se rend non loin de la Grande Brière, à Campbon où une mission doit s'ouvrir avec le carême. Belle occasion de tonner contre les abus qui compromettent la vie chrétienne dans cette paroisse : les danses et les fêtes locales. A travers les cantiques réalistes qu'il fait chanter alors, on devine l'offensive directe qu'il mène contre les dérèglements des mœurs.
L'état déplorable dans lequel il voit l'église est pour lui la désolante image de la misère des âmes. Tout se tient : les fidèles ne doivent-ils pas être les pierres vivantes du Temple de Dieu ? Dans cette église qui ressemble à une grange abandonnée, chaque fois qu'il y entre, il ressent avec la froidure d'un hiver qui n'en finit pas, une indifférence religieuse qui lui glace le cœur. La voûte est lézardée et lépreuse ; des meubles poussiéreux s'adossent à des murs souillés sur lesquels courent les armoiries du duc de Coislin. Et au sol, sur les pavés disjoints, qui sont souvent des pierres tombales, les chaises boiteuses sont entassées en désordre. Pour un peuple chrétien, quel sans-gêne avec les divins mystères et la présence de son Seigneur !
Il fallait sauver l'honneur de Dieu ! Avec l'autorisation du Curé, Montfort résolut de tenter « un coup hardi », selon les termes de M. des Bastières. Un jour, après le sermon du matin, il demande aux femmes de sortir ; aux hommes qui restent, il fait une déclaration brève, mais touchante, sur le piteux état de leur église. Et comme tous sont d'accord pour y remédier : « Mettez-vous huit sur chaque pierre tombale, quatre sur celles qui sont moins pesantes et deux sur chaque pavé... Et sortez toutes les pierres dans le cimetière. » En peu de temps, la nef fut dépavée. Le lendemain, même invitation : les maçons et tailleurs de pierre, aidés de nombreux manœuvres, refont le pavage en un jour et demi. Puis on se mit à blanchir les murs : même les armes du duc disparurent sous la chaux, non sans une protestation violente du sénéchal de Pontchâteau qui en gardera une rancune tenace au saint missionnaire. Du moins, les paroissiens purent-ils, avec une foi renouvelée par la Parole de Dieu, prier désormais dans une église plus digne des saints Offices.
Quelques mois après, en juillet 1709, les paroissiens de Crossac sont sollicités à une restauration semblable dans leur église. Celle-ci n'était pavée que dans le sanctuaire ; dans la nef, les habitants, les pauvres comme les riches, s'étaient arrogé le droit de se faire enterrer comme dans un cimetière, si bien que la terre y avait l'aspect d'un champ labouré. L'Evêque de Nantes s'était maintes fois opposé à cet abus sans pouvoir le faire cesser. On avait même procédé en justice devant le Parlement. Ayant obtenu confirmation de leur droit, les gens de Crossac, au mépris des censures de l'Eglise, continuaient à se faire inhumer dans le chœur ou la nef selon ce que demandait la fabrique, car tout n'était pas désintéressé dans cette affaire.
La mission lancée, Montfort explique avec véhémence que le temple de Dieu ne peut abriter que les reliques des saints ou des martyrs. Puis, rassemblant les notables, il leur demande de renoncer au privilège qui leur avait été reconnu. Cet accord obtenu, il passe à l'action : il fait paver et orner l'église, nettoyer et enclore le cimetière dans lequel le bétail venait paître. Et dans l'ambiance fraternelle créée par ces tâches désintéressées, il lui est plus facile d'éteindre les inimitiés, d'arranger les querelles et les procès, de faire restituer à chacun son dû, et d'amener les âmes à se décharger des fardeaux d'injustices qui leur étaient toute joie de vivre.
Aussi ce fut une fête inoubliable, lorsque, dans un temple restauré, les ministres et les autels étant parés d'ornements neufs, la prière de tous put monter solennellement vers le Seigneur au milieu des hymnes et des cantiques.
 

XII - L'Épopée d'un Calvaire
 
 
 
En tout ce qu'il entreprend, Montfort ne vise qu'à établir le royaume de Dieu dans le monde. Lorsque sa parole de feu, jaillissant directement de sa prière et de sa pénitence, a ramené les âmes à l'Evangile, une grande sollicitude le tourmente encore, celle d'assurer leur fidélité chrétienne. Il ne se contente pas d'un enthousiasme passager, si sincère soit-il, il veut faire œuvre qui dure.
Or il sait que les hommes sont faibles et les foules moutonnières. Pour leur faire vivre leur foi, il faut les ancrer aux mystères du Salut et leur faire pratiquer ensemble la piété et la charité. C'est pourquoi, dans toutes les paroisses, il institue des associations, des confréries et des œuvres qui encadrent l'existence et l'orientent vers la Vie éternelle.
Parmi les souvenirs de mission qu'il laisse derrière lui, il y a toujours Marie et la Croix : un autel à la Vierge devant laquelle on continuera de réciter le rosaire en commun, et un Calvaire à la croisée des chemins où tout le monde passe, pour rappeler à chacun le mystère d'amour de la Rédemption. Toute son œuvre de missionnaire, c'est de planter la croix dans les cœurs et sur la terre des hommes.
A cette croix, notre unique espérance, il rêve même de faire un triomphe, en la plantant dans un site grandiose et en lui amenant l'hommage des foules. Au sommet du Mont Valérien, il a vu un grand calvaire dominant Paris : cette vision le suit partout où il va. Un moment, il a cru pouvoir le réaliser à Montfort, au cœur de son pays natal...
Or voici qu'au cours de ses missions autour de Pontchâteau, elle s'impose à lui si impérieusement qu'il se lance dans l'aventure.
« Faisons an Calvaire ici ! »
 
Au cours de 1709-1710, les missions se succèdent à Besné, la Chapelle-des-Marais, Missillac, Herbignac, Camoël, Assérac, autour des marais de la Grande Brière. Montfort y déploie toutes les ressources de son zèle. « C'est un saint tout vivant, s'exclament les gens, et jamais on n'a entendu parler comme- cet homme ! » Un excellent prêtre nantais ayant le titre de missionnaire apostolique, lui aussi, est son intime collaborateur : son témoignage nous servira de guide dans ce récit.
On est à l'époque où la chrétienté vient de subir les ultimes assauts des Turcs qui sont déjà maîtres de la Terre Sainte. Dans cette actualité, l'érection du calvaire de Pontchâteau va prendre les allures d'une croisade :
 
« Hélas ! le Turc retient le saint Calvaire
Où Jésus-Christ est mort.
Il faut, chrétiens, chez nous-mêmes le faire
Faisons un calvaire ici, faisons un calvaire ! »
 
En sillonnant le pays, Montfort en avait choisi le site : un mamelon dominant la lande de la Madeleine et d'où l'on découvre jusqu'à trente clochers dans la plaine brumeuse des marais, et au-delà, sur la côte océane qui descend vers Saint-Nazaire.
Un jour, aux gens de Pontchâteau qui sont dociles et portés à la piété, il confie son rêve. Accepté d'enthousiasme ! On se rend sur le terrain, près de la chapelle Sainte-Reine, et déjà les bêches grattent la terre. Mais on ne tarde pas à se transporter sur une autre butte qui semble préférable. Or pendant que les ouvriers piochent, Montfort remarque le va-et-vient de deux colombes qui, après avoir becqueté la terre fraîchement remuée, s'envolent au loin, toujours dans la même direction. Intrigué, il les suit et il constate qu'elles ont déjà accumulé toute une « huchée de terre » sur le point le plus élevé de la lande, non loin de la forêt.
« Remerciez Dieu, mes enfants, dit-il. Je lui avais demandé dans quel site bâtir. Et voici sa réponse !» Et à l'endroit même, il traça trois cercles concentriques : sur le premier s'élèvera la colline du Calvaire avec les déblais qu'on va obtenir en creusant un fossé large et profond entre le deuxième et le troisième cercle.
« Oui, faisons un Calvaire ici ! » s'écrie l'équipe, après le missionnaire. Et ces mots vont devenir le refrain d'un long cantique que, pendant des mois, les ouvriers ne vont plus cesser de chanter. Le lieu était à peine choisi que les Anciens se mirent à rappeler un fait prodigieux qui s'était produit au même endroit, il y a trente-six ans, l'année même de la naissance de l'homme de Dieu. Des croix lumineuses étaient apparues dans le ciel, environnées d'une nuée de blancs étendards, et au même moment, un formidable roulement de tonnerre ayant affolé les troupeaux qui paissaient sur la lande et les ayant chassés vers leurs étables, des milliers de voix célestes s'étaient fait entendre dans les airs...
Il n'y a plus à douter ! Dieu lui-même veut ce Calvaire ! Et dans l'enthousiasme on se mit à piocher ferme...
Croisade sur la lande
 
C'est dans une perspective de chrétienté et à la hauteur d'une croisade que Montfort élève les regards de ceux qui viennent travailler au grand œuvre. Il compose un cantique pour rappeler cet idéal à tous ceux qui creusent la terre ou qui portent les lourdes hottes de déblais sur la colline.
 
« Travaillons tous à ce divin ouvrage,
Dieu nous bénira tous,
Grands et petits, de tout sexe et tout âge,
Faisons un Calvaire à Dieu, faisons un Calvaire ! »
 
Oui, tous savent qu'ils vont implanter sur le sol de leurs pères le Calvaire où Jésus mourut, le Golgotha dominé par la silhouette des trois croix : celle du Sauveur qui sera peinte en rouge, celle du bon larron, en vert et celle du mauvais, en noir. Et Montfort de répéter devant tous ses auditoires comment vont se dérouler les travaux.
Des douves que l'on creuse on va sortir les milliers de hottes de terre qui serviront à exhausser la sainte montagne. Tout autour, sur le chemin de ronde, on plantera un Rosaire végétal, cent cinquante sapins, coupés en dizaines par quinze cyprès. Lentement, à leur ombre, et redisant Y Ave, on montera vers la Croix, non sans faire halte, de temps à autre, devant quelque chapelle commémorant un mystère de Jésus et de Marie. C'est toute la spiritualité de ses missions que l'apôtre demande à des paysans d'écrire là, sous une forme monumentale. « A Jésus par Marie ! »
Comme la flamme court à travers la bruyère, l'appel à la Croix gagne toute la région. Et pendant que les travaux continuent, Montfort ne cesse de l'attiser par ses prédications. Le chantier n'est-il pas lui-même une mission continuelle, une œuvre de prière et de pénitence ? Les bruits des outils et le roulement des chariots ne sont accompagnés que de la récitation des Ave et du chant des cantiques. Dans une fraternité touchante, paysans et châtelains, nobles dames et simples bergères, affouillent le sol jusqu'à s'ensanglanter les mains, et portent en ahanant les lourdes hottes sur les sentiers en pente. « J'ai vu tirer du fond des douves, dit un témoin, des pierres qui pesaient jusqu'à deux pipes de vin, seulement avec une ou deux cordes, et quatre hommes avoir beaucoup de peine à charger une pierre sur la hotte d'une fille de 18 ans qui la porta avec joie sur la montagne. »
Les travailleurs ne cessent d'affluer. Chaque jour, il y en a plusieurs centaines venant de plus en plus loin, de Vendée, de Bretagne, de Normandie et jusque de Flandre et d'Espagne. Beaucoup de pauvres aussi auxquels la nourriture est assurée par les fermiers des alentours.
Et c'est ainsi que, de mai 1709 à septembre 1710, les foules vont se relayer au grand chantier ouvert par l'homme de Dieu. Elles y travaillent religieusement, et le plus souvent en son absence. Tout juste y fait-il de courtes apparitions ou y envoie-t-il M. Ollivier ou le F. Mathurin pour y relancer la prière et les chants. Quand il venait, le soir, il sonnait la fin des travaux avec une conque marine, et pour tout salaire, il rassemblait tout le monde autour d'une petite grotte, en terre rapportée, dans laquelle on pouvait voir les figures du Christ, de la Vierge, de saint Jean, de sainte Marie-Madeleine et des deux larrons, à la lueur d'une lampe. Alors, après une exhortation du saint prêtre, « ils rendaient leurs devoirs au Crucifix, en lui offrant avec une piété naïve leurs peines et leurs sueurs ».
C'était bien la Croisade où chacun, soulevé par sa foi, ne songeait qu'au triomphe de la Croix du Sauveur.
 
«  Qu'en ce lieu Von verra des merveilles... »
 
Le Calvaire est déjà une entreprise prodigieuse par elle-même. Sa réalisation fut, plus encore, une suite de faits merveilleux. On compta jusqu'à cent paires de bœufs, le même jour, sur la lande, et l'ingéniosité de ces ouvriers improvisés fut souvent soumise à lourde épreuve. Le courage et la foi triomphèrent avec l'aide de Dieu, et quand il le fallut, le miracle !
Montfort habitua presque son monde à vivre dans le merveilleux. C'est la charrette brisée qui se recolle au seul contact de sa main, le rocher trop lourd qui se trouve hissé à sa place au premier effort, les vivres, surtout, qui arrivent à point nommé et qui ne manquent jamais.
Les gens de la région venaient, en général, avec leurs outils et leur nourriture. Mais il y avait la légion des étrangers et des mendiants qui erraient nombreux au cours de cette année de disette. Pour tous, il y avait du travail et, pour tous aussi, de quoi manger. Le Missionnaire allait lui-même quêter pour eux, dans les villages, le pain qu'il distribuait ensuite près d'une fontaine où chacun pouvait boire à discrétion.
Si, dans les premiers temps, les fermiers donnaient facilement, ils devinrent, peu à peu, hésitants et réticents en voyant se vider leurs greniers. Une fois, celui des Métairies, voyant le P. de Montfort venir de loin, courut se cacher dans son étable. « Je vois le bon Père qui vient avec sa besace, dit-il aux siens. Je ne voudrais rien lui refuser, mais nos réserves s'épuisent... Vous lui direz que je suis parti pour longtemps... — Ah ! bon Père, vous tombez mal, s'écrie la femme, à la vue de l'homme de Dieu ; notre homme vient de partir et il ne rentrera pas de sitôt ! » Mais Montfort l'interrompt : « Pourquoi essayer de me tromper ? De la fontaine, je l'ai entendu vous dire : Je vais me cacher dans la crèche aux bœufs. »
Rougissante, la pauvre femme tente de s'expliquer quand le fermier, tout penaud, se présente : « Je vois qu'il n'y a pas de secret pour vous, mon Père, dit-il. Tant que j'aurai du pain, je le partagerai avec vos pauvres ! — Ayez confiance, mon ami, le pain que vous donnerez ne fera pas diminuer le blé de vos greniers, et Dieu vous bénira, vous et vos enfants. » A partir de ce jour, le fermier donna sans s'appauvrir et sa famille connut une enviable prospérités.
Ce fut aussi l'histoire de Jeanne Guigan, une sainte veuve, qui n'avait jamais rien refusé au P. de Montfort, et qui fut bien ennuyée lorsqu'elle le vit venir un jour où il n'y avait même plus, sur la table, la provision de la journée... Pour ne pas le renvoyer les mains vides, elle court à la huche pour voir s'il n'y a pas encore du pain. Surprise ! La huche est pleine d'une fournée toute fraîche. Toute émue, elle conte son affaire au Missionnaire et se met à sa disposition pour prendre en charge désormais ses indigents.
En ménagère diligente et charitable, elle eut à nourrir les ouvriers sans provisions, les mendiants qui rôdent et les visiteurs de passage. Et elle mêla tellement bien ses intérêts à ceux de la Providence qu'elle ne connut jamais la faillite. A certains jours, elle taillait dans la miche jusqu'à en être lasse, sans que celle-ci diminue ; elle pouvait remplir les écuelles de tous les pauvres qui se présentaient, sans voir le fond de sa marmite. Cela dura tout le temps où l'on travailla pour le Calvaire. C'était à en rendre jalouses ses voisines. Mais vint le jour où tout cessa : « Maintenant, dirent-elles, c'est chez Jeanne Guigan, comme chez les autres. »
«  Nous avons le Calvaire chez nous ! »
 
Depuis quinze mois, plus de 20.000 travailleurs ont peiné sur la lande. La colline a été surélevée de plus de 20 mètres, et les trois croix se dressent sur la plate-forme qui la domine, en plein ciel... Les personnages témoins de la mort du Christ, Marie, Jean, Madeleine, sont là aussi... Et de 20 lieues à la ronde on peut voir dominant l'horizon le groupe le plus tragique de l'histoire humaine.
Dans sa foi, cet humble peuple a voulu faire cette magnifique ostension du mystère de la Croix et en transmettre aux âges à venir un monument grandiose. L'âme des croisés et des bâtisseurs de cathédrales s'affirme là avec son Credo et sa ferveur.
Que le pèlerin entre dans l'enceinte de ces murailles et chemine par l'allée montant en spirale de la terrasse inférieure à la plateforme supérieure, et c'est l'histoire de notre salut qui se déroule sous ses yeux. A droite et à gauche, sont représentés le Jardin de l'Eden où pécha le premier homme, et l'autre Jardin, celui de Gethsémani où le nouvel Adam expia tous les péchés du monde en versant des larmes de sang.
Tout autour des douves, la brise chante dans le Rosaire de sapins et de cyprès, tandis que sur quinze piliers, là-haut, une autre chaîne aux grains énormes et colorés forme autour des croix une gracieuse couronne en festons. Et, le long du sentier qui contourne la colline, quinze chapelles précédées d'un parterre de rosiers, représentent les scènes des mystères. Enfin, sur un côté de l'entrée, se dresse la figure du serpent d'airain que les Hébreux, dans le désert, n'avaient qu'à regarder avec foi pour être guéris ; et sur l'autre, l’Ecce Homo, l'Homme des douleurs qui nous sauve de nos péchés.
De partout, au cours de l'été 1710, les visiteurs accourent, attirés par la curiosité ou mus par la foi et la renommée du thaumaturge dont tout le monde parle ! Quand il est là, Montfort les accueille lui-même et transforme ces visites en pèlerinage : après avoir expliqué son intention, il fait réciter le Rosaire et chanter des cantiques en l'honneur de la Croix. Et la plupart s'en retournent, enthousiasmés, fredonnant les bribes de strophes qui restent dans leurs mémoires :
 
« Chers Amis, tressaillons d'allégresse,
Nous avons le Calvaire chez nous ! »
L'exaltation de la Sainte Croix...
 
De Nantes à Rennes, on parle du Calvaire de Pontchâteau. Les foules sont prêtes à accourir au premier signe pour la bénédiction. Avec l'autorisation de l'Evêque de Nantes, Montfort en fixe la date au 14 septembre, fête de l'Exaltation de la Sainte Croix. Dès que la nouvelle en fut connue, en Vendée et en Bretagne, dans les diocèses de Vannes, de Rennes et de Saint-Malo, ainsi que dans les paroisses du diocèse de Nantes, ce fut un ébranlement général.
Dès les premiers jours de septembre, les pèlerins arrivaient et s'entassaient à Pontchâteau et dans les paroisses voisines. « La joie était universelle et la piété se promettait un beau jour », dit un contemporain. Même la famille Grignion, le vieux père en tête, était accourue de Rennes pour assister à cette solennité à laquelle on comptait rassembler plus de 20.000 personnes.
Quant à Montfort, il se démenait pour tout mettre au point, les offices, la procession pour laquelle un circuit, des prières, des cantiques et des acclamations étaient prévues, et la prédication qui devait être assurée aux quatre coins du monument par quatre orateurs de renom...
Or, à ce moment où tout est prêt pour la grandiose cérémonie qui devait le payer de tant de peine, le 13 septembre, à 4 heures de l'après-midi, un recteur se présente au nom de Mgr l'Evêque de Nantes, pour lui signifier que la bénédiction du Calvaire est interdite. C'est un coup de foudre ! Et l'humiliation la plus inattendue ! Sans se plaindre ni protester, il part, le soir même, à pied, pour Nantes, en vue d'essayer d'obtenir que Monseigneur revienne sur sa décision.
Le jour venu, la fête se déroula autour du Calvaire, selon le pro­gramme prévu. Sauf la bénédiction dont tout le monde se demandait pourquoi elle n'avait pas lieu. Et ce fut une journée splendide au cours de laquelle les acclamations à la Croix du Sauveur ne cessèrent de retentir, une véritable Exaltation de la Sainte Croix.
Seul manquait le Missionnaire, alors que tout le monde parlait de lui. Le vieux père Grignion, ravi de tout ce qu'il entendait dire de son aîné, était maintenant écrasé de l'affront qui lui était fait. « Se trouvant à souper, dit Blain, dans une nombreuse assemblée de religieux, d'ecclésiastiques et d'autres personnes de mérite qui le consolaient, il se plaisait à leur faire l'éloge d'un fils qui, disait-il, ne lui avait jamais fait de peine. »
Pourtant ce fils était sur la croix au moment même où se réalisait le grand rêve qu'il avait conçu pour l'exalter. Le matin, il s'était présenté au palais épiscopal pour s'entendre redire, d'une manière énigmatique et froide, que sur l'ordre du Roi, le Calvaire non seulement ne serait pas bénit, mais devait être démoli.
« Pour lui, dit Blain, les jours de croix étaient des jours de fête. Ainsi, il porta, avec sa douceur et sa patience ordinaires, l'outrage public qu'on lui faisait. Et trouvant, sur son Calvaire, une Croix qu'il n'y avait pas attendue, il ne pensa plus qu'à s'y laisser attacher comme son divin Maître, content de souffrir et de se taire. »

XIII - Le triomphe de la Croix
 
 
Pendant des mois, nous venons d'entendre chanter autour du Calvaire de Pontchâteau :
 
« Oh ! que de gens y viendront en voyage,
Que de processions,
Pour voir Jésus et pour lui rendre hommage ! »
 
Ce monument est-il un rêve présomptueux ou une vision de prophète ? Pour le moment, il est une station d'un chemin de croix qui continue. Montfort a tellement voulu s'identifier avec Jésus crucifié que la Providence, à chaque étape, le charge d'une nouvelle épreuve. Mais la Croix mène à la gloire de la Résurrection...
Loin de se laisser écraser par sa chute d'un moment, le saint Missionnaire va repartir avec une espérance renouvelée. Déjà, la terre remuée sous sa bénédiction a fait des prodiges, au loin, là où les pèlerins l'ont emportée... Le doigt de Dieu est là ! En dépit de la conspiration des nommes, son œuvre ne périra pas.
La vengeance d'un subalterne
 
C'est bien un ordre de la Cour qui a dicté l'interdiction de Mgr Gilles de Beauveau, et non son manque d'estime pour M. Grignion. Comment le Roi a-t-il été amené à intervenir en cette affaire ? Par la vengeance et l'intrigue du Sénéchal du duc de Coislin, Guischard de la Chauvelière, dont Montfort n'a sans doute pas assez ménagé la susceptibilité.
Ayant à suivre les affaires du duché, au nom de ses maîtres lointains, cet officier ne lui pardonnait pas d'avoir fait badigeonner leurs armoiries dans l'église de Campbon ou commencé un Calvaire sur la lande de la Madeleine sans lui en avoir référé personnellement. Par ailleurs, en parcourant la région, il constatait que la révolution morale opérée par les Missions contrariait nombre d'intérêts locaux et risquait de tarir certains profits.
Ne pouvant rien du côté de ses maîtres — l'Evêque de Metz, duc de Coislin, avait donné de loin à Montfort toutes les autorisations requises — il résolut de perdre le Missionnaire auprès du Gouverneur de Haute-Bretagne, M. de Châteaurenault, et de l'Administration royale. Habilement, il insinua que les constructions, grottes, douves du Calvaire, pouvaient devenir une forteresse dans laquelle les Anglais trouveraient refuge, au cas où ils descendraient sur la côte.
Le soupçon une fois lancé, devait suivre la filière administrative et fermenter dans les imaginations des commis : on enquêterait, on ferait des rapports qui finiraient par aboutir à Versailles. Ce qui eut lieu, en effet. Et c'est ainsi qu'un pauvre prêtre allait devenir, à son insu, « un criminel d'Etat »...
Au moment même où Monseigneur de Nantes interdisait à Montfort de bénir son Calvaire, il intervenait à la Cour pour essayer de sauver au moins la croix du Christ et la chapelle de sainte Madeleine, afin de ne pas mécontenter le peuple, disait-il. Mais l'Administration avait ses dossiers, rien n'y fit. Les subalternes ont reçu l'ordre de démolition qu'ils désiraient. Ils mettent tout leur zèle à barrer la route aux interventions de M. Barrin et des familles nantaises influentes qui tentent de le faire rapporter. « Grignion en mourra de douleur », écrit l'intendant... Mais « tout doit être abattu »... Si on laisse quelques murailles, « ce sera pour enfermer Grignion »...
La Croix qu'il prêche, le Missionnaire doit en sentir tout le poids : la loi du monde rejoint ici, pour lui, la loi de l'Evangile.
Montfort sons la Croix...
 
De Nantes où personne ne l'a écouté, Montfort revient à Pontchâteau, le lendemain de la fête, vers midi. Une grande partie de la foule est encore là, inquiète du sort qui va être fait au Calvaire, car les rumeurs les plus sacrilèges circulent. On questionne le Missionnaire qui s'en remet humblement à la Providence après avoir une fois de plus témoigné de la pureté de ses intentions et de la foi admirable des populations qui l'ont aidé.
Que peut-il dire de plus sinon que cette affaire le dépasse ? Tandis qu'il avait agi en pleine lumière, d'autres ont manœuvré dans l'ombre, recommandant à tout moment « qu'on ne mette pas leurs noms en avant ». Il espère encore dans l'action de ses amis, mais il sent déjà que le vide se fait autour de lui...
Qu'importe sa personne pourvu que la Croix règne et que l'Evangile soit annoncé ! Il avait promis depuis longtemps une mission à Saint-Molf, il y court ! Il en était au quatrième jour lorsque son plus intime compagnon, M. Olivier, rentre de Nantes, avec une lettre de l'Evêque qui lui interdit de prêcher et de confesser dans le diocèse. Et c'est le porteur de la lettre qui doit terminer la mission commencée. Ainsi, pour ne pas affronter les disgrâces de la Cour, et pour faire taire les criailleries jalouses d'ecclésiastiques « qui n'ont pas le dixième de son talent, de sa science et de sa vertu », le chef du diocèse se débarrasse de lui, sans ménagements.
Alors, sans défense contre des suspicions obscures et accablé par l'abandon et l'ingratitude de ses amis, Montfort pleura... M. Olivier qui vit couler ces larmes ajoute : « Ni troublé, ni aigri, il se contenta de souffrir en silence. » Comme il s'agit cependant de la possibilité de continuer son ministère, le voilà de nouveau sur la route de Nantes où il va tenter de faire révoquer l'interdit.
Mais il ne fait qu'avancer d'une station sur son chemin de croix : non seulement Monseigneur ne lui concède rien, mais il lui lit la lettre de cachet par laquelle le Roi ordonne de raser le Calvaire de Pontchâteau. Tombant à genoux, le saint prêtre s'écrie : « Dieu soit béni ! Je n'ai jamais songé à ma gloire, mais à la sienne. J'es­père qu'il me recevra avec la même faveur que si j'avais réussi ! » Frappé par cette radieuse humilité, l'Evêque ne pourra s'empêcher de dire à M. Barrin, son Vicaire Général : « Ou M. de Montfort est un grand saint, ou il est le plus insigne des hypocrites ! »
Jalousé, abandonné, condamné, Montfort ne songe plus qu'à se jeter dans les bras du divin Crucifié. Il va frapper à la porte des Jésuites pour y faire une longue retraite. Le P. de Préfontaines qui l'accueille est au courant des bruits qui courent en ville à son sujet. Il y a un mois à peine circulait dans Nantes une liste de plus de cent cinquante miracles obtenus, par lui, à Pontchâteau. Aujourd'hui, le Roi, l'Evêque, des ecclésiastiques influents, le rejettent...
En face de cet homme qui, dans la plus grande sérénité, s'abandonne maintenant à la Providence, ce Jésuite plein de finesse, habitué aux luttes des âmes, ne peut que tomber en admiration : « A partir de ce jour, dira-t-il plus tard, je le regardai comme un saint ! »
Et M. des Bastières qui vient compatir à sa peine est tout surpris de rencontrer un homme gai et content. « Vous êtes donc bien aise qu'on détruise votre Calvaire ? — Ni bien aise ni fâché. Le Seigneur a permis que je l'aie fait faire ; il permet aujourd'hui qu'il soit détruit. Que son saint nom soit béni ! Si la chose dépendait de moi, il subsisterait autant que le monde ; mais, comme cela dépend de Dieu, que sa sainte Volonté soit faite et non pas la mienne ! »
Dans la Maison de la Providence
 
Mme Olivier, mère de son collaborateur, avait mis à la disposition de Montfort, lors de son arrivée à Nantes, une maison fort ancienne qui aurait été jadis un rendez-vous de chasse à la lisière de la forêt. Il l'avait baptisée La Providence et en avait fait comme une petite procure pour ses missions. Désormais sans ministère, il en fait son refuge.
Dans une petite chapelle contiguë, il dit sa messe et groupe quelques âmes ferventes pour la récitation quotidienne du Rosaire. Elles forment bientôt le noyau d'une association sous le patronage de Notre-Dame des Cœurs. Plus que jamais, cette dévotion est, pour lui, le merveilleux secret pour aller à Jésus par Marie.
S'étant assimilé ce qu'en ont écrit le Bx Alain de la Roche et le P. Antonin Thomas, dans le Rosier Mystique, il en adapte la subs­tance, sous les 53 roses d'un chapelet, dans le Secret du Très Saint Rosaire. Et, au cours de l'automne, le 10 novembre 1710, il s'engage dans le Tiers-Ordre des Dominicains dont il fréquente assidûment le couvent.
Plus que jamais, il goûte les fruits spirituels des Mystères de Jésus et de Marie, et fait du Rosaire son arme de choix pour convertir ou renouveler les âmes. Il le prêche aux âmes religieuses et notamment à la Visitation, proche de Saint-Clément, où on ne l'a pas perdu de vue depuis son court séjour à Nantes, en 1701. Une religieuse éminente qui mourra en 1725 sera renouvelée dans sa dévotion à la Sainte Vierge et dans la connaissance d'elle-même, par les lumières que lui apporta Montfort.
Il y a aussi l'Association des Amis de la Croix qu'il a fondée sur la paroisse de Saint-Similien, à laquelle il infuse une nouvelle ardeur. N'est-ce pas sa grâce à lui de faire aimer cette Croix au moment où, vidant la coupe jusqu'à la lie, il en a reçu les énergies divines ? Ne parle-t-il pas d'expérience quand il demande à ses dirigés de voir toujours dans les épreuves quotidiennes de « délicats morceaux de Paradis » ?
Enfin, et plus que jamais, il est la Providence des pauvres dans ces quartiers de périphérie où se fixe la misère. Il ramasse dans la rue ou arrache à leurs taudis des loques humaines et en remplit sa maison, sa chambre, son lit. Et comme d'habitude, son exemple ne tarde pas à être contagieux : deux vertueuses sœurs, Elisabeth et Marie Dauvaise, acceptent de leur consacrer charitablement toutes leurs journées. En sorte que la Maison de la Providence devient, en quelques semaines, l'Hospice des Incurables, et la cour Catuit sur laquelle elle ouvre, une cour des miracles.
La charité du saint Missionnaire se survivra dans cette œuvre : c'est à elle qu'il léguera par testament les statues et la croix du Calvaire de Pontchâteau, qu'un de ses Frères doit y apporter en 1712, non sans peine, en attendant le jour où le Seigneur lui rendra justice.
 
Prouesse de charité sur la Loire
 
L'hiver de 1710 fut aussi pluvieux que celui de 1709 avait été rigoureux. Aussi la Loire, dont les bras, au lit incertain, entouraient le faubourg de Biesse, finit-elle par tout submerger. Et un matin de janvier, une crue soudaine ayant surpris les habitants, on ne voyait plus que les toits des maisons au-dessus du cours tumultueux des eaux.
Ces pauvres gens s'étaient réfugiés dans leurs greniers avec ce qu'ils avaient pu sauver de leur ménage. Mais ils y demeuraient sans vivres, et appelaient à l'aide. Une foule, massée sur les quais, contemplait, impuissante, cette situation désespérée. On y parlait haut pour dominer la rumeur du fleuve, mais personne n'osait rien entreprendre.
De la rue des Hauts-Pavés, Montfort est accouru, lui aussi, cherchant quelque misère à secourir. Il questionne les passeurs qui sont là près de leurs barques amarrées, mais tous, quand il leur demande d'intervenir, secouent tristement la tête. Qui pourrait se risquer sur ces flots emballés qui s'entrechoquent et tournoient en remous dangereux ? Il leur crie : « Mettez en Dieu votre confiance ! Je vous affirme que vous ne mourrez pas ! J'irai avec vous ! »
Enfin, un matelot qui vient de faire un transport de Donges à Nantes se laisse gagner par l'intrépide assurance du prêtre. Et d'autres, un à un, se décident à partir avec lui. « Qu'on remplisse les barques de vivres », dit Montfort à la foule qui alors ne se tient plus de générosité.
Et la petite flottille de la charité se lance sur le fleuve, louvoyant dans les courants et contournant les passages périlleux. On réussit à gagner les maisons le long desquelles on accoste presque à la hauteur des toits. Par les lucarnes qui s'ouvrent on distribue pains, galettes et viandes salées. Et le Père lance aux familles en larmes des paroles de confiance et de courage...
Là-bas sur les quais, la foule regarde les points noirs qui luttent dans la houle. Quand tout ce qui émerge a été visité on vire de bord... Il est encore plus difficile de couper les courants que de les remonter. Mais le sang-froid et les bonnes paroles du Missionnaire décuplent les énergies des bateliers. Et c'est au milieu des ovations qu'ils finissent tous par accoster le quai de départ.
En descendant du bateau qui, le premier, avait accepté de porter secours aux familles inondées, Montfort le bénit et promit au matelot qu'à l'avenir il n'aurait jamais d'accident. De fait, a raconté son arrière-petite-fille, ce bateau a, pendant plus d'un siècle, assuré le passage des voyageurs entre Donges et Paimbœuf, sur la Loire qui est déjà, à cet endroit, un bras de mer de plus de 12 kilomètres, et sans qu'il lui soit arrivé aucun malheur. Les riverains, confiants dans la bénédiction qui le protégeait, demandèrent que cette barque fût conservée le plus longtemps possible. Quand des réparations devenaient urgentes, on se gardait bien d'enlever les planches vermoulues, on les enchâssait comme des reliques dans des planches neuves.
La destinée du Calvaire
 
Pendant que Montfort exerce sa charité, de toutes manières, dans la bonne ville de Nantes, ses ennemis ne désarment pas. L'ordre du Roi doit s'exécuter. Le Lieutenant-Général de Nantes se dérobe au rôle odieux de fossoyeur de calvaire. C'est le Commandant de la Milice de Pontchâteau, M. de Lespinasse, qui doit s'en charger.
Il réquisitionne quatre à cinq cents hommes des paroisses voisines sans leur dire à quelle tâche on allait les appliquer. « Quand ils virent qu'il s'agissait de détruire le Calvaire, la force les abandonna », dit M. Olivier. C'était une profanation qu'on leur demandait. Aussi, tombant à genoux, ils faisaient réparation à leur Sauveur de l'outrage qu'on voulait leur imposer de faire à la Croix. Et le Commandant eut beau crier et menacer, ils croisèrent obstinément les bras pendant deux jours sous les huées des miliciens.
Exaspéré, ce chef sans honneur s'avisa alors de faire tomber la grande Croix en la sciant au pied comme un arbre dans la forêt. Devant cette détermination tous ces braves gens l'entourèrent, et pour que le beau Christ du P. de Montfort ne soit pas brisé, se proposèrent de le descendre eux-mêmes. Et sous les yeux d'une foule navrée et humiliée, d'où montaient des sanglots, ce fut comme une nouvelle descente de Croix.
Une procession douloureuse se forma pour accompagner les statues jusqu'à la maison d'un prêtre de Pontchâteau, M. la Carrière, d'où le P. de Montfort les fera venir à Nantes, en attendant, lui écrivait-il, « qu'elles retournent avec plus de gloire au Calvaire ».
Durant trois mois encore on força les ouvriers à combler les fossés. Mais « alors qu'ils avaient des bras de fer pour édifier, ils n'avaient plus que des bras de laine pour détruire », dit M. Olivier. Si bien qu'on finit par abandonner les terrassements, laissant à demi-ruinée la fameuse forteresse qu'on avait présentée à la Cour comme un danger public.
Les rêves des saints résistent mieux au temps que la politique des rois. Quarante ans après la mort de Montfort, lors d'une mission prêchée à Pontchâteau par ses successeurs, la colline à moitié renversée vit revenir des ouvriers qui, de nouveau, y plantèrent trois croix. Non sans réveiller les mêmes calomnies et les mêmes susceptibilités administratives, d'ailleurs. Il fallut cette fois se contenter d'une bénédiction sans solennité...
Puis vinrent les sombres années de la Révolution, avec ses incendies, ses massacres et ses ruines. Enfin, ce fut l'ère des restaurations : les arrière-petit-fils des fidèles du P. de Montfort recommencèrent. Au cours du xix" siècle, les travaux, les pèlerinages et les manifestations catholiques achevèrent de réaliser ce triomphe de la Croix que le saint Missionnaire avait chanté et annoncé. Et la lande, de la Madeleine est devenue une Terre Sainte où le peuple chrétien ne cesse plus de chanter :
« Vive Jésus ! Vive sa Croix ! »

XIV - L'Apôtre de La Rochelle
 
 
Quand Montfort vit qu'il n'y avait rien à espérer pour son Cal­vaire, il se décida à quitter Nantes. M. Barrin, dont l'amitié lui demeu­rait toujours fidèle, s'entremit pour lui faire ouvrir les portes des diocèses de Luçon et de La Rochelle. Luçon avait pour évêque Mgr de Lescure, et La Rochelle, Mgr de Champflour : tous deux, anciens élèves des Jésuites et de Saint-Sulpice, étaient fortement opposés au double courant janséniste et gallican qui divisait alors l'Eglise de France.
Le diocèse de La Rochelle, récemment fondé en 1648, en rempla­cement de celui de Maillezais, était fort étendu : il comprenait, avec l'Aunis et l'île de Ré, le Haut-Bocage vendéen, une bonne partie du Bressuirais et du Choletais. Tandis que l'évêché de Luçon, détaché de celui de Poitiers depuis 1317 et formé des régions côtières de Luçon à Beauvoir ainsi que de la partie du Bocage allant jusqu'à Pouzauges et à Montaigu, couvrait à peine les deux tiers de la Vendée actuelle.
Appelé par les deux évêques qui vont être désormais ses meilleurs protecteurs, Montfort prend la route de La Rochelle où l'attendent de durs combats. Avec le F. Mathurin, suivons-le priant et chantant la Vierge Marie.
 
Un excellent Carême à La Garnache
 
Première étape, La Garnache, bonne paroisse conduite par un saint curé, M. Dorion. Celui-ci avait demandé une mission : elle com­mence avec le Carême. Bien préparée par son pasteur, la population

répond spontanément et avec ferveur aux appels de notre Saint qui commence par solliciter d'elle une charité exigeante et quotidienne. Chaque famille doit prendre à sa charge un pauvre pendant tout le temps des exercices.
Ainsi, le Missionnaire évite de laisser accaparer par les miséreux un temps qui lui est nécessaire pour son ministère. Voulant cepen­dant prêcher d'exemple, il reçoit, avec lui, deux pauvres abandonnés, qu'il fait manger et qu'il entoure d'égards.
En sorte que rien ne contraria l'œuvre de Dieu dans cette paroisse. Et, comme partout ailleurs, la Vierge y joua un rôle merveilleux pour réaliser l'union des âmes. C'est auprès d'Elle que Montfort prenait finalement ses inspirations. Ayant accepté d'aller prendre un repas chaque jour avec le bon M. Dorion, il lui arriva, une fois, d'être retenu par Elle. Le curé, sachant qu'avant midi le Père récitait son office dans le jardin, envoya un enfant de chœur lui dire que la table était servie. Tout ému, l'enfant ne tarda pas à revenir disant : « Je l'ai appelé, et il ne m'a pas répondu... Il s'entretient avec une belle Dame qui est en l'air. »
... Il y avait à La Garnache une chapelle en ruines dédiée à saint Léonard. Avec l'autorisation de l'Evêque, le Missionnaire décida les pieux paroissiens à la restaurer et à en faire un beau sanctuaire en l'honneur de Notre-Dame de la Victoire. Il en fit les plans, en com­manda la statue et il promit de revenir pour en faire la bénédiction.
De fait, deux ans plus tard, revenant de l'Ile-d'Yeu, il repassera dans la paroisse et y prêchera la Préparation à la mort d'une manière fort suggestive qui rappelait les mystères du Moyen Age. Assis dans un fauteuil, et le crucifix à la main, il jouait le rôle de moribond. A sa gauche, un autre prêtre faisait le démon, et un troisième, à sa droite, le bon Ange. C'était le drame des derniers moments qui se déroulait ainsi sous les yeux des fidèles. Résistant au démon qui veut le détourner de Dieu, le»mourant lutte pour écouter les suggestions de son bon Ange qui cherche à l'entraîner au Ciel. Une telle scène aurait pu facilement verser dans le ridicule, mais Montfort y met­tait un tel accent de foi et de simplicité qu'il jetait les âmes devant le mystère de leur destinée et les faisait changer de vie.
Ayant renouvelé la piété de tous envers la Vierge, il procéda, le jour de l'Ascension, à l'inauguration de la chapelle devant une foule si grande qu'il lui fallut prêcher dehors, et si enthousiaste qu'elle ne semblait pas avoir conscience d'une pluie diluvienne qui s'abattait sur elle à ce moment-là.

En route vers La Rochelle
 
Montfort devait passer par Saint-Hilaire-de-Loulay. Sa renommée avait amené le curé de cette paroisse à lui demander les exercices de la mission. Il avait même fait à ses paroissiens le plus vibrant éloge du Missionnaire. Mais c'était un pasteur impulsif et versatile. Quelques personnes hostiles l'ayant circonvenu de leurs préjugés et de leurs calomnies, il changea complètement de sentiments et il fit tout ce qu'il put pour écarter de sa paroisse celui qu'il avait lui-même invité.
De fait, quand la nuit tombée, Montfort se présenta avec le F. Mathurin, harrassé d'une longue journée de marche sous la pluie, c'est avec les propos les plus méprisants et les plus insolents qu'il fut accueilli sur le seuil du presbytère. Sans se décontenancer, il alla frapper à l'unique hôtellerie du bourg. Ce fut pour se voir rebuté de la même manière. Il fallait reprendre la route tout transi et cher­cher, çà et là, un refuge pour la nuit...
Une vieille femme croisa alors les deux hommes et s'apitoya sur leur sort. A leur demande elle soupira : « Je suis bien pauvre, mais j'ai encore un peu de pain pour vous faire une bonne soupe, et une paillasse où dormir. » Et c'est ainsi qu'en songeant à Bethléem, nos voyageurs acceptèrent l'hospitalité de cette humble paysanne. Le lendemain matin, non sans l'avoir beaucoup édifiée, ils partaient pour Montaigu où il y avait un couvent des Dames de Fontevrault. Ces bonnes religieuses furent charmées de cette visite et en tirèrent le meilleur profit spirituel.
Sur la route, Montfort priait et chantait avec le F. Mathurin, et chemin faisant, des rythmes dansaient dans sa mémoire, qui allaient devenir de nouveaux cantiques. Comme il n'avait aucun ministère en vue là où il allait, il posait aussi des questif ns à la Providence. Mais il avançait confiant, sûr que des réponses lui viendraient en temps opportun. Pour mieux entendre cette voix de Dieu, en arrivant à Luçon, il se rendit au Séminaire dirigé par les Jésuites, et s'y mit en retraite.
Un matin, après la consécration, le bon Père entre en un colloque si intime avec le Christ qu'il vient d'appeler dans l'hostie, que la messe semble arrêtée... L'assistant va et vient autour de l'autel pour le rappeler à lui... Au bout de quelque temps, le voyant absorbé et comme privé de sens, il perd patience et descend au réfectoire où

tout le Séminaire est en train de déjeuner. « Est-ce que Monsieur de Montfort vient seulement d'achever sa messe ? », demande le Supé­rieur. « Point du tout ! Depuis une demi-heure qu'il a consacré, il est tellement absorbé que je me demande s'il est encore vivant... »
Un autre séminariste qui achève son repas est envoyé à la cha­pelle avec mission de ramener à lui l'officiant, fût-ce en tirant sur sa chasuble... Pareil fait ne pouvait manquer de faire le tour du séminaire et des couvents de la petite ville ; et chacun de répéter : « Nous avons un saint parmi nous ! »
Sa retraite finie, Montfort crut bon d'aller offrir ses services à Mgr de Lescure qui se montra très affable et très accueillant et l'in­vita même à prêcher le lendemain, 5' dimanche après Pâques, dans la chaire de Richelieu. A partir de l'Evangile, il exhorta ses auditeurs sur la prière et sur la dévotion au saint Rosaire. Ce dernier sujet l'amena à évoquer comment saint Dominique convertit les Albigeois. Or pendant qu'il rappelait les mœurs et les résistances de ces héré­tiques, il s'aperçut que, dans le chœur, quelques chanoines riaient sous cape...
Craignant d'avoir fait quelque gaffe, Montfort, sitôt l'office achevé, demanda au doyen, M. Dupuy, ce que signifiait le sourire malin des chanoines. « Vous auriez sans doute plus ménagé les Albigeois si vous vous étiez souvenu que Mgr l'Evêque est d'Albi », lui répondit celui-ci. Mais Mgr de Lescure, à qui il alla présenter aussitôt ses excuses, le tranquillisa par ce bon mot : « Monsieur de Montfort, d'une mauvaise souche, il sort parfois de bons rejetons ! »
La confiance mutuelle ne pouvait que gagner avec tant de sim­plicité. Aussi est-ce avec joie que le Missionnaire promit de revenir dans le diocèse dès qu'il aurait donné satisfaction à Mgr de La Rochelle vers qui il allait se rendre sans tarder...
 
L'affrontement missionnaire
La Rochelle était un milieu autrement ingrat que les campagnes bretonnes ou nantaises. Montfort allait s'y trouver aux prises avec le dévergondage des mœurs et les astuces de l'hérésie. Aussi voulut-il l'aborder dans le plus grand détachement évangélique, à pied et sans un sou en poche...
Comme le soir est avancé lorsqu'il entre dans la ville, il lui faut chercher une hôtellerie. A la première où il frappe, on le fait attendre sur le seuil, puis le voyant sans cheval, on le prie de passer outre.

Après beaucoup d'insistance, dans une autre où il se présente, on finit par l'accepter. Mais un tel accueil où seul l'intérêt entre en jeu rend le F. Mathurin plutôt inquiet : « Père, dit-il, vous êtes sans argent ! Que vont dire ces gens, demain, quand nous partirons ? — La Providence y pourvoira, mon Frère. Allons dormir ! »
Quand, le lendemain matin, l'hôtelier demanda douze sous pour la dépense, il fallut bien s'expliquer. « Comme je n'ai pas d'argent, voulez-vous en gage cette canne, dit Montfort. Je vous promets de vous défrayer bientôt. » La canne valait sans doute plus de douze sols aux yeux du patron ; mais, plus encore, l'humilité du pauvre donnait un droit sans limite sur les trésors de Dieu.
De fait, tout devait se régler dans la journée. A la messe qu'il dit à l'hôpital assiste une pieuse personne, MUe Prévost, qui conçoit une vive admiration pour ce prêtre inconnu. Elle en parle à son con­fesseur, le P. Colluson, jésuite, professeur au Grand Séminaire. Celui-ci le connaît de réputation et lui conseille de l'accueillir dans sa maison, avec le F. Mathurin, et de parer à ses besoins matériels pen­dant son ministère à La Rochelle... C'est ainsi que, le soir même, F. Mathurin portait à l'hôtelier les douze sous qui lui étaient dus et dédouanait la canne du Père.
Mgr de Champflour lui confiant l'évangélisation de sa ville, Mont­fort entra aussitôt en action. Dans la paroisse rurale de l'Houmeau, d'abord, puis dans la chapelle de l'hôpital. Comme la foule accourue n'y pouvait tenir, les prédications se firent dans la cour d'à côté. Prê­cher en plein air, cela parut aux jansénisants, du fanatisme, et aux calvinistes, une provocation. Dans cette ville, déjà si divisée, les forces hostiles allaient redevenir agressives.
Les libertins n'acceptent pas la condamnation publique de leurs vices dorés, ni les cantiques moraliseurs qu'on fredonne à leurs oreilles, dans les rues et les salons. Un soir, trois damoiseaux, fanfa­rons et désinvoltes, font irruption dans la chapelle pour y braver et railler le prédicateur. Devinant leur intention perverse celui-ci les apostrophe : « Ces trois messieurs qui viennent d'entrer avec leurs perruques poudrées, leur crie-t-il, sont suscités par le démon pour empêcher les fruits de la mission. Leur place n'est pas ici ! Qu'ils sortent ou je descends de la chaire ! » Le désaveu de l'auditoire dégonfla leur arrogance... Ils sortirent, mais en jurant de se venger...
Quelque temps plus tard, en effet, ils montèrent un véritable guet-apens, en vue de l'occire. Par une nuit noire, le Père se rendait avec M. des Bastières et F. Mathurin, chez Adam, son sculpteur. Or, à l'entrée de la rue qui y conduisait tout droit, Montfort dit : « Retour­

nons ! Nous risquons de nous égarer par ici ! » Et c'est par un long détour qu'il rejoignit enfin l'atelier de l'artiste.
Pendant le retour, M. des Bastières ne put s'empêcher de lui demander pourquoi il avait refusé de s'engager dans la rue qui menait directement chez M. Adam. « Je ne puis vous dire pourquoi, répondit-il. Au moment d'entrer dans cette rue, mon cœur est devenu froid comme glace, et j'ai été comme cloué au sol. »
Or, le même M. des Bastières eut le dernier mot de cette histoire, plus tard, lorsque revenant de Nantes à La Rochelle, il fit route avec sept cavaliers qui, tous les soirs, « à la dînée, ramenaient toujours M. de Montfort sur le tapis et en parlaient comme du plus grand scélérat de l'univers »... A la « dernière couchée », au Poiré-sur-Velluire, l'un d'eux, après avoir raconté comment ils avaient perdu la face à l'hôpital Saint-Louis, ajouta ceci : « Nous avons cent fois, depuis, cherché l'occasion de le rencontrer seul, à l'écart, pour lui régler son compte... Un dimanche soir, qu'il allait chez Adam, le sculpteur, avec F. Mathurin, nous l'avons attendu de 7 heures du soir à 11 heures, à un tournant de rue, mais il n'y vint point... Nous lui aurions cassé la tête, s'il était passé par là... Et le F. Mathurin, nous l'aurions envoyé au diable, avec son maître. »
 
La trouée apostolique
 
« Le monde vous haïra », avait dit Jésus à ses Apôtres. Cette hostilité, Montfort la sentait autour de lui, jusque chez certains ecclé­siastiques choqués par son zèle et par les témoignages publics de dévotion qu'il demandait aux foules. Pour pouvoir répondre aux accusations qu'on portait contre l'homme de Dieu, Mgr de Champ-flour demanda à trois de ses chanoines d'assister à tous ses sermons. Ils ne purent qu'en admirer la doctrine pure et la flamme évangé-lique. Aussi lui confirma-t-il sa confiance en l'autorisant à lancer coup sur coup, trois missions, dans la chapelle des Dominicains.
En choisissant ce lieu il coupait court à toute querelle de clocher entre les paroisses et se dégageait des influences qui lui auraient ôté sa liberté d'action. L'enjeu était important. Il s'agissait de rendre aux catholiques la fierté et la vitalité de leur foi, et même de faire une trouée dans la forteresse calviniste, nulle part plus résistante en France qu'à La Rochelle.
Déjà, il avait sensibilisé les esprits en faisant distribuer en ville un petit écrit clair et percutant sous le titre : « Démonstration de la Foi ». Mais, dès que la mission fut ouverte, il se garda de toute controverse : chacun sait que la polémique n'a jamais converti personne. Bien plutôt, à l'exemple de saint Dominique, il fit réciter le Rosaire, en toutes circonstances : « Je connais beaucoup de pécheurs scandaleux, dira M. des Bastières, à qui il a inspiré cette dévotion... qui sont parfaitement convertis, et dont la conduite est maintenant exemplaire... »
Le saint Missionnaire connaît d'expérience l'efficacité surnaturelle de la Prière à Marie. Il lui suffit d'entremêler ses discours sur les grandes vérités d'allusions courtes et vibrantes aux mystères du Rosaire, pour qu'en récitant leurs Ave, ses auditeurs fondent en larmes et assaillent les confessionnaux. « Ne pleurez pas, s'écriait-il, la voix mouillée de compassion, vous m'empêchez de parler... Or il ne suffit pas que je touche vos cœurs, il faut aussi que j'éclaire vos esprits. »
De vaillants collaborateurs l'aidaient dans son rude ministère, et notamment plusieurs Dominicains, le P. Colluson, jésuite, M. des Bastières et jusqu'à son propre frère, Gabriel-François, qui venait de laisser sa cure bretonne pou» « missionner » avec lui. Il y avait tant de retours à Dieu, en effet, que les prêtres séculiers et réguliers pouvaient à peine suffire à entendre les confessions. « Toute la ville de La Rochelle fut touchée, émue, presque entièrement changée », note un historien du siècle.
Après les hommes, trois mille femmes suivirent la mission à leur tour, dans un climat de piété intense. Un chroniqueur explique ce succès par le fait « qu'il leur donnait la permission de lui poser des questions » auxquelles il répondait d'une manière claire et vigoureuse. Mais c'était pour en revenir à la prière intime et prolongée, sans laquelle il ne peut y avoir de transformation des âmes. De fait, la chose fut notée comme un prodige à La Rochelle, les femmes invitées à garder un véritable recueillement durant les trois derniers jours de la mission, ne parlèrent que par signes dans leurs maisons, même à leurs maris et à leurs servantes.
Une longue et spectaculaire procession féminine que les annales de la ville relatent avec complaisance, fut la conclusion de cette mission. On y marchait en bel ordre, avec un cierge, un long chapelet et l'acte de renouvellement des promesses du Baptême dans les mains et chantant des cantiques accompagnés d'instruments de musique. Le gouverneur, M. de Chamilly, était au balcon de son hôtel, admirant l'évolution des groupes diversement vêtus ; il avait même consenti qu' « un piquet du régiment des Angles et de la Lande, en habit de couleur marron clair, avec culottes et bas rouges, fermât la marche ».
D'ailleurs, les militaires, soldats et officiers, allaient avoir eux aussi leurs exercices religieux, et ce fut merveille de les voir répondre, avec foi et piété, aux appels du missionnaire. En se mêlant à eux familièrement dans les rues et en les accueillant avec la plus grande bonté, il gagna leur cœur et transforma leur vie. Beaucoup ne sachant pas écrire, il composa pour eux un cantique, le Bon Soldat, en vue de graver dans leur mémoire ses conseils et même un règlement de vie.
Le gouverneur, enthousiasmé des résultats obtenus auprès de la garnison, voulut témoigner sa satisfaction à M. de Montfort en l'invitant à sa table, et Mme de Chamilly, en lui envoyant une jeune fille maure dont la voix était ravissante, pour chanter des cantiques. Le Missionnaire fit bon accueil à ces concours qu'il n'avait pas cherchés, mais qui favorisaient l'union de tous.
Sous les yeux des Rochelais, ce fut enfin l'étonnante procession de tous ces soldats, marchant pieds nus, un crucifix dans une main et un chapelet dans l'autre, derrière un de leurs officiers portant l'étendard de la croix. « Tous chantaient les litanies de la Sainte Vierge ; les chantres, d'espace en espace, entonnaient ces mots : « Sainte Mère de Dieu, demandez pour nous », et le chœur répondait : « L'amour de Dieu ». Et cette réponse se faisait d'un air si touchant, chacun ayant les yeux sur son crucifix, que tous ceux qui étaient présents se trouvèrent attendris devant ce spectacle. »
« In hoc signo vinces ! »
 
Dans les foyers et les milieux de La Rochelle, les missions de Montfort avaient produit un choc extraordinaire. Non seulement les conversions, les réconciliations, les restitutions s'étaient multipliées, mais aussi les abjurations des calvinistes. L'une de ces dernières qui provoqua le plus d'étonnement fut celle de Mme de Mailly, dame de qualité, très entourée du parti huguenot. Récemment de retour d'Angleterre, elle se trouvait à La Rochelle au moment où le saint Missionnaire y prêchait.
Inquiète au sujet de sa foi, elle désirait le rencontrer. Une de ses amies catholiques lui en ménagea discrètement la possibilité dans un village des environs. Avec beaucoup de tact et de douceur Montfort exposa à Mme de Mailly la vérité catholique, et lui suggéra de beaucoup prier la Sainte Vierge en récitant le Rosaire. Bientôt, la grâce aidant, son âme se trouva dans la lumière et la paix. Désabusée de l'erreur et des préjugés calvinistes, elle voulut faire ouvertement profession de catholicisme. Et elle mena une vie pieuse et charitable jusqu’a sa mort, qui survint à Paris, en 1749.
Se sentant entamés et décimés, les protestants usèrent de tous les moyens pour ruiner la réputation du missionnaire : insultes, calomnies, chansons, railleries, menaces... Un peu partout on l'entendait traiter de baladin et d'extravagant, d'aventurier, d'hypocrite, de fanatique... Mais le peuple, gagné par sa parole et sa vertu, allait à lui de plus en plus comme à l'envoyé de Dieu.
Quant à lui, passionné de ramener les âmes à Dieu, plus on l'attaquait, plus il se mortifiait et priait pour ses ennemis. On l'entendait souvent s'écrier : « Pardonnez, Seigneur, à ceux qui me persécutent et ne leur imputez pas ce qu'ils font contre moi. Convertissez-les plutôt et punissez-moi à leur place ! »
Tant de douceur évangélique ne pouvait que faire des miracles. Un seigneur avait beaucoup contribué à démolir sa réputation : en l'entendant prêcher, un jour, il fut soudain si troublé que, pour retrouver la paix de sa conscience, il alla lui demander pardon et devint son ardent défenseur. Un autre, étant tombé malade, crut devoir le faire venir pour réparer devant sa famille, toutes ses calomnies, s'offrant même à en faire un acte public passé devant notaire.
D'autres, hélas ! s'endurcirent dans la vengeance et en vinrent à mêler du poison au bouillon qui était préparé pour le prédicateur après son sermon. Celui-ci l'avala et commença à en sentir les effets. Il prit alors remède sur remède pour le neutraliser, mais il devait en rester diminué pour le reste de sa vie. Loin de le décourager, cela ne fit que stimuler son zèle. Il rêva même, après toutes ses missions, d'une grandiose procession au cours de laquelle on planterait deux croix, l'une de pierre à la Porte Dauphine, et l'autre de bois, à la porte Saint-Nicolas.
Sous un soleil de gloire, une foule énorme accourue de la ville et des environs, fit ce jour-là un véritable triomphe à la Croix. Et tandis que l'homme de Dieu prêchait pour la dernière fois, une grande rumeur s'éleva dans l'auditoire pendant plus d'un quart d'heure : « Miracle, miracle, criait-on... Nous voyons des croix en l'air ! » Cela fut attesté par plus de cent personnes dignes de foi à M. des Bastières qui assistait lui-même à la fête. N'était-ce pas le signe que le salut avait été apporté, pour beaucoup d'âmes, en cette ville ?

XV - Dans le Diocèse de Richelieu
 
 
Mgr de Lescure n'avait pas perdu de vue le Missionnaire qui avait prêché dans sa cathédrale, l'année précédente. Au moment où celui-ci quittait La Rochelle pour évangéliser quelques paroisses des environs, il lui demanda de revenir dans son diocèse. Il le priait notamment d'aller à l'Ile-d’yeu où la population, plutôt fruste et d'humeur insulaire, ne jouissait que rarement des secours spirituels des missions.
L'Ile-d'Yeu, à 20 km en mer, n'était pas d'accès difficile : des ports de La Rochelle, des Sables, de Saint-Gilles, les marins y passaient souvent. Mais, à cette époque, la guerre de Succession d'Espagne durait encore, et les côtes de l'Atlantique étaient infestées de corsaires anglais qui cherchaient à faire de bonnes prises. Ceux de Guernesey se relayaient aux sorties des ports de l'Ouest pour faire main basse sur les bateaux et leur cargaison. Et les passeurs se racontaient entre eux des aventures capables d'affoler même les plus audacieux.
On sait, par ailleurs, que les calvinistes n'étaient pas sans collusion avec les protestants et les pirates d'Angleterre. Dans le cas de Montfort qui venait d'entamer si profondément leurs positions à La Rochelle, n'était-ce pas l'occasion de se débarrasser de lui en l'envoyant dans les prisons d'Albion ?
Une périlleuse traversée
 
Notre missionnaire n'ignorait pas ces dangers. Mais une population attendait la Parole de Dieu, et le Pasteur du diocèse le suppliait d'aller vers elle : cela suffisait pour écarter toute tergiversation.
Ayant arrêté avec un marin son passage vers l'île, il invita ses collaborateurs à venir s'embarquer, avec lui, le jour convenu.
Or M. Clémençon, chez qui il logeait, lui révéla qu'un guet-apens l'attendait au large. Les calvinistes voyant dans cette traversée la bonne occasion de se venger qu'ils cherchaient depuis longtemps, avaient négocié secrètement avec les corsaires l'enlèvement des missionnaires. « Dans ces conditions, n'est-il pas imprudent de prendre la mer ?» se demandaient les compagnons de l'homme de Dieu.
Quant à lui, il n'hésitait pas. Aller aux âmes au péril de ses jours, n'était-ce pas une aubaine ? Et d'invoquer l'audace des colons partis vers le Canada, ou l'exemple des martyrs qui avaient risqué leur liberté ou leur vie pour porter la Bonne Nouvelle aux païens...
« Sans doute, objectait M. des Bastières, mais ici le danger est certain puisque nous sommes vendus aux gens de Guernesey. Partir, c'est nous exposer à être pris et emmenés par les corsaires... Nous ne pouvons courir ce risque !
— Votre peur est de la pusillanimité, répliquait Montfort... Comment pouvez-vous consentir à être les jouets des ennemis de Dieu qui ont inventé cette fourberie pour nous empêcher d'aller vers des âmes qui se perdent... »
Après les renseignements précis de M. Clémençon, et la disparition de tant de barques, ou leur retour à la côte, vidée de leur cargaison, on ne peut parler de fourberie ou d'épouvantail », ajoutait M. des Bastières.
« Si les missionnaires et les apôtres avaient été aussi peureux que vous, ils ne seraient pas maintenant couronnés dans le ciel !
Sans doute, finit par dire M. des Bastières. Mais je ne me sens pas leur courage, ni le vôtre, en ce moment... Soit ! embarquez-vous. Moi ! je ne vous suivrai pas ! J'irai vous rejoindre par un autre chemin. »
M. de Montfort n'osa pas se séparer de ses collaborateurs et bien lui en prit. Car la barque qu'il devait prendre fut saisie en mer. Et les corsaires, dépités de ne pas y trouver le groupe des missionnaires, dirent au patron : « Tant pis pour toi ! Si tu nous les avais livrés, tu aurais eu la liberté et une récompense. Mais puisque l'affaire est manquée, c'est toi qui va payer ; nous gardons ta barque et ta cargaison... »
A cette nouvelle, Montfort ne songea plus à s'embarquer à La Rochelle où il était trop connu. Il partit pour les Sables où il y avait aussi des chaloupes qui assuraient la traversée... Mais ce fut pour entendre les mêmes rumeurs dans le milieu des marins : l'île est investie de corsaires, on ne peut risquer le passage sans se faire prendre...
Force lui fut de se rendre à Saint-Gilles où il trouva les matelots tout aussi pessimistes. Très contrarié, il ne voyait plus que la solution de retourner à La Rochelle. Tandis qu'il allait et venait, regardant l'île qui ressemblait à un vaisseau voguant, au loin, sur la ligne d'horizon, il interpelle un marin en train d'aménager sa chaloupe. Et il le supplie avec tant de véhémence en lui assurant la protection d'en haut, que, de guerre lasse, il accepte de partir pour l'île, le lendemain matin.
Bien avant le jour, la barque avait gagné le large. Par malchance, les vents étaient contraires, et les matelots ne progressaient qu'à force de rames... Soudain, l'un d'eux s'exclama : « L'ennemi !... Nous sommes perdus !... » Deux points noirs, à l'horizon, grossissaient de plus en plus : les corsaires avaient mis le cap sur l'embarcation...
Se voyant déjà emprisonnés, les matelots gémissaient et larmoyaient... Pour leur rendre courage, Montfort entonna un cantique. Mais aucun n'avait le cœur à chanter... « Puisque vous ne pouvez pas chanter, dit-il, récitons ensemble le chapelet ! » Et tous de saluer avec confiance Celle qui est l'Etoile de la Mer..., pendant que les yeux demeuraient fixés sur les bateaux ennemis dont on pouvait, de mieux en mieux, détailler la silhouette...
Le chapelet achevé, Montfort s'écrie joyeux : « Confiance, mes amis ! Notre Bonne Mère nous a exaucés ! Nous sommes hors de danger ! — Comment, hors de danger ? protestent les matelots. Ne voyez-vous pas les corsaires tout proches, et prêts à fondre sur nous ! -— Ayez la foi ! Et ne craignez rien, reprit l'homme de Dieu. Les vents vont tourner. »
Chacun vivait de cette dernière lueur d'espérance quand, effectivement, on vit les deux navires virer de bord et se perdre dans la brume... C'était le salut ! Un vibrant Magnificat courut alors sur les flots... Un peu plus tard, on abordait à l'Ile dont la population accourait déjà au-devant des envoyés de Dieu.
Mission dans l'Ile-d'Yeu
 
On apprit vite comment les Missionnaires avaient échappé aux corsaires. Il n'en fallait pas davantage pour porter à son comble la sympathie de ces gens de mer. Leur empressement à venir à la mission fut général. Le Curé, Pierre Ayraud, modèle du pasteur qui ne vit que pour ses ouailles, en était consolé et ravi. Seul, le Gouverneur de l'Ile se tint à l'écart. Mais son exemple ne semble pas avoir influencé la population qui profita des exercices avec une sainte avidité.
Sous leur rude écorce, ces « îlais » vivaient intimement soudés entre eux. Au premier appel, ils accomplirent les œuvres de miséricorde qui leur étaient recommandées pour attirer sur eux les bénédictions de Dieu. Pendant les deux mois de la mission, ils pourvurent à l'entretien des pauvres. Une marmite fut alimentée régulièrement par les dons de tous. Plusieurs femmes apprêtaient des repas qui étaient distribués, chaque jour, à une heure marquée. Et pendant qu'ils prenaient leur nourriture, les pauvres écoutaient une lecture sur les devoirs de la religion et les moyens de se sanctifier. En sorte que leurs âmes s'en trouvaient plus réconfortées encore que leurs corps.
En plusieurs points de l'île, avait lieu la récitation du Rosaire. Et c'est avec une spontanéité d'enfants que ces familles de matelots, si souvent affrontées aux périls de la mer, prirent l'habitude de se blottir près de Marie, dans les trois chapelles de Notre-Dame du Vœu, de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, et de Notre-Dame de Bon-Secours.
Pour planter la croix, on choisit un lieu élevé dominant le port et la mer, afin qu'elle apparut à tous les yeux comme le signe du salut au milieu des tempêtes de la vie. On raconte qu'une pierre énorme se trouvait là que personne ne pouvait déplacer : Montfort ne fit qu'y mettre la main et elle roula jusqu'au bas de la falaise où on la montre encore. Beaucoup d'autres faits prodigieux attribués à l'homme de Dieu sont restés vivants dans la tradition locale. C'est dire à quelle profondeur les âmes furent marquées par son passage dans l'île.
Pendant la mission, un prêtre du continent, le curé de Sallertaine, étant venu supplier Montfort de se rendre ensuite dans sa paroisse, cela lui fut promis pour l'Ascension. Sous les fleurs et les bénédictions d'une population qu'il avait renouvelée dans sa foi, Montfort quitta l'île, aux environs de Pâques 1712.
Pour tout repos, il se rendit à Nantes où il visita discrètement plusieurs des œuvres qu'il y avait fondées, notamment celle des Amis de la Croix, et reprit contact avec les âmes d'élite qu'il y avait dirigées. C'est à l'une d'elles, pense-t-on, qu'il laissa le texte du Secret de Marie, cette admirable brochure que, selon Grandet, il aurait écrit d'affilée, en trois jours.
En revenant de Nantes il bénit, à La Garnache, la chapelle de Notre-Dame de la Victoire, qui est devenue, depuis, un but de pèlerinage dans la région. Et c'est de là qu'il se rendit, en procession, à la paroisse voisine de Sallertaine.
Corps à corps avec les puissances du Mal
 
Ce n'est pas sans raison que le bon curé avait fait appel au grand missionnaire. A cette époque, dans les villages du marais, isolés, par l'eau, pendant les longs mois de l'hiver, les mœurs étaient déplorables. Pire encore que les désordres de la conduite, le mauvais esprit régnait parmi les paroissiens de Sallertaine. En dépit des invitations les plus insistantes de leur curé, ils refusaient d'aller à la rencontre du missionnaire que les gens de La Garnache leur amenaient dans l'enthousiasme.
Comme en d'autres circonstances, « le diable avait pris les devants » et semé la zizanie dans le champ où l'ouvrier allait entrer. Dès l'annonce de la Mission, en effet, les fortes têtes avaient comploté pour la faire échouer. Sitôt le curé sorti de l'église, avec une poignée de vieilles personnes, les portes en furent barrées et les clés mises en lieu sûr. Il fallait préparer un affront si humiliant à Montfort et lui signifier une opposition si brutale qu'il passât son chemin, sans ouvrir la mission.
La comédie était bien montée. Au moment où Montfort arrive, au milieu d'une foule qui chante et qui prie, les habitants de Sallertaine se mettent à jouer dans les rues et à s'interpeller d'une manière bruyante et gouailleuse dans les maisons. La procession fait son entrée dans le bourg sous les huées et les éclats de rire. Quelques haineux s'enhardissent même jusqu'à lancer des pierres contre le missionnaire.
Celui-ci a compris tout de suite le jeu du diable. Dès qu'il apprend que les portes de l'église sont verrouillées, il fait arrêter le cortège autour d'une croix : après avoir prié, il remercie les gens de La Garnache, les bénit et, en les renvoyant, il leur demande de prier pour la mission qui va commencer. A peine achève-t-il de parler que l'on entend les portes de l'église s'ouvrir d'elles-mêmes. Le curé y entre aussitôt, suivi de son petit groupe de fidèles qui grossit à vue d'œil.
Quant à M. de Montfort, portant étole et eau bénite, il se rend chez le bourgeois le plus influent qui anime toute la résistance. En pénétrant chez lui, il l'asperge ainsi que ceux qui l'entourent, puis ayant placé son crucifix et sa statuette de la Vierge sur la cheminée, il se prosterne et prie...
Interloqués, le maître de maison et toute sa famille ont assisté à cette scène, sans mot dire. « Eh ! bien, Monsieur, dit Montfort en se relevant, ne croyez pas que je vienne ici de moi-même... Non, c'est Jésus et Marie qui m'y envoient. Je suis leur ambassadeur. Ne voulez-vous pas bien me recevoir de leur part ?
- Oui, volontiers, soyez le bienvenu, répond l'homme subjugué...
- Alors, venez avec moi à l'église... Et, à l'instant même, il le suivit avec toute sa famille. »
Au grand étonnement de l'assistance, Montfort plaça lui-même, au premier rang, celui qui avait entraîné toute la paroisse dans l'opposition. Et, sans tenir compte de l'accueil qu'on venait de lui faire, il engagea tout le monde, de la manière la plus avenante, à profiter de la grâce de la mission.
Commencée sous le signe de la croix, celle-ci allait produire les fruits les plus consolants. Il y avait tant à faire dans cette population où proliféraient, comme le chiendent, les haines et les vengeances, les querelles et les procès, l'ivrognerie et les mauvaises mœurs. Mais l'homme de Dieu dut payer héroïquement de sa personne.
« On savait à Sallertaine, dit un ancien biographe, que dans la maison où il logeait, il avait fait choix du réduit le plus pauvre et le plus incommode ; qu'un peu de paille lui servait de lit et une pierre, de chevet ; que son sommeil n'était que de trois heures et qu'il l'interrompait encore par de sanglantes disciplines. Après cela, on le voyait prêcher tous les jours deux sermons et faire une conférence d'une heure, sans parler ni de ses catéchismes, ni de ses entretiens particuliers, ni du temps qu'il passait au confessionnal. Au milieu de tous ces emplois..., il avait l'air d'être aussi recueilli et uni à Dieu que s'il eût été dans le repos de l'oraison. Une pareille conduite ne pouvait que donner aux peuples la plus haute idée de sa sainteté, et il leur était difficile de se défendre d'obéir aux leçons d'un homme qui pratiquait lui-même des choses infiniment plus rudes que celles qu'il exigeait d'autrui. » (P. de Clorivière.)
Et c'est ainsi, dans une lutte corps à corps avec les puissances du Mal, que le Missionnaire retourna les gens de Sallertaine. Chaque jour, il accepta le rôle périlleux d'arbitrer leurs différends, ce qui lui permit de liquider plus de cinquante procès qui, depuis des années, empoisonnaient le climat de la paroisse, de préparer plus de cent réconciliations publiques et de restaurer la justice dans les consciences, en obtenant que les dommages fussent compensés et les restitutions accomplies.
Printemps spirituel sur le Marais
 
Une fois le terrain déblayé, il fallait bâtir et assurer l'avenir. Et pour cela, faire retrouver aux âmes le sens des engagements de leur baptême, et donner aux bonnes volontés des points d'appui pour leur piété et leur fidélité.
Pour laisser un centre de culte à la Vierge dans lequel puisse se perpétuer la pratique du Rosaire, il restaure dans la vieille église (du xi' siècle) une chapelle et un autel en l'honneur de Notre-Dame de Bon-Secours.
Puis il propose d'ériger un Calvaire monumental sur une faible butte d'où l'on voit reculer très loin le cercle de l'horizon sur cet immense parterre qu'est le Marais, au printemps. Dans l'enthousiasme de la mission on se livre, sous sa direction, à des travaux considérables. Bientôt se dresse un Sépulcre avec les statues des saints qui assistèrent à la descente de croix ; puis, au-dessus, une chapelle voûtée en l'honneur de saint Michel, surmontée elle-même d'une lanterne dans laquelle on devait entretenir une flamme visible de la plupart des villages. Par derrière, au sommet, les trois croix se détachant en plein ciel...
Actes de foi réalisés en commun par les paroissiens, ces monuments demeuraient aussi des signes et des lieux de piété. Ce fut le sens donné à leur bénédiction. Tous participèrent à cette cérémonie le chapelet et une petite croix à la main ; chacun portait, en outre, le contrat d'alliance de son baptême, imprimé sur vélin, et signé par lui. Enfin, c'est pieds nus que prêtres et gentilshommes, bourgeois et paysans, accompagnèrent la croix portée en triomphe, et dans un ordre si parfait que chacun put retrouver ses chaussures, sans peine, là où il les avait laissées au départ.
Même dans un grand courant de foi tout le monde ne se hausse pas également à l'idéal évangélique. Il y a des refus obstinés ou des retours de la nature. Témoin cette demoiselle de qualité qui continuait de faire étalage de vanité et de prétention dans le saint lieu, à tel point que Montfort crut devoir la rappeler à plus de modestie. Mortifiée, elle rapporta le fait à sa mère qui considéra cette intervention comme un outrage et jura de s'en venger.
De fait, le missionnaire venant à passer sur la place de l'église, elle fonce sur lui et, brandissant sa canne, elle lui en assène cinq ou six coups avec des commentaires assortis. Les spectateurs, indignés, n'osaient pas intervenir à cause du crédit de cette femme dans la région. Mais ils s'attendaient à des répliques cinglantes de la part de l'homme de Dieu. Il n'en fut rien. Oubliant les coups et les injures qui n'atteignaient que sa personne : « Madame, dit-il avec sang-froid, j'ai fait mon devoir ; il aurait fallu que votre fille fasse aussi le sien ! »
Tant de vertu ne pouvait qu'affermir son autorité morale sur le peuple. A la procession de clôture, plus de 15.000 personnes accoururent de toute la région pour l'entendre. Et c'est en foule compacte que les paroissiens de Sallertaine, voulant faire oublier leur premier accueil, l'escortèrent vers Saint-Christophe-du-Ligneron.
Les paroles du Prophète
 
Même à Saint-Christophe où toute la paroisse est venue au-devant de lui, le diable suscite des oppositions au prophète du Seigneur. Au moment de son arrivée, quelqu'un fend la foule qui l'accompagne et, se jetant sur lui, le soufflette sans crier gare. Les gens allaient l'en punir sur-le-champ quand le missionnaire intervint : « Ne lui faites pas de mal, il sera bientôt à moi. »
De fait, comme partout ailleurs, la mission entraîne des conversions en chaîne et des prodiges de grâces ; et l'insulteur, confus et en larmes, est l'un des premiers à réparer publiquement sa conduite scandaleuse.
Il y eut cependant un vieux ménage que la froide passion de l'avarice retint dans ses filets : celui de Tangaran et de sa femme, riches d'un argent mal acquis. On leur reprochait des prêts usuraires. Comme ils semblaient vouloir profiter de la mission, Montfort leur montra l'iniquité de leurs contrats, et leur demanda de les brûler.
L'homme finit par y consentir. Mais quand l'heure vint de s'exécuter, chez lui, en présence de plusieurs témoins, sa femme s'y opposa : « Ces papiers ne deviennent mauvais que si on en fait un mauvais usage, disait-elle. Nous resterons des gens honnêtes. A quoi bon les brûler ? »
Montfort dut revenir à la charge et rappeler les malédictions de l'Evangile contre Mammon et ses esclaves : « C'est à la voix de Jésus-Christ qu'il faut obéir, Monsieur Tangaran, et non à celle de votre femme. » Mais celle-ci surgissant, plus obstinée encore, ripostait par des railleries blasphématoires. Alors, sentant ses exhortations inutiles, le Missionnaire lança cette menace : « Tous deux, je le vois, vous êtes tellement attachés aux biens de la terre que vous méprisez ceux du ciel. Mais la fortune que vous avez amassée ne vous servira à rien : vos enfants ne réussiront point et ne laisseront point de postérité... Quant à vous deux, vous finirez misérablement et vous n'aurez pas même de quoi payer votre enterrement !
— Oh ! oh ! répliqua la femme, en raillant, il nous restera bien, au moins, trente sous pour payer le son des cloches ! — Même pas, dit l'homme de Dieu, et les cloches resteront muettes le jour de vos funérailles. » Les Tangaran, songeant à leur magot, s'esclaffèrent en entendant ces dernières paroles...
Et cependant, leur fortune, bientôt ébranlée, alla déclinant, d'année en année... Ils tombèrent dans une véritable indigence. Et comme ils moururent, tous deux, un jeudi saint, la femme en 1730 et le mari en 1738, leurs obsèques eurent lieu le vendredi saint, jour où tous les clochers demeurent muets à cause de la mort du Seigneur. La prédiction faite par Montfort devant témoins, se vérifia donc, de point en point, ainsi que l'ont attesté, au milieu du XVIIIe siècle, le curé, le seigneur et les habitants de la paroisse.
Une autre prédiction les avait frappés lors de l'érection du Calvaire. Comme la croix préparée apparaissait plutôt mince pour résister au temps : « Ne craignez point, avait-il dit, elle subsistera jusqu'à la prochaine mission. Alors, elle tombera pour faire place à une autre qui sera plantée à la même place. » De fait, comme on cherchait où planter une croix, au cours de la mission de 1775, celle de Montfort fut abattue par une tempête, et c'est à la même place qu'on dressa la nouvelle.
Le pain multiplié
 
A Saint-Christophe, il y avait un sacristain, nommé Cantin, qui était pieux et très versé dans les choses de Dieu. Volontiers il s'attardait à converser avec les missionnaires quand il leur apportait les dons des fidèles à la Maison de la Providence. Par gratitude et par sympathie, Montfort aimait à lui rendre ses visites.
Un jour, en entrant, il entendit les claquements et les bruits sourds de la pâte que l'on pétrit dans la huche : une des filles Cantin était en train de boulanger. S'approchant d'elle, il lui demanda si, au début de son travail, elle songeait à l'offrir à Dieu. « Quelquefois, répondit-elle. Mais il m'arrive bien souvent de l'oublier. — Il ne faut jamais y manquer, ma fille. » Et, s'agenouillant, Montfort bénit la huche d'un large signe de croix.
La pâte levée, la femme du sacristain dit à sa fille de lui préparer les pains pour qu'elle les mette au four avec sa grande pelle de bois. Quand le four fut plein, la mère Cantin demanda : « Reste-t-il encore de la pâte dans la huche ? — Plus d'une fois autant que vous en avez mis au four, répondit la fille. — Pas possible ! Il n'y avait de la farine que pour une petite fournée !... »
La mère Cantin, voulant se rendre compte, demeura stupéfaite en voyant que la pâte n'avait pas diminué dans la huche. Sitôt cuite la première fournée, toute joyeuse, elle en fit une seconde, puis une troisième... Dans la maison fleurant bon le pain frais, le sacristain se fit expliquer ce qui s'était passé. Il comprit que tout ce surplus devait aller à la Providence. A partir de ce jour, il donna sans compter. Et sa joie fut extrême quand le P. de Montfort le remercia en disant : « C'est ainsi qu'il faut faire, maître Cantin. Donnez et on vous donnera. Dieu est généreux envers vous, montrez-vous généreux envers les pauvres. »
 
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Auréolé par son zèle et par ses prodiges, l'homme de Dieu exerçait une influence irrésistible sur les âmes. Cependant, l'épreuve sans laquelle il ne croyait à aucune fécondité surnaturelle, le rejoignit encore à Saint-Christophe. On vint lui apprendre que, sur ordre du Gouverneur de La Rochelle, le beau Calvaire qu'il avait fait fleurir au cœur du Marais devait être détruit. Tandis que la châtelaine qui l'avait frappé de sa canne continuait de se venger, lui ne savait que répéter le refrain de son cantique : « Dieu soit béni ! »

XVI - Semailles dans les larmes
 
 
 
Après cinq mois de course dans le diocèse de Luçon, Montfort revient à La Rochelle pour y affermir son œuvre et en préparer les lendemains. Son expérience est maintenant large et riche : dans le champ du Père, il songe de plus en plus aux semailles qui lèveront plus tard, quand Dieu voudra...
Désormais, il a bien en mains les moyens d'action qui retournent les cœurs, changent les vies, reconditionnent les milieux. Par la prédication des grandes vérités, la préparation à la mort, le renouvellement des engagements du Baptême, la consécration à Jésus par Marie et le saint Rosaire, il entraîne les âmes dans le sillage des Mystères du Sauveur et la voie étroite de l'Evangile.
Le Rosaire est « la grande dévotion de tous les jours » par laquelle Marie devient Reine des cœurs et y accomplit des merveilles. Ayant mis au point plusieurs méthodes de le réciter, le Missionnaire installe partout des confréries dans lesquelles « il fait entrer tous ceux qu'il peut ». Cette faculté lui est accordée par le Général des Dominicains, au début de l'été 1712, lorsqu'il revient prêcher dans la chapelle de l'Hôpital Saint-Louis.
 
« Il faut être mondaine ou Claire... »
 
A peine y est-il annoncé que la foule accourt : il va s'adresser tour à tour, aux religieuses et au public de la ville.
Beaucoup  vont  y  trouver  la  conversion.  Ce  fut  le  cas de Mlle Bénigne Page, fille d'un Trésorier de France. Honnête et de grande éducation, elle était fortement marquée par l'esprit de vanité et de suffisance des milieux mondains où elle évoluait et jouait à la belle fille. Un jour, elle vint à la chapelle dans une toilette aguichante et en faisant la roue... Elle avait parié, dans un salon, qu'elle pousserait le prédicateur à vitupérer contre les modes et même à l'apostropher publiquement, ce dont elle se promettait de bien rire ensuite... Un banc d'admirateurs étaient là, derrière elle, pour jouir du spectacle...
Elle avait compté sans la prière du Missionnaire ou les coups de lasso soudains que sa parole jetait sur les âmes. Loin de chatouiller l'amour-propre de l'élégante demoiselle, il commença par se prosterner devant le Sauveur en croix, puis il prêcha avec cette sincérité émouvante et cette voix prenante qui bouleversaient les cœurs, les dépouillaient de leurs vains rêves et de leur parti pris, et les jetaient tout pantelants devant Dieu. En l'entendant, Mlle Page sentit son personnage mondain se défaire et disparaître comme un grimage ; et quand la voix du saint se tut, elle n'était plus dans ses atours menteurs, qu'une pauvrette en face de sa destinée...
La cérémonie achevée, une force mystérieuse la retient à sa place. Au lieu de rejoindre les siens qui l'attendent dans la rue, elle prolonge sa prière, puis demande à être conduite près de M. de Montfort. Elle sent que Dieu a mis la main sur son âme. Toutes ses illusions tombent comme pétales de rose sous le souffle surnaturel de l'homme de Dieu. Et, en femme de caractère, elle prend, séance tenante, la décision d'abandonner le monde dont elle est prisonnière. Sitôt rentrée chez elle, elle passe la nuit à mettre ordre à ses affaires, et le lendemain, elle disparaît pour toujours derrière la clôture des Moniales de Sainte-Claire.
Dans la famille Page et dans la société rochelaise, cette nouvelle éclate comme une bombe. Contre Montfort et sa convertie, tout ce que la colère peut inspirer se donne libre cours. On va jusqu'à menacer de mettre le feu au monastère. Mais la victoire devait rester à Dieu : Mlle Page devint Sœur Louise, « du nom de celui qui avait été pour elle l'instrument des miséricordes du Seigneur », et qui le paya fort cher en rancunes et avanies de toutes sortes.
Pourtant, douce compensation, la ferveur et la persévérance de sa pénitente lui valent la joie sans prix du Bon Pasteur qui ramène au bercail la brebis égarée. Joie qui lui inspire un beau cantique sur « la Conversion d'une mondaine et son entrée aux religieuses de Sainte-Claire » :
 
Gloire au Seigneur !
Le monde vous perd, ma Bénigne,
Gloire au Seigneur !
Malgré son éclat enchanteur,
C'est l'effet d'une grâce insigne
Dont le commun n'était pas digne.
Gloire au Seigneur !
 
Tout sous vos pieds !
Parure, ami le plus fidèle,
Tout sous vos pieds !
Plaisirs et biens si recherchés,
Le fou vous croit folle ou cruelle,
Mais que le Ciel vous trouve belle,
Tout sous vos pieds !

 
C'est ainsi que la ville fut remuée à nouveau par les prédications de l'hôpital. Et nombreuses furent les âmes qui se mirent « sous sa conduite », pour se convertir ou progresser dans les voies de Dieu...
Dans l'Ermitage de Saint-Eloi
 
A La Rochelle, Montfort a consacré le plus long temps de sa vie apostolique : près de trois ans, en plusieurs séjours. Pour y prolonger les fruits de ses missions, il y établit plusieurs œuvres, notamment une confrérie des Filles de la Croix que M. des Bastières continuera de diriger après la mort de l'homme de Dieu et qui, à la fin du siècle, en 1785, existera encore.
Pour le fixer auprès d'elles, quelques personnes de piété songèrent à lui donner, en viager, un petit logement solitaire dans la paroisse Saint-Eloi. Il l'accepta volontiers. Mais il mit le holà à leur généreuse sollicitude quand il vit toutes les commodités qu'elles se proposaient d'y installer. Il voulait y vivre en pauvre, avec le strict nécessaire : un lit, une table, une chaise et un chandelier. Il saurait bien peupler cette solitude de sa prière et de ses soucis apostoliques.
L'église toute proche et la maison de campagne des Jésuites lui permettaient des sorties quotidiennes. Tour à tour, à l'intérieur de son refuge, où il priait et écrivait, et à l'ombre des grands arbres d'un jardin en forme de couloir où il pouvait aller et venir en écoutant la brise du large chanter dans le feuillage, il retrouvait, en miniature, la retraite de saint Lazare. Pour se distraire, il rythmait quelque nouveau cantique ou sculptait des madones et des croix. Dans la petite demeure restaurée, une pierre conserve encore la gravure du Christ en croix qui était toujours au centre de ses pensées.
On pourrait croire que, dans son ermitage, l'homme de Dieu goûtait une paix sans mélange. Au contraire, les échos des pires calomnies l'y rejoignaient, et l'animadversion des mondains et les critiques malveillantes de ceux qui auraient dû le défendre. Son cœur en saignait comme celui de son Maître. Hors de l'action qui, toujours, survolte son courage, une grande amertume reflue en lui dont il fait part à sa Sœur bénédictine : « Vos combats se passent dans vous-même... Les miens éclatent par toute la France... Vous seriez surprise si vous saviez le détail de l'aimable croix dont le ciel me favorise. » Ce « détail » qu'il savoure dans sa solitude, alimente sa prière continuelle à Jésus crucifié.
Un autre tourment hante cet apôtre qui voit partout le champ du Père en friche. Cette lassitude incurable qu'il sent peser de plus en plus, sur son organisme, lui donne le pressentiment de sa fin prochaine et lui fait songer à jeter en hâte, les bases des Familles religieuses qui auront à prolonger son zèle dans l'Eglise. Les besoins des âmes dont la vision le harcèle remplissent ses colloques avec Notre-Dame à qui il ne cesse de recommander ses projets. Et, sous son regard, il élabore les Règles des Filles de la Sagesse et de cette Compagnie de Missionnaires qu'il est plus urgent que jamais de rassembler.
Enfin, il y a ce message mariai qui a grandi avec lui, depuis sa plus tendre enfance, qu'il a si profondément enrichi sous la direction de ses maîtres de Saint-Sulpice et dont il a expérimenté l'extraordinaire efficacité pour convertir les âmes et les porter à une haute perfection, dans ses missions et retraites. C'est une évidence tellement lumineuse pour lui que Dieu nous ayant donné son Fils, par Marie, il veut toujours, par Elle, nous ramener à Lui. Le Rosaire dont il demande la pratique quotidienne n'est que la mise en action de cette perpétuelle médiation de la Très Sainte Vierge. Et aussi, pour ceux qui en reçoivent la lumière du Saint-Esprit, cette consécration à Jésus par Marie, par laquelle on s'engage à vivre dans la dépendance de la Mère de Dieu à l'exemple de Jésus, Sagesse Incarnée.
Il était si plein de ces pensées et si sûr de cette doctrine qu'il écrivit alors, dans l'enthousiasme et d'une seule coulée, ce merveilleux petit livre : la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge. C'est avec son sang, dit-il, qu'il aurait voulu graver dans les cœurs les fondements et les pratiques de cette dévotion, « afin que la sainte Mère de Jésus ait plus d'enfants, de serviteurs et d'esclaves d'amour que jamais, et que, par ce moyen, Jésus-Christ, son cher Maître, règne plus que jamais dans les cœurs ».
L'histoire merveilleuse d'un petit livre...
 
Pendant qu'il écrit cet ouvrage, Montfort voit, dans l'avenir, « des bêtes frémissantes qui s'efforcent de le déchirer ou, du moins, de l'ensevelir dans le silence d'un coffre, afin qu'il ne paraisse point ». Loin de le décourager, « cette vue lui fait espérer un grand succès, c'est-à-dire un grand escadron de braves et vaillants soldats de Jésus et de Marie, de l'un et de l'autre sexe, pour combattre le monde, le démon et la nature corrompue, dans des temps périlleux qui vont arriver plus que jamais ». Pressentiments prophétiques qui se sont réalisés, et pour le livre et pour la doctrine.
C'est le P. Mulot, exécuteur testamentaire du Saint, qui hérita de ses manuscrits. Sans doute les garda-t-il dans la Maison du Saint-Esprit où il vint s'établir avec les premiers missionnaires, à partir de 1722. Mais personne n'osa les publier au cours du XVIIIe siècle : il aurait fallu obtenir « un privilège du Roy » et on avait tant de peine à obtenir des « Lettres patentes » pour la Communauté elle-même.
Vint la Révolution au cours de laquelle le bourg de Saint-Laurent et les Maisons religieuses furent fouillées, pillées, et même, en partie, livrées aux flammes par les Gardes nationaux à la recherche de « papiers suspects ». Les feuillets jaunis du P. de Montfort tombèrent-ils sous leurs mains sacrilèges ? Peut-être. En tout cas, on ne tarda pas à rassembler « dans un coffre » tout ce qui méritait d'être conservé, et on alla cacher le tout dans quelque village, en lieu sûr...
Après la tourmente révolutionnaire qui fit tant de victimes en Vendée, on rapporta, sans doute, ces « restes précieux » sans en faire un véritable examen. A travers toutes ces manipulations, brusques et hâtives, les manuscrits avaient bien souffert ; par ailleurs, ils n'attiraient guère la curiosité de Pères qui étaient d'une nouvelle génération et surchargés de nombreux ministères. A tel point que l'ouvrage sur la dévotion à la Sainte Vierge ne figura même pas sur la liste des 291 pièces qu'énumère l'inventaire des écrits du Serviteur de Dieu, en vue de sa béatification.
Ce n'est que plusieurs années plus tard, le 22 avril 1842, qu'un missionnaire s'arrêta par hasard sur ces feuillets disloqués, perdus au milieu de livres défraîchis et, tronqués. En ayant lu quelques pages, il fut frappé par la doctrine et par l'écriture. On ne tarda pas à identifier l'œuvre de Montfort et à la faire éditer. C'était en 1843, plus de 130 ans après sa composition.
Aussitôt l'ouvrage connut édition sur édition, fut traduit dans un grand nombre de langues et se répandit dans toute la chrétienté. Sa lecture allait inspirer des foules d'âmes pieuses et vulgariser la pratique de la consécration à la Sainte Vierge et du Saint-Esclavage d'amour. Il demeure un des livres de chevet de la Légion de Marie.
Mission chez les marins
 
L'automne s'achevant, l'Apôtre quitte son ermitage pour « missionner » à nouveau dans plusieurs paroisses où, à la suite des grands travaux de la saison, les gens deviennent plus disponibles. Avec quelques Pères Jésuites, il prêche successivement à Thairé, Saint-Vivien, Esnandes... Sa notoriété est telle que les foules accourent et remplissent les églises en dépit du mauvais temps. Et partout, ce sont les mêmes flambées de foi et de piété, les mêmes conversions et réconciliations, les mêmes œuvres de miséricorde et les mêmes engagements de fidélité...
A Esnandes, population de marins et de commerçants, la mission doit se clôturer pour Noël. La veille, jour de jeûne et d'abstinence, plantation de la croix. Venant des agglomérations de la côte, de nombreux étrangers débarquent pour la circonstance. Certains d'entre eux qui n'ont point fait la mission, ne songent guère qu'à festoyer. Rassemblés chez un gros aubergiste, nommé Morcant, ils mènent grande vie autour de tables bien garnies et au son des violons.
L'église proche retentissait de tout ce bruit. Pour prévenir ce scandale, Montfort se rend à l'auberge et demande fermement au maître du logis et à ses hôtes d'éviter leur tumulte et de respecter cette journée de pénitence. Mais, déjà échauffés, tous se rebiffent et ripostent par des injures ; et l'aubergiste de faire chorus avec sa clientèle.
Dans le brouhaha, et sous les lazzis, Montfort s'agenouille et prie. Puis, comme Morcant semble s'enhardir dans l'outrage, le missionnaire lui lance dans un mouvement prophétique : « Va, malheureux, tu périras misérablement, toi et ta famille ! »
Redoublant d'audace,- l'aubergiste poussa tout son monde à redoubler le tapage jusqu'à la fin des cérémonies. Mais quelques jours après, la colère divine le frappait : saisi d'un étrange tremblement qui lui agitait tout le corps, il devint incapable de tout travail. Et la famille de celui qu'on appela désormais le « trembleur » finit dans la misère et l'abandon.
Ou la conversion d'un curé entraîne celle de sa paroisse
 
Au début de 1713, Montfort est appelé à Courçon où depuis des années c'est la guerre froide entre M. le Curé et ses paroissiens. Le caractère chagrin et irascible du pasteur avait entraîné l'antipathie générale du troupeau. En sorte que, dans la vie quotidienne, tout devenait occasion de suspicions, de critiques et de querelles. Tombant dans ce maquis épineux, la Parole de Dieu ne pouvait qu'être stérile.
Il fallait d'abord débusquer le démon de la discorde et ramener un climat de charité. C'est-à-dire obtenir un miracle de la grâce. L'homme de Dieu commença par prier, jeûner et se mortifier jusqu’au sang. Puis, ayant convoqué toute la paroisse, il prêcha avec tant de force et d'onction sur le pardon des injures que le curé, n'y tenant plus, bondit de sa stalle au milieu du sermon et se mit, la voix pleine de sanglots, à faire sa confession publique, et à supplier ses ouailles de lui pardonner ses impatiences, ses duretés et ses rancunes.
Après une telle démarche, le Missionnaire n'a plus qu'à donner un dernier assaut pour faire voler en éclats l'opposition durcie de ses auditeurs : « Quoi ! s'écrie-t-il, votre pasteur s'humilie devant vous et vous demande pardon, et vous, qui avez vomi contre lui toutes sortes de méchancetés et d'imprécations, vous hésiteriez à vous réconcilier ! »
A ces mots, une émotion soudaine déferle sur l'assistance jusque-là réticente et impassible. La contagion est générale et poignante : chacun pleure à chaudes larmes et se rend aux exigences de la charité.
Pour que ce bon mouvement ne demeure pas platonique, mais devienne attitude réfléchie et engagement public, Montfort demande, du haut de la chaire, que tous se donnent mutuellement le baiser de paix et promettent d'accepter son arbitrage pour tous les griefs qui pourraient subsister. C'était le miracle de la réconciliation.

Avec beaucoup de tact et de patience, il écouta tout le inonde, calma les inquiets, trancha équitablement les différends en donnant l'ordre de les oublier pour toujours. M. le Curé fut le premier « à mériter par sa douceur et son zèle la confiance de ses paroissiens ». Le Missionnaire pouvait partir : la paix était descendue sur cette terre avec la bénédiction de Dieu.
En quête de vocations missionnaires
 
Avoir une « petite et pauvre compagnie de bons prêtres » qui aillent partout faire mission « sous l'étendard et la protection de la Sainte Vierge », une Compagnie de Marie, tel avait été l'un des premiers rêves de Montfort, lors de son arrivée à Nantes, en 1700. Il s'était ouvert de ce dessein, en 1703, à son ami d'enfance, Poullart des Places, au moment où celui-ci fondait à Paris un Séminaire de pauvres écoliers. Et il en avait obtenu la promesse qu'on lui préparerait des auxiliaires pour ses missions de campagne. Mais Poullart devait mourir dès 1706, son œuvre à peine lancée.
Par ailleurs, depuis dix ans, aucun des prêtres qui avaient missionné avec Montfort n'avait accepté de se lier avec lui par des vœux en vue de ce ministère. C'est alors qu'ayant fait bénir son projet par Mgr de Champflour, il songea à renouer avec le Séminaire du Saint-Esprit de Paris. Après Poullart des Places, c'est un jeune abbé de 29 ans, M. Bouic, qui est à sa tête ; il y restera plus de cinquante ans, le temps d'en asseoir solidement la fondation.
Remontant de l'Aunis vers le pays choletais, Montfort s'arrête pour donner une mission à La Séguinière, paroisse du bon M. Cantin qu'il appelle « le curé selon son cœur ». Comme il en achève les exercices dans l'épuisement, M"68 de Bauveau lui offrent une maison de campagne pour se reposer. Mais plus que jamais préoccupé de l'avenir, il se lance sur la route de Paris où il espère susciter des vocations de missionnaires.
Il arrive au Séminaire du Saint-Esprit recru de fatigue, mais il y est reçu en ami et peut, à son aise, prendre contact avec la jeunesse cléricale qui s'y forme. Un jour, en récréation, il aborde l'un des écoliers les plus chétifs et l'embrasse, voulant marquer, par là, les égards particuliers qui sont dus à la pauvreté. Plusieurs semaines durant, il peut exhorter les séminaristes et les mettre dans la confidence de son âme apostolique. Il leur demande surtout d'imiter le dépouillement du prince des Apôtres. « Alors tout vous sera possible, dit-il, parce que Jésus-Christ sera avec vous. Si vous ne faites pas des miracles dans l'ordre de la nature, c'est qu'ils ne seront pas nécessaires ; mais les cœurs seront entre vos mains et vous y opérerez des prodiges. »
Et il leur détaillait les merveilles de grâce qu'il avait obtenues lui-même par l'intercession de Marie : « Jamais un pécheur ne m'a résisté, disait-il, quand je lui ai mis la main au collet avec mon Rosaire. »
Dieu seul pouvait faire surgir, au milieu de son peuple, de tels prophètes. Aussi est-ce avec de grands cris que Montfort les demandait au ciel. Une « Prière embrasée » qu'il écrivit à cette époque nous traduit la véhémence de sa supplication. Il sera exaucé à l'heure de la Providence. S'il ne peut emmener avec lui M. Caris que ses fonctions d'économe rendent indispensable au Séminaire, il signe avec le Supérieur une convention selon laquelle, à l'avenir, des recrues seront dirigées vers la Compagnie de missionnaires qu'il appelle de ses vœux.
Plusieurs qui avaient été conquis par son idéal devaient d'abord finir leurs études. Un jour, au cours de la récréation, Montfort coiffe de son chapeau l'un d'eux, nommé Levallois : « Celui-ci est bon pour moi, s'écrie-t-il. Il m'appartient et je l'aurai. » Le jeune homme comprit que l'homme de Dieu avait lu dans son âme. Il ne se prononça pas alors, mais sept ans plus tard, il rejoindra le premier groupe des successeurs du P. de Montfort. Et d'autres suivront d'année en année, tout le long du XVIIIe siècle, réalisant ainsi le rêve et la prière du fondateur : « Souvenez-vous de donner à votre Mère une nouvelle Compagnie pour renouveler, par Elle, toutes choses. »
« La Croix est la Sagesse »
 
En dehors de l'amitié dont il était entouré au Séminaire du Saint-Esprit, Montfort ne rencontre dans Paris que suspicions, railleries et rebuts. Plus que jamais la croix pèse sur ses épaules de tout son poids. Si encore il était le seul à souffrir, mais il constate, non sans amertume, « qu'aucun ne peut le soutenir et n'ose se déclarer pour lui, qu'il n'en souffre » lui-même.
De saintes âmes, cependant, Bénédictines et Clarisses notamment, demandent son ministère. Il leur fait large part, dans ses directions et prédications, des lumières et de l'amour dont son âme de pauvre est inondée. Et il y a aussi ces prodiges qui fleurissent sous ses pas et qui sont pour lui des sourires de Dieu. Comme il sort de la chapelle des Bénédictines, une pauvre mère, qui le voit tout auréolé de ferveur, lui présente son enfant rongé par la teigne. « Personne n'a pu le guérir, dit-elle. Voulez-vous prier Dieu pour lui ? — Croyez-vous qu'un prêtre puisse guérir au nom de Jésus-Christ, demande-t-il. — Oui, je le crois ! — Soit, répond le saint, que le Seigneur vous guérisse, mon enfant, et récompense en vous la foi de votre mère. » Et aussitôt la teigne se trouva desséchée au ravissement de la pauvre femme.
Cependant, après deux mois à Paris, il lui faut regagner son champ d'apostolat. Il décide de retourner par Poitiers où, depuis huit années, Sœur Marie-Louise attend, à l'hôpital, l'heure de l'établissement des Filles de la Sagesse. Sans doute, les animosités de ses ennemis sont-elles tombées et pourra-t-il y pourvoir à son aise, tout en prenant un repos qu'il sent nécessaire après ses longues journées de marche. Hélas ! à peine sa présence est-elle signalée à Poitiers que les jalousies se rallument et que les cancans calomnieux courent comme flamme sur la poudre jusqu'à l'évêché où, sans plus d'égards ni d'informations, on lui enjoint de déguerpir dans les vingt-quatre heures.
Bien que profondément blessé par tant d'ingratitude, le saint sourit à la croix comme à un gage certain de la bénédiction divine sur ses œuvres. En grand obéissant, il décide de partir le soir même. Mais non sans voir Marie-Louise de Jésus qu'il trouve à l'hôpital aussi fervente et aussi ferme qu'aux premiers jours.
Il l'écoute, ravi, lui rappeler les promesses qu'il lui a faites jadis, et lui réciter une longue invocation à la Sagesse qu'il lui avait apprise quand il lui avait donné l'habit religieux. A côté d'elle, Catherine Brunet est toujours là qui l'aide dans le service des pauvres, aussi dévote et joyeuse que jadis. Elle entend toujours dans son cœur une voix qui la pousse à s'engager définitivement, mais elle n'arrive pas à surmonter un fond d'irrésolution qui la retient. Montfort lui montre clairement la volonté de Dieu et soudain le grand jour se fait en elle. A partir de ce moment, sa décision est prise ; dans quelques mois, elle revêtira le même habit que Sœur Marie-Louise et deviendra la seconde Fille de la Sagesse sous le nom de Sœur de la Conception.
Sous le signe de la Croix, Montfort venait, en quelques heures, d'affermir dans leur vocation celles qui devaient être le noyau de la Congrégation de la Sagesse. Il voulut encore, avant de partir, faire une visite à la marquise de Bouille, gravement malade, que l'on venait de lui recommander. Il la trouva agonisante au milieu de sa famille consternée. Se prosternant devant un crucifix, il pria longuement... Puis, se levant, il dit à son père, d'un ton assuré : « Cessez de vous affliger, Monsieur, votre fille ne mourra pas ! »
Le saint avait-il vu dans sa prière que la marquise serait plus tard la bienfaitrice qui implanterait les Sœurs de la Sagesse à Saint-Laurent ? Toujours est-il qu'en cette journée la Providence, qui prépare toute chose en son temps, venait d'ouvrir pour elles les portes de l'avenir.

XVII - Le pèlerinage de l'amitié
 
 
Tard dans la nuit Montfort quitte Poitiers pour rejoindre un petit ermitage capucin où il se réfugie en attendant de regagner La Rochelle. A Mauzé, première paroisse où il s'arrête pour dire sa messe, le curé fait appel à son ministère. Le temps d'aller chercher deux Pères Jésuites au Grand Séminaire et la mission commence au milieu d'une grande affluence...
Voulant répondre à tant de ferveur populaire, l'homme de Dieu se dépense sans mesure. Mais voilà des mois qu'il vit à la limite de l'épuisement. Depuis l'empoisonnement des huguenots, un malaise profond le mine dont il ne tient pas compte. En dépit de son énergie, l'heure vient où ses forces vont le trahir.
Dans les bras de la croix
Au long de journées débordantes, d'horribles douleurs d'entrailles viennent s'ajouter à ses mortifications habituelles. En voyant son visage blêmir et se crisper, son entourage s'inquiète, mais il explique, en badinant, que « tous les ans, vers la fête de l'Exaltation de la Sainte Croix, il a coutume de recevoir de son divin Maître quelque portion de sa Croix ».
Cette fois, cependant, c'est sur un grabat qu'il doit finir la mission, et c'est dans sa chair que la croix est plantée. Un abcès interne mettant sa vie en danger, on le transporte à La Rochelle. Il est reçu parmi les pauvres Frères de Saint-Jean de Dieu et bientôt soumis à une opération extrêmement douloureuse. Le grand chirurgien Seignette est dans l'admiration devant la patience de cet homme qui, non seulement ne se plaint jamais, au cours des sondages les plus pénibles, mais encourage même à ne pas l'épargner et trouve encore la force de chanter, au milieu d'atroces souffrances : « Vive Jésus ! Vive sa Croix ! N'est-il pas bien juste qu'on l'aime ? »
Grâce à ce moral extraordinaire il surmonte une crise qui aurait dû l'emporter : « De cent hommes qui auraient eu le même mal, répétait le praticien, il n'en serait pas échappé un seul ! » Par sa soumission à la Providence, sa joie rayonnante et sa prière continuelle, il est une édification permanente pour ses visiteurs. Cependant, il songe aux âmes qui l'attendent et il voudrait hâter le temps de la convalescence.
Comme il ne peut prêcher, sa maladie l'ayant rendu aphone, il entreprend de faire l'exercice de préparation à la mort, avec la mise en scène et les dialogues qui font toujours grande impression sur l'assistance. Sa première mission est pour la paroisse du Vaneau, dans le diocèse de Saintes. Après dix-huit jours de travaux fructueux, voici encore une humiliation cuisante qui lui arrache des larmes : l'évêque, sur rapport calomnieux, interdit aux missionnaires toute fonction ecclésiastique. Mais, une fois encore, l'erreur réparée, les conversions et les bénédictions les plus inattendues jaillissent de la croix...
Après le Vaneau, il va porter encore « les restes d'une voix qui tombe » dans une dizaine d'autres centres où il implante le Rosaire et multiplie les œuvres de persévérance. Toutefois, la faiblesse qu'il ressent lui rappelle sans cesse que « la nuit vient où il ne pourra plus travailler ». Il compte pour peu de chose ce qu'il a fait, dit un ancien biographe, et de toute son âme de feu, il voudrait mobiliser, pour le Seigneur, des ouvriers qui fassent, après lui, œuvre qui dure...
Il a multiplié les pieuses associations partout, sur son passage, mais, au début de 1714, il médite de fonder des œuvres qui étendent leurs rameaux sur l'Eglise universelle : des Familles religieuses qui prolongent son zèle près des enfants et des pauvres, des malades et des infirmes. Cette grande idée, Mgr de Champflour en est le confident et il l'approuve. C'est elle qui pousse Montfort à entreprendre un long voyage à travers la Bretagne et la Normandie, jusqu'à Rouen, chez son ami Blain, dont il espère encore le concours.
Etapes de grâces dans le pays choletais
 
Il part avec un groupe de Frères qu'il forme en marche à la vie spirituelle et aux vertus apostoliques, car il n'a aucune résidence à leur offrir. A La Séguinière, chez le bon curé Cantin, il se livre avec eux à de gros travaux pour achever de mettre en état la chapelle de Notre-Dame de Toute-Patience. Le tout se termine par une Retraite à la fin de laquelle il accepte, cette fois, l'aimable hospitalité de Mlles de Bauveau.
Non loin de là, Roussay attend une mission. Elle se déroulera dans un climat continuel de légende dorée. Ce fut d'abord la lutte contre un terrible vice, l'ivrognerie « et sa longue séquelle de désordres ». Cela commença aux portes de l'église, dans un cabaret où les buveurs avaient coutume de s'assembler. Souvent les sermons étaient ponctués de leurs clameurs ou de leurs chansons. Un jour, Montfort s'y rend, en descendant de chaire, et d'un ton ferme, il signifie à tous les clients attablés d'avoir à déguerpir. Devant cette attaque-surprise, la plupart battent en retraite. Deux restent pourtant collés à leurs bancs ; d'une poigne vigoureuse, le missionnaire les pousse dehors, au vu et su de la population narquoise qui sortait au même moment de l'église. Honteux et penauds, tous s'en furent et ne songèrent plus à recommencer leur tapage.
Un autre jour, c'est un homme, en état d'ébriété, qui pénètre dans l'église pendant le sermon et se met à apostropher le prédicateur et à proférer toutes sortes d'insanités. Les gens essaient timidement de le refouler, sans y parvenir. Alors, s'arrêtant de prêcher, Montfort va droit à son insulteur et, se mettant à ses pieds, le prie de se taire avec tant de douceur, que le pauvre homme, décontenancé, se calme et se laisse conduire à la Maison de la Providence. A partir de tels faits et aussi des prodiges que le missionnaire multipliait sous ses pas la paroisse fut vite transformée.
Non seulement la paroisse, mais la région voisine dans laquelle la pratique du Rosaire ne tarda pas à se répandre. On ne saurait relever tous les souvenirs laissés par l'homme de Dieu dans la tradition locale : pains multipliés, malades guéris, consciences libérées, rencontres familières du saint avec la Reine du ciel.
Dans son refuge de la Providence, il prolongeait ses oraisons devant une petite statue de la Vierge qui a été conservée pieusement par une famille de la paroisse. Un paysan, venant pour s'entretenir avec lui des affaires de son âme, est tout étonné de le voir converser finalement avec une belle Dame blanche, dans le jardin. Il contemple ce spectacle à travers la claire-voie et, retenu par une crainte religieuse, il se retire. Quand il revient, le lendemain, à la même heure, c'est à l'intérieur de la maison qu'il voit le saint, en extase, le corps élevé, sans appui au sol. Le troisième jour, enfin, il le trouve seul et souriant : « Pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir, le jour convenu ? » lui demande le Père. Et le bon paysan de lui raconter naïvement ce qu'il avait vu... « Ne parlez de cela à personne, recommande alors le saint, et n'oubliez pas d'aller à la communion pour remercier Dieu d'avoir vu la Sainte Vierge. »
D'un bon Frère, d'un mulet et d'un escroc
Dans leur gratitude les gens de Roussay voulurent escorter le Missionnaire jusqu'à son entrée dans le diocèse de Nantes. Dans cette ville où le droit de prêcher lui est refusé, il se rend discrètement à l'hospice des Incurables. Là, parmi les malades, il est chez lui. Tour à tour, les Amis de la Croix l'y rejoignent pour réchauffer leur ferveur au contact du grand amant de Jésus crucifié.
Au bout de quelques jours, il repart avec le F. Nicolas, le dernier Frère qui a répondu à son appel et dont il assure la formation spirituelle au long des routes. Or voici qu'un jeune étudiant, en haillons, les rejoint et demande au Père à le suivre. Celui-ci a bien deviné quelque enfant prodigue que la misère a rendu pliable et sage. Avec la grâce de Dieu, il ne désespère pas d'en faire un disciple, et il le fait habiller de pied en cap.
Ils sont donc trois à cheminer aux côtés du petit mulet qu'un bonhomme Durand de Roussay a consenti à lui céder pour trente écus, prix que la Sainte Vierge avait fait remettre elle-même à son serviteur pour cette emplette. Voici qu'en arrivant à Rennes le nou­veau novice exprime humblement son désir d'aller jusqu'à Tréguier pour y faire ses adieux à sa famille. Paternellement, Montfort accepte. Il pousse même la complaisance jusqu'à lui offrir le mulet pour qu'il puisse être plus vite de retour. Le jeune homme ne devait jamais revenir...
Au bout de quelques semaines, flairant l'escroquerie, Montfort appelle le F. Nicolas et moitié pour l'éprouver, moitié pour prendre des informations au sujet de l'étudiant et de la bête, il lui dit : « Mon Frère, il faut que vous partiez promptement pour Tréguier, à 30 lieues d'ici. — Volontiers, répond Nicolas qui ne tarde pas à ajouter : Vous me savez sans argent et vous ne m'en offrez point. Comment pourvoirai-je à ma subsistance ? — Ayez confiance, répond le Père, vous ne manquerez de rien. » Au même moment on lui remettait une lettre contenant cinquante sols : « Voilà ce que la Providence vous envoie. Partez. Peut-être vous faudra-il souffrir... Souvenez-vous qu'il faut faire pénitence en cette vie ou en l'autre... »
Sentant toute la portée de cette exhortation, F. Nicolas demande alors, naïvement : « Père, comment fait-on pénitence en cette vie ? » Sans rien dire, Montfort retrousse une de ses manches et découvre une chaînette hérissée de pointes qui lui entraient dans la chair. Le Frère avait compris. Il partit avec ses cinquante sols, prêt à mendier son pain le long de la route.
Entre-temps, ne pouvant prêcher, Montfort se retira chez les Jésuites pour y faire retraite. En contemplant la Passion du Sauveur, il jetait, dans la balance divine, sa prière et sa pénitence, plus efficaces encore que son action pour le salut du monde. Le dernier jour, à l'intention de ses disciples de Nantes, il écrivit d'un seul jet cette brûlante « Lettre aux Amis de la Croix » qui est un commentaire lyrique et enthousiaste de la parole de l'Evangile : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. »
A son retour, le F. Nicolas retrouve le P. de Montfort chez M. d'Orville, subdélégué de l'Intendant de Bretagne, qu'il venait d'engager avec toute sa famille, dans la récitation quotidienne du Rosaire. Il ne ramenait point le mulet volé. Mais, fortuitement, trois mois plus tard, quand il repassa par Rennes, Montfort reconnut sa bête attelée à une carriole... Il le dit à ses amis qui versèrent la forte somme pour qu'elle lui soit rendue.
Un Saint traverse la Normandie
 
Pour la première fois, Montfort entre dans cette province, attentif à toutes les occasions de prêcher la Croix et le Rosaire, au gré de la Providence. A marches forcées, et le soir déjà tombé, il arrive à Avranches, la veille de l'Assomption. Le lendemain, de bon matin, il se présente à l'Evêque. Celui-ci est-il sous l'influence janséniste ou prévenu par des rumeurs malveillantes venues de Rennes ? Ou bien, trop méfiant, se croit-il en face de deux aventuriers comme il vient d'en passer récemment dans le diocèse ? Toujours est-il qu'il dit à son visiteur, sans daigner même regarder ses papiers : « Non seulement je ne vous permets pas de prêcher dans mon diocèse, mais je vous défends d'y célébrer la messe. Le plus grand service que vous puissiez me rendre, c'est d'en sortir au plus tôt. »
Ce refus brutal jette dans le plus grand embarras l'homme de Dieu. Comment laisser passer ce jour sans dire la messe en l'honneur de la Reine du ciel ? En homme de décision, il loue une voiture qui part au galop en direction de Coutances. La première paroisse, c'est Villedieu-les-Poêles, à 30 kilomètres, où il arrive, avec F. Nicolas, un peu avant midi. A la porte du presbytère il faut parlementer, mais le curé est une bonne âme qui se laisse facilement convaincre. Mieux encore, après avoir vu notre saint à l'autel, il l'invite à prêcher à la cérémonie de la soirée. Et c'est dans l'enthousiasme que les paroissiens de Villedieu entendent parler de Marie et du Saint Rosaire. Une fois de plus, ce soir-là, Montfort bénit Notre-Dame d'avoir mis tant de consolation au bout de son épreuve.
A Villedieu, il doit prolonger encore son ministère le lendemain et le soleil est déjà haut dans le ciel quand il peut repartir vers Saint-Lô. Aussi la nuit surprend-elle nos deux voyageurs aux deux tiers de la route. A l'auberge d'un hameau ils demandent gîte, mais, devant leurs mines de chemineaux, on les éconduit. Ils décident alors de dormir tout près de là, au pied d'un poteau d'où pend une enseigne : « La croix à la main. » A même la pierre, ils se drapent dans leurs hardes et attendent le sommeil. Sous cette main caressant la croix — qui est si souvent la sienne maintenant dans les statues de nos églises — et dans le silence de cette lourde nuit d'été, Montfort ne dormit pas. Inspiré par l'enseigne qui, à la moindre brise, crissait au-dessus de sa tête, il écoutait sa lyre mystique lui chanter les couplets d'un nouveau cantique :
 
« J'ai toujours la croix à la main
Dont le pouvoir est si divin
Qu'il m'élève à l'empire. »
 
A Saint-Lô, au couvent du Bon-Sauveur où il se présente, le missionnaire s'informe des petites écoles que les Sœurs y dirigent car il songe à une œuvre semblable pour ses Filles de la Sagesse. Sa qualité de « prêtre de Saint-Sulpice » lui ouvre facilement les portes de l'hôpital où il prêche, aux pauvres, une retraite de huit jours, et celle de la splendide église Notre-Dame dans laquelle toute la ville accourt pour une mission. Le succès est tel et les conversions si étonnantes que le clergé lui-même s'écrie : « Quel est donc cet étranger qui vient d'arriver avec un bâton pour tout bagage et qui attire à ce point la foule ? »
Son éloquence, certes, était conquérante, mais ce qu'on ne voyait pas, c'étaient sa prière et sa pénitence. Dans la maison du chapelain où il était hébergé, les Sœurs, au bruit sourd des flagellations, se risquèrent, un soir, à regarder par les fentes de la porte. Elles l'aperçurent à genoux, au pied de son crucifix, et le F. Nicolas qui frappait si fort, sur ses épaules nues, qu'à chaque coup il pliait en poussant un petit cri. Elles ne manquèrent pas de reprocher au pauvre Frère de se livrer à une telle besogne. Tout confus, il répondit : « Croyez bien que, pour moi, c'est une rude pénitence... Mais le Père me l'ordonne et ne me souffre avec lui qu'à cette condition. »
La miséricorde de Dieu ayant fait merveille, la mission se termina en triomphe par la plantation d'un Calvaire. En partant, le missionnaire laissait le signe de notre Rédemption, en plein ciel, sur l'horizon de cette ville qui avait accueilli son message avec tant d'empressement.
 
La rencontre d'un véritable Ami
 
Informé des succès apostoliques de Saint-Lô, l'Evêque de Bayeux chercha à retenir le P. de Montfort lors de son passage à Caen. Mais attendu à Rouen par M. Blain, il ne put accepter. Il avait hâte de conférer avec son ami d'enfance de l'avenir de ses Instituts et de la marche des petites écoles qu'il venait de fonder à La Rochelle.
Bien émouvante fut la rencontre des deux prêtres. Depuis leurs années studieuses de Rennes et de Paris, comme leur destinée a été différente ! Le temps les a marqués également d'une austère gravité. Surtout Montfort qui, à 40 ans, porte, sur son visage pâli, on ne sait quelle lassitude qu'accuse encore l'ardeur profonde du regard. Il y a eu le poison, la maladie, les jeûnes réitérés, les veilles et les pénitences continuelles, les travaux apostoliques excédant les forces normales d'un homme... Il y a aussi, au contact permanent de toutes les misères, comme un mimétisme de la peine des hommes à laquelle son cœur pitoyable l'a peu à peu identifié...
C'est bien l'impression qu'il produit sur M. Blain quand « il arrive sur le midi, avec un jeune homme de sa compagnie, après avoir fait six lieues le matin, à pied et à jeun, une chaîne de fer sur le corps et des bracelets à ses bras ». Il ne l'avait pas revu depuis cette année 1703 où abandonné de tous, en plein Paris, il était, de surcroît, humilié et repoussé de ses maîtres eux-mêmes. A cette date-là, il était chanoine de Noyon et avait déjà des relations nombreuses dans un monde dont il respectait les règles. Docteur en Sorbonne, il s'était attaché à la personne de son évêque, Mgr d'Aubigné ; et il a suivi celui-ci à Rouen quand il en a été nommé archevêque. Chanoine de la cathédrale, Inspecteur des Séminaires et, depuis 1712, Supérieur ecclésiastique des Frères de Saint-Jean-Baptiste de la Salle, voici qu'on lui propose une des cures les plus en vue du diocèse : c'est un personnage important et, si l'on peut dire, installé...
Montfort a pu croire de loin que son ami de jeunesse, demeuré toujours si fraternel pour lui, serait une recrue de choix pour sa Compagnie de Missionnaires. Mais, en voyant son train de vie et en l'entretenant, il comprend vite qu'il n'y faut pas compter. Une loyale explication permet au moins à notre saint de se situer lui-même par rapport à Jésus-Christ « qu'il veut suivre uniquement et le plus près possible », et par rapport au monde dont il préfère se « singulariser », à l'imitation des saints, et notamment des Apôtres qui n'ont pas craint d'entreprendre tant de voyages pour prêcher l'Evangile au monde entier et d'arborer la Croix jusque sur le Capitole.
Quant à son style de vie missionnaire, il le veut, de parti pris, évangélique. La Sagesse qui convient « aux hommes apostoliques est de procurer la gloire de Dieu aux dépens de la leur et de se lancer dans plus d'une entreprise qui étonne d'abord et parfois même scandalise... Lorsque ces hommes d'action sont bien accueillis par le monde, c'est qu'ils ne font pas grand-peur à l'enfer. »
Le chanoine perdait pied devant la vertu et la mystique de son ami. Mais il était loyal et de ferme bon sens. S'il ne pouvait le suivre dans les sentiers ardus où il le voyait si allègrement engagé, du moins pouvait-il lui faire part de son expérience pédagogique dans la conduite des écoles chrétiennes et l'aider ainsi dans ces œuvres nouvelles qui l'attendaient à La Rochelle. Il le présenta dans plusieurs couvents qu'il dirigeait ; il lui demanda même d'adresser la parole à un groupe de maîtresses d'écoles. Avec enthousiasme, Montfort chanta les gloires de la virginité embrassée pour être tout à Dieu et aux âmes.
Puis, il conféra sur tout ce qui concerne l'organisation d'une congrégation enseignante, au point de vue religieux et pédagogique, s'initiant à tout, prenant avis sur tous les détails et aimant à dire que t l'expérience est la grande maîtresse de bon gouvernement ». De retour à La Rochelle, il se souviendra de ce qu'il a vu à Rouen...
Après ce pèlerinage de l'amitié où, providentiellement, il a pu ouvrir son âme à celui qui en sera le meilleur témoin, dans quelques années, il retourne aux œuvres que le Seigneur lui a inspiré d'entreprendre et qui demeurent toujours, à ses yeux, « l'affaire de Dieu ».
« Par l'Ave Maria... »
 
Non sans nostalgie, M. Blain voit partir Montfort et le F. Nicolas sur le coche d'eau qui traverse la Seine et la remonte jusqu'au village de la Bouille, dans un site splendide de verdure et de pittoresque. A ce passage, il y a foule, car c'est jour de marché : marchands et paysans, maquignons et harengères grouillent autour des entassements de marchandises et de petit bétail. Dans le jacassement des affaires, le Missionnaire entend fuser les propos grossiers et les chansons lascives. Il n'en faut pas davantage pour le déterminer à une initiative audacieuse.
Il se met à genoux, en face du F. Nicolas, et invitant ses voisins à dire le Rosaire avec lui, il en commence, à voix forte, la récitation. Après un moment de surprise, c'est une grêle de persiflages et de moqueries. Mais, d'une voix imperturbable, nos deux passagers continuent leurs Ave jusqu'à la fin du premier chapelet. Un calme relatif s'étant fait autour de lui, Montfort renouvelle son invitation, et les rires d'éclater à nouveau, mais plus gênés et plus courts : le respect des choses de Dieu avait gagné peu à peu sur le respect humain. Tant et si bien qu'à la fin du second chapelet tous acceptent de s'associer à la fin du Rosaire. Quand celui-ci s'achève on n'entend plus que le clapotis du fleuve sur les flancs du coche : la voix du Missionnaire s'élève alors pour rappeler à cette foule, maintenant respectueuse, que nous sommes tous ici-bas des passagers en route vers les rives de l'éternité.
Ayant appris cette prouesse d'une personne qui faisait la traversée, Blain n'a pas manqué de la relater pour montrer l'influence extraordinaire d'un homme tout rempli de Dieu. Le fleuve passé, il marche à longues foulées, en direction de Nantes, l'esprit rempli de ses projets de fondations et y intéressant continuellement le ciel par la prière. « Il marchait la tête découverte, son chapeau sous le bras, par respect pour la présence de Dieu, racontera plus tard le F. Nicolas ; et je crois qu'il ne le perdait jamais de vue... Il lui arrivait même de se prosterner la tête contre terre, sur la route, pour adorer le Seigneur. »
Et pour endormir la lassitude, combien de fois ne faisait-il pas le tour de son Rosaire avec son compagnon ? Celui-ci, à quelques lieues de Nantes, se sentit dans l'impuissance physique d'avancer. « Alors, ce bon Père — qui voulait sans doute rentrer le soir à la Cour Catuit — me pria, dit le Frère, avec toutes sortes d'instances et un cœur tout paternel, de monter sur ses épaules... J'eus bien de la peine à m'en défendre. Alors, il me fit quitter mon habit qui était fort gros et embarrassant, le mit sur son épaule, le tenant d'une main, tandis que je m'appuyais sur l'autre pour marcher. Et cela près de trois lieues... Et comme, de temps en temps, nous trouvions des groupes de personnes qui venaient de Nantes, ajoute le Frère, je lui disais : « Mon cher Père, que va dire tout ce monde ? — Mon cher Fils, répondait-il, que dira notre Bon Jésus qui nous voit ? »
Au lendemain de son arrivée à Nantes, Montfort court à Pontchâteau, avec le F. Jacques cette fois, pour en ramener les « figures » de son Calvaire et les mettre en sécurité à l'Hospice des Incurables. Puis il retourne à Rennes, avec le F. Nicolas, pour répondre à une promesse qu'il avait faite à M. d'Orville. Depuis sa conversion, ce magistrat trouvait insupportables les désordres auxquels se livrait une jeunesse licencieuse sur une place écartée qui entourait sa maison. « Placez donc une statue de la Vierge au-dessus de votre portail, lui conseille l'homme de Dieu, et avec votre famille, n'hésitez pas à venir, dans la rue, réciter le Rosaire devant elle. »
Le soir même, M. de Montfort inaugura cette pratique et M. d'Orville promit de la continuer. Les personnes pieuses du quartier s'y associèrent de plus en plus nombreuses. Mais les libertins, survenant, il fallait les chasser pour que la prière ne fût pas troublée. Et le gentilhomme que chacun pouvait voir un fouet à la main sentait son amour-propre mis à rude épreuve.
Un soir, un attelage de personnes de qualité, dont il est bien connu, vient à passer, pendant qu'il prie avec les siens. Il voit leur surprise et les entend clabauder : « Voyez donc le magistrat d'Orville qui récite le chapelet devant sa porte, en compagnie de quelques bonnes femmes. » Alors, raconte-t-il lui-même, la rougeur lui monte au front, son cœur se met à battre la chamade, et une sueur abondante lui coule de tout le corps jusqu'à traverser ses habits. Cependant, fidèle à la promesse faite au P. de Montfort, il continue de clamer ses Ave Maria de plus belle. Et il remporta ainsi une double victoire sur le respect humain dont il fut délivré et sur les impudents visiteurs qui n'osèrent plus reparaître dans le voisinage.
N'ayant pu obtenir de prêcher à Rennes, Montfort fit ses adieux à cette ville déréglée dans des couplets célèbres où il lui prédisait un châtiment exemplaire. Six ans plus tard, un immense incendie dévorait une grande partie des maisons, pendant dix jours et dix nuits...
A travers les paroisses du Nantais et de la Vendée où les foules accourent à son passage, pour l'entendre encore parler des mystères de Dieu, il rejoint La Rochelle. En trois mois, il vient de parcourir plus de trois cents lieues !...

 
XVIII - Les pauvres vont à l'école
 
 
Montfort avait participé activement à l'éducation de ses frères et sœurs, au foyer, et s'était révélé, au collège, un véritable apôtre de ses camarades. A Saint-Sulpice, l'occasion lui a été donnée régulièrement de faire le catéchisme à la jeunesse de la paroisse.
Comme aumônier, à Poitiers, il est de droit, maître d'école, et il supplie les Administrateurs de donner aux 200 enfants de l'hôpital un bon maître qui leur apprenne à lire et à écrire et qui les forme à la piété. En attendant, il s'y consacre lui-même, avec d'autant plus de sollicitude, que Mgr de la Poype, son évêque, met l'éducation chrétienne au premier rang de ses devoirs épiscopaux.
Cependant, c'est au cours de ses missions surtout qu'il touche du doigt la grande pitié des enfants des campagnes et l'urgente nécessité des petites écoles pour les faire grandir dans la foi et les bonnes mœurs. Aussi le ministère des catéchismes eut-il ses préférences et y appliqua-t-il ses Frères le plus possible, selon leurs capacités. Ce fut surtout le cas du premier d'entre eux, le F. Mathurin, qu'un ancien biographe présente comme faisant « le catéchisme et l'école », avec M. de Montfort.
D'ailleurs, n'est-ce pas la mission que lui a donnée Clément XI ? Et lui qui voyait dans tout pauvre un autre Jésus-Christ, comment ne serait-il pas attiré par les enfants que le Sauveur aimait à bénir ? Aussi, « sa première occupation, fut-elle d'établir, dans le cours de ses missions, des écoles chrétiennes pour les garçons et pour les filles ». Et il disait que « ces écoles étaient les pépinières de l'Eglise... où les enfants, comme de tendres arbrisseaux, étaient taillés et cultivés avec soin et devenaient propres à porter de bons fruits »...
Mais les écoles valent ce que valent les maîtres. Aussi, à la demande de son évêque, va-t-il se préoccuper de trouver et de mettre en place des apôtres pour l'enfance.
Fondateur d'écoles charitables
 
Tout en étant convaincu de la valeur missionnaire de l'éducation chrétienne, « il attendait paisiblement le moment providentiel » de passer à l'action. Or, « un jour, réfléchissant... aux grands maux que l'hérésie... faisait à La Rochelle, surtout par le moyen de l'instruction que quelques personnes, infestées de l'erreur, prétendaient donner à la jeunesse, il lui vint à l'esprit que l'Etablissement des écoles chrétiennes... serait le remède le plus sûr et le plus efficace à ce grand mal ».
Il fait approuver son projet par Mgr de Champflour : Ouvrir des écoles charitables, qui recevront gratuitement les enfants pauvres, et dans lesquelles la formation sera assurée, sous le contrôle de l'évêque, par des maîtres et des maîtresses donnant toute garantie au point de vue de la doctrine et des mœurs. Il songe ici, d'abord, à ses Frères et aux Filles de la Sagesse.
L'évêque se charge de procurer les locaux. On les trouve dans la maison de M. Clémençon, le marchand drapier chez qui le Missionnaire a logé avant de se retirer à Saint-Eloi. Cette maison est bientôt distribuée en salles de classe, et, au bout de quelques mois, l'école peut s'ouvrir. Le prêtre qui en assure la direction dit la messe à la fin de la classe et confesse les enfants, tandis que les maîtres, formés par le Missionnaire lui-même, se chargent de les instruire.
Avec la précision et la prudence qu'il a coutume d'apporter dans l'organisation de ses missions, processions ou confréries, le Fondateur entre dans tous les détails (conditions d'admission, horaire des classes, programmes des études et des exercices de piété, récompenses et punitions...), « comme si toute sa vie il avait été employé à gouverner des enfants ».
Dans chaque salle, neuf bancs, disposés en gradins, portent le nom des neuf chœurs des anges, en sorte qu'en enseignant, le maître garde tout son monde sous les yeux. Et sur chaque banc, un moniteur est chargé de faire répéter et réciter les leçons. Quand il est à La Rochelle, Montfort vient « tous les jours aux petites écoles pour styler les maîtres à la discipline et à la méthode d'enseigner ».
Les résultats ne se firent pas attendre. « Toute la ville, dit un chroniqueur, fut surprise du prompt changement qui se fit, par ce moyen, dans le peuple. Les enfants, constamment occupés et retenus, étaient devenus l'édification de ceux dont ils étaient auparavant le fléau. »
Ainsi, les pauvres vont être évangélisés et dans un style de pure gratuité. « Il défendit absolument aux maîtres d'école de ne rien demander aux enfants ou à leurs parents, ni argent, ni présents, directement ou indirectement, car ce serait une prévarication notable pour un maître de contrevenir à cette règle. »
 
Le premier Missionnaire de la Compagnie de Marie
 
Mgr de Champflour invite, un jour, le P. de Montfort à s'occuper d'une région pauvre et délaissée, au sud-ouest de son diocèse. Sitôt l'école des garçons lancée, il s'y rend, par des chemins de traverse quasi impossibles en cette saison d'hiver. A Fouras, au milieu de gens ignorants, durs, enfouis dans leurs soucis matériels, dans l'île d'Aix, où toute la garnison, officiers en tête, vient à la mission, et dans plusieurs autres paroisses, aux mœurs déplorables, où les gens font pâturer leurs bestiaux dans le cimetière et se servent de l'église comme d'une grange pour y battre et serrer leurs récoltes, il doit faire péniblement son œuvre d'évangélisation, toujours avec le même entrain apostolique.
Rappelé à La Rochelle pour y installer ses Sœurs, il y multiplie ses prédications. Pendant le sermon qu'il fait le 2 février, chez les Dominicains, on le voit se transformer et s'envelopper d'une nuée rayonnante à tel point que l'assistance continue d'entendre sa voix sans apercevoir ses traits. Au cours d'un autre sermon, chez les Sœurs de la Providence, il s'arrête, tout à coup, pour dire : « Je sens que la Parole de Dieu me revient. Il y a ici quelqu'un qui me résiste, mais cet homme ne m'échappera pas ! » Or, dans l'auditoire, un jeune prêtre, qui vient d'entrer, se sent intérieurement visé par cette apostrophe.
Ancien élève du Séminaire du Saint-Esprit, où il se trouvait, en 1713, lors de la visite de Montfort, il a demandé à l'Archevêque de Paris des pouvoirs pour partir aux Missions étrangères et il arrive à La Rochelle en vue de s'y embarquer pour les Indes. Inquiet sur la validité des pouvoirs qui lui ont été accordés, il cherche à consulter, auparavant, Mgr de Champflour et M. de Montfort. Et c'est ainsi qu'il est entré, fortuitement, dans cette chapelle au moment d'un sermon.
Rejoignant le Prédicateur à la sacristie : « Sans doute est-ce moi que visait votre apostrophe ? », lui demande-t-il. Et d'expliquer son cas. Montfort venait de lire une lettre dans laquelle un prêtre, qui avait promis de l'aider, se dérobait... « Vous êtes le remplaçant que le Bon Dieu m'envoie, lui dit-il, tout de go. Il faut que vous veniez avec moi pour que nous travaillions ensemble ! — Impossible ! Je suis engagé sur un vaisseau comme aumônier. Le capitaine m'a avancé cent écus... — Qu'à cela ne tienne ! Monseigneur lui remettra cet argent... »
Et M. Vatel — c'est le nom de ce jeune prêtre — qui connaît bien les intentions et les projets de Montfort, se laisse conduire chez Mgr de Champflour. L'évêque confirme la décision prise et avance de quoi désintéresser le capitaine... C'est ainsi, que sur l'appel impératif de l'homme de Dieu, il va désormais être son fidèle auxiliaire et le premier membre de la Compagnie de Marie.
La Sagesse à La Rochelle
 
De Saint-Lô, Montfort avait écrit à Sœur Marie-Louise pour lui demander de se préparer à quitter l'hôpital de Poitiers et de venir à La Rochelle faire l'école aux petites filles. D'hospitalières, devenir enseignantes, et dans une autre Province, c'est, pour les Sœurs, une double inconnue qui les jette dans le trouble et l'hésitation.
Courant d'une mission à l'autre, Montfort attendait la réponse de ses Filles. Au bout de quelque temps, il leur mande, à nouveau, de la part de Monseigneur, cette fois, « de venir commencer l'ouvrage tant désiré » des écoles, même s'il faut vaincre beaucoup de difficultés et prendre « une route toute parsemée d'épines et de croix ».
Ces « épines », pour Marie-Louise, c'est sa mère qui se refuse à la laisser partir, et son père qui, tout en acquiesçant, demande que l'évêque promette aux deux Filles de la Sagesse « entretien et protection ». Ce sont aussi les administrateurs qui ne consentent pas à perdre celle qui est la clef de voûte de l'organisation dans l'hôpital. Et encore Mgr de la Poype, l'aumônier, Catherine Brunet elle-même, désorientée par cette obédience...
Un tel barrage eût été infranchissable si  Marie-Louise n'eût entendu de son confesseur le P. Carcault, ces mots décisifs : « Allez, de ce pas, arrêter deux places dans le coche... Et partez, aujourd'hui même ! » Alors, tous les obstacles s'effondrèrent comme château de cartes. Et ce fut la généreuse Catherine, elle-même, qui poussa sa Mère dans la voiture, en criant : « Fouette, cocher ! »
A La Rochelle, déception ! Pas de Père pour les accueillir, ni de maison prête pour les recevoir. Sous un toit d'emprunt, elles se posent questions sur questions, auxquelles le Père, en pleine mission à Taugon, ne peut répondre que par lettre, de manière brève et austère.
Et pourtant son cœur est près de ses Filles dans la peine... Il ne tarde pas à les rencontrer longuement, d'ailleurs, dans le recueillement du Petit-Plessis, maison de campagne des Jésuites. Alors, exultant, il leur dit que l'heure de la Providence est venue. Et nommant Marie-Louise Supérieure, il lui montre dans l'aire, une poule qui rassemble ses poussins sous ses ailes : « Voyez, ma Fille, avec quelle bonté elle en prend soin ! C'est ainsi que vous devez vous comporter avec toutes les Filles dont vous allez être la Mère ! »
L'école des Sœurs se remplit vite des petites pauvres de la ville. Le Père y multiplie ses visites pour voir si tout s'y déroule bien selon les règles qu'il a données. Sa joie est grande d'entendre des enfants s'interpeller dans la rue : « Où vas-tu à l'école ? Chez les Filles de la Sagesse ! » En plus du dépouillement et de l'austérité de leur nouvelle vie, il y eut, au début, la lassitude des longues journées avec de petites filles déguenillées et turbulentes. Mais cela dura peu et, dans la ville, on ne tarda pas à admirer l'éducation donnée dans l'école des Sœurs.
Si bien que, la même année, deux postulantes s'ajoutent à leur Communauté. En même temps qu'il leur promet la robe grise, le Fondateur met au point, dans sa solitude priante, ces Règles d'une haute inspiration et d'une admirable mesure, qui seront le grand instrument de sanctification des phalanges à venir. Dûment examinées par le P. Recteur des Jésuites et approuvées par Mgr de Champflour, il les présenta à Marie-Louise, en disant : « Recevez cette Règle, ma Fille, observez-la et faites-la observer à celles qui vivront sous votre conduite. »
Les Sœurs s'appellent désormais « la Communauté de la Sagesse pour l'instruction des enfants et pour le soin des pauvres ». Les enfants sont là entre leurs mains et bientôt elles retrouveront les pauvres, qu'elles ont momentanément quittés, à l'hôpital de La Rochelle et à celui de Poitiers...
Sur les brisées du diable
 
Le Vendredi Saint de 1715 Montfort commence à Saint-Amand-sur-Sèvre une mission qui va durer plus de 40 jours. Le diable, exploitant la crédulité de ce peuple avait brouillé inextricablement les familles entre elles. On s'y accusait mutuellement de se livrer à des maléfices et de jeter des sorts sur les récoltes, les bestiaux et les personnes elles-mêmes.
Dans ces superstitions, le Missionnaire a flairé tout de suite les influences du Malin qui cherche à maquiller la foi vivante des chrétiens et à semer dans leurs cœurs l'ivraie vivace des inimitiés. Sur une femme qui a des comportements étranges, il croit même devoir pratiquer les exorcismes prévus par l'Eglise. Et quelle n'est pas sa surprise de l'entendre lui répondre en latin à toutes les questions qu'il lui pose. En offrant pour elle le Saint Sacrifice et en l'associant à sa prière par quelques exercices de piété, il la débarrasse d'infestations suspectes et la rend saine et joyeuse à sa famille.
Le diable a beau jeu quand il peut pêcher dans l'eau trouble de la religiosité populaire : la foi, la prière, les sacrements eux-mêmes se contaminent d'esprit magique et finissent par faire bon ménage avec les pires désordres. Aussi, pour éclairer ces braves gens, le Missionnaire expose, à loisir, la doctrine chrétienne sur les démons et leurs œuvres de ténèbres, et leur montre comment se dégager de leurs emprises funestes.
En même temps, il leur fait toucher du doigt la présence agissante du Dieu d'amour. On lui amène des malades, il récite sur eux une page d'évangile, et plusieurs s'en retournent guéris. Les voisins qui vivent dans une méfiance réciproque sont invités à renoncer à toute vengeance occulte et à faire publiquement leur réconciliation. Et tous doivent contribuer à nourrir les pauvres de la paroisse : sur une table, bien en vue dans l'église, les familles viennent, tour à tour, déposer un pain aux pieds du Saint Enfant Jésus. Un autre jour, hommes et jeunes gens se rassemblent avec outils et attelages, pour entourer le cimetière d'un mur qui empêchera le bétail de venir paître sur les tombes, ou pour édifier un calvaire ou une chapelle à la Vierge devant laquelle commence aussitôt la prière quotidienne du Rosaire.
Ainsi, émergeant des pénombres douteuses propices aux diableries, Saint-Amand, en ces fêtes de Pâques, fleurit dans un véritable climat d'évangile. Contagieuse, la confiance gagne les paroisses voisines, et bientôt l'église est insuffisante pour les prédications. Entraînant les foules à sa suite, Montfort plante sa chaire au pied d'un grand arbre. Et comme on s'en rapproche le plus possible pour ne rien perdre du sermon : « Ne vous pressez pas tant, crie-t-il. Dieu m'a donné la grâce de me faire entendre de tout mon auditoire. »
N'ayant comme auxiliaires que deux jeunes prêtres, il a dû assumer tous les sermons et tous les catéchismes. Et c'est à bout de ses forces que, la mission finie, il rejoint le château de la Treille, près de Cholet, où Mlles de Bauveau lui offrent une résidence pour s'y reposer. Mais à peine y est-il rendu que les fidèles de La Séguinière courent à lui : comment refuserait-il d'aller prier avec eux et de les exhorter devant Notre-Dame de Toute-Patience ? Les rassemblements deviennent tels qu'en accord avec le clergé il organise avec gens en costumes, militaires, musiciens une procession générale fort colorée, à laquelle toute la région accourt et participe...
Son véritable repos, il va le prendre sur les routes en se rendant à pied, d'abord à Nantes où plusieurs œuvres, confréries, hospice, école attendent ses directives ; puis, de là, à Fontenay-le-Comte, capitale du Bas-Poitou, qui va être, pendant cette fin d'année, le théâtre de son apostolat.
Dans la capitale du Bas-Poitou
 
Sur les dernières collines du Bas-Bocage, d'où descend la rivière Vendée, la Réforme a poussé de vigoureuses racines. Encore vivace, l'hérésie suscite une opposition diffuse et amère contre tout ce qui est catholique. Par Mervent, où il se fait la main à ce milieu nouveau, Montfort arrive à Fontenay où il a promis de commencer ses prédications le 25 août. L'affluence est telle qu'il ne retient que les femmes pour une première mission.
En raison d'un prochain changement de garnison, les soldats, cependant, obtiennent de participer à la mission des femmes. Cela entraîne une aventure qui va faire grand tapage dans la ville. Tout était fort bien parti. Le commandant, aussi chatouilleux d'humeur que d'honneur, faisait conduire ses hommes à l'église Saint Jean où une place leur était réservée. Montfort leur donnait même une part active dans la mission : l'un d'eux, de sa voix d'or, entonnait les cantiques et souvent la musique les accompagnait. Puis n'avait-il pas composé, pour eux, un chant dont l'allure martiale plaisait à tous ?
Un soir, le commandant est lui-même au fond de l'église et s'y tient négligemment, accoudé sur le bénitier. Rentrant par la même porte, Montfort voit, de dos, cet homme qui, ayant gardé son chapeau sur la tête, s'administre de bonnes prises de tabac, éternue bruyamment et rit avec désinvolture. Sans l'avoir reconnu, il va vers lui et lui rappelle que la mission est réservée aux femmes. Piqué de la remarque, l'homme se redresse et réplique avec éclat :
« Pour qui me prenez-vous ? Cette église est à tout le monde et j'ai autant de droits de rester ici que vous... » Et la main à la garde de son épée, comme pour défendre sa place : « Je ne sortirai pas d'ici », cria-t-il.
Surpris par cette réaction violente, Montfort dit : « Soit ! Restez pour aujourd'hui, mais n'y revenez pas demain ! Après cette mission, j'en ferai une pour les hommes... »
Le commandant vit-il, dans cette concession, un manque de parole ? « Je reviendrai demain, malgré vous, cria-t-il, d'une voix tonitruante et rouge de colère... Les églises ne sont pas faites pour les chiens, mais pour les chrétiens ! De quel droit pourriez-vous m'en empêcher ?
— Au moins, Monsieur, dit le Missionnaire, suppliant, n'y commettez point d'immodesties... »
Mais l'officier ne prisait pas plus les avertissements que les ordres... Et, en lançant une bordée d'injures, il sort à moitié son épée et menace d'en percer le pauvre prêtre qui, sans mot dire, se met à genoux et baise la terre en expiation de cette colère impie...
A ces altercations, l'assistance avait reconnu la voix du commandant et commençait à craindre, car sa fureur allait croissant. Des femmes accoururent alors, cherchant à entourer le Père et à refouler l'officier. Il n'en fallut pas davantage pour le rendre plus agressif encore contre le missionnaire. Il se jette brutalement sur lui, et le prenant à la gorge, il lui assène deux coups de poings si violents que M. de Montfort se sent défaillir et s'écrie : « Femmes, à moi ! »
« Soldats, à moi ! » lance, de son côté, le commandant. Aussitôt, dans l'église, ce fut une affreuse mêlée avec des cris épouvantables. Tremblant de peur et craignant le pire pour M. de Montfort et pour les femmes, M. des Bastières — c'est lui qui l'avoue — se précipita du sanctuaire dans la sacristie pour s'y réfugier. Deux soldats, qui connaissaient les fureurs de leur chef, l'y suivirent, le suppliant de témoigner qu'ils étaient innocents du meurtre qui allait se commettre... Et, traînant des meubles devant la porte, ils se barricadèrent et attendirent...
Au bout d'un quart d'heure cependant, il  se fit un profond silence... Ouvrant la porte, M. des Bastières vit les femmes, à leur place, et M. de Montfort en chaire, pâle comme un mort, mais calme et souriant. Il prêcha pendant une heure avec la même présence d'esprit que d'habitude...
Mais l'officier et ses soldats, repliés dans le cimetière, l'attendaient à sortir, sabre nu à la main. Nouvelle scène des femmes qui supplient M. de Montfort de ne pas quitter l'église... S'étant décidé à partir quand même, il passa au milieu des injures et se rendit à la Providence, escorté par une troupe féminine.
Faisant alors cerner la maison du missionnaire par un peloton de soldats qui avaient l'ordre de le garder prisonnier, le commandant du Ménis partit faire son rapport à l'évêque, en vue d'obtenir une condamnation. Or, le lendemain matin, le prisonnier, sans que personne l'ait vu sortir de chez lui, se présentait, à la sacristie, pour dire sa messe à l'heure habituelle. Et la condamnation ne vint pas. Mgr de Champflour ne voulut pas se prononcer sans entendre l'accusé. Et c'est le curé de Saint-Jean qui l'informa exactement des faits.
Même justifié aux yeux de tous, le missionnaire n'en pleurait pas moins le départ des soldats qui, non seulement ne reparurent pas à la mission, mais durent, selon l'ordre de leur chef vindicatif, se rassembler dans une maison voisine de l'église pour y jouer et chanter des airs profanes, afin de braver le Père et de troubler les cérémonies.
Cependant Dieu ne manqua pas de consoler son apôtre de l'hostilité ouverte ou cachée de ses ennemis, en multipliant, sous ses pas, les signes de sa puissance et de sa miséricorde. La fille du trésorier de l'église, sur laquelle il récite un évangile, se relève guérie d'une longue maladie ; deux personnes en vue dans la société de Fontenay abjurent le protestantisme ; un grand chaudron populaire, alimenté par les aumônes de tous, permet de nourrir les pauvres de la ville et de les avoir tous au catéchisme... Enfin, un grand calvaire est planté, au pied duquel viendront prier les Vendéens de l'Armée catholique et royale aux jours sombres de la Révolution.
L'Ermite de Mervent
 
Au début de l'été, Montfort avait prêché une mission à Mervent, petite paroisse pauvre dans un cadre pittoresque de forêt, entre les deux affluents de la Vendée, la Mer et le Vent. Après y avoir restaure laborieusement l'église paroissiale et la foi des âmes, et non sans y accomplir maints prodiges qui ajoutent encore à sa notoriété, il s'éprend à nouveau de solitude et de vie cachée, loin des vains bruits du monde. Besoin de repos physique, attrait de l'intimité de Dieu et de Notre-Dame, aspiration d'une âme toute surnaturelle à respirer plus profondément dans une prière que rien ne brise ou ne détende ? Tout cela à la fois, sans doute.
Or la forêt est là, toute proche, qui l'invite à entrer dans ses sentiers secrets, sa lumière verte et sa paix végétale. Avec l'agrément de Mgr l'évêque et de l'Intendant des Finances — car c'est le domaine royal — il élit domicile sur un versant abrupt appelé la Roche aux Faons. En juillet, la température est douce : il aménage une grotte pour y prier, écrire et dormir. Au-dessus, une clairière, où il peut jardiner en écoutant chanter les oiseaux et les mille bêtes de l'herbe. Il rêve d'y bâtir une chapelle et, en attendant, il y dresse une croix rustique. Quelques mètres plus bas, une source, dont il capte l'eau dans un bassin de granit. A travers les fûts de chênes et de châtaigniers, des échappées lumineuses sur une étroite vallée au fond de laquelle on entend le tic-tac du moulin de Pierre-Brune.
Par les prés, chaque matin, il se rend à l'église pour y célébrer sa messe. Et c'est ensuite une longue journée de contemplation dans ces décors naturels où tout lui rappelle la vertu, « les rochers, la constance, les bois, la fécondité, les eaux, la pureté, et les oiseaux, la diligence », où tout lui découvre « la trace constante » du Créateur :
 
Joignons-nous, chastes tourterelles,  
Gémissons dans ce désert,
Soupirons de concert,
Vers Dieu, vers la vie éternelle.
 
Quand je vois la vitesse
De ce petit levraut,
J'accuse ma paresse
A chercher le Très-Haut.
 
Après la mission de Fontenay, l'homme de Dieu revient dans cette solitude qu'il aime. Et les gens, heureux de son retour, lui apportent volontiers de la nourriture et lui offrent leurs services. La grotte ouvrait sur le nord et le vent s'y engouffrait brutalement. Des équipes vinrent avec des outils et des matériaux : après avoir fait sauter quelques souches elles entreprirent d'élever une murette protégeant l'entrée de la grotte...
Les écoles de La Rochelle et une retraite aux religieuses de Notre-Dame à Fontenay l'arrachèrent de nouveau à son ermitage. Quand il y revint, les feuilles avaient pris leurs riches couleurs d'automne avant de mourir. Puis, pendant le mois d'octobre, il doit reprendre encore son dur labeur de missionnaire dans la paroisse voisine de Vouvant. Mais, pour la première fois, c'est avec deux prêtres qui formeront le premier noyau de la Compagnie de Marie, MM. Vatel et Mulot.
En y arrivant, dit une tradition locale, il frappe à la porte de la mère Imbert et lui demande à manger pour l'amour de Dieu. « Hélas ! je n'ai rien à vous offrir ! gémit la vieille femme. — Que si ! lui dit le Père. Il y a un magnifique cerisier dans votre jardin. Allez donc y cueillir des cerises pour nous rafraîchir. » Croyant à une plaisanterie et cependant aguichée par une telle promesse, elle va voir et revient toute joyeuse : « C'est vrai, dit-elle. Mon cerisier est en fleurs ! — H y a même des fruits, affirme Montfort, retournez voir ! » De fait, il y avait une belle récolte de cerises dont la mère Imbert remplit un panier pour ses hôtes, à qui elle servit aussi un bon repas. Sitôt les missionnaires sortis, elle courut encore au jardin, mais, hélas ! il ne restait plus sur son cerisier que des feuilles couleur d'automne...
L'accueil réticent de la mère Imbert marquait déjà celui de la paroisse de Vouvant où le diable tenait en mains bien des gages. Un autre signe en fut donné dans une jeune fille, très pieuse pourtant, dont les faits et gestes révélaient une influence occulte. Soumise aux exorcismes, dans l'église, elle s'écria : « Tu crois être seul avec moi, mais tu te trompes ; il y a des malins dans le clocher qui veulent savoir ce que tu diras et ce que je te répondrai. » On ne tarde pas à y découvrir quelques libertins qui s'en échappent tout penauds. L'homme de Dieu comprend que le diable veut s'amuser de lui, et il se lance à fond dans la mission que bloquent des pécheurs scandaleux. Et c'est la possédée qui, en dénonçant publiquement certains de leurs crimes, provoque la conversion de plusieurs d'entre eux.
Mais après avoir semé dans les larmes, le missionnaire voit se lever de beaux témoignages évangéliques dans les Associations qu'il vient de fonder. Et grâce à la libéralité de Mme de la Brûlerie, de la lieutenante de Vouvant et d'une bonne femme, il reçoit en legs deux boisselées de terre et deux maisons dans lesquelles il songe déjà à rassembler ses Pères et ses Frères en communauté, ainsi que cela ressort de son Testament.
Ce projet de s'installer à Vouvant souda-t-il entre elles les oppositions larvées de ses ennemis dans la région ou déclencha-t-il l’intervention d'une administration pointilleuse contre les aménagements de son ermitage dans la forêt ? Toujours est-il que le 28 octobre, comme il achevait d'entourer sa grotte en vue de l'hiver, trois agents du Roi se présentèrent pour enquêter... Ils finirent par dresser un long et ridicule procès-verbal constatant qu'il y avait « usurpation de Sa Majesté... ».
S'ils réussirent à ôter au vagabond de Dieu jusqu'à la pierre sur laquelle, dans ce coin délaissé du domaine royal, il espérait reposer sa tête, ils ne purent effacer, cependant, le souvenir de son pieux séjour en ce lieu qui est toujours demeuré, depuis, la Grotte du Père de Montfort...

XIX - Vers les lendemains de Dieu
 
 
 
A Fontenay, pendant la retraite aux religieuses de Notre-Dame, un jeune prêtre s'était présenté à M. de Montfort : il s'appelait René Mulot et venait de Saint-Pompain où son frère était curé. Comme vicaire à Soullans, dans le diocèse de Luçon, il s'était entretenu souvent du grand missionnaire avec M. le Curé de La Garnache, son voisin. Et les fruits extraordinaires des récentes missions de Fontenay, son pays natal, lui avaient fait concevoir pour lui la plus fervente admiration.
Aussi est-ce par son entremise que son frère le demandait pour une mission dans sa paroisse. A la requête qu'il lui en présentait, Montfort s'excusa d'abord... Mais comme il la renouvelait avec insistance : « J'irai à Saint-Pompain, lui dit-il, si vous acceptez vous-même de travailler avec moi, le reste de vos jours. » La condition posée — le don total de soi-même dans le dur labeur missionnaire — était paradoxale pour ce petit vicaire timide et maladif. Cependant, pour réussir dans sa démarche, il n'osa refuser tout à fait... Il se contenta d'objecter. « Asthmatique et à moitié paralysé comme je suis, et avec de continuels maux de tête, je ne vois pas quel auxiliaire je pourrais être pour vous ! — Ayez confiance ! reprend Montfort. Dès que vous commencerez à travailler au salut des âmes, tous vos maux disparaîtront. »
Et c'est ainsi qu'avant d'amener M. de Montfort à Saint-Pompain, le jeune vicaire au repos s'en était allé, avec M. Vatel, à la mission de Vouvant, dans laquelle, un mois durant, il avait vécu dans l'intimité du Père et la confidence de ses projets...
Par le moyen des cantiques
 
Dès ses débuts, Montfort a eu l'intuition des puissances de rêve, de communion et d'action contenues dans le chant populaire. Aussi l'avons-nous vu faire chanter les foules suivant les circonstances et les besoins de ses auditoires. A la fin de sa carrière, il est passé maître en l'art du cantique qui plaît, qui éclaire et qui entraîne. C'est ce que nous allons constater à Saint-Pompain où il arrive au début de décembre 1715.
Les premiers frimas l'y ont précédé et les gens sont au coin du feu. Ni leur souci de la religion, émoussé par une vie molle, ni le zèle de leur curé, plus fonctionnaire correct que véritable pasteur d'âmes, ne sont suffisants pour les en arracher. Voici, pour ébranler cette inertie, le « Réveil-matin de la Mission » que le F. Jacques s'en va chanter, de sa belle voix, à travers le bourg et les hameaux :
Chers habitants de Saint-Pompain,
Levons-nous de grand matin :
Dieu nous appelle à son festin.
Cherchons la grâce,
Qu'il vente ou qu'il glace,
Cherchons la grâce et l'amour divin !
 
Remuez-vous, gens paresseux,
Malgré l'éloignement des lieux,
Cherchons la grâce à qui mieux, mieux.
Cherchons la grâce,
Qu'aucun ne se lasse,
Cherchons la grâce, achetons les cieux !
 
Mis en bonne humeur et en curiosité par ces couplets qu'ils se renvoient de porte à porte les paroissiens viennent à l'église de plus en plus nombreux. Mais il y a un gros obstacle à une véritable communion chrétienne entre eux : l'inimitié scandaleuse entre le curé et deux personnes influentes, dont le fermier général. Un matin, Montfort aperçoit celui-ci dans l'église où il récite pieusement son chapelet avec l'assemblée. Après l'avoir instamment recommandé à Marie, il se dirige vers lui, l'embrasse, le félicite de l'édification qu'il donne à la paroisse, puis ajoute discrètement : « Ne voulez-vous pas aussi pardonner aux deux personnes que vous savez ? » Pris de court, l'homme promet, sur-le-champ, de faire cesser le scandale. Et, de fait, il ne tarde pas à inviter à sa table et à traiter en amis ceux que, depuis longtemps, il ne cessait de maudire...
Cependant, M. le Curé lui-même n'est pas entré dans le climat de la mission. Il assiste à tous les sermons, sans doute, car il est soucieux d'une certaine façade, mais son cœur est sans foi, sans piété et sans amour. Or, un soir, du fond de l'église, monte la voix chaude et mélodieuse du F. Jacques entonnant le cantique : « J'ai perdu Dieu par mon péché. » Les couplets se succèdent, bouleversant le cœur du curé dans sa stalle. A la fin du sermon qui suit, sur le péché mortel, il n'y tient plus et va se jeter aux pieds du missionnaire pour lui faire, en larmes, la confession générale de sa vie. « C'est le cantique du F. Jacques qui a opéré ma conversion », dira-t-il souvent, plus tard.
Pour les enfants que le F. Jacques prépare aux fêtes de Noël, Montfort compose cet autre cantique de naïve tendresse qui fait merveille sur leurs lèvres : « Que j'aime ce divin Enfant ! » Et l'on imagine sans peine, au milieu de l'assemblée ravie, s'avançant vers la crèche où trône le « Petit Jésus », la pieuse théorie des garçons et des filles qui chantent, tour à tour, de leurs voix pures : « Je l'aime ! Je l'aime / » De telles heures font jaillir une vie nouvelle dans le cœur de tous. Et quand, à la piété des enfants, s'ajoute l'édification donnée par les Pénitents et les Vierges, dans toute la ferveur de leur premier engagement, c'est avec d'autres yeux que le curé lui-même regarde ses paroissiens.
Il y avait encore un point noir à l'horizon, le dernier dimanche de l'année. Ce jour-là, de temps immémorial, se tenait une grande foire où non seulement la religion ne comptait guère, mais où l'on dansait et s'esbaudissait beaucoup plus qu'on ne traitait d'affaires. Comment faire cesser cette profanation du jour du Seigneur ? S'il était possible d'obtenir ce renoncement d'une paroisse en mission, comment empêcher les charlatans, colporteurs et danseurs d'envahir les rues et places ce dimanche-là ? Hardiment, Montfort va le tenter.
Dans une procession qu'il organise, toute la paroisse doit, en priant et chantant, sillonner les lieux de la foire le temps qu'il faudra pour submerger forains et badauds. Et, pour donner du mordant aux fidèles, voici encore un cantique de circonstance : « La déroute des danses abominables et foires païennes de Saint-Pompain. » C'est un chant de combat pour ceux qui seront dans le défilé et une leçon pour ceux qui le verront passer. Et c'est ainsi que, à l'heure de l'affluence, les paroissiens en bel ordre, derrière leur croix et leurs bannières, obligèrent la foule frivole et ses amuseurs à déguerpir, comme devant une charge de police.
Quand on a engagé une population dans de tels partis pris, on peut lui demander de suivre la croix pieds nus, en plein hiver, et de la planter chez elle dans un dernier triomphe. Là encore, payant d'exemple, l'homme de Dieu prêche dans la cour du château, huche sur des fagots d'épines et, les pieds sanguinolents, marche en tête du cortège en chantant : « Vive Jésus ! vive sa Croix ! » M. Mulot, témoin du renouveau chrétien suscité en quelques semaines à Saint-Pompain, se félicita d'y avoir appelé le P. de Montfort. Et il comprit mieux, lui-même, après cette expérience missionnaire, vers quel avenir apostolique Dieu l'appelait.
Les souvenirs d'une châtelaine
De Saint-Pompain Montfort se rendit à la paroisse voisine de Villiers, en portant la Bible en procession, sous un dais, comme le Saint Sacrement. C'était dans ce pays rempli de huguenots, une manière d'affirmer le culte rendu, par les catholiques, à la Parole de Dieu. La châtelaine du lieu, Mme d'Orion, nous a laissé quelques instantanés curieux des faits et gestes du missionnaire.
Comme elle a entendu beaucoup de « mômeries » et « d'étrangetés » sur son compte, elle décide d'abord de se tenir à l'écart de la mission. Cependant, « pour le bon exemple », elle vient, avec son mari, résider dans le bourg même, non sans se promettre, d'ailleurs, de belles occasions de divertissement. On devine avec quelle malice fureteuse cette jeune femme de 25 ans a dû ouvrir les yeux...
Elle est assidue aux trois sermons quotidiens et aux repas que Montfort prend, chez elle ou dans la maison de sa belle-mère. « Avec un ou deux pauvres à ses côtés qui, parfois, étaient bien dégoûtants, il partageait tout ce qu'on lui servait, et toujours il leur donnait ce qu'il croyait être le meilleur morceau... Les grâces dites, il les embrassait et les conduisait jusqu'à la rue, son chapeau sous le bras... »
Un jour, profitant de son absence, elle soulève la couverture de son lit et s'aperçoit, avec frayeur, qu'il couche sur des fagots de sarments... En dépit de sa vie austère, toutefois, et de ses longues oraisons, elle trouve « cet homme très gai dans ses conversations, et tout aussi amusant qu'édifiant »... Pour tâter son humeur, elle badine souvent, lance des propos mondains ou des ritournelles légères, mais loin de s'en effaroucher, ce « bon prêtre » ne lui fait que « des réparties souriantes ou des morales très douces... »
En face de cet homme qui a « grand air » et dont la personnalité est, à la fois, si sincère et si accorte, la voilà, au bout d'une quinzaine, prise d'une telle sympathie qu'elle entre à fond dans la mission. Il est tellement évangélique en chaire et au saint tribunal où il apparaît « comme un ange de Dieu » ! Aucune étroitesse, aucune rigidité, aucun mauvais scrupule dans ses propos ou ses relations avec autrui. On le sent d'une fermeté de roc, certes, mais aussi d'une spontanéité d'enfant et d'une telle douceur qu'on se confie à lui, d'emblée...
« Le jour de carnaval, il fit planter des croix au village de Champ-Bertrand, chez Mm° de la Porte-Bouton... qui nous donna tous à dîner, ce jour-là... soit à plus de cinq à six cents personnes. Il y vint, entre autres, une dame et un chevalier... qui, lorsque Montfort fut monté au pied de la croix... pour exhorter le peuple... lui dirent toutes sortes d'invectives, l'appelant antéchrist, lui disant qu'il séduisait le peuple pour avoir de l'argent, et mille autres choses, pendant plus d'un quart d'heure... »
« M. de Montfort resta comme un terme, les deux mains jointes et son bonnet dessus, les yeux baissés comme s'il avait écouté quelque discours utile au salut de son âme, jusqu'au moment où les deux personnes furent lasses de parler. Alors, il descendit... et se jeta à leurs genoux, leur demandant pardon de les avoir scandalisés et de les avoir portés à tant offenser Dieu... Ils eurent tant de honte qu'ils s'enfuirent sans dire mot. Et M. de Montfort ne voulut jamais que, pendant le dîner, on en dît un seul mot. »
La bonne châtelaine se souvient encore d'une chose extraordinaire qui eut lieu, un jour où elle avait reçu à dîner un groupe de prêtres et quelques gentilshommes. En sortant de cette société où il s'était montré très aimable, Montfort s'était retiré dans le jardin... Or, à ce moment, Mme d'Orion remarque les va-et-vient insolites du domestique : ouvrant la porte du jardin il s'arrête soudain et la referme doucement ; puis, après un temps, il revient et, la porte entrebâillée, il demeure captivé par quelque spectacle, avant de s'en retourner tout pensif et de disparaître dans l'écurie des chevaux. C'est là que Mme d'Orion le rejoint... Assis sur le coffre d'avoine et les yeux rêveurs : « J'ai eu grand peur, dit-il, j'ai vu M. de Montfort dans l'allée des charmilles, les bras en croix et à genoux deux pieds au-dessus du sol... »
C'est ainsi que le serviteur de Dieu quittait la compagnie des hommes pour fréquenter une autre société invisible dans laquelle il prenait ses inspirations et ses ordres. Sans doute est-ce alors qu'il apprit ce qu'il devait révéler à Mme d'Orion en lui faisant ses adieux : « Je mourrai avant que l'année soit finie. »
Dernier pèlerinage à Notre-Dame des Ardilliers
 
De retour à Saint-Pompain, devant le dernier horizon de son voyage en ce monde, il évoque l'avenir de son apostolat avec ses deux auxiliaires. De toute urgence, il faut mettre sur pied une équipe de missionnaires. Il en écrit à M. Caris, à Paris, et il lui demande s'il n'y a pas, au Séminaire du Saint-Esprit, quelques bons ecclésiastiques qui voudraient s'associer à ses travaux...
Cependant, comme c'est à Dieu lui-même de choisir l'heure et les moyens de réaliser ce dessein, il songe surtout à lancer vers le ciel un grand assaut de supplications. A la « prière embrasée » qui ne cesse de le brûler intérieurement, il unit les implorations ferventes des Pénitents blancs de Saint-Pompain. Ceux-ci acceptent d*e faire un pèlerinage à Notre-Dame des Ardilliers, sous la conduite de MM. Mulot et Vatel, pour obtenir de la Vierge, avec le don de Sagesse pour eux, des missionnaires qui aillent militer sous ses étendards.
Cette route mariale, selon Montfort, doit être une communauté chrétienne en marche. Son excellence vient de ce que l'homme y est déraciné de son confort quotidien et obligé de s'en remettre à la Providence, à chaque pas, et aussi de la prière faite en commun, de la charité mutuelle, ainsi que de la mortification et de l'obéissance qu'elle oblige à pratiquer à longueur de jours. Dans ce but, il donne aux pèlerins, un règlement qui prescrit, du lever au coucher, tout ce qu'ils auront à faire.
Dans leur marche vers le sanctuaire, ils auront à traverser la ville de Saumur. Quand ils y entreront, à l'aller comme au retour, ils marcheront pieds nus, deux à deux, en récitant le rosaire ou chantant des cantiques, sans se mettre en peine des railleries des libertins auxquels ils ne répondront que par leur modestie, leur silence et leur joie divine. « S'ils font voyage de cette manière, je suis persuadé qu'ils seront un spectacle digne de Dieu, des anges et des hommes. » De fait, une semaine durant, les trente-trois Pénitents couvrent 30 kilomètres par jour dans les conditions prévues, sauf un bon vieillard goutteux qui tint à suivre le cortège, mais à cheval. Et ce fut une grande édification pour les gens des villages et des bourgs qui accouraient à leur passage.
Après une profonde retraite, Montfort voulut aussi se rendre à Saumur, accompagné de quelques Frères. Au soir de sa vie apostolique, quelle joie, pour lui, de revenir saluer Celle qui en a béni les commencements, et de lui faire hommage de sa gerbe, comme le moissonneur qui arrive au bout de son sillon ! En retour, la Vierge le confirme dans son espérance, et remplit son cœur de l'assurance que ses désirs ne seront pas vains...
Par la Croix à la Gloire
 
En ces jours où toutes les heures sonnent des adieux, il aimerait s'attarder aux pieds de Notre-Dame, chez les Filles de Jeanne de la Noue, et même à Fontevrault où vit sa sœur... Mais, dans cette dernière étape de sa route, tout l'oblige à presser le pas. Il est attendu pour une mission à Saint-Laurent, dans la vallée de la Sèvre Nantaise, entre Saint-Amand et Mortagne. Ce chef-lieu d'un doyenné qui comprend plus de trente paroisses est un modeste bourg de tisserands et de laboureurs. Quand il y arrive par les routes d'Anjou, avec le F. Gabriel, le printemps en est encore à ses premiers bourgeons. C'est le 1er avril 1716, mercredi de la semaine de la Passion.
Après avoir installé sa Providence dans un pauvre galetas où il dormira sur une litière de foin, il se retire dans une anfractuosité de granit, sur les bords de la Sèvre. Et là, dans la prière et la pénitence, il vit le grand mystère de la Croix, tout en préparant activement la mission qui doit s'ouvrir le dimanche des Rameaux.
Les lettres qu'il écrit alors à Nantes et à ses Filles de La Rochelle sont tout imprégnées de cette divine folie qui a marqué sa vie. A ces dernières, il dit : « Je ne vous oublierai jamais pourvu que vous aimiez ma chère Croix, en laquelle je vous suis allié... » Et il demande que l'hospice des incurables de Nantes soit appelé « Maison de la Croix » et que l'on y plante et fasse bénir une Croix au milieu de la cour, « afin qu'elle en garde le nom, la grâce et la gloire à perpétuité »...
Dans l'église paroissiale, il est à genoux devant l'autel de la Vierge quand part la Procession des Rameaux. Se relevant soudain, il saisit la Croix des mains de celui qui la porte et il marche, radieux et chantant, en tête des fidèles. C'est son premier mouvement d'éloquence. Tous ses sermons jusqu'à sa dernière bénédiction d'agonisant, n'allaient plus être qu'une ostension de Jésus crucifié.
Dans le rayonnement de ce mystère de miséricorde, ce peuple simple et laborieux est vite saisi et porté aux résolutions généreuses. Nombreux sont les hommes qui s'engagent dans l'association des Pénitents, au cours de la Semaine Sainte. Et c'est d'enthousiasme qu'est accepté le projet d'un grand calvaire sur un mamelon rocheux qui domine la vallée. Un arbre de belle taille est choisi dans les futaies qui bordent la Sèvre, et tous se préparent à exalter le signe de notre Rédemption par l'assiduité aux exercices de la mission.
C'est dans cette ferveur qu'éclate la fête de Pâques. A l'allégresse de la liturgie s'ajoute pour le missionnaire la consolation de voir les âmes s'épanouir dans la fidélité chrétienne et de sentir, plus intime que jamais, la présence sensible de Notre-Dame au fond de son âme. Un homme venant pour se confesser le surprend, dans la sacristie, en conversation avec une belle Dame blanche : « Excusez-moi de mon retard à aller au confessionnal, lui dit-il, je m'entretenais avec Marie, ma bonne Mère. »
Une autre joie allait porter à son comble l'enthousiasme de tous : la visite de Mgr de Champflour, annoncée pour le 22 avril. Sans rien diminuer des activités de la mission, Montfort rêve d'une réception triomphale pour son Evêque. Toute la paroisse ira à sa rencontre et il prévoit et met en place décorations, cantiques, procession, cérémonies, sans tenir compte de ses forces. Le jour venu, tout se déroule dans le plus bel ordre. Monseigneur est ravi, et tout le clergé avec lui... Mais le pauvre missionnaire, épuisé, est obligé, sitôt l'office, d'aller s'étendre sur son grabat, la poitrine oppressée et frissonnant de fièvre.
Dans un suprême effort, il se relève pour monter en chaire, à la fin des vêpres. On l'y voit pâle comme un mort, et parlant, d'une voix affaiblie, de la douceur de Jésus, du Maître qui n'éteint pas la mèche qui fume, du Bon Pasteur qui court après la brebis perdue, du Sauveur qui pardonne, même à Judas, et meurt le cœur ouvert. Ayant lancé ce dernier message d'amour, il regagne son grabat pour ne plus se relever.
Il comprend bien vite que son heure est venue, il se confesse et reçoit les derniers sacrements... Puis retenant M. Mulot, il lui dicte son testament et lui confie l'avenir de ceux qui l'ont suivi dans sa « course vagabonde » à travers le Royaume de Dieu, ainsi que tous les rêves apostoliques dont il a peuplé ses prières et ses longues journées de marche. Comme le jeune abbé se sent accablé d'une telle succession : « Ayez confiance, lui dit-il, je prierai Dieu pour vous ! »
Le bon peuple continue la mission, mais il a le pressentiment qu'il n'entendra plus la voix de l'homme de Dieu qui lui a refait une âme chrétienne. Il veut le voir une dernière fois... Par petits groupes on introduit ceux qui se présentent dans ce pauvre réduit où l'on n'entend plus que la respiration rauque d'un mourant. Se soulevant alors, il les bénit avec cette Croix qu'il n'a cessé de montrer au monde, toute sa vie. Et comme il voit tout le monde pleurer autour de lui, il ramasse ses dernières forces et lance, d'une voix déchirée de hoquets, ce refrain d'un de ses cantiques :
Allons, mes chers amis,
Allons en Paradis.
Quoi qu'on gagne en ces lieux,
Le Paradis vaut mieux.
 
Devant les portes de l'éternité qui vont s'ouvrir, il s'écrie encore : « C'en est fait, je ne pécherai plus ! Je suis au bout de ma carrière. »
Et dans un dernier combat pour n'aimer que Dieu seul le cœur de l'Apôtre s'arrêta de battre.
La Postérité d'un Saint
 
Louis-Marie Grignion de Montfort est mort le 28 avril 1716, vers huit heures du soir. La mission qu'il avait commencée restait inachevée...
Le lendemain étaient prévues l'érection du Calvaire, dans la matinée, et dans la soirée, les obsèques du Missionnaire. La première cérémonie se déroula dans un silence impressionnant : en portant la lourde Croix de chêne sur le rocher où, depuis, elle n'a plus jamais cessé de bénir la paroisse, chacun pensait à un autre Chemin de Croix dont la dernière station aurait lieu, le soir du même jour, celui que Montfort avait parcouru, toute sa vie, sur les pas de son divin Maître.
Ce fut aussi la pensée qu'évoqua M. Mulot au pied du nouveau Calvaire :   « Mes frères, nous avons aujourd'hui deux croix à planter : premièrement, cette croix matérielle que vous voyez exposée à vos yeux ; deuxièmement, la sépulture de M. de Montfort que nous avons à faire aujourd'hui... » Et il se tut.
Toute la journée, les foules arrivaient pour les obsèques, plus de dix mille personnes, affirme le biographe Grandet. Le cercueil du grand Apôtre fut porté à l'église, et là, entouré des Pénitents blancs comme d'une garde d'honneur, les fidèles purent le vénérer une dernière fois. Il avait commencé ainsi son testament : « Je soussigné, le plus grand des pécheurs, je veux que mon corps soit mis dans le cimetière et mon cœur sous le marchepied de l'autel de la Sainte Vierge. » En fait, c'est devant cet autel qu'il fut inhumé.
Dans une longue épitaphe, que l'on attribue à M. Blain, on pouvait lire : « Infatigable, il ne s'arrêta que dans la tombe. » En fait, dans la destinée de Montfort, semblable à celle du « bon grain jeté en terre » de l'évangile, la tombe est un nouveau départ. C'est autour d'elle que, providentiellement, va se multiplier sa postérité.
La vénération populaire s'est attachée à ce tombeau dès le début, et durant tout le XVIIIe siècle, on y viendra en pèlerinage. Les voix les plus autorisées, évêques, orateurs sacrés, mémorialistes, amis fidèles, s'élèveront pour témoigner des vertus héroïques de celui que le monde ne pouvait comprendre ni accepter parce qu'il portait à l'incandescence la Sagesse de l'Evangile.
Le F. Jacques et les Sœurs devaient, les premiers, venir à Saint-Laurent pour y prendre en charge l'éducation des enfants et les soins des malades. Grâce à l'entremise de la Marquise de Bouille et du Marquis de Magnanne, Pères, Frères et Sœurs, s'y trouvent regroupés en 1722, sous l'autorité du P. Mulot, qui devient le premier Supérieur Général des Familles montfortaines.
A la fin du XVIIIe siècle, les Filles de la Sagesse auront essaimé à travers la France en plus de 80 Etablissements. Les circonstances politiques ne permirent pas à la Communauté du Saint-Esprit le même épanouissement : bien qu'ils rayonnent activement dans les diocèses de l'Ouest, ses membres continuent d'appartenir au seul couvent de Saint-Laurent. Ce n'est qu'après un siècle, et après avoir donné, sous la Révolution, le témoignage de ses martyrs (3 Pères et 6 Frères) qu'elle devait connaître une véritable renaissance, sous l'impulsion de Gabriel Deshayes, 7e Supérieur Général.
Aujourd'hui, dans « la ville sainte » de Vendée, autour de la grandiose basilique qui abrite le tombeau du grand Routier de l'Evangile, se sont dilatées les Maisons-Mères des Pères montfortains de la Compagnie de Marie, des Filles de la Sagesse, et des Frères enseignants de Saint-Gabriel, autrefois dits du Saint-Esprit, qui témoignent de la postérité glorieuse que Dieu donne à ses Saints dans l'Eglise.
Au vent de l'histoire, c'est-à-dire au souffle de l'Esprit de Dieu, près de 10.000 Religieux et Religieuses, répandus dans tous les continents, prolongent actuellement l'apostolat de leur Père bien-aimé, dans les missions, les hôpitaux, les écoles, et travaillent de toutes leurs forces pour que le Règne de Jésus arrive dans le monde, par Marie.



LES VOYAGES DU PERE DE MONTFORT
 
« Vagabond de Dieu » toujours en course pour aller sauver son prochain, saint Louis-Marie de Montfort passa une bonne partie de sa vie à parcourir, à pied, les routes et les chemins de l'Ouest, que nous ne pouvons comparer à nos voies de circulation actuelles. La Carte ci-contre fait apparaître les déplacements de ce « Routier de l'Evangile », dans leur ordre chronologique, sans tenir compte du premier voyage qu'il fit à 20 ans, de Rennes à Paris, pour entrer au Séminaire. Le total de ces voyages ferait de 22 à 2i.000 kilomètres...
 
 
1.
Septembre 1700
: De Paris à Nantes, par Orléans, la Loire, Abbaye de Fontevrault, Notre-Dame-des-Ardilliers (Saumur).
2.
Avril 1701
1  Nantes à Poitiers, par Fontevrault (pour la Vêture d'une de ses sœurs).
3.
Mai 1701
: Poitiers à Nantes, suivi d'aller et retour à Grandchamp, Le Pellerin, etc.
4.
Octobre 1701
:   Nantes à Poitiers, par Angers, Saumur, Fontevrault.
5.
Août 1702
:   Poitiers à Paris, par Fontevrault, Saumur, Angers.
6.
Octobre 1702
:   Paris à Poitiers.
7.
Pâques 1703
Poitiers à Paris  (Salpêtrière, rue du Pot-de-Fer)   et du Mont-Valérien (hiver 1703-1704).
8.
Mars 1704
: Paris à Poitiers (vers Pâques 1704) — (missions dans la ville).
9.
Avril-Août 1705
: Poitiers à Rome, par Lorette, aller et retour (à Ligugé, le 24 Août).
10.
Septembre 1705
: Pèlerinage à Notre-Dame-des-Ardilliers et au Mont-Saint- Michel (29 Septembre), et retour à Rennes (Montfort et environs, etc.).
11.
1706-1708
: Missions  avec  M.  Leuduger   (Montfort,   Ermitage Saint- Lazare).
12.
1708-1711
: Saint-Lazare à Nantes et Missions dans le Nantais (Calvaire de Pontchâteau).
13.
Avril 1711
: Nantes à La Garnache et environs.
14.
Mai 1711
: La Garnache à Luçon et La Rochelle, par Saint-Hilaire- de-Loulay.
15.
Février à Mai 1712
: La Rochelle - Les Sables, Saint-Gilles, l'Ile-d'Yeu, Nantes. 
16.
Mai-Juillet
: Nantes, La Garnache et les environs, La Rochelle.
17.
1713
: La Rochelle (et région) à La Séguinière (Juin 1713).
18.
Août 1713
: La   Séguinière   à  Paris,  par  Fontevrault   (Séminaire du Saint-Esprit).
19.
Septembre 1713
: Paris à Poitiers et La Rochelle et environs.
20.
Juin 1714
: La Rochelle à La Séguinière et Roussay.
21.
Juillet-Oct. 1714
: Roussay à Rouen, par Nantes, Rennes, Avranches. Saint-Lô, Caen — et retour à Nantes (Hospice des Incurables).
22.
Octobre 1714
:   Nantes - Pontchâteau et retour par la Loire (transfert des figures du Calvaire).
23.
Octobre 1714
: Nantes à Rennes.
24.
Novembre 1714
: Rennes - La Rochelle et environs (1714-1715).
25.
Début 1715
: La Rochelle - Saint-Amand-sur-Sèvre, La Séguinière, Nantes.
26.
Juin 1715
: Nantes - Mervent (mission) et La Rochelle.
27.
Août et Dec. 1715
: La Rochelle, Fontenay, Vouvant, Saint-Pompain (missions).
28.
Mars 1716
: Saint-Pompain à Notre-Dame-des-Ardilliers (pèlerinage).
29.
Fin Mars-Avril 1716
: Saumur à Saint-Laurent-sur-Sèvre (dernière mission).
30.
28 Avril 1716
: Il meurt en chantant : « Allons en Paradis ».
 

TABLE DES HORS-TEXTE
 
Planche         I.          Bois-Marquer. Iffendic.
Planche         II.         Rennes.
Planche         III.       Paris, Saint-Sulpice.
Planche         IV.       Nantes.
Planche         V.        Poitiers.
Planche         VI.       La Rochelle.
Planche         VII.      Fontenay - Vouvant.
Planche         VIII.     Saumur - Fontevrault.
Planche         IX.       Pontchâteau.
Planche         X.        Rome.
Planche         XI.       Saint-Laurent-sur-Sèvre.
Planche         XII.      Postérité spirituelle.
 
 
 

 
TABLE  DES CHAPITRES
 
 
 
 
Premiers pas avec le Lecteur                                                                 5
I.          La sage enfance d'un petit Breton                                            7
II.         Sur les chemins du Collège                                                          13
III.       En route vers le Sacerdoce                                                          22
IV.       La montée vers l'Autel                                                                  35
V.        L'Aumônier des Pauvres                                                              45
VI.       Révolution dans la Ville                                                                58   
VII.      Pèlerinages d'un Apôtre                                                               67
VIII.     L'Apôtre dans sa Famille                                                               75
IX.       Le Missionnaire en action                                                            82
X.        Sors de ton Pays                                                                             89
XI.       Missions dans le Nantais                                                              97
XII.      L'Epopée d'un Calvaire                                                                 107
XIII.     Le triomphe de la Croix                                                                115
XIV.     L'Apôtre de La Rochelle                                                                122
XV.      Dans le diocèse de Richelieu                                                       131
XVI.     Semailles dans les larmes                                                             141
XVII.   Le pèlerinage de l'Amitié                                                              152
XVIII. Les pauvres vont à l'école                                                            162
XIX.     Vers les lendemains de Dieu                                                       174

 
 
 
Imprimerie S. Pacteau
 
43, rue Georges-Clemenceau
 
Luçon (Vendée)
 
Imprimé en France
 
1966
 
 
 
Grignion de Montfort
 
 
Routier de l'Évangile
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Maison Saint-Gabriel         Librairie Saint-Gabriel
85 - St-Laurent-sur-Sèvre (Vendée)      1601, est, Boulevard Gouin
France                                   Montréal (12), Canada
 
19 6 6
 
 

Avec la permission des Supérieurs
F. Romain LANDRY,
24 juin 1966.
 
 
 
 
 
 
 
NIHIL  obstat :
A. BULTEAU, prêtre,
27 juin 1966.
 
 
 
 
 
 
Imprimatur :
Charles MASSÉ, v. g.
Luçon, le 29 juin 1966.
 

 
Premiers pas avec le Lecteur  4
I - La sage enfance d'un petit Breton  6
Dans une petite ville de Bretagne  6
Une famille riche... d'enfants  7
Au Bois-Marquer en Iffendic  8
Bon sang et bon cœur  9
Déjà un apôtre ! 9
II - Sur les chemins du Collège  11
L'enfant de Notre-Dame  11
L'étudiant modèle  12
Le camarade charitable  14
L'aîné, précepteur de ses frères  15
Un trio d'amis  16
III - En route vers le Sacerdoce  19
Le pauvre sur la grand-route  19
Dans Paris, la grand'ville  21
Rendez-vous avec la mort 23
« Votre Père sait ce dont vous avez besoin » 24
« Il s'est élancé comme une torche enflammée » 26
«  Entre vos mains, Seigneur... » 27
IV - La montée vers l'Autel 30
Dans le « moule » de Saint-Sulpice  30
Un champion de la Gloire de Dieu  32
Le frère secourable à ses sœurs  33
Catéchiste des enfants et des pauvres  34
Le Pèlerin de Notre-Dame  35
«  Je monterai à l'autel de Dieu... » 37
V- L'Aumônier des Pauvres  39
En suivant les détours de la Providence  39
Au Service des Pauvres  41
L'animateur des Jeunes  43
Près d'une sœur en détresse  44
L'apparition d'une robe grise  45
Ermite en plein Paris  47
VI - Révolution dans la Ville  51
Par la volonté des Pauvres  51
Un faubourg qui se convertit 52
Le Bon Samaritain passe dans la ville  53
Dans le sillage du Missionnaire  54
L'humilité d'un Saint 55
Le jardin de l'expiation  56
VII - Pèlerinages d'un Apôtre  59
Les aventures d'un Romieux... 59
Dans la Rome de Clément XI 60
Sur la route du soleil 61
Dans la lumière de Notre-Dame  62
Sous les ailes de l’Archange  64
VIII - L'Apôtre dans sa Famille  66
Un repas en famille  66
Un sermon... sur an prie-Dieu  67
Visite d'un Missionnaire  68
Une bonne leçon à son frère le Dominicain  69
Ouvrez à Jésus-Christ !... 70
IX - Le Missionnaire en action  72
Un diable qui se repose... 72
Bâtisseur de Temple  73
A propos d'une Foire... 74
Si vous aviez la foi... 74
Le triomphe de Notre-Dame  76
X - Sors de ton Pays  78
Le Missionnaire an couvent 78
Le Prophète dans son pays  79
Les audaces de l’Apôtre  80
Un ermitage qui refleurit 81
« Sors de ton pays et vas... » 83
XI - Missions dans le Nantais... 85
Aux prises avec le péché du monde  85
Mission au pays des vignerons  87
Un Saint de légendes  88
Chez un curé résistant... 89
« Pas de Croix, quelle Croix ! » 91
Le zèle de la Maison de Dieu  92
XII - L'Épopée d'un Calvaire  94
« Faisons an Calvaire ici ! » 94
Croisade sur la lande  95
«  Qu'en ce lieu Von verra des merveilles... » 97
«  Nous avons le Calvaire chez nous ! » 98
L'exaltation de la Sainte Croix... 99
XIII - Le triomphe de la Croix  101
La vengeance d'un subalterne  101
Montfort sons la Croix... 102
Dans la Maison de la Providence  103
Prouesse de charité sur la Loire  104
La destinée du Calvaire  105
XIV - L'Apôtre de La Rochelle  107
Un excellent Carême à La Garnache  107
En route vers La Rochelle  109
L'affrontement missionnaire  110
La trouée apostolique  112
« In hoc signo vinces ! » 114
XV - Dans le Diocèse de Richelieu  116
Une périlleuse traversée  116
Mission dans l'Ile-d'Yeu  118
Corps à corps avec les puissances du Mal 119
Printemps spirituel sur le Marais  121
Les paroles du Prophète  122
Le pain multiplié  123
XVI - Semailles dans les larmes  125
« Il faut être mondaine ou Claire... » 125
Dans l'Ermitage de Saint-Eloi 127
L'histoire merveilleuse d'un petit livre... 128
Mission chez les marins  129
Ou la conversion d'un curé entraîne celle de sa paroisse  130
En quête de vocations missionnaires  131
« La Croix est la Sagesse » 132
XVII - Le pèlerinage de l'amitié  134
Dans les bras de la croix  134
Etapes de grâces dans le pays choletais  135
D'un bon Frère, d'un mulet et d'un escroc  136
Un Saint traverse la Normandie  137
La rencontre d'un véritable Ami 139
« Par l'Ave Maria... » 140
XVIII - Les pauvres vont à l'école  143
Fondateur d'écoles charitables  143
Le premier Missionnaire de la Compagnie de Marie  144
La Sagesse à La Rochelle  145
Sur les brisées du diable  147
Dans la capitale du Bas-Poitou  148
L'Ermite de Mervent 150
XIX - Vers les lendemains de Dieu  153
Par le moyen des cantiques  153
Les souvenirs d'une châtelaine  155
Dernier pèlerinage à Notre-Dame des Ardilliers  157
Par la Croix à la Gloire  158
La Postérité d'un Saint 160
LES VOYAGES DU PERE DE MONTFORT  163
TABLE DES HORS-TEXTE  165
TABLE  DES CHAPITRES  166

Premiers pas avec le Lecteur
 
 
 
Voulez-vous faire une belle « Route » en compagnie de celui qui a choisi d'être, ici-bas, un vagabond de Dieu ?
 
« C'en est fait, je cours par le monde,
J'ai pris une humeur vagabonde
Pour aller sauver mon prochain... »
 
Et qui a marché sans répit, sillonnant la France du Roi-Soleil, le Flambeau de la Foi à la main et le Cantique de la Joie aux lèvres, pour entraîner ses frères les hommes sur le chemin de la Vie éter­nelle ?
Sa vie d'apôtre et de chevalier de Notre-Dame a été une conti­nuelle procession à travers le Royaume de Dieu. Une procession où des milliers de flambeaux s'allumaient soudain à sa Flamme et lais­saient une longue traînée lumineuse dans la nuit.
S'il a tant marché, ce n'est pas par humeur naturelle ni par édu­cation première. Car nul ne fut plus casanier et ami de la solitude, à la maison paternelle, au collège et au séminaire ; nul ne fut moins curieux des sites pittoresques de la terre, des décors pompeux des villes, des fêtes profanes du monde.
S'il a tant marché, c'est par amour des pauvres et des petits, c'est par sollicitude des âmes trop facilement oublieuses de leur des­tinée, c'est par vocation de prophète et besoin incoercible de pro­clamer la Sagesse et l'Amour de Dieu, c'est par mission spéciale du Pape qui lui a dit : « Allez et enseignez la doctrine de l'Evangile aux peuples et aux enfants pour renouveler partout l'esprit du chris­tianisme. »
Aventurier de l'Evangile, il s'en est allé parmi les hommes, sans biens et sans amis, sans feu ni lieu, contredit et rejeté, « comme une balle dans un jeu de paume », mais témoin fidèle de Dieu et de ses mystères, énamouré de « la Sagesse éternelle, incarnée et crucifiée », l'âme gonflée d'une formidable espérance et d'une dévorante cha­rité... Et il a traversé le grand siècle comme un « bolide de Dieu »...
Et voici 250 ans qu'il a fait l'escalade de la vie glorieuse, et que Dieu l'a placé sur son orbite d'éternité. Or, loin de s'effacer, son sillage ne fait que s'élargir derrière lui, entraînant, de plus en plus nombreuses, les âmes, dans la lumière de sa spiritualité et le cou­rant puissant de ses vertus.
La vie de ce Saint est une des plus belles courses de l'histoire. C'est le simple récit de cette course que nous allons faire. A chaque page de ce livre vous entendrez résonner les pas d'une marche vers Dieu seul, dans un décor qui change à tout instant et une aventure qui devient toujours nouvelle... Dans la caravane, nous entendrons, tour à tour, les proclamations hardies du prophète qui, le regard sur l'horizon, fouette la torpeur de ceux qui s'endorment ou dénoncent l'astuce de ceux qui s'évadent, et les exclamations étonnées des pauvres humains qu'une telle marche essouffle ou ravit...
Nul voyage ne peut nous faire respirer plus profondément l'air pur de l'Evangile et nous remplir davantage les yeux des paysages du royaume de Dieu.
Au petit pas de l'enfant, d'abord ; puis, à la cadence régulière du pèlerin ; et dans la foulée hâtive du missionnaire, enfin, avec les frères Mathurin, Jacques ou Nicolas, ou avec MM. Olivier, des Bastières ou Mulot, partons.

I - La sage enfance d'un petit Breton
 
 
C'était en Bretagne. Au pays où fleurissent le blé noir et l'ajonc d'or. Non sur la côte déchiquetée qui se dresse comme une proue sur l'Océan. Mais assez loin à l'intérieur, au-delà des vallons intimes où de petites vaches paissent l'herbe fine, et des collines arrondies où le damier des champs cultivés est parsemé de rocs gris... Au-delà des landes silencieuses sur lesquelles la brise d'ouest fait frissonner imperceptiblement les bruyères, et de la forêt profonde où les korrigans des légendes dansent des rondes folles au clair de lune.
De cette vieille province se lève partout comme un parfum de mystère. Si elle semble perdre de son pittoresque lorsqu'elle cesse d'être granitique et « bretonnante », sa fidélité profonde demeure...
Au temps de la Monarchie, Rennes en est la capitale. Rennes, une grande ville aux maisons de briques, cité bien assise sur les deux bords de la Vilaine, au cœur d'une plaine fertile qui ressemble à beaucoup d'autres régions de France.
C'est dans ce décor de Haute Bretagne que se sont déroulées les enfances du Saint dont nous allons suivre les pas.
 
Dans une petite ville de Bretagne
 
A cinq grandes lieues de Rennes, voici Montfort flanquée de son puissant château et vivant encore d'un glorieux passé. La tête adossée à la colline, elle trempe sa robe dans la brume de la vallée du Meu qui coule à ses pieds... L'air parfumé de « doulce France » s'y marie aux senteurs plus âpres des brises armoricaines...
Sous le règne du « Roi-Soleil », on l'appelait Montfort-la-Cane. Ce surnom lui venait d'une légende que rappelle, dans l'église, un retable du temps : on y voit une cane et ses canetons se rendre à la messe en survolant la foule des fidèles. — Une jeune fille aurait fait un vœu en se précipitant dans l'eau d'un étang pour sauver sa vertu des mains d'un mauvais seigneur ; et une cane, témoin de cet héroïsme, serait revenue, chaque année, offrir un de ses canetons à M. le Recteur à l'occasion de chaque service anniversaire.
Cette petite ville fortifiée était toujours fière de ses remparts du haut desquels on voyait ses toits bleus s'étaler à mi-côte d'un bec escarpé, au confluent de deux rivières, le Meu et le Garun, qui serpentent parmi les prés verts. Tout près, la légendaire forêt de Brocéliande couronnait encore la colline et poussait loin derrière l'horizon la profondeur de son mystère.
Aujourd'hui, murailles et tours sont démantelées. Et il ne reste, de l'immense forêt, que des bosquets où le promeneur ne risque plus de s'égarer. Mais, si le faste des anciens jours s'est évanoui, une célébrité nouvelle lui est venue.
... De partout à la ronde on aperçoit une colossale statue que l'église porte bien haut dans le ciel. C'est la statue d'un saint qui a voulu prendre le nom de sa ville natale et qui en est devenu la principale gloire : Saint Louis-Marie Grignion que les populations de l'Ouest continuent d'appeler le « bon Père de Montfort ». Tous les environs de Montfort (la Bachelleraie, Heurtebise, Saint-Lazare, l'Abbaye...) rappellent à l'envi son souvenir, sans oublier sa maison natale qui subsiste toujours, rue de la Saunerie.
 
Une famille riche... d'enfants
 
Il y naquit, en effet, le 31 janvier 1673, à l'époque où Louis XIV aménageait somptueusement le château de Versailles pour y fixer sa cour.
Le père, Jean-Baptiste Grignion de la Bachelleraie, exerçait une fonction d'avocat, qui lui rapportait plus d'honneur que d'écus ; la mère, fille d'un échevin de Rennes, — on dirait aujourd'hui, conseiller municipal —, était d'une grande vertu et d'une piété exemplaire. Dieu allait leur donner de nombreux enfants : huit garçons et dix filles dont Louis-Marie devait être l'aîné.
Des huit garçons de cette famille patriarcale élevée dans la gêne et la crainte de Dieu, quatre s'envoleront rapidement avec les anges, trois deviendront prêtres, le dernier sera un chef de famille modèle. Sur les filles, l'histoire est plus discrète, mais non moins édifiante : deux d'entre elles firent profession dans une communauté de moniales ; une autre voulut aussi entrer en religion, mais elle dut se résigner à être malade, ce qui est, de toutes les vocations, une des plus sûres et des plus sanctifiantes quand on l'accepte avec amour, de la main de Dieu ; enfin, une quatrième mourut tertiaire de Saint-François.
Il faut ajouter que trois des oncles du jeune Grignion étaient déjà dans les ordres. Le Pêcheur divin lançait de vigoureux coups de filets dans la famille.
Le petit Louis, quelque temps après son baptême, devait être confié à une brave fermière de la Bachelleraie, la mère André. C'était une excellente chrétienne, et le serviteur de Dieu lui gardera, toute sa vie, affection et reconnaissance. Sur l'emplacement de sa maison qui a disparu, une croix a été plantée qui rappelle que ce lieu a été sanctifié par le berceau d'un saint.
A la campagne, la vie était rude, mais elle avait aussi ses joies calmes et profondes. Les premières images des forêts et de leurs solitudes, des champs et de leurs travaux marqueront profondément de leur virile sérénité le tempérament mystique de notre héros. Il aimera la poésie de la nature et la foi simple des paysans. Et il reviendra plus tard sur ces hauteurs pour y goûter la paix de la retraite et y recueillir les inspirations de l'Esprit...
 
Au Bois-Marquer en Iffendic
 
C'est un bel enfant que la mère André ramène au foyer paternel, et Mme Grignion, accaparée par un et bientôt deux nouveaux bébés, s'émerveille de le voir bien sage à côté d'elle et de l'entendre lui réciter les prières que sa nourrice lui a apprises...
Mais la famille ne reste pas longtemps dans la maison qu'elle occupe à Montfort. Pour des raisons de convenance ou de fortune, Jean-Baptiste Grignion quitte la ville et installe les siens au Bois-Marquer en Iffendic : c'est une sorte de gentilhommière, en pleine campagne, à une lieue du bourg. On y voit encore la grande et belle cheminée de la cuisine où les enfants, de plus en plus nombreux, formeront le cercle de famille autour de leurs parents ; et, à l'étage qui était divisé en chambres, l'endroit où logeait Louis-Marie.
Au dehors, une charmille où il se retirait pour prier, et qui pousse encore des rejetons, et, des paysages champêtres que la nature continue d'habiller, à chaque saison, mieux que Salomon dans sa splendeur. L'âme pure et pieuse du petit paysan, tout au long de son enfance, ne cessera de découvrir, dans ces choses familières, la trace de Dieu.
En compagnie de sa sainte mère, il se rendait à l'église d'Iffendic où il passait de longs moments devant le tabernacle. Cette église subsiste encore, originale et discrète ; et les Beaux-arts lui ont rendu dernièrement la fraîcheur de sa jeunesse. Louis-Marie y venait aux offices, le dimanche, avec les villageois, et se laissait émouvoir ineffablement par la Parole de Dieu. On l'entendra répéter autour de lui, presque mot à mot, les sermons ou les catéchismes auxquels il assistait régulièrement.
Sans doute a-t-il souvent parcouru, solitaire ou avec les enfants de son âge, le long chemin — boueux et difficilement praticable en hiver, mais tout fleuri et plein de surprises au printemps — qui conduit du Bois-Marquer à Iffendic. Avec ferveur, il courait se préparer à la première Communion, auprès des prêtres de sa paroisse, ou recevoir d'eux les premières leçons qui s'ajoutèrent aux rudiments qu'on lui avait enseignés à la maison.
Comme Jésus au Temple, il émerveillait ses maîtres par sa docilité, son intelligence et son application. Et ils ont assuré eux-mêmes « qu'il ne leur avait jamais fait aucune peine », et qu'il accomplissait tous ses devoirs de la meilleure grâce, sans qu'il fût jamais nécessaire de l'y contraindre par des menaces ou des châtiments, tellement était grande déjà la fidélité de son âme.
Les bons anges entouraient d'une vigilance spéciale l'enfance de celui qui devait être un des chantres les plus zélés de la bonté de Notre-Dame et l'un des plus ardents champions des Droits de Dieu.
Bon sang et bon cœur
 
Louis a douze ans. C'est un beau gars des champs que l'air pur, les longues marches et les multiples travaux de la terre ont fait grandir et rendu robuste. De son père il a hérité une puissante constitution : il en donnera maintes preuves, plus tard, par sa résistance physique et par sa force morale.
De son père aussi, qui est généreux, mais dont le tempérament violent éclate en colères qui sèment la frayeur au foyer, il tient les solides qualités de la race bretonne : la vaillance et la fidélité. S'il se lançait dans la politique ou la guerre, ou à la découverte de terres inconnues, comme le font encore tant de ses compatriotes, il deviendrait l'un des plus grands aventuriers de son siècle.
De toute manière, il ne s'arrêtera pas à mi-chemin. Bon sang ne saurait mentir. Avec sa foi bretonne, il deviendra un pèlerin de l'Absolu. Et les grâces dont il est prévenu, ou qu'il obtient du Cœur maternel de Marie sa bonne Mère du Ciel, vont faire de lui un soupirant continuel de la Sagesse divine. C'est bien une aventure qu'il va vivre, la plus belle des aventures, celle de la sainteté.
En attendant l'heure des prouesses qui ne saurait tarder, le voici, au foyer, le plus tendre des fils, et tout dévoué au service des siens. Il est l'aîné et il partage tous les soucis de ses parents. Les soucis de son père dont les affaires ne vont pas bien, et qui en perd souvent la maîtrise de lui-même, et ceux de sa mère, tendrement inquiète au milieu de ses enfants. Certains jours, une atmosphère orageuse règne dans la maison où en présence de M. Grignion chacun se tait prudemment. Alors multipliant les prévenances, Louis s'affaire utilement, et s'efforce de neutraliser les causes d'agacement par une aimable serviabilité.
Avec la même gentillesse qu'il déploie pour apaiser les tempêtes paternelles, il sait consoler et encourager sa mère dont le cœur est souvent gros de chagrin. Parfois, il la voit pleurer en secret, et dissimulant sa peine... Alors, il s'approche d'elle délicatement, et l'embrassant, il lui glisse à l'oreille des mots affectueux, si suaves et si célestes qu'ils semblent lui être dictés par la Sainte Vierge, en qui toute affliction devient douceur.
 
Déjà un apôtre !  
 
Enfant de bénédiction qui sait réconforter sa mère, avec des paroles inspirées, il exerce aussi parmi ses compagnons, l'office de petit missionnaire, nous disent ses maîtres. Déjà l'Esprit de Dieu repose sur lui et en fait son témoin...
Tout ce qu'il apprend au catéchisme et dans les sermons, il le conserve dans son âme profonde et il en vit extraordinairement. Un de ses camarades d'enfance qui demeurera toute sa vie son plus intime ami, évoque avec édification la manière dont il le voyait vivre alors : « Tout ce qu'on lui disait sur la religion ou la piété attisait en son cœur une flamme mystérieuse. Sa conduite, son air, ses paroles, montraient qu'il en était pénétré d'une manière dont on n'est guère susceptible de l'être à cet âge. Tous ses moments étaient utilement remplis, mais il n'y en avait point de plus chers pour lui que ceux qu'il consacrait à la prière. »
On le voyait souvent se retirer sous la charmille du jardin pour y prier tout seul. Et tandis que ses yeux se remplissaient de larmes, il disait au Bon Dieu de belles choses comme en savent dire les enfants.
Les grandes personnes remplies d'étonnement par sa dévotion précoce et l'enthousiasme religieux de ses propos en félicitaient les parents Grignion.
C'est une âme de cristal en qui la foi monte déjà comme une flamme claire et chaude. Au contact des affaires de ce monde il se mûrit peu à peu au sein de sa famille, mais c'est toujours la fibre chrétienne qui résonne en son cœur : toujours il prend parti pour l'honneur et le service de Dieu. La confirmation vient d'en faire un parfait chrétien qui ne songe plus qu'à vivre selon l'esprit de l'Evangile ; et, à cette occasion, il s'est mis sous le patronage de la Reine des Cœurs en ajoutant à Louis, son nom de baptême, celui de Marie.
Auprès de sa mère, très dévote, et par une grâce printanière qui va donner un cachet d'idéale tendresse à ce qu'il y a d'austère et d'inflexible dans son caractère de Breton, il s'est épris, tout jeune, d'une admirable dévotion envers la Très Sainte Vierge. Toute sa vie, il sera l'enfant confiant et dévoué de Celle qu'il appelait sa « Chère Mère du Ciel ». Et son ami Jean-Baptiste Blain reconnaîtra que Marie l'avait déjà choisi pour un de ses grands favoris.
A la maison, déjà, on le voit s'en faire l'apôtre auprès de ses frères et sœurs, ou des petits camarades qu'il entraîne avec lui. Car il a la piété attirante, et même ses petits sermons ont je ne sais quoi de séduisant et d'impérieux à la fois. Profitant de son ascendant sur eux, il les rassemble devant un petit autel improvisé dans la verdure, et après leur avoir fait des répétitions de catéchisme, il les entraîne à réciter pieusement le chapelet avec lui.
L'une de ses petites sœurs, Louise-Guyonne, plus pieuse que les autres, aime à multiplier les Ave en sa compagnie. Pour l'encourager, Louis-Marie lui fait de petits cadeaux ; puis, lorsque la lassitude se fait sentir : « Ma sœur, lui dit-il, avec beaucoup de finesse, tu seras toute belle, et tout le monde t'aimera si tu aimes bien le Bon Dieu. »
 

II - Sur les chemins du Collège
 
A douze ans, Louis-Marie est un solide garçon qui témoigne d'une maturité précoce et de beaux moyens intellectuels. Les parents Grignion désirent pour leur aîné une formation qui lui permette de prendre place dans le monde de cette fin du XVIIe siècle où, comme à la cour du Roi, toutes les ambitions sont en lice. Avec des dispositions brillantes et le mordant que lui donnent son sérieux et son courage, pourquoi ne s'imposerait-il pas à l'attention des hommes et ne verrait-il pas s'ouvrir devant lui une de ces situations qui donnent du lustre à une famille ?
Jean-Baptiste Grignion connaît trop la gêne dans ses affaires et l'obscurité dans sa fonction pour ne pas faire un tel rêve sur la tête de son fils aîné. Mais comment forcer la porte de l'avenir, sans titres ni fortune ? Un seul moyen : les humanités qui préparent les élites, et les études qui donnent le savoir et l'éloquence.
Or, tout près, à Rennes, au collège Saint-Thomas Becket, on peut tenter ce beau dessein : les Jésuites, qui le dirigent, sont les grands éducateurs de l'époque et la jeunesse des meilleures familles de la Province se rassemble devant leurs chaires. Et quel milieu plus favorable pour nouer les relations utiles dans la vie et se former aux belles manières qu'exige la société ? Par ailleurs, l'enseignement y est donné gratuitement, et Louis-Marie peut trouver pension chez son oncle maternel, l'abbé Robert de la Viseule, qui habite dans le voisinage du collège : ainsi sera-t-il suivi dans ses études et protégé contre les dangers moraux qui guettent les milliers d'adolescents laissés à eux-mêmes au sein d'une grande ville.
L'enfant de Notre-Dame
 
Dans la campagne du Bois-Marquer, en dépit de son esprit ouvert et de son caractère laborieux, il n'a pu faire que des études disparates. Au collège, désormais, il va suivre assidûment les cours depuis la sixième jusqu'à la rhétorique, entraîné par l'émulation de nombreux camarades. Ils sont plusieurs centaines dans la même classe que lui, mais tous ne sont pas animés par la passion du savoir. Parmi eux, il y a des fantaisistes ou des libertins qui rendent souvent la classe houleuse et pénible pour les maîtres et les bons élèves.
Louis-Marie connaît trop les désirs de ses parents et les recommandations de sa pieuse mère pour se laisser entraîner à cette sotte turbulence qui rend stériles les études et compromet la formation et l'avenir. Il s'attache intimement à son professeur d'humanités, le P. Camus, qu'il va suivre de classe en classe pendant quatre ans. Aussi en est-il vite distingué comme l'élève le plus appliqué et le plus brillant de son cours.
C'est à sa fervente dévotion à la Vierge qu'il doit de rester fidèle et constant durant ces années où le mal et les tentations le frôlaient quotidiennement. Petit campagnard habitué à la vie studieuse et à la prière solitaire, il fuit la foule et les vacarmes des lieux où l'on s'amuse. Sitôt finies les activités du collège, il rejoint la maison calme de son oncle à qui il rend compte de sa journée. Et il se livre tout entier à son devoir d'état qui est d'étudier.
Pour le soutenir dans ses efforts, il y a la Congrégation de la Sainte Vierge où, avec les plus pieux de ses camarades, il reçoit l'enseignement et la formation spirituelle des Pères. Son amour filial envers Marie en est singulièrement attisé. Dans les églises de Rennes il y a des Madones aux pieds desquelles il vient souvent prier : Notre-Dame de la Paix, Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, Notre-Dame des Miracles.
Devant cette dernière surtout, ses colloques sont interminables. Notre-Dame des Miracles est la protectrice traditionnelle de la ville. Cela remonte à la guerre de Cent Ans où les Rennais étaient assiégés par les Anglais. Dans leur angoisse, ils venaient en foule devant cette statue pour confier leur sort à Celle qui est le Refuge et l'Auxiliaire des chrétiens... Or voici qu'une nuit les cloches se mettent à sonner toutes seules. La population accourt et se jette en prière devant la Madone. Soudain celle-ci s'illumine, et l'on voit sa main remuer et montrer avec insistance un endroit de l'église. Intrigués par ce geste, quelques hommes ôtent les pavés et creusent le sol-Surprise ! On découvre la longue galerie par laquelle les assiégeants se préparaient à entrer dans la ville... Sans se douter qu'ils sont démasqués, ils sont attaqués par surprise et mis en déroute. Et Rennes sauvée acclame Notre-Dame...
De plus en plus, notre pieux adolescent comprend que toute âme chrétienne est aussi une citadelle autour de laquelle rôde l'ennemi. Chaque jour, il se consacre tout entier à Marie, le matin en allant en classe, et, le soir, en rentrant au logis ; il vit sous sa protection et chemine la main dans la main de sa Mère du Ciel. C'est ainsi que pendant les sept ans de sa vie de collège il défendra vaillamment la pureté et la ferveur de sa jeunesse contre les griseries du succès et les tentations d'un âge sans boussole.
Son oncle prêtre qui l'a connu pendant ces années-là a rendu un magnifique témoignage de son humilité, de sa piété et de son obéissance ; il n'hésita pas à déclarer que tout était édifiant dans sa conduite et qu'il fut d'une vigilance si généreuse qu'il conserva intacte l'innocence de son baptême.
 
L'étudiant modèle
 
Tout adonné à ses travaux de collégien et à ses pratiques de dévotion, Louis-Marie ne se dérobe pas à l'obligation de faire du bien autour de lui. Pour obéir à ses parents et donner le meilleur de son temps aux études qui constituent son devoir d'état, il se dégage des groupes folâtres qui font les cent coups dans la ville. Mais d'autre part, il ne tarde pas, sur le conseil de ses maîtres, à se mêler aux activités des Congrégations mariales, en honneur dans les collèges des Jésuites.
Les meilleurs jeunes gens s'y rassemblaient régulièrement pour s'y entraîner à la prière, à la charité envers les pauvres, et aux méthodes d'apostolat de l'époque. On ne saurait exagérer la valeur de l'élite chrétienne qui fut formée ainsi, dans une société légère et jouisseuse, par ces associations, sous le regard de la Sainte Mère de Dieu.
Louis-Marie s'y engagea avec un enthousiasme croissant. D'année en année, il devenait toujours plus l'animateur de ses camarades, et provoquait sans cesse à de nouvelles initiatives ceux qui, comme lui, ne rêvaient que du règne de Dieu dans les âmes. Dans le collège d'abord, où se mêlaient beaucoup d'influences mondaines : il avait le courage d'y prendre parti pour l'autorité et d'y défendre ses maîtres contre les critiques malveillantes ; sans respect humain, il protestait contre les propos et les attitudes contraires aux bonnes mœurs et à la bonne éducation.
Quand il était témoin de dérèglements autour de lui — et cela était quotidien à certaines époques de l'année — il s'en affligeait et faisait pénitence, secrètement. Toujours il refusa de s'associer aux fêtes profanes et aux mascarades de carnaval dans lesquelles la jeunesse se laisse aller à toutes sortes d'excès et d'impudeur. Un jour de mardi gras, il est à souper chez un de ses amis, et voici que, pour amuser les invités, un jeune homme masqué fait irruption dans la salle, lançant des propos libres et prenant des attitudes choquantes. Louis-Marie se lève de sa place en disant qu'il ne veut pas être témoin d'un spectacle scandaleux, et il s'éclipse... La compagnie, plutôt gênée, s'arrête bien vite de rire... On court après lui pour le ramener à table... Il y revient en effet, mais les yeux remplis de larmes et témoignant visiblement de sa confusion et de son chagrin pour ce qui s'était passé. Chacun avait compris la leçon.
S'il fuyait les réunions mondaines, il était tout à fait à l'aise dans les lieux de charité, dans les hôpitaux, au milieu des malades, des enfants abandonnés et des pauvres si souvent méprisés ou mal aimés. Avec quelques étudiants généreux qui se regroupaient à l'hôpital, surtout les jours de congé, pour s'initier sous la direction d'un aumônier zélé, M. Bellier, aux œuvres de miséricorde, Louis-Marie passe de longues heures à servir les impotents, à faire aux infirmes des lectures pieuses, et le catéchisme aux enfants sans famille recueillis par charité. Il est tout à la joie de faire du bien à ces déshérités et de servir Jésus-Christ dans ses pauvres ; cela va même devenir pour lui une passion qui finira par envahir toute sa vie...
Bientôt, l'hôpital ne lui suffit plus. On le voit dans la rue, penché vers les mendiants, donnant le bras aux vieillards ou à l'écoute des misères de son quartier. Il suit en cela les exemples de sa sainte mère qui est tout étonnée, un jour, de rencontrer à l'hôpital une pauvresse qu'elle avait elle-même plusieurs fois secourue. « Qui vous a fait entrer ici ? » lui demande-t-elle. « Mais, votre fils, Madame... » lui est-il répondu. Il a fait toutes les démarches pour m'ouvrir la porte de l'hôpital, et il m'y a fait conduire dans une chaise à porteurs. »
Entendant cela, l'heureuse mère demeure muette d'émotion, mais elle s'en retourne toute consolée : non seulement le cœur de son fils aîné n'avait rien perdu de sa délicatesse et de sa piété, ainsi que l'affirmait son frère l'abbé, mais voici qu'une grande flamme de charité brûlait en lui, et qu'il se préparait à devenir un véritable homme de bien, peut-être un grand apôtre et un Saint...
Le camarade charitable
 
Par son amitié et son travail, sa piété et sa charité, par ses succès qui sont aussi notoires que ses vertus, Louis-Marie s'est affirmé peu à peu dans le milieu mouvant et disparate du Collège. Et son influence s'est accrue d'autant parmi les rhétoriciens et les philosophes qui sont maintenant ses camarades et dont le régime est plus libre et indépendant.
Parmi les centaines de jeunes gens qui suivent les mêmes cours que lui, il passe pour un saint, pour une vedette de la charité. On l'a toujours vu pacifiant les boutefeux, consolant les malchanceux, s'empressant à attiser la gaîté et à maintenir l'union, à venir en aide à ceux qui sont dans le besoin. Aussi les meilleurs recherchent-ils son amitié comme une belle joie humaine autant que comme une relation édifiante.
Voici un écolier pauvre qui se dérobe furtivement aux contacts des autres. S'il n'ose affronter les groupes, c'est parce qu'il est mal vêtu et court le risque d'une raillerie sans pitié. Louis-Marie l'a remarqué, il a surpris ses sourires forcés qui s'arrêtent brusquement et deviné sa fierté refoulée. Il sait, par expérience, que la pauvreté est une humiliation permanente qui peut, à la longue, aigrir les âmes.
A la première occasion où il voit son camarade brocardé à cause de sa tenue minable et de son manque de contenance, il s'avance bravant les rires, et il propose une collecte pour lui payer un habit convenable. Et tendant la main, il demande gentiment : « Que chacun donne selon son bon cœur et selon ses moyens ! » La somme recueillie est modique, mais la raillerie méchante fait place à une sympathie fraternelle, chacun s'estimant honoré de faire un geste...
Poussant son avantage, Louis-Marie emmène aussitôt son condisciple chez le mercier pour lui acheter un habit. Hélas ! il n'a en main que la moitié du prix qu'on lui fait. Qu'à cela ne tienne ! La charité ne peut rester en panne. S'avançant, avec le sourire, il dit simplement au marchand : « Voyez comme cet écolier est misérablement vêtu... Or, il n'a pas les moyens de se payer un autre habit. J'ai quêté dans la classe tout ce que j'ai pu pour lui en acheter un neuf... Et voici la somme que j'ai recueillie... Si ce n'est pas suffisant, ne pourriez-vous pas faire la charité de ce qui manque ? N'est-il pas votre frère comme le mien en Jésus-Christ ? »
A de tels accents le marchand comprit que l'aumône aussi est une bonne affaire... Et il habilla de neuf le pauvre écolier qui put désormais se présenter sans honte au Collège. C'est ainsi que Louis-Marie, en dépit de ses origines modestes, par sa charité simple et réaliste, se faisait écouter et respecter des fils de familles et les ramenait à l'Evangile.
 
L'aîné, précepteur de ses frères
 
Les enfants ont grandi à la maison du Bois-Marquer, et plusieurs sont maintenant en âge d'étudier. A la campagne, loin de toute école, cela n'est pas facile, et il ne peut être question d'avoir un précepteur comme dans les familles aisées.
Sans doute, Louis-Marie ne manque pas d'aider ses parents dans les tâches du foyer lorsqu'il revient de Rennes, au temps des vacances. Tout en continuant de se cultiver lui-même, il s'empresse d'apprendre à ses frères et sœurs, les premiers rudiments de la lecture et de l'écriture, ainsi que le catéchisme, ce qui est pour lui une bonne occasion de les former à la piété. Ses parents sont ravis de ses talents d'éducateur...
Comme il ne peut être question d'interrompre ses études au Collège, l'idée leur vint d'aller habiter à Rennes avec l'oncle de la Viseule qui y exerce son ministère sacerdotal. Garçons et filles pourraient fréquenter les écoles, tandis que l'abbé et Louis-Marie s'occuperaient de les faire travailler à la maison.
Laissant le domaine à un fermier, J.-B. Grignion s'en vint donc résider à Rennes avec sa nombreuse famille. Louis-Marie retrouve ainsi d'une manière habituelle la chaleur du foyer. Et aussi les devoirs assujettissants d'un aîné qui doit se dévouer à ses frères et sœurs auprès de ses parents. Sans négliger en rien ses devoirs de rhétorique où il vient d'entrer, ni abandonner ses habitudes de dévotion et de charité, il donne aux siens le meilleur de son temps. Comme il est vigoureux, méthodique et zélé, il va faire face à tout d'une manière exemplaire.
Au milieu de ses frères et sœurs, il a la ferme autorité de son père et les attentions délicates de sa mère, aidant, stimulant et consolant chacun, selon son âge et son tempérament. Il les maintient toujours occupés, au travail, à la prière ou au jeu, tour à tour. Avec lui, en dépit du nombre, c'est la joie et la paix dans la maison.
Il les forme à la piété surtout, d'une manière qui remplit d'admiration sa mère et l'oncle prêtre qui vit sous le même toit. Il les rassemble autour d'un petit autel de la Sainte Vierge, et leur fait réciter le chapelet avec beaucoup de dévotion. Quand l'une ou l'autre de ses sœurs est distraite ou trouve la prière un peu longue, il l'exhorte habilement ou propose de belles intentions à sa générosité.
Au cours de ses premières années de collège, il avait meublé ses heures de solitude et de détente à dessiner, à peindre et à sculpter, et il avait bientôt fait preuve d'un véritable talent en réalisant des figures et des petits tableaux de piété. Devant un tableau de l'Enfant Jésus, jouant avec saint Jean-Baptiste, un Conseiller du Parlement, venu à la maison, fut si émerveillé qu'il lui donna un louis d'or pour ses pauvres. Comme on le pense, Louis-Marie mettait en œuvre tous ses dons d'artiste pour intéresser et former ses frères et ses sœurs ; et ceux-ci, selon le penchant de leur âge, n'avaient rien de plus pressé que de l'imiter en tout ce qu'ils lui voyaient faire. Il les formait à son image.
Aussi, ne faudra-t-il pas s'étonner si nous voyons deux de ses frères suivre ses traces plus tard : Joseph-Pierre, qui va maintenant au collège avec lui, entrera dans l'Ordre de Saint-Dominique, et Gabriel-François, qui commence tout juste à fréquenter l'école, deviendra curé d'Iffendic et y mourra, un an après lui, en 1717. Quant à ses sœurs, Renée, Sylvie, Françoise-Marguerite, Louise, Françoise-Thérèse et Gilonne, trois d'entre elles entreront au couvent. Les saints ne se sauvent jamais seuls et laissent toujours derrière eux un sillage de grâce et d'idéal...
 
Un trio d'amis
 
Par goût personnel et aussi pour obéir aux conseils de sa mère et de son oncle qui craignaient pour lui les contacts d'une jeunesse légère et libertine, Louis-Marie était demeuré longtemps effacé et solitaire. La piété, les études, les activités charitables avaient rempli ses années d'adolescence. Il ne fut pas cependant un saint de vitrail vivant hors des remous de l'existence, sans relations et sans amis.
Au contraire, au milieu d'une vie laborieuse et austère, il connut des heures d'inoubliable intimité avec les meilleurs de ses condisciples ; c'est d'ailleurs grâce à leurs souvenirs que nous sont connues ses années d'étudiant. Deux surtout lui restèrent liés pour la vie et devinrent comme lui d'éminents hommes d'Eglise : Jean-Baptiste Blain et Claude Poullart des Places.
Jean-Baptiste Blain n'entra guère dans ses confidences qu'à partir de la rhétorique. Il finira ses études, avec lui, à Rennes, et c'est à son appel, qu'il rejoindra Saint-Sulpice à Paris où il deviendra docteur en Sorbonne. Leur ministère les séparera ensuite, mais jamais ils ne s'oublieront : ils auront même quelques rencontres mémorables et, après la mort du saint missionnaire, Jean-Baptiste Blain, chanoine de Rouen, viendra faire un pèlerinage près de son tombeau, à Saint-Laurent-sur-Sèvre. C'est alors qu'il écrira sur son ami de collège et de séminaire des pages de fervente admiration.
Il évoquera le souvenir des belles années où, ensemble, ils étudiaient, priaient, se dévouaient au service des pauvres, ainsi que les longues et cordiales rencontres où ils se confiaient leurs rêves d'avenir. Les propos de Louis-Marie, écrira plus tard Blain, « n'étaient que de Dieu et des choses de Dieu. Ils ne respiraient que le zèle du salut des âmes ». Dans ses colloques avec la Vierge, il avait déjà envisagé de se préparer au Sacerdoce...
J.-B. Blain rappellera encore les longues promenades ou les visites de vacances au cours desquelles il découvrit l'âme profonde de son ami. Un jour qu'il était allé le voir chez ses parents, au Bois-Marquer, il l'avait trouvé dans une grande anxiété. Louis-Marie connaissait l'existence « d'un livre sale et obscène » dans la bibliothèque de son père et cela le peinait beaucoup. N'y tenant plus, il avait profité de ce qu'il était seul à la maison pour jeter ce livre au feu. « Il venait de faire le coup, raconte Blain, lorsque je le trouvai... timide et presque tremblant, dans l'appréhension de la venue de son père, mais fort content d'avoir fait son sacrifice... »
A l'arrivée de son ami, il redevint souriant et détendu : « Il me montra dans son jardin des lieux retirés et propres à la prière où il se plaisait et passait la meilleure partie de son temps dans ce saint exercice. II me paraissait si rempli de Dieu, si occupé de lui, si pénétré de son amour, et du désir de sa perfection que j'en demeurai également confus et édifié. Je ne le regardais, dès lors, et je ne l'écou-tais qu'avec admiration et une espèce de désespoir de ne pouvoir le suivre dans le chemin de la vertu. »
II le suivra néanmoins à Paris, appelé par l'une de ses lettres, et il y fera, avec lui, toutes ses études sacerdotales, entraîné par son exemple.
Claude Poullart des Places était plus jeune que Louis-Marie, mais d'une famille plus aisée. Habitant deux rues voisines de Saint-Sauveur, ils durent se rencontrer quotidiennement sur le chemin du collège, et souvent faire halte ensemble aux pieds de la Madone. Ainsi se lièrent-ils d'une grande amitié dans un même amour filial pour Notre-Dame.
Ayant les mêmes goûts de piété et de charité, ils formèrent, avec un petit nombre de compagnons, une association pour honorer spécialement la Très Sainte Vierge : « Ils s'assemblèrent à certains jours, dit un témoin, dans une chambre qu'une personne de piété leur avait prêtée. Ils y dressèrent une espèce d'oratoire pour y faire leurs exercices et contribuaient à frais communs à ce qui était nécessaire pour la décoration. Ils avaient leurs règles pour la prière, pour le silence et la mortification qui allait parfois jusqu'à la discipline. »
Un de leurs grands soucis était d'aller aux pauvres pour les enseigner, les consoler et leur venir en aide. Lorsque Louis-Marie s'en ira à Paris, il recommandera la petite association à son jeune ami qui en demeurera l'âme et le soutien, jusqu'au jour où il quittera lui-même sa famille et sa fortune pour suivre l'appel du Seigneur.
Les trois amis de collège, chacun selon sa grâce, deviendront prêtres et fonderont des Congrégations religieuses qui prolongent maintenant, d'une manière admirable, leur sainte amitié et leur apostolat dans l'Eglise.

III - En route vers le Sacerdoce
 
 
Louis-Marie marche sur ses vingt ans. Il a traversé, dans la piété et la vertu, ces années d'adolescence qui sont remplies d'écueils pour tant de jeunes. Sous la protection de sa bonne Mère du Ciel qui l'a conduit comme par la main. C'est d'elle qu'il apprenait ce qu'il avait à faire, nous dit son ami Blain, même dans les choses les plus obscures et les plus embarrassées, telle que peut être la vocation à un état de vie.
A la fin de sa philosophie, en effet, il lui faut orienter son avenir. Dans ses longs colloques avec Notre-Dame, il entend souvent une voix résonner au fond de son cœur : Tu seras prêtre. Sans doute en fait-il confidence à sa pieuse mère et à son directeur spirituel qui ne peuvent que l'encourager dans cette voie.
Ce rêve d'une consécration totale au Service de Dieu et des âmes l'immunise contre le monde perfide et scandaleux au milieu duquel il vit. Ce monde frivole dont il évoquera avec tant de précision l'image dans un cantique sur la Rennes de sa jeunesse. S'il n'a pu l'ignorer, il l'a évité avec soin et il s'est toujours maintenu à distance de ses éclaboussures.
Aussi n'eut-il jamais à défendre sa vocation, ni même à en délibérer intérieurement : elle était la continuation normale d'une jeunesse fidèle et pure. Et c'est avec la ferveur printanière qui accompagne tout appel de Dieu qu'il entra en relation avec les plus vertueux ecclésiastiques de la ville, en vue d'harmoniser son âme avec les desseins de Dieu.
Cet avenir qu'il offre à Marie chaque jour, il l'entend déjà d'une vie de renoncement, d'abandon à la Providence et de dur labeur apostolique. A une époque où trop facilement l'état ecclésiastique était une carrière, il n'a jamais compris autrement la vie du prêtre. C'est un tel avenir qu'il fait envisager à sa pieuse mère dont le cœur est tout plein de l'idéal de son fils.
Quant au terrible M. Grignion, il avait sans doute fait des rêves plus humains pour son aîné, mais devant une vocation si évidente il n'hésite pas à dire son oui. En sorte que, dans l'enthousiasme, Louis-Marie, à la fin de cet été 1692, commence à fréquenter les cours de théologie chez les Pères Jésuites de Rennes. Cependant Dieu l'attend à cette croisée des chemins pour l'orienter vers la mission spéciale que lui a fixée sa Providence dans l'Eglise.
Le pauvre sur la grand-route
 
En ce temps-là, pour accéder à la prêtrise, il fallait faire des études de théologie comme on pouvait et passer ensuite des examens devant un jury délégué par l'évêque. Le candidat qui était admis allait se préparer aux ordres sacrés dans une solitude pendant quelque temps. Depuis le Concile de Trente, toutefois, cette préparation était bien mieux assurée dans des séminaires qui recevaient en pension les jeunes clercs afin qu'ils étudient et se forment en communauté, sous la direction de maîtres éprouvés. C'était le cas de Saint-Sulpice, à Paris, d'où sortait l'élite du clergé.
Louis-Marie ne pouvait songer à cette préparation de choix, n'ayant ni relations pour le recommander et le prendre en charge à Paris, ni revenus dans sa famille pour lui assurer une pension. La Providence, dont il était l'enfant, allait tout arranger pour lui. Une parisienne, M1,e de Montigny, venue à Rennes pour suivre des affaires au Parlement, vint loger chez les Grignion. Elle ne tarda pas à y constater que l'avenir d'une douzaine d'enfants posait aux parents de nombreux problèmes.
Pleine de sympathie pour cette belle et édifiante famille elle chercha comment lui venir en aide. Cette petite Louise (13 ans) dont le frère aîné a fait une fille si pieuse et si obéissante, elle l'emmènera avec elle à Paris et fera le nécessaire pour achever son éducation. A Louis-Marie, elle ne peut que vanter les avantages des séminaires de la capitale et lui donner le désir d'aller dans cette « terre des saints ».
Les parents Grignion partagent secrètement l'envie de leur grand fils. Mais comment payer des études à Paris et faire vivre à Rennes toute la maisonnée ? A peine de retour dans la capitale, Mlle de Montigny est tout heureuse de présenter sa pupille à ses amies et de les intéresser à la vocation du vertueux jeune homme qu'elle a laissé à Rennes. Qu'à cela ne tienne ! lui dit-on. Qu'il vienne à Saint-Sulpice et on le prendra en charge ! Elle transmet aussitôt à Rennes cette invitation. Pour Louis-Marie, c'est une réponse de la Vierge à sa prière intime ; et pour son père, une offre avantageuse qui le soulagera de ses charges familiales et qui ouvrira peut-être à son fils, dont il admire les solides qualités, un bel avenir...
Louis-Marie aimait beaucoup sa famille, son collège, les Pères Jésuites, dont il était un disciple très cher, et cette grande ville de Rennes où il grandissait depuis huit ans. Il y avait surtout les madones, les pauvres de l'hôpital, les prêtres qu'il fréquentait et les excellents amis de jeunesse qui lui resteront fidèles pour la vie, tout le quartier enfin qui a tant de fois bénéficié de ses initiatives charitables !... Mais Dieu l'appelle !
De Rennes à Paris, il y a plus de 300 kilomètres, et Louis-Marie décide de les parcourir à pied. Son père voudrait lui seller un cheval, au moins pour la moitié du chemin, mais il refuse, car c'est en pauvre qu'il veut aller à Dieu, avec ses jambes comme avec son cœur. — « Voici au moins dix écus », lui dit son oncle à qui il n'ose pas refuser. Et « un habit neuf, avec un petit paquet de linge », ajoute avec insistance sa mère, les yeux pleins de larmes. Pour lui faire plaisir, il enroule ce modeste trousseau et l'arrime à ses épaules. Toute cette tendresse familiale l'émeut soudain, mais « l'amour de Dieu le transporte », et arrachant son cœur de vingt ans à tant de mains, qui ont prise sur lui, il s'élance sur la route de Paris.
L'oncle Robert et le frère cadet, Joseph, qui ne tardera pas à entrer lui-même chez les Fils de Saint-Dominique, ainsi que l'ami Blain, veulent lui faire un bout de conduite... A une lieue de Rennes, sur le pont de Cesson où la route de Paris enjambe la Vilaine, ils l'embrassent avec émotion, et ils le laissent partir, seul, ne donnant plus la main qu'à son Père du Ciel...
Conduit et porté par Dieu comment ne jubilerait-il pas de confiance et de joie ? Sur la longue route où il avance priant et chantant, voici un vagabond en haillons : il l'accoste et lui donne le bon habit chaud que sa mère lui a remis ce matin. Le même jour, il croise un pauvre diable qui s'en va mendiant de village en village : il dépose dans sa paume creuse les dix écus de son oncle, et il repart décidé à mendier son pain comme lui. Il n'a plus rien que le solide vêtement qu'il porte pour le voyage : un pauvre hère venant à passer, il l'échange contre ses fripes.
Maintenant, dégagé de tout, il n'est plus qu'un enfant de Dieu à la merci de sa Providence. Dans le soir d'automne qui rougeoie, il se jette à genoux et s'écrie dans un transport d'amour : « Désormais, je puis dire hautement : Notre Père, qui êtes aux Cieux, en vos mains j'ai déposé tous mes trésors et placé toutes mes espérances. » Et il fait vœu de ne plus jamais rien posséder, en propre, sur la terre... Même pas son nom. A l'imitation de saint Louis, son patron, qui signait « Louis de Poissy », en souvenir de l'église de son baptême, il ne sera plus que Louis-Marie de Montfort.
Cheminant à grandes foulées, il vivra d'aumônes, et mendiera son pain et son gîte à chaque étape. La tenue de loqueteux où il s'est mis ne peut qu'éveiller la méfiance et il essuie bien des humiliations et des rebuts. Le meilleur accueil qu'on lui puisse faire est celui des chemineaux hirsutes et portant besace : le croûton de pain, les restes de fricot et la paille de l'écurie.
Et voici qu'en cette fin d'automne, le mauvais temps ajoute encore à sa peine. Sous les pluies qui tombent à torrent, les routes du Perche sont boueuses et défoncées, et sur les plateaux de la Beauce les rafales accourent de l'horizon pour lui fouetter le visage. Mais qui pourrait arrêter ce jeune que l'amour transporte et qui vient de trouver comme le Poverello d'Assise, la joie parfaite dans le dénuement ?
Dans Paris, la grand'ville
 
Dans cette marche au Séminaire, nulle place pour la curiosité ou le tourisme. En moins de dix jours, il est aux abords de la capitale. Paris n'était pas la fourmilière humaine d'aujourd'hui, mais la cité fière de ses palais somptueux, de ses flèches dentelées, des dômes luisants où passent les ombres fugitives des nuages ouatés de l'Ile-de-France.
C'est aussi la ville qui captive les provinciaux et les étrangers par ses plaisirs et ses tentations. En y entrant, Louis-Marie fait un pacte avec ses yeux : il ne se permettra aucun regard qui puisse déplaire à Dieu et troubler son âme. Huit ans durant, il tiendra sa résolution comme un vœu, et sa modestie fera l'édification de tous. « Il quittera Paris, raconte son ami Blain, comme il y était entré, sans avoir rien vu qui pût satisfaire ses sens, comme s'il eût été aveugle. »
Pour sa première nuit, c'est Bethléem qui l'attend. Il a erré longtemps pour trouver l'adresse de sa bienfaitrice ; et il n'a point d'argent pour se faire admettre dans un restaurant. Dans un tel accoutrement, d'ailleurs, qui accepterait de lui ouvrir sa porte ? Voici une venelle d'écurie : il y cherche refuge et la Providence lui envoie à point nommé sa pitance.
Quand il en sort, le lendemain, pour se présenter à l'hôtel de Mlle de Montigny, il a mine piteuse et il fleure violemment la paille et l'étable. La stupéfaction de la noble paroissienne de Saint-Sulpice est telle qu'après l'avoir accueilli et soigné, elle ne croit pas pouvoir le présenter chez les Messieurs du Séminaire, où il faudrait d'ailleurs payer une pension élevée. Louis-Marie savoure cette déconvenue qui lui souligne sa situation de pauvre, et il attend en paix les résultats des démarches de la charitable demoiselle.
Celle-ci s'adresse à son ancien curé, Claude de la Barmondière, disciple de M. Olier, qui dirige tout près une maison pour clercs sans fortune. « Ceux auxquels Dieu accorde la grâce d'y être reçus, dit le règlement, bien loin d'avoir de la confusion de la qualité de pauvre s'en estimeront fort honorés, puisque Jésus l'a rendue si glorieuse en sa personne, en ses plus chers amis et en toutes ses maximes. »
Rien ne répond mieux au désir de Louis-Marie, qui ne rêve que d'une vie recueillie, studieuse et austère. Il obtient tout de suite la confiance de son supérieur à qui il se fait connaître « par une confession générale de sa vie et la manifestation entière de son intérieur ».
Il ne tarde pas non plus à écrire à ses parents et amis de Rennes pour les rassurer sur la bonne issue de son voyage et leur faire part de sa joie d'être tout à Dieu. A son ami Blain, qu'il avait laissé en théologie, il envoie une invitation enflammée à venir le rejoindre à Paris. En termes vifs, animés, pathétiques, il le presse de quitter sa famille afin de pouvoir servir le Seigneur en liberté. Et J.-B. Blain, saisi par l'appel véhément d'un condisciple qu'il a toujours admiré, finit par le suivre...
Entré comme un pauvre, chez M. de la Barmondière, Louis-Marie y demeure par charité. Avec l'hiver 1693, ce fut le froid et la famine dans tout le pays... A tel point qu'on suspend de payer sa modique pension. On aurait pu le renvoyer alors, mais la vertu de notre jeune lévite est déjà connue, et tout est mis en œuvre pour le garder. Quant à lui, sachant que le Seigneur ne peut lui manquer, il chante : « Vous êtes, Seigneur, la part de mon héritage ! »
Rendez-vous avec la mort
 
M. de la Barmondière était très charitable. Beaucoup d'aumônes lui passaient par les mains, qui allaient encore aux besogneux, aux écoles, aux catéchismes. Et aussi à l'entretien des trente pauvres clercs qu'il avait pris en charge à la fin de sa vie. Mais il ne pouvait jamais faire face à tant de besoins et les dettes l'avaient empoisonné tout le temps où il avait été curé de Saint-Sulpice, jusqu'à l'obliger à en résigner la charge en 1689. Laissant à d'autres le soin de payer les travaux de la monumentale église, alors en construction, il appliquait désormais ses ressources à faire vivre ses pensionnaires.
Or, avec le terrible hiver de 1693, tout devient rare et cher. Comment va-t-il pouvoir garder ceux qui ne lui apportent aucune rétribution ? Louis-Marie comprend qu'on peut, d'un jour à l'autre, le mettre sur le pavé. A toute extrémité, le dévoué supérieur propose aux pauvres clercs de suppléer à leur pension en quêtant ou par des services rémunérés, comme de veiller les morts.
Frère quêteur pour la Communauté ! Pour Louis-Marie, c'est une aubaine ! « Il est tout heureux, dit Blain, de boire la honte attachée à cette mendicité obscure, de faire profession de la plus rigoureuse pauvreté et d'en recueillir les rebuts et les mépris. » On le voit se mêler aux foules loqueteuses et faire la queue devant les hôtels et les maisons charitables où l'on distribue des vivres, ou des vêtements, ou de la monnaie. Il quête, non pour lui seul, ni pour lui d'abord, mais pour ses confrères et pour les miséreux qu'il croise dans la rue.
Or il arrive que son humilité est plus payante qu'un riche patrimoine. En dépit des temps difficiles, il recueille beaucoup d'aumônes qu'il ne cesse de distribuer autour de lui...
Les pauvres clercs pouvaient encore obtenir quelques subsides en allant veiller les morts sur la paroisse de Saint-Sulpice. M. de la Barmondière désigna M. Grignion avec trois autres, qui n'étaient guère plus riches que lui, pour assurer ce service quotidiennement demandé. Sans compromettre ses études qu'il ne néglige jamais et en dépit d'une nourriture bien maigre sur laquelle il se prive encore, il va sacrifier ses nuits dans des veilles austères, et cela jusqu'à quatre fois par semaine.
Ces rendez-vous avec la mort sont d'abord pour lui une bonne occasion de prier, et c'est quatre heures d'oraison qu'il s'impose, à chaque fois, « à genoux, mains jointes et le corps immobile », nous dit Blain. Puis, après deux heures de sommeil, il s'adonnait à la lecture spirituelle et à l'étude de ses cahiers de théologie. Une collation était offerte aux veilleurs pour les soutenir, mais Louis-Marie la refusait souvent, tout comme il se refusait de compenser, durant le jour, les privations de ces longues nuits.
Dans le silence nocturne, ce face à face avec la mort marque notre fervent jeune homme pour la vie. Et d'autant plus qu'il en interroge le mystère et s'en applique les leçons. Il lui arrivait, note Blain, « de découvrir la face des cadavres, et de considérer à loisir, dans leur laideur et leur difformité affreuse, le charme trompeur d'une jeunesse et d'une beauté évanouie et la folie extrême qui s'en laisse enchanter ».
Un soir, c'est dans un hôtel princier qu'il entre pour passer la nuit. Un jeune homme de qualité qui ne songeait qu'au plaisir repose là dans un décor somptueux de glaces et de lambris. Mais c'est le vice qui l'a tué : il a été attaqué et blessé mortellement à la sortie d'un lieu de débauches... Et son corps est si infect que les bedeaux eux-mêmes ne pourront y tenir, demain, en le portant en terre. Toute la folie du péché apparaît à Louis-Marie dans cette tragique destinée. Et en songeant au jugement de Dieu sur cette âme, il est envahi par une nausée violente contre le monde pervers qui entraîne les âmes à leur perte éternelle.
Une autre nuit, il est devant une des premières dames de la Cour que tout le monde flattait pour sa beauté. Il s'attarde à contempler ses traits ravagés et à constater le vide soudain que la mort a fait autour d'elle : seul un valet est resté dans cette maison de riche où quelque temps auparavant tout le beau monde accourait pour idolâtrer cette femme.
L'âme de notre jeune Breton, dans ces rendez-vous avec la mort, devient encore plus grave et plus profonde. Les visions de ces nuits funèbres reparaîtront avec un réalisme sans pitié dans les sermons du missionnaire. Et dans ses Cantiques, il ne sera pas le génie nostalgique qui amollit les cœurs de ses tristesses et de ses regrets, mais l'Ange des tombeaux qui réveille les vivants avec le « Carillon de la mort ».
« Votre Père sait ce dont vous avez besoin »
 
La bonne Providence avait ouvert à Louis-Marie la maison de M. de la Barmondière. En dépit de sa pauvreté et des circonstances, elle l'y gardait. Moins que jamais il ne pouvait douter d'elle.
Mais ceux qui, autour de lui, étaient témoins de sa tranquillité, pouvaient croire à une certaine inconscience de l'insécurité où il vivait. « Ils se demandaient même, dit Blain, s'il était encore de ce monde et sensible aux misères de la vie. » « Que fussiez-vous devenu, lui dit-on une fois, sans ménagement, si M. de la Barmondière vous eût renvoyé ? Il répondit froidement qu'il n'y avait pas encore pensé... »
Surprise plus grande encore : loin de lui être à charge, il était une providence pour toute la maison. Le produit de ses quêtes et de ses veilles, l'exemple de ses vertus et de son travail — car il était l'élève le plus brillant de la communauté — n'étaient-ils pas la plus riche des ressources ? Le Frère quêteur était devenu le bienfaiteur des indigents en faveur desquels il se dépouillait de tout ce qu'il recevait : « L'argent et les habits ne restaient entre ses mains que le temps de les faire passer aux nécessiteux », note Blain.
Un jour, dans la rue, une pauvre femme l'aborde déplorant sa misère. Il n'avait en poche que trente sous. « Combien vous faut-il aujourd'hui ? lui demande-t-il. « Trente sous », répond-elle. « Eh bien, les voilà !... » Elle fut si consolée de ce geste qu'elle lui en témoignait sa reconnaissance à chaque rencontre.
En cet hiver interminable où il grelotte souvent, voici qu'on lui offre une soutanelle neuve, bien chaude, qu'il n'a qu'à endosser. Avant de songer à étrenner ce vêtement, il se préoccupe de tel pauvre clerc qui aurait bien besoin aussi d'être mieux vêtu. En lui faisant présent de la soutanelle, il reste avec ses vieilles hardes.
Dans l'une de ses lettres à Rennes, sa mère a dû lire entre les lignes la misère de son fils. Elle lui fait confectionner et lui envoie un habit neuf. Louis-Marie est bien ému en ouvrant ce paquet et il songe à toute la place qu'il tient dans le cœur des siens. Cet habit fruit de tant d'amour, de tant de privation peut-être, est sans prix à ses yeux. Mais la grâce prend vite le pas sur la nature : c'est Jésus qui souffre dans ce confrère mal vêtu qu'il coudoie chaque jour. Et l'amour de Jésus, c'est tellement plus que l'amour d'une mère ! Une voix d'Evangile monte, impérieuse, du fond de son cœur : « Chaque fois que vous avez donné un vêtement à un pauvre, c'est Moi que vous avez vêtu ! » Et sans plus tergiverser, le présent maternel passe dans les mains d'un autre.
Cependant, lorsqu'il se rend en Sorbonne, il s'aperçoit que son vêtement n'est plus sortable et que, même bien raccommodé, il ne peut survivre. Il va trouver M. Le Vallier, un pieux laïque qui avait sa chambre à côté de la sienne, et qui faisait volontiers les courses des clercs : « Voudriez-vous avoir l'obligeance d'aller à la friperie et de m'y acheter un bon habit de dessous, en peau d'élan, si possible, pour qu'il soit d'un plus long usage ?» Et il lui remet trente sous pour cette emplette. « Trente sous ! se récrie l'homme. Mais comment puis-je trouver rien de convenable à ce prix-là ? — Allez toujours, et ne vous mettez pas en peine ! Si on veut vous le vendre plus cher, vous donnerez les trente sous au premier pauvre que vous rencontrerez... Et la Providence y pourvoira autrement ! »
Le commissionnaire revient bientôt, disant : « On s'est moqué de moi quand j'ai demandé pour trente sous ce qui vaut bien deux pistoles... Aussi ai-je donné vos trente sous à un pauvre, selon vos intentions ! — Voilà qui est bien ! répliqua Louis-Marie. Pendant que vous étiez occupé à me faire cette charité, une personne est venue m'apporter les deux pistoles qui sont nécessaires. Je vous prie de les porter au marchand et de me rapporter l'habit. »
C'est ainsi que le jeune saint multipliait autour de lui les attentions de sa charité, s'en remettant pleinement à la Providence pour ses propres besoins. « J'ai un père dans les Cieux qui ne m'a jamais manqué », aimait-il à redire souvent.
« Il s'est élancé comme une torche enflammée »
 
La pauvreté est le meilleur climat d'Evangile. Chez M. de la Barmondière, cela est évident : sur la misère joyeusement supportée fleurissent la prière et la charité. Le supérieur est le premier à mettre ses biens, son expérience et son zèle au service de ses pauvres clercs.
Louis-Marie ne cesse de bénir le Seigneur de l'avoir introduit dans une communauté aussi fervente, régulière et laborieuse. Il prend occasion de la rigueur des temps pour s'épanouir dans les plus difficiles vertus : le recueillement et l'oraison, la mortification et l'abandon à la Providence.
En se rendant en Sorbonne, il parcourt les rues du Quartier Latin. Loin d'y laisser errer ses regards, il ne cesse de prier intérieurement pour chacun de ceux qu'il croise. On remarque aussi qu'il n'oublie jamais de saluer les statues de la Vierge ou des Saints qui sont dans les niches, au coin des rues ou au-dessus des portes. On dirait que son bon Ange les lui signale au passage.
Il était fort gai dans les récréations sans jamais s'y dissiper. Dans ses conversations, il en revenait toujours à parler de Jésus et de Marie dont l'amour l'enflammait soudain. Une ferveur impétueuse l'animait alors et devenait contagieuse. C'était comme une ivresse provoquée en lui par le vin nouveau du Saint-Esprit, dira Blain qui le connaissait depuis longtemps. Une sainte ivresse qui est le comble de la sagesse, ajoute-t-il, bien qu'elle soit réputée folie aux yeux des mondains et qu'elle n'attire d'eux que des mépris pour les âmes heureuses que Dieu favorise.
Sauf pour les actes de piété et de charité qui le trouvent chaque fois disponible, il n'est pas de ceux qui sont toujours prêts à aller en visites ou à gaspiller le temps en entretiens futiles. Il accepte cependant d'accompagner l'un ou l'autre confrère en sortie, mais il s'enferme alors dans la stricte réserve. Avec son ami Blain, par exemple, le voici chez un banquier : à peine introduit dans cette maison d'affaires, il se tient nu-tête dans le vestibule, et dans le va-et-vient de la domesticité il attend, en prière, la fin de l'entrevue. Il prend la même attitude effacée, quelque temps plus tard, chez un abbé de qualité qui demeure tout édifié de tant de modestie et de recueillement. Et comme il marche souvent le chapeau sous le bras, Blain est tout surpris de lui entendre dire que c'est par respect pour la présence de Dieu.
Dès sa première année de séminaire, le voilà donc lancé, à perdre haleine, sur la route des Saints. Il les imite non seulement dans la ferveur et la longueur de leurs oraisons, mais encore dans les vertus solides de l'humilité, de l'obéissance et de la mortification. Blain nous rapporte qu'il accueillait avec empressement les tâches les plus répugnantes de la Maison, conscient d'être le dernier de tous. Ayant été admis par charité, il veut être à la disposition de tous, celui dont on use sans ménagement et qui ne se lasse pas de servir. De fait, certains exagèrent même et l'importunent de leurs taquineries et de leurs mauvais tours, mais le saint lévite accepte tout avec le sourire.
Sitôt dans sa cellule, il se met au travail. Et comme si cette vaillance dans l'étude ne suffisait pas, il se mortifie secrètement de mille manières, se charge d'instruments de pénitence — il n'ôtait l'un que pour prendre l'autre, dit Blain — et se donne de sévères disciplines. Son voisin, M. Le Vallier, le pieux laïque dont nous avons parlé, faisait souvent part à Blain de son effroi de l'entendre se flageller ainsi. En ces temps-là Louis-Marie venait de découvrir l'ouvrage de M. Boudon sur Les Saintes Voies de la Croix, et cette lecture attisa encore en lui l'attrait de Jésus crucifié et la générosité à embrasser toutes les occasions de se renoncer et de s'immoler.
C'est pour être tout à Dieu qu'il est venu à Paris. Rien ne saurait le détourner de son idéal. Aussi, « jamais homme n'est moins susceptible de respect humain ». Pourvu qu'il soit sûr de faire le Bon Plaisir de Dieu, rien ne le décourage. On peut « le mettre sur le tapis », ou « rire à ses dépens » dans la Communauté, cela n'assombrit en rien cette âme pure qui ne sait rien refuser à la grâce.
« Le pur amour de Dieu règne en nos cœurs ! » C'est l'en-tête de ses journées comme de ses lettres ! Vraiment, il s'est élancé comme une torche enflammée, et rien ne pourra plus l'arrêter dans son élan mystique. C'est à tel point que M. de la Barmondière, si éclairé et si saint pourtant, craignant de ne pas le suivre, l'adresse de temps à autre, à M. Baüyn, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice pour qu'il prenne sa direction et se conforme à ses avis.
«  Entre vos mains, Seigneur... »
 
Sous les instances de M. de la Barmondière, Louis-Marie, qui ne sait qu'obéir, accepte de recevoir les ordres mineurs aux Quatre-Temps de septembre 1694. Pour s'y préparer, il se retire avec les autres ordinands de Paris dans la solitude de Saint-Lazare où M. Vincent et ses fils ont tant fait alors pour le renouveau du clergé.
Dans le silence de la retraite, il revoit la route difficile sur laquelle il chemine depuis son enfance et toutes les épreuves qu'il a dû surmonter depuis qu'il est à Paris. A chaque pas, il reconnaît que la main de Dieu a tout conduit et ne l'a jamais abandonné. Un chant de confiance éperdue monte en son cœur : « Le Seigneur est mon Berger, rien ne saurait me manquer ! »
Or voici que pendant les Exercices, M. de la Barmondière tombe gravement malade et meurt après quelques jours. Louis-Marie en apprend la nouvelle au moment où il sort de Saint-Lazare. M. de la Barmondière, celui qui l'avait accueilli et entretenu pour rien dans sa Communauté, qui l'avait consolé et encouragé si paternellement dans les heures difficiles, qui l'avait dirigé avec tant de sagesse vers la perfection !
Ses confrères qui savent tout ce qu'il doit à son bienfaiteur l'épient pour voir comment il va réagir devant un tel malheur. « A cette nouvelle il parut étonné », dit Blain, « mais non troublé » ; « il ne perdit rien de sa paix »... Cela les frappe tellement que l'un d'eux s'exclame : « Monsieur Grignion, vous êtes un grand saint ou un grand ingrat... Un grand ingrat, si vous n'êtes point touché de cette mort... Un grand saint si, en étant bouleversé, vous en dominez le sentiment par vertu ! »
Bouleversé, certes, il l'est ! Mais son cœur de pauvre a tellement le réflexe de se blottir dans la main du Seigneur qu'il demeure dans un parfait abandon jusque dans le moment où il perd son seul appui humain. Quelques jours après les obsèques de M. de la Barmondière, il écrit à son oncle Alain Robert : « Je ne sais point encore comment tout ira, si je demeurerai ou si je sortirai. Quoiqu'il m'arrive, je ne m'en embarrasse point : j'ai un Père dans les cieux qui ne saurait me manquer... Il m'a conduit ici et m'y a conservé jusqu'à présent : il le fera encore avec ses miséricordes ordinaires. »
La Communauté de M. de la Barmondière fut dissoute : les clercs pouvant payer 260 livres de pension furent admis dans le petit séminaire de Saint-Sulpice ; la Communauté de pauvres écoliers, dirigée par M. Boucher, reçut les autres, dans une dépendance du collège de Montaigu. Louis-Marie est de ce dernier groupe. Le milieu est pieux et studieux comme celui qu'il vient de quitter. Mais les conditions de vie y sont déplorables : nourriture insuffisante et dégoûtante, viande de rebut qui donne la nausée et révolte l'estomac. Chacun doit se procurer son pain ; on ne fournit aux écoliers que le fricot qu'ils ont à préparer eux-mêmes, et l'eau qui est distribuée « de façon fort libérale », dit Blain.
Avec ses pénitences coutumières, ses études plus ardues que jamais et une telle nourriture, Louis-Marie ne peut y tenir. Il tombe d'épuisement au moment où il assure son tour de cuisine. Il demande qu'on le conduise à l'hôpital où les religieuses l'admettent dans la salle des prêtres et s'empressent de le soigner. Le voilà sur la croix et dans le dénuement complet, encore une fois... Pour de longues semaines, sans doute. Mais, dans sa détresse, il sent une joie soulever son âme. Il dit à son ami Blain quand il vient le voir : « Je suis dans la maison de Dieu (Hôtel-Dieu), quel honneur ! Mes parents n'en seront peut-être pas trop aise, mais la nature est-elle jamais d'accord avec la grâce ? » Et Blain d'ajouter : « Ni plaintes, ni inquiétudes, ni aucune marque de peine ou d'impatience », chez ce malade qui est aux portes de la mort et dont on a tiré tout le sang, par des saignées réitérées, selon la barbare médication de l'époque. « On ne lui ferma la veine que lorsque le corps épuisé de sang n'en pouvait plus rendre. Sa vie était désespérée et on l'abandonnait à la mort... »
Cependant, soit inspiration divine, soit révélation, le moribond disait à son ami : « Non, ce n'est pas encore mon heure, je vais guérir... » Et de fait, peu de jours après, « il parut comme ressuscité, en état de se lever, de marcher, de lire et de prier... » Et comme dans l'histoire de Job, après l'épreuve, voici les caresses de la Providence. Au sortir de l'Hôtel-Dieu, c'est le Petit Séminaire qui le reçoit, lui, le Pauvre... Le Supérieur, M. Baüyn, à qui M. de la Barmondière l'avait adressé plusieurs fois, le considère comme un saint ; par ailleurs, son ami Blain n'a cessé de redire devant tout le séminaire l'admiration qu'il a pour son compatriote.
Quant à la pension, tout s'arrange à point : une bienfaitrice des pauvres clercs, Mme d'Alègre, demande qu'on applique à M. Grignion les cent cinquante livres qu'elle versait chaque année au Petit Séminaire, et pour compléter cette somme à 260 livres, le bon Supérieur s'entremet pour faire obtenir, au bénéfice de notre Saint, une chapellenie de plus de 100 livres à Saint-Julien-de-Concelles, dans le diocèse de Nantes. « La Providence de Dieu m'a mis au Petit Séminaire, peut écrire Louis-Marie, tout joyeux, à son oncle. Remerciez Dieu, pour moi, des grâces qu'il me fait, non seulement pour les choses temporelles, qui sont peu de chose, mais pour les éternelles... » (11 juillet 1695.)

IV - La montée vers l'Autel
 
 
Louis-Marie entre au Petit Séminaire de Saint-Sulpice précédé d'une réputation de saint. Sa grande vertu, dont tout le monde parle, fait naître chez les Messieurs du Séminaire « le désir de le posséder ». Aussi y est-il reçu « comme un ange du ciel », dit Blain. Et le Supérieur, M. Brenier, « regarde comme une grande grâce de Dieu, l'entrée de ce jeune ecclésiastique dans sa Maison ».
Il l'y accueille avec empressement et, le soir même, il fait chanter le Te Deum. Chacun comprend que c'est pour remercier le ciel de lui envoyer M. Grignion. Dans ce milieu choisi où l'esprit de M. Olier s'est épanoui et que de saints prêtres maintiennent dans la ferveur primitive, Louis-Marie va continuer sa formation cléricale avec la même fougue qu'il l'a commencée dès son arrivée à Paris.
Selon le règlement, il s'agit de « vivre intérieurement de la vie du Christ », « de la manifester dans notre corps mortel », et, sous le regard et à l'école de Marie, de s'assimiler « les mœurs, les sentiments, la vie de Jésus ». Cet idéal vers lequel il est attiré ineffablement, depuis sa plus tendre enfance, et qui, avec sa fidélité à le poursuivre, n'a cessé de monter en lui comme une flamme, prend soudain, à Saint-Sulpice, un éclat qui l'éblouit et le fascine.
Ces cinq années (1695-1700) vont être pour Louis-Marie d'une extraordinaire fécondité. L'étude de la théologie, les abondantes lectures spirituelles et, plus encore, les longues oraisons et une générosité sans faille devant les épreuves, vont mûrir en lui l'amant de la divine Sagesse et le lancer comme un « bolide de Dieu », dans ce monde de la fin du grand Siècle où il portera le plus authentique et le plus brûlant des messages évangéliques.
Dans le « moule » de Saint-Sulpice
 
Saint-Sulpice « était le lieu du monde où il pouvait être le plus en liberté de prendre son vol vers le ciel et de s'élever à la plus sublime perfection », écrit Blain. La vie y était austère, la nourriture pauvre et la discipline stricte. Aucune place pour la fantaisie. Et la direction qu'on y recevait ne pouvait que décaper l'âme de toute mollesse et de toute volonté propre.
En pauvre à qui revient la dernière place, Louis-Marie occupe, sous les toits, une cellule incommode, étuve en été, glacière en hiver. Et tellement exiguë que c'est une acrobatie continuelle d'y loger et d'y vivre. Pourtant, il n'est pas seul, relate le chroniqueur : les punaises et les insectes se relaient pour le tourmenter de jour et de nuit. En hiver, jamais de feu, et le séminariste mortifié se prive de descendre dans les salles chauffées où les places, d'ailleurs, sont limitées. Pour mieux sentir la morsure du froid, il porte des bas sans semelles, comme un fils de Saint-François...
Désormais, il n'ira plus aux cours de Sorbonne, car la préparation des grades comporte des dépenses élevées. Sans doute est-ce encore, sous l'aspect d'une privation, une attention de la Providence : « Tous ceux qui étudient en Sorbonne, excepté les séminaristes de Saint-Sulpice, et quelques autres, en très petit nombre, entrent dans les principes de Jansénius... », « écrit à cette époque Fénelon au P. Letellier, confesseur du Roi. »
Aussi bien, n'est-ce pas en Sorbonne où il n'y a guère de discipline et où l'on passe de longues heures à écrire des cahiers qu'on ne lit plus ensuite, que se fait le meilleur travail des étudiants, mais dans les conférences et répétitions théologiques du Séminaire. Et Louis-Marie, en y soutenant brillamment une thèse sur la grâce, prouvera que le Saint-Esprit est encore le meilleur des docteurs.
Dans cette paroisse du village de Vaugirard qui jouxte la campagne (on y voyait des terres cultivées, des bosquets et des moulins à vent), il vit comme en un désert. Il ne quitte sa chambre que pour les exercices communs et il y rentre toujours avec le même recueillement qu'il en est sorti. Son âme ne pense et ne s'applique qu'à Dieu. Toute lecture profane lui est insipide et les récréations, loin de le distraire, le rejettent plus intimement en Jésus et en Marie dont il ne peut s'empêcher de parler. A tel point que M. Baüyn, son directeur, est obligé de lui demander de ne pas faire de ces moments de détente une oraison ou une conversation sur les choses spirituelles.
Et on le voit, pour se corriger de cet excès si peu commun, se faire des recueils de contes ou d'histoires à rire qu'il tâche de débiter, le mieux qu'il peut, dans les groupes de ses confrères.
Toutefois, même en se montrant fort gai dans les récréations, selon un témoin, il n'eut jamais la manière drôle de conter qui lui eût valu un succès de plaisant ou de comique. Ce n'est qu'avec les plus fervents qu'il redevient lui-même : on sort alors de sa conversation « plus enflammé de l'amour de Dieu que d'une longue oraison ». Il vit dans le monde surnaturel : il en salue les anges, aux côtés des gens qu'il rencontre, et, à propos de tout ce qui survient, il ne cesse de s'exclamer : « Deo gratins ! »
Même dans cette fervente Communauté, Dieu n'allait pas épargner à son serviteur la morsure des jaloux et des médiocres qui ne peuvent supporter, près d'eux, une vertu héroïque et pour qui c'est toujours un grand défaut que de n'en avoir pas. Montfort ne cessait de s'en référer à ses supérieurs et se faisait scrupule de leur être obéissant en tout. Aussi, souffrit-il « une espèce de martyre », de s'entendre dire, sans ménagement, qu'il n'en faisait qu'à sa tête, que sa vie était un tissu de singularités, qu'il était entiché de ses idées et substituait ses caprices à la Volonté de Dieu. Ce sont propos qui allaient bon train autour de lui, note Blain, et rendaient perplexes et réservés ceux qui avaient à le diriger. Or, dit-il. dans le Séminaire et hors du Séminaire, il a toujours été un modèle vivant de la plus grande régularité, cherchant et suivant, en tout, l'avis de ses Supérieurs et n'agissant jamais contre leur volonté.
Même en fait de piété, d'austérité et de zèle, il ne sortait jamais de l'obéissance, de peur, disait-il, qu'après avoir commencé par Notre-Seigneur, il ne finît par le diable. Sans doute, il y avait de l'extraordinaire dans les vertus de ce saint séminariste. Aussi fut-il incompris, méconnu, contredit comme le Christ, d'une manière systématique parfois, et même par quelques-uns de ses directeurs. Mais ce climat d'opposition dans lequel il faut vivre, si souvent, au milieu des hommes, n'est-il pas le creuset dans lequel s'épure l'or de la sainteté ?
Un champion de la Gloire de Dieu
 
Montfort ne peut être si familier de Dieu et de ses saints sans en prendre les intérêts. Dans le Séminaire et la Paroisse de Saint-Sulpice où il vit ordinairement, et jusque dans les rues du grand Paris quand il lui arrive d'y circuler.
C'est le cas, un jour, où il voit deux jeunes gens se quereller, tirer l'épée et se battre. A l'étonnement des badauds qui les observaient, il bondit au milieu d'eux et leur montrant son crucifix, il les adjure, pour l'amour de Dieu, de rengainer et d'oublier leurs griefs. Ils hésitent un moment et sous les éloquentes paroles du petit abbé, leur colère tombe et ils se séparent. C'est l'un d'eux qui raconta plus tard ce fait, à Saint-Sulpice même où, après une généreuse conversion, il était entré pour embrasser l'état ecclésiastique.
Un autre spectacle navrait notre zélé séminariste, celui des camelots et chanteurs de faubourgs qui, à certains jours et notamment lors de la foire de Saint-Germain, débitaient leurs productions ineptes ou obscènes à l'angle des rues ou à l'orée des ponts. La foule mouvante des petites gens faisait cercle autour d'eux et enlevait rapidement cette provende empoisonnée. Ne pouvant tarir la source du mal, il lui arrivait alors d'acheter une partie d'un stock, et après une réprimande publique aux marchands pour leur commerce malfaisant, d'en faire une destruction exemplaire. Et quand on lui disait que, bien inutilement, il tentait d'arrêter cette fange de la rue, il répondait « qu'il était heureux au moins de retarder le mal qu'il ne pouvait empêcher ».
De même, quand il surprenait de mauvais livres sur les quais, il n'était pas de ceux qui peuvent rester indifférents devant le péché du monde. Il se sentait trop solidaire de l'honneur de Dieu et du salut des âmes. Un jour, il voit un charlatan qui débite, d'une verve endiablée, toutes sortes de propos malséants. Ne pouvant y tenir, l'abbé se campe sur le trottoir d'en face, et se met à apostropher, d'une voix forte, les chrétiens complaisants qui sont rassemblés là. Il leur fait honte de la mauvaise curiosité qui les retient à écouter des discours obscènes. En réveillant leur vergogne et leur conscience, il ne tarda pas à faire le vide autour du bateleur.
Déjà Montfort prend à la lettre le mot du Christ : « Qui n'est pas avec moi, est contre. » Toute sa vie, il se conduira selon cette logique de l'Evangile. On sait que telle n'est pas la manière du monde pour qui, souvent, Dieu est un gêneur. Aussi, même au Séminaire, l'abbé breton sera taxé d'intempérance dans son zèle et ses comportements. Il laissera dire. Peu lui chaut que l'on se choque autour de lui dès lors qu'il obéit à sa conscience et que le Seigneur est content.
Il n'ambitionne rien tant que d'entraîner le monde à louer et servir le grand Roi du ciel. Avec enthousiasme il trouve à Saint-Sulpice la tradition des Olier, des Bourdoise et de tant de saints curés qui voulaient des paroisses qui prient et qui chantent devant les autels. Tout le monde remarque avec quel grave et saint respect il accomplit les fonctions liturgiques. Cela le désigne pour l'office de Maître de cérémonies.
Comme un Grand Maître de la Cour on le vit alors déployer toutes les ressources de sa nature d'artiste pour rehausser la dignité du culte chrétien. Et Blain de raconter comment il parvint à en codifier toutes les fonctions et à mettre un ordre admirable là où personne encore n'y avait réussi. Déjà s'annonçait en lui le grand meneur du Peuple de Dieu qu'il sera demain.
 
Le frère secourable à ses sœurs
 
Louis-Marie n'avait jamais voulu être à charge à sa famille. Mais, tout en suivant sa vocation, il n'en restait pas moins près d'elle dans ses affections, ses soucis et ses prières. C'est ce dont témoigne sa correspondance avec Rennes, dont il ne nous reste que quelques lettres. On l'y voit bien plus préoccupé de la situation, de la conduite et de l'avenir de ses parents que de lui-même.
Jusque dans le Séminaire, les épreuves des siens viennent ajouter au poids de son dénuement personnel. Il apprend ainsi, en 1696, que M1,e de Montigny, la bienfaitrice de sa sœur Louise, vient de mourir laissant sa jeune pensionnaire sans protection ni secours. Le premier réflexe de Louis-Marie est de confier à sa bonne Mère du ciel le sort de sa jeune sœur, et de s'en remettre aux soins de la Providence.
En même temps qu'il prie, il consulte. Il s'adresse à Mgr de Saint-Vallier, qui demeure au Séminaire même et assiste souvent aux récréations de la Communauté. Ce Prélat a été longtemps aumônier du Roi, avant d'être nommé évêque de Québec. Non seulement l'abbé breton ne lui est pas inconnu, mais il lui porte une véritable affection. Peut-être entrevoit-il en lui une recrue pour l'aventure missionnaire du Canada.
En toute simplicité, Louis-Marie lui confie la détresse de sa sœur. Il faudrait pratiquement l'aider à parfaire son éducation commencée par les soins de Mlle de Montigny. Mgr de Saint-Vallier songe aussitôt à Mme de Montespan, qui, depuis sa disgrâce et sa conversion, consacre une bonne partie de ses revenus à entretenir de jeunes orphelines dans le couvent des Filles de Saint-Joseph, rue Saint-Dominique. Elle-même y a ses appartements quand elle séjourne dans la capitale.
C'est ainsi que, par l'abbé Girard, précepteur des enfants de Mme de Montespan et futur évêque de Poitiers, Louis-Marie est recommandé et introduit auprès de la grande dame. Celle-ci, flattée de la confiance qu'il met en elle, le reçoit avec bonté et le fait parler sur sa famille. Le jeune abbé lui expose la situation avec tant de candeur et d'humilité que non seulement elle lui promet une place pour Louise dans la Maison de Saint-Joseph, mais elle s'offre encore à prendre en charge deux autres de ses sœurs. Non pas à Saint-Joseph où cela n'était pas possible, mais à l'Abbaye de Fontevrault dont sa sœur, Mme de Rochechouart, est l'abbesse.
Avec un cœur dilaté de gratitude, Louis-Marie s'empresse de faire connaître à ses parents ce nouveau sourire de la Providence. Deux de ses sœurs ne tardèrent pas à prendre le chemin de Fontevrault où nous les retrouverons. Voilà comment un saint est une bénédiction pour sa famille et en entraîne les membres dans le sillage de sa prière et de sa vertu.
 
Catéchiste des enfants et des pauvres
 
Ceux que Dieu éclaire de son esprit, il les envoie au milieu des hommes pour qu'ils soient ses prophètes. Il en est ainsi de Montfort dont la foi est une flamme à laquelle personne ne résiste. Dès son enfance, nous l'avons vu, il sermonnait gracieusement ses frères et sœurs, et, dans les hôpitaux de Rennes, il catéchisait les infirmes et les malades.
Au Séminaire, jusque dans les conversations, il ne peut s'empêcher de parler de Jésus et de Marie. Mais il a aussi l'occasion d'exercer son zèle dans les œuvres de la paroisse qui compte jusqu’a quatorze catéchismes assurés régulièrement par les séminaristes.
Sous la direction de l'abbé de Flamanville qui deviendra évêque de Perpignan et lui conférera le sacerdoce, Montfort catéchise les pauvres, domestiques, laquais, ramoneurs, qui résident sur Saint-Sulpice, et dont beaucoup ne savent pas lire. Travail ardu dont il s'enchante. Il excelle à capter l'attention de ces simples et à toucher leurs cœurs. Selon le règlement, il termine la séance par une petite exhortation qui les remue jusqu'aux larmes et les engage dans une pratique sincère de leur foi.
Le bruit de son succès courait au Séminaire, mais il laissait sceptiques ceux qui ne voyaient en Montfort que l'abbé modeste et tout intérieur. A la longue, plusieurs écervelés, lassés de cette légende, voulurent assister aux catéchismes de M. Grignion afin de s'en faire ensuite des gorges chaudes. On devine l'allure pateline de ces auditeurs se glissant dans les derniers bancs et riant déjà sous cape. Mais ils sont vite retournés, quand ils voient la maîtrise avec laquelle M. Grignion distribue son monde, de toute provenance et de tout âge, et le plonge d'emblée dans une atmosphère de foi et de piété, et puis comment il explique clairement la doctrine et en tire des applications qui accrochent les consciences parce qu'elles sont une réponse à leurs problèmes de vie.
Ce jour-là, les leçons furent particulièrement graves et pathétiques, car il s'agissait des fins dernières, de la mort, du jugement et de l'enfer. Un silence impressionnant régnait et les larmes coulaient, non seulement dans l'auditoire habituel, mais encore chez les abbés espiègles qui étaient pris à leur propre piège.
Montfort se sentait lui-même une telle emprise sur les âmes quand il faisait le catéchisme aux enfants et au peuple que, toute sa vie, ce sera son ministère préféré, et l'apostolat auquel il fera toujours une large place dans les missions : « Il est plus difficile de trouver un catéchiste accompli, qu'un parfait prédicateur », dira-t-il plus tard.
 
Le Pèlerin de Notre-Dame
 
Depuis M. Olier, Notre-Dame a tout pris en commande à Saint-Sulpice. Chacun des huit quartiers de la paroisse porte le nom d'un de ses mystères et le Séminaire lui-même lui a été consacré, au cours d'un pèlerinage à Chartres : quand on l'a bâti on a mis l'une de ses médailles dans ses fondements.
« Reine et Fondatrice de la Maison », selon la volonté de M. Olier, Notre-Dame demeure la dévotion caractéristique des séminaristes qui, sous son égide, se préparent à devenir des « christs vivants », au milieu du peuple chrétien. « O Jésus, vivant en Marie, venez et vivez en vos serviteurs », répètent-ils quotidiennement pour obtenir cette grâce.
C'est avec enthousiasme que Louis-Marie est entré dans cette spiritualité qui veut conduire à Jésus par Marie. Comme au collège de Rennes, il ne tarde pas à devenir le grand animateur de la dévotion à la Sainte Vierge, dans Saint-Sulpice. Non pas d'une dévotion instinctive ou sentimentale, mais d'un culte solidement fondé sur l'Ecriture et la Tradition et assumant toute la vie chrétienne.
Le bibliothécaire méthodique et studieux qu'il est, peut repérer et lire tout ce qui a été écrit d'important sur la Sainte Vierge. Un livre de M. Boudon, sur « Le Saint Esclavage de la Mère de Dieu », lui révèle ce qu'il appellera plus tard la Parfaite Dévotion à Notre-Dame. Il s'y engage aussitôt, et après conseil et approbation de M. Tronson, il entraîne ses condisciples à se consacrer à Elle, et à devenir, comme lui, des « esclaves d'amour de Jésus en Marie ».
Pour la gloire de sa bonne Mère du ciel, son zèle ne connaît pas de repos. Sa confiance en Marie est contagieuse : il ne cesse de témoigner qu'elle ne l'a jamais déçu... M. Le Vallier le sait bien qui fait ses commissions et ses achats : si souvent elle arrange les choses et fournit l'appoint quand l'argent manque.
Sa dévotion est si notoire qu'on lui a confié l'entretien et la décoration de l'autel de la Sainte Vierge dans le chœur de l'église paroissiale en construction : exception au Règlement qu'on n'a jamais vue encore, paraît-il. Cela lui donne une occasion quotidienne de venir prier sa bonne Mère, longuement, comme il faisait autrefois devant les madones de Rennes, et de lui tenir filialement compagnie.
Un des Directeurs du Séminaire, accompagné d'une petite délégation, se rend chaque samedi à Notre-Dame de Paris pour présenter à la Reine de la communauté, les hommages de tous. Régulièrement choisi pour ces visites, Louis-Marie y déploie une ferveur toujours nouvelle. C'est au cours de l'une d'elles qu'après avoir communié, et bien avant le sous-diaconat, il fait le Vœu de chasteté perpétuelle, scellant ainsi de manière définitive sa consécration au Seigneur sous le patronage de la Reine des vierges.
C'est aussi une tradition mémorable d'envoyer chaque année deux séminaristes en pèlerinage à Notre-Dame de Chartres pour y recommander les intentions de tous. Au cours de l'été 1699, Montfort est chargé, avec l'abbé Bardou, de faire cette route mariale. Les deux compagnons, dit Blain, étaient dignes l'un de l'autre par leur piété et leur vertu.
Voyons-les cheminer côte à côte... tout à la grande pensée de Notre-Dame qui les attend là-bas. Comme des scouts modernes qui ne se laissent pas arrêter par les distractions de la route, tout le jour ils avancent sur cette interminable plaine beauceronne, du soleil plein les yeux, de la joie plein le cœur, tantôt méditant en silence et tantôt psalmodiant les Ave de leur Rosaire. Au village, en passant, ils mendient un morceau de pain et un verre d'eau fraîche, et quand tombe le soir, ils demandent asile dans les granges où l'on a déjà commencé d'entasser les gerbes de l'année.
Dès qu'il aperçoit un groupe de moissonneurs au milieu des blés, Montfort ne peut se retenir d'aller vers eux, tout souriant, et de leur parler de Dieu qui voit leurs peines et compte leurs sueurs, de Jésus qui a porté aussi le poids du jour et de la chaleur pour nous aider à sanctifier notre travail. Oui, ces épis qu'ils rassemblent pour que tous les hommes aient du pain à manger, le Seigneur en fait aussi une récolte de mérites pour la vie éternelle. Et après ces bonnes paroles, les paysans se courbent à nouveau sur leurs sillons, l'âme meilleure et consolée.
Tout à coup, à l'horizon de la plaine fauve des blés mûrs, voici les flèches de la cathédrale qui montent dans le ciel comme deux superbes épis. Il faut marcher longtemps encore, et quand on arrive dans la ville, elle n'est plus qu'une masse d'ombre dans le soir qui tombe. Bien qu'il soit très las, Montfort entraîne son compagnon aux pieds de Notre-Dame de Sous-Terre, avant d'aller retenir une place à l'auberge.
Et, dès le lendemain matin, il est devant la Vierge miraculeuse avec laquelle il entame un colloque filial qui n'en finit plus. Après avoir communié avec une ferveur que la grâce du lieu semblait mettre à son comble, il y persévère en oraison, six ou huit heures de suite, c'est-à-dire depuis le matin jusqu'à midi, immobile et comme ravi. A peine le temps de prendre quelque nourriture et le voilà de nouveau en compagnie de sa Mère du ciel, dans la même posture, et avec la même dévotion, aussi longtemps que le matin, c'est-à-dire jusqu'à l'heure du soir où l'on ferme les portes. Blain qui rapporte ces détails, se fait l'écho du bon abbé Bardou « qui ne comprenait pas comment M. Grignion pouvait entretenir Dieu si longtemps ».
Le Séminaire avait certes délégué son meilleur avocat auprès de Notre-Dame de Chartres !
«  Je monterai à l'autel de Dieu... »
Il y a huit ans déjà que le jeune Grignion a quitté sa famille et sa bonne ville de Rennes pour venir à Paris, l'âme en fête et tout abandonnée à la Providence. Il n'est plus jamais sorti de Saint-Sulpice qui l'a adopté. Même pendant les vacances où, les cours cessant, il y continuait sa vie d'oraison et ses lectures sérieuses, tandis que d'autres se distrayaient à faire du théâtre, des jeux et des chansons, selon les goûts parisiens d'alors.
Les amusements futiles des beaux esprits ne l'intéressent pas. Loin de se cultiver en vue de plaire au monde, il prépare, dans la solitude et la réflexion, des plans de sermons, des cantiques, et tout un arsenal spirituel pour faire campagne contre lui, dès que son heure sera venue.
Sous la conduite de maîtres expérimentés dans les voies de Dieu, croissant en âge, en sagesse et en grâce, il a laissé la Vierge Marie former en lui une âme de prêtre conforme à l'image de son Fils. Il a une si haute idée du sacerdoce, cependant, qu'il s'en reconnaît indigne et qu'il tremble à l'idée de s'y engager. Il revoit le cheminement intime par lequel Dieu l'a conduit jusqu'au pied de l'autel, et il en fait une relation écrite à son directeur, M. Leschassier. Celui-ci le presse d'avancer. Et c'est par obéissance à l'appel répété de l'Eglise qu'après les exercices d'une ultime retraite, l'ordinand se présente au Pontife.
Le Pontife, c'est Mgr de Flamanville, l'ancien vicaire de Saint-Sulpice, sous la direction duquel l'abbé de Montfort a fait le catéchisme avec tant de succès. De ses mains il reçoit l'ordination, le 5 juin 1700, samedi des Quatre-Temps de la Pentecôte.
A l'exemple de tous les saints prêtres de l'époque, Montfort passe encore une semaine en action de grâces avant de célébrer sa première messe. C'est dans la chapelle de l'abside de l'église de Saint-Sulpice, et à l'autel de Notre-Dame que, depuis des années, il ne cesse d'orner avec amour, qu'il offre, pour la première fois, la Sainte Victime. Son condisciple et ami, Blain, est là, au milieu de tous ceux qui l'ont aidé, formé, dirigé : « Je vis un homme comme un ange à l'autel », écrira-t-il vingt ans plus tard, dans ses Mémoires.

V- L'Aumônier des Pauvres
 
Les Supérieurs de Saint-Sulpice auraient voulu garder M. Grignion dans leur Société, et sans doute lui en firent-ils maintes fois la proposition. Mais tel n'était pas son attrait : durant sa jeunesse et tout le long de sa formation cléricale il n'avait eu en vue que les missions, en France ou dans les pays lointains.
Le même attrait subsiste après son ordination. Il lui arrive de s'écrier : « Que faisons-nous ici, ouvriers inutiles, pendant qu'il y a tant d'âmes qui périssent au Japon et aux Indes, faute de prédicateurs et de catéchistes ?... » Il est à l'affût du premier signe de la Providence. A Saint-Sulpice, un départ pour le Canada étant proche, il demande de s'y joindre. Mais M. Leschassier s'y refuse, craignant, dit-il, non sans humour, que dans son impétuosité, il se perde à la recherche des sauvages, dans les vastes forêts de ce pays...
Une autre voie s'ouvre qui a l'agrément du sourcilleux Supérieur. A Nantes, il y a dans la paroisse Saint-Clément, une communauté de prêtres pour missions et retraites. Elle a été fondée il y a trente ans, par M. Lévêque — un disciple de M. Olier — qui la dirige toujours. Ce saint vieillard vient de passer deux mois dans la solitude à Saint-Sulpice, et en retournant dans sa maison, il serait heureux d'emmener avec lui un jeune prêtre capable de l'aider dans l'éducation du clergé et de lui succéder dans sa charge. La proposition lui en étant faite, Montfort accepte. C'est le commencement de ses pérégrinations apostoliques au souffle de l'Esprit. Elles ne s'arrêteront plus qu'au tombeau.
 
En suivant les détours de la Providence
Montfort quitte le Séminaire en pauvre comme il y est entré. Ne voulant rien posséder, ainsi qu'il en a fait le vœu, il se démet de la chapellenie de Saint-Julien-de-Concelles qu'on lui a obtenue pour payer sa pension. Quant à son avenir, il le remet entre les mains de la Providence.
Après avoir rejoint Orléans, en compagnie de M. Lévêque, il s'embarque, avec lui, sur un coche d'eau qui descend la Loire jusqu’a Nantes. Le bateau glisse lentement entre les rives vertes. Le tranquille vieillard, réfugié dans un abri où il vit d'un peu de pain et de beurre, emploie son temps à cordonner des ceintures d'aubes sur un petit métier. L'abbé de Montfort, au contraire, va et vient sur le pont, priant ostensiblement et exhortant les voyageurs. Cela n'est pas du goût de trois libertins qui goguenardent et le prennent à parti. Il leur reproche doucement leur impiété, et comme ils en viennent à d'odieux blasphèmes, le saint prêtre finit par les menacer des châtiments célestes. De fait, à la grande stupeur des voyageurs, deux d'entre eux se querellaient bientôt et se blessaient grièvement ; et on rapporte que le troisième mourut, peu de temps après, dans un excès de boisson.
A proximité de Fontevrault où l'une de ses sœurs est postulante, Montfort demande à débarquer pour lui porter, avec sa bénédiction de nouveau prêtre, ses encouragements fraternels. Pendant que ses compagnons continuent de descendre la Loire, il se présente à l'Abbaye dont l'accueil délicat le comble de joie.
Puis, reprenant la route de Nantes, à pied cette fois, il fait halte sept lieues plus loin, au sanctuaire de Notre-Dame des Ardilliers, près de Saumur. Là, aux pieds de sa « bonne Mère », il épanche longuement son âme. Il en reçoit de telles lumières et consolations qu'il refera plusieurs fois ce pèlerinage, jusqu'à l'ultime étape de sa vie.
Après avoir cheminé, quelques jours encore, en suivant les méandres du fleuve paresseux, voici Nantes accroupie autour de sa cathédrale. Déception ! La Communauté de Saint-Clément n'a rien de la discipline et de la piété de Saint-Sulpice ; et il ne lui est même pas permis « d'aller de paroisse en paroisse, faire le catéchisme aux paysans, aux dépens de la seule Providence », ainsi qu'il s'en plaint, dans une lettre à M. Leschassier.
Comme on lui demande de patienter, il « calme ses bons désirs », mais non sans rêver de s'affilier à un groupe de missionnaires, en vue de s'y former à l'apostolat. Entre temps, voici une lettre de Fontevrault : avec la nouvelle de la vêture de sa sœur, elle lui apporte une invitation personnelle de Mme de Montespan à y assister. Le voilà donc cheminant à nouveau le long des bords de Loire...
Même en forçant le pas il ne peut arriver à l'abbaye que le lendemain de la cérémonie. Il est accueilli cependant avec beaucoup de cordialité par les religieuses et par la bienfaitrice de sa sœur qui l'interroge sur son avenir. Comme il lui avoue naïvement son désir de travailler au salut des pauvres, elle l'invite à aller voir Mgr Girard, ancien précepteur de ses enfants. N'est-ce pas une indication de la volonté de Dieu qui lui ouvre enfin sa voie ? Deux longues journées de marche et il est aux pieds de l'évêque de Poitiers qui le reçoit plutôt « sèchement », et ne lui promet rien...
En arrivant dans la ville, cependant, il était entré dans la chapelle de l'hôpital, selon son habitude. Les pauvres qui l'ont vu « prier comme un ange » ont été émus de la mise plutôt minable de ce prêtre et ils ont aussitôt « boursillé » entre eux pour lui faire une aumône. Mieux encore, l'un d'eux s'est mis en devoir d'écrire une belle lettre à Monseigneur pour le demander comme aumônier.
Cette prière des pauvres sera exaucée. De retour à Nantes, Montfort raconte filialement tout ce qui lui est arrivé à M. Lévêque. Celui-ci comprend qu'il doit donner à son disciple une tâche apostolique à la mesure de son zèle s'il ne veut pas le perdre. Il l'envoie prêcher à Grandchamps une mission de dix jours qui est un vrai succès.
Comme les disciples de l'Evangile, il en revient enthousiaste des œuvres de miséricorde que « la divine Providence et la Sainte Vierge ont opérées » par son entreprise, et ajoute-t-il, « malgré sa misère ».
Tout à son nouvel apostolat, il continuait de missionner au Pellerin et dans plusieurs paroisses du pays nantais, quand Mgr Girard, mieux informé maintenant sur son compte, lui demanda de venir à Poitiers. Docile à la Providence, il quitta aussitôt le champ dans lequel il venait d'ouvrir son premier sillon.
Au Service des Pauvres
 
Première étape, Fontevrault où il est connu, non seulement de sa sœur novice, mais aussi de Mme l'Abbesse et de toute la Communauté qui a éprouvé le rayonnement surnaturel de ses entretiens. Sans doute est-ce au cours de cette visite qu'en sortant de dire sa messe dans la chapelle de Mme de Montespan, il rencontra un aveugle à qui il demanda : « Veux-tu être guéri ? — Oh, oui ! » répondit l'homme avec confiance. Et sitôt que le prêtre lui eut frotté les yeux avec ses doigts mouillés de salive, l'infirme fut guéri de sa cécité. Deuxième étape, Notre-Dame des Ardilliers où il fait une neuvaine, au cours de laquelle il encourage et conseille la Bienheureuse Jeanne de la Noue dans l'organisation de sa Congrégation et multiplie ses attentions aux pauvres qui ont été recueillis à côté du Pèlerinage.
Le cœur enrichi des grâces de Notre-Dame, il se rend à Poitiers où Mgr Girard le reçoit à bras ouverts, cette fois. En attendant qu'il soit admis à l'hôpital par les Administrateurs, moins pressés que les pauvres, il loge au Petit Séminaire. Mais la parole de Dieu n'est pas liée par l'administration. Il lui suffit de circuler en ville pour rencontrer mendiants et pauvres diables que la vie a malmenés et la société mal aimés. Avec son cœur qui écoute et console toujours, il leur apporte les lumières et les caresses de l'Evangile. N'y sont-ils pas appelés les premiers ? Leur nombre s'accroissant, il les rassemble dans la chapelle Saint-Nicolas, puis sous les Halles où il fait retentir l'écho des Béatitudes...
Personnes de qualité et gens du peuple accourent, pêle-mêle, tantôt dans une église, tantôt dans une autre, pour entendre la parole de ce prêtre qui les remue jusqu'au fond. Après la chaire, le confessionnal. Un prophète est dans la ville, tout le monde en parle. Mais c'est pour les pauvres qu'il est venu et ceux-ci ne cessent de le réclamer... Enfin, l'autorisation lui étant donnée d'entrer dans l'hôpital, il s'y rend aussitôt mais sans se séparer de sa Mère, la divine Providence. Car il refuse tout revenu fixe, se contente de la nourriture commune, choisit la chambre la plus misérable, couche sur la paille et s'impose encore de sévères mortifications...
Le voici donc entièrement au service des pauvres : quotidiennement, il sort pour quêter en compagnie de quelques-uns d'entre eux et d'un âne chargé de paniers pour recueillir les aumônes. A l'intérieur de l'hôpital où c'est le désordre et le gaspillage, il établit un règlement pour le service des tables ; il va de l'un à l'autre purifiant et réconfortant les âmes ; il s'attarde auprès des plus délaissés et se dépouille lui-même pour les réchauffer. Et tous de « bénir le Seigneur de leur avoir envoyé un si saint économe ».
Seule une femme acariâtre regimbe contre la nouvelle discipline. Une fois même elle se jette sur lui, une broche de rouet à la main, pour l'en percer. Mais par sa douceur et ses humbles services il réussit à l'apaiser. Enfermé dans cette société hétéroclite de miséreux, de déchus et de vaincus de la vie, il se fait tout à tous pour les amener tous à Jésus. On le voit se dépenser, à longueur de jour, pour secourir les détresses du corps et de l'âme : à ce malade il donne l'unique couverture de son lit ; à ces paralytiques il rend les services les plus bas ; on le voit manger à côté des teigneux et boire au même verre, balayer la maison et nettoyer les cours de leurs immondices...
Un jour il rencontre sur le pavé humide un malheureux tout couvert d'ulcères dont on s'est débarrassé parce qu'il est contagieux. D'un gémissement coupé de hoquets il implore la pitié des passants. C'est un mourant qu'il faut arracher au désespoir. Ne pouvant le faire admettre à l'hôpital, l'aumônier supplie qu'on lui abandonne au moins un réduit isolé où il viendra lui-même le soigner. On le voit s'enfermer avec ce paria gangreneux pendant de longues heures, lui apporter nourriture et boisson et panser ses plaies avec amour, en dépit de l'odeur fétide qui le prenait à la gorge...
Les filles garde-malades étaient loin de suivre son exemple. Pour supprimer les contestations entre elles et assurer aux malades un service régulier, il voulut les astreindre à un règlement. C'était mettre le pied sur un nid de guêpes. Excitées par la supérieure jalouse de son autorité, elles se mirent à le critiquer et à entraver son action de toutes les manières que la passion peut inventer... Elles gagnèrent à leur parti l'économe qui interdit à l'aumônier de s'occuper des services de l'hôpital et se mit à le décrier auprès des Administrateurs. Quelques mauvais pauvres qu'il avait voulu corriger de leur ivrognerie ajoutèrent encore leurs clameurs injurieuses à ce mauvais esprit général.
Courbé sous la tempête, il « se retire aux Jésuites » pour y faire retraite durant huit jours. Quand il revient, l'économe gravement atteint, est en train de mourir ; la supérieure est frappée à son tour, puis un grand nombre de pauvres... C'est l'heure où le prêtre doit multiplier les pardons : il assiste, prépare à la mort et enterre un grand nombre de ceux qui l'avaient persécuté. L'hôpital ayant senti passer le châtiment de Dieu et le dévouement de son serviteur, l'ordre revint pour un temps.
 
L'animateur des Jeunes
 
Dès son arrivée à Poitiers, Montfort était entré en action. Dans sa première lettre à son ancien Supérieur, M. Leschassier, il avait écrit : « Il y a quinze jours que je fais le catéchisme aux pauvres mendiants de la ville avec l'aide et l'agrément de Monseigneur. Je vais voir et exhorter les prisonniers dans les prisons et les malades dans les hôpitaux, en leur faisant part des   aumônes qu'on me donne. » On devine par là tous les va-et-vient apostoliques de ce prêtre en qui la charité monte comme une flamme vive.
Dans Poitiers qui est alors une ville de vingt mille habitants, son zèle n'a pas tardé à déborder l'hôpital. Une nombreuse jeunesse — celle des familles nobles du Poitou, du collège des Jésuites, et d'une Université de renom — encombrait les rues et les jardins de ses jeux et de ses folles excentricités. Montfort se souvient de Rennes et des activités charitables dont il a rempli ses années d'étudiant. Il a l'intuition des influences qui jouent dans chaque milieu, et il devine qu'il faut y susciter des apôtres pour agir efficacement.
Il s'en ouvre aux Pères Jésuites qui l'encouragent... Et le voilà rassemblant une quinzaine de jeunes gens qui sont l'élite du collège Sainte-Marthe, pour les animer spirituellement et les lancer dans une vie de témoignage. Le groupe ne tarde pas à se grossir de bonnes volontés laissées sans emploi. Avec les plus assidus et les plus généreux, il forme une association en vue d'une culture spirituelle plus soignée. A ceux-là il demande de faire oraison, de lire habituellement des ouvrages religieux, de s'approcher régulièrement des sacrements, de s'enrôler dans la Congrégation de la Sainte Vierge établie au Collège... Et chaque semaine, à l'instar du bon abbé Bellier qui l'a formé lui-même à l'hôpital de Rennes, il rassemble les jeunes gens dans une conférence vivante pour leur communiquer sa flamme d'apôtre.
C'est un idéal dynamique qu'il leur présente pour les souder dans la piété et l'amitié, et leur faire affronter le monde sans danger pour leur foi ou leurs mœurs. Ils ont tant à entreprendre dans la ville pour y neutraliser les influences mauvaises, ramener à Dieu leurs camarades déréglés, secourir les pauvres, donner l'exemple d'un authentique christianisme...
Sous le souffle de son âme de feu, des soucis évangéliques pénètrent dans les foyers et les divers milieux. Il est exigeant et demande toujours plus, mais les jeunes qu'il a su enthousiasmer donnent toujours davantage. Leur association oriente définitivement leur vie vers un avenir de vertu et de charité ; plusieurs y trouvent le germe de leur vocation...
Montfort aura séjourné à Poitiers juste le temps d'allumer des foyers qui se perpétueront longtemps après lui. Et la Chronique conserve quelques noms de ces premiers disciples, tels Alexis Trichet, propre frère de la première Fille de la Sagesse, qui deviendra prêtre et se dépensera avec tant de dévouement auprès de cinq cents prisonniers de guerre, atteints de la peste, qu'il mourra victime de son dévouement ; ou M. Brunet qui mourra en 1719 laissant une réputation de saint à Celle-Levescault où il était curé ; ou encore M. Le Nor­mand, procureur du Roi au Présidial de Poitiers qui apportera, en 1719, à M. Grandet, premier biographe de notre saint, un témoignage de haute admiration.
M. Le Normand affirme même que, parallèlement à l'association des jeunes gens, le missionnaire avait établi une congrégation de filles où plus de deux cents personnes de la ville se sont sanctifiées et d'où sont sorties beaucoup de religieuses. Montfort inaugure ainsi son style apostolique : sous le souffle de l'Esprit il met le feu partout où il va, laissant à d'autres le soin de l'attiser et de l'entretenir. L'admirable est que, en dépit des vents mauvais, les foyers qu'il allume ne s'éteignent pas derrière lui...
Près d'une sœur en détresse
 
Pendant qu'il se donne tout entier à la misère qui l'entoure, l'Aumônier des pauvres est harcelé intérieurement par la détresse de sa sœur Louise que Mme de Montespan avait fait accueillir chez les Filles de Saint-Joseph, à Paris. Ayant largement dépassé l'âge d'y rester, on lui signifie qu'elle doit quitter le couvent. Elle en avait écrit à son frère, à Nantes, au printemps de 1701. Celui-ci avait répondu une lettre admirable pour lui inculquer l'abandon à la Providence : « Dieu veut de vous, ma chère sœur, que vous viviez au jour la journée, comme l'oiseau sur la branche, sans vous soucier du lendemain. » Et, en même temps, il lui avait obtenu un sursis pour une autre année.
Mais en juillet 1702, la voici sans asile et sans pain. Le frère n'y tient plus, et entreprend, pour lui porter secours, le voyage de Paris, à pied et mendiant son gîte et son pain, selon son habitude. Par Notre-Dame des Ardilliers où il confie à sa bonne Mère du Ciel l'avenir de sa sœur, et par Angers où il est étrangement humilié au Séminaire par son ancien Directeur, M. Brenier, il parcourt en quelques jours plus de 400 kilomètres à marches forcées... Quand il entre dans la capitale, il est dans un état pitoyable : vêtements chiffes et salis, chaussures déchirées, pieds meurtris et jambes enflées... Il lui faut se réfugier, pendant une quinzaine, à l'Hôtel-Dieu où plusieurs Sœurs qui se souviennent du pieux séminariste de Saint-Sulpice l'entourent de leurs soins.

A peine en forme, il se met à la recherche de Louise qu'il trouve dans la détresse, mal vêtue et manquant de tout. Pour la sortir de là, il visite, le cœur serré, tous ceux qu'il connaît dans la grande ville. Poullart des Places, son ami de collège qui vient de fonder la Communauté de Pauvres Ecoliers, premier noyau de la Communauté du Saint-Esprit. A Issy, les Supérieurs de Saint-Sulpice qui « le renvoient hautement sans vouloir lui parler ni l'entendre », et cela, en présence de son ami Blain qui, tout décontenancé par tant de dureté, en gardera le plus pénible souvenir.
Le Curé de Saint-Sulpice, M. de la Chétardye, qui l'avait connu et admiré, comme sacristain et catéchiste, ne lui réserve qu'un accueil glacial. Il en est au plus creux du sentiment d'être abandonné des hommes quand l'un de ses amis de Séminaire, M. Bargeaville, l'oriente vers les Bénédictines du Saint-Sacrement, encore dans toute la ferveur de leur fondation.
A la Supérieure, Montfort expose ingénument la détresse de sa sœur, et il est tout heureux de l'entendre lui dire : « Je vous offre, pendant votre séjour à Paris, le repas que nous déposons, chaque jour, devant l'image de Notre-Dame pour un pauvre. » Et ce repas — l'unique de la journée — il demanda à venir le partager avec un mendiant.
Mais le sort de sa sœur n'était pas réglé, et l'Evêque de Poitiers lui mandait de revenir sans tarder. Ne voyant pas d'autre issue, il songe à la renvoyer à Rennes, dans sa famille déjà dans une grande gêne. Or, comme il va prendre congé des Bénédictines, voici qu'une dame lui offre l'argent nécessaire pour regagner Poitiers. En acceptant cette aumône, Montfort demande à l'utiliser plutôt pour acheter des bas et des souliers à sa sœur...
Et c'est ainsi que la Mère Supérieure en vint à proposer de recevoir Louise Grignion comme converse, puis pratiquement de l'admettre comme postulante. Quelques jours plus tard, elle était envoyée à Rambervilliers pour s'y préparer à la vie religieuse, une dame charitable ayant offert le nécessaire pour la dot, le trousseau et le voyage. Grâce à la charité persévérante de son frère, Louise Grignion prendra bientôt le voile sous le nom de Sœur Saint-Bernard.
Montfort ne reverra plus jamais cette sœur qu'il avait assistée depuis son enfance, le long d'un dur chemin de pauvreté, d'humiliation et d'abandon à la Providence, mais il lui adressera des lettres remplies de la plus sainte dilection fraternelle et des plus belles exhortations aux vertus d'une fidèle adoratrice du Saint Sacrement.
L'apparition d'une robe grise
 
C'est à l'hôpital de Poitiers, au milieu de beaucoup de tribulations, que Montfort jeta les fondements des Filles de la Sagesse, les aînées de sa Famille spirituelle. Il faut remonter ici à ses premières prédications, fin 1701. Marie-Louise Trichet, fille du Procureur au Présidial, vivait simplement dans sa famille avec des goûts tournés vers la piété et la vie religieuse.
Un soir elle entend sa sœur s'exclamer en rentrant de l'église où Montfort venait de prêcher : « Quel beau sermon je viens d'entendre ! Ce missionnaire est un saint ! » Dès le lendemain, elle se présentait à son confessionnal : « Qui vous a adressée à moi ? — Ma sœur ! » répond ingénument Marie-Louise. « Non pas, mais la Sainte Vierge ! » Eclairé d'En-Haut, le confesseur a deviné dans cette jeune fille de dix-huit ans une âme d'élite sur laquelle Dieu a de grands desseins.
Se sentant tout accordée aux directions qu'elle reçoit, elle s'engage aussitôt dans une vie de ferveur et de disponibilité. L'idée de se donner à Dieu s'enracine vigoureusement en elle et prend possession de toute son âme et de toute sa vie. Cependant, un premier essai chez les Filles de Notre-Dame, à Châtellerault, n'ayant pas réussi, sa mère demeure réticente. « J'ai appris que tu vas à confesse à ce prêtre de l'hôpital, dit-elle un jour, avec humeur. Je crains que tu ne deviennes folle comme lui. » Ses craintes n'étaient pas sans fondement : c'était bien vers la folie de la Croix que sa fille était attirée, vers cette folie qui est la véritable sagesse.
Alors, commence une longue et éprouvante formation dont chaque péripétie marque une nouvelle emprise de la Providence sur elle. Convoquée à l'hôpital pour y suivre, avec une soixantaine de personnes, une retraite préparatoire à la Pentecôte, Montfort l'engage dans la voie étroite des vertus solides. Il l'humilie publiquement en la renvoyant à sa place lorsqu'elle se présente pour la lecture de table, ou en la faisant rester à la porte un jour qu'elle arrive en retard à l'oraison. Puis, il l'entraîne à une vie de pénitence et de charité. Marie-Louise accepte volontiers tous les renoncements, et se retire, de plus en plus, de la vie du monde. Comme elle se plaint un jour à son Directeur de n'être pas orientée vers un couvent comme tant d'autres : « Consolez-vous, ma fille, lui répond-il, vous serez religieuse. »
Dans l'hôpital qu'il vient de réformer, au milieu des calomnies et des oppositions, c'est là qu'il va recevoir Marie-Louise. Il y avait groupé, en association, une douzaine de filles infirmes à qui il avait donné un règlement austère, sous le nom de la Sagesse. « Ma fille, venez demeurer à l'hôpital », lui dit-il un jour. Demande en est faite à l'Evêque et aux administrateurs qui refusent de la recevoir, comme gouvernante. « Mais c'est comme pauvre que je demande à être reçue », répond-elle vivement à Mgr l'Evêque.
Comment peut-on, sans inconvenance, recevoir comme pauvre, la fille du Procureur au Présidial ? Elle insiste pourtant et on l'admet comme adjointe à la supérieure, tout en stipulant qu'elle sera mise sur le même pied que les gouvernantes ou infirmières. C'est alors que Montfort intervint pour que Marie-Louise fît partie de l'association de la Sagesse, « non pour commander, mais pour obéir ». On vit alors la jeune fille de grande éducation travailler aux besognes de l'hôpital comme ses compagnes, manger leur pain noir, et se présenter, souriante, comme la petite servante des plus malpropres et des plus déshérités.
Pour la soutenir dans cette rude école Montfort lui demande de communier tous les jours afin de puiser, dans l'hostie, la force d'imiter la divine Sagesse, et de vivre dans l'intimité de la Mère de Dieu notamment par le saint Rosaire. Puis, quand il juge son âme bien éclairée et bien trempée, il lui dit : « Ma fille, il m'est venu à la pensée de vous faire changer d'habit. J'ai reçu dix écus, en aumône, qui vont servir à cela ! » C'était toucher le point sensible. « Mère y con-sentira-t-elle ? — Allez lui demander son consentement... »
Pour ne pas heurter sa mère, Marie-Louise prit bien garde de préciser qu'il s'agissait d'un habit de drap gris, lourd et sans élégance, à la manière des femmes du peuple. Le 2 février 1703, le même jour où, à Rambervilliers, Louise Grignion prenait le costume des Bénédictines du Saint-Sacrement, Marie-Louise Trichet, âgée de 19 ans, revêtait la robe grise que les Filles de la Sagesse devaient rendre populaire jusqu'à nos jours, dans le monde entier. Montfort lui trouva bientôt une compagne dans la rieuse et primesautière Catherine Brunet, sœur d'un de ses écoliers. Cependant elle ne prendra la robe grise de la Sagesse que dix ans plus tard.
Quand Marie-Louise sortit en ville avec son nouveau costume, la stupéfaction fut grande. On cria à la démence... Ce fut un drame pour Mme Trichet qui se sentit publiquement bafouée dans sa fille. Elle intervint amèrement auprès de Mgr l'Evêque afin que cette comédie déshonorante pour sa fille cessât au plus tôt... Et auprès de l'Aumônier de l'hôpital qui lui répondit avec dignité : « Votre fille n'est plus à vous, Madame, mais à Dieu ! »
Et Marie-Louise tint ferme. Elle continua de marcher à la suite de la « Sagesse incarnée et crucifiée », sous la conduite du rude saint qui allait en faire la Mère d'une admirable Famille religieuse.
Ermite en plein Paris
 
Six mois à peine après son retour à Poitiers, Montfort était de nouveau mis en demeure de quitter l'hôpital où le monde et le diable lui faisaient une guerre sans répit. Partir, c'était abandonner ses pauvres, Marie-Louise, et toutes ses œuvres dans la ville. Mais il est disponible au Seigneur qui, en le poussant de-ci de-là, « comme une balle dans un jeu de paume », le mène où II veut : « Mon Maître m'y a conduit (à Paris) comme malgré moi, écrira-t-il bientôt à Marie-Louise ; il a en cela ses desseins que j'adore sans les connaître. »
Vers Pâques 1703, le voici donc à nouveau dans la capitale, les pieds en sang et dénué de tout. Il n'a plus d'amis à la porte de qui il pourrait frapper, pas une chaire ou un confessionnal pour y faire du ministère. Seulement le monastère des Bénédictines qui, l'an dernier, l'ont si charitablement aidé à tirer sa sœur de la misère. Il se dirige vers l'Hôpital général de la Salpêtrière où il pourra se rendre utile auprès des malades et des vagabonds. « Je suis à l'Hôpital général avec cinq mille pauvres pour les faire vivre à Dieu et pour mourir à moi-même », écrit-il encore.
Pendant cinq mois, il est l'homme de toutes les besognes, accourant au premier appel, toujours souriant au milieu des plaintes et des murmures qui montent sans cesse de tant de misères accumulées. A la longue, cependant, son dévouement devient un reproche pour ceux qui vivent dans les divers offices, en mercenaires tranquilles et bien nantis. Un jour, il trouve sous son couvert un billet qui lui signifie son congé.
Pour être honnête, cependant, on lui offre une indemnité et quelques vêtements, mais il refuse l'argent, et s'en va par les rues, à la recherche d'un asile. Les Bénédictines lui réservent, comme l'année précédente, le repas quotidien offert à la Sainte Vierge ; et il trouve, dans la rue du Pot-de-Fer, non loin du Noviciat des Jésuites, un réduit humide et sombre qu'on lui prête sans doute par charité.
Il y a tout juste une paillasse et une table boiteuse dans ce refuge qui va devenir pour lui un ermitage en plein Paris. Sous cet escalier, pas d'autre ouverture que celle de la porte. Rien qui puisse distraire son âme, ni l'alourdir dans sa montée vers Dieu.
Par ailleurs, tous ses amis l'abandonnent ou prennent leurs distances : « Je n'ai plus d'amis ici que Dieu seul ! » écrit-il encore. En voyant la malveillance de ceux qui devraient le soutenir, son ami Blain lui-même hésite : « Moi-même, si prévenu en sa faveur, écrira-t-il plus tard, je n'osais pas refuser créance à ce que je voyais cru de tout le monde. »
Dans cet abandon de toutes les créatures, il s'applique à contempler, louer et chanter les mystères de la divine Sagesse. Ce cœur à cœur prolongé avec son Dieu le comble de consolations ineffables, et sa solitude devient pour son âme un mystérieux creuset d'amour. La Face de Dieu vers laquelle il aspire, il la voit dans une lumière d'autant plus vive que toute joie terrestre lui est ôtée.
Heureusement, il trouve tout près le P. Descartes qui a guidé son adolescence à Rennes, pour le réconforter sur cette voie douloureuse où, selon son propre aveu, « le Seigneur l'a conduit comme malgré lui ». Mais les Saints ont beau se cacher, Dieu sait, à son heure, faire briller leur vertu. L'Archevêque de Paris, lui-même, fait appel à l'ermite de la rue du Pot-de-Fer pour une mission de confiance auprès des Ermites du Mont-Valérien.
Ces moines vivaient dans un monastère à dix kilomètres de la ville, sur une hauteur d'où l'on découvre et la vallée de la Seine et l'un des plus beaux panoramas de l'Ile-de-France. Ils étaient régis par une Règle austère, avaient un régime végétarien, se consacraient au travail manuel entre les offices et devaient garder un silence perpétuel. Sous leurs longues coules blanches, on les voyait aller et venir sur les pentes de la colline où ils avaient chacun leur cellule. Ils vivaient sous l'autorité d'un supérieur ecclésiastique qui relevait directement de l'Archevêque.
A côté d'eux, un Calvaire monumental comprenant trois belles croix de pierre et une douzaine de chapelles avec les personnages du Chemin de la Croix, était devenu un centre de pèlerinage de plus en plus fréquenté des Parisiens. Une société de prêtres assurait le service de ce pèlerinage, et de l'église récente (elle fut consacrée le 10 octobre 1700 par Mgr Bazan de Flamanville par qui Montfort avait été ordonné, la même année), qu'on venait d'y ériger. Les paroisses de Paris se succédaient sur le Mont, et des caravanes de pénitents venaient y camper.
Les ermites ne pouvaient qu'en subir le contrecoup : leur réclusion s'élargit, ils tinrent hôtellerie et multiplièrent ainsi les contacts et les affaires avec les pèlerins ; le recueillement et le bon esprit déclinèrent parmi les Frères, et leur concorde fut troublée. Le Supérieur, M. Madot, se jugeant impuissant à ramener la discipline et la ferveur parmi les ermites s'en était remis à l'Archevêque.
Le pauvre prêtre de la rue du Pot-de-Fer avait aussitôt pris le chemin du Mont-Valérien. Il ne s'agissait d'ailleurs, pour lui, que de changer d'ermitage. Mais, sur la colline, c'est l'hiver et, à la bise qui souffle, s'ajoute l'accueil glacial des ermites, plus ou moins raidis dans leurs préjugés ou leur méfiance. Ils sont vite désarmés, cependant, quand ils voient le nouveau venu partager leur train de vie le plus simplement du monde, assister à tous leurs exercices et leur donner l'exemple de toutes les vertus de leur saint état, du recueillement, de l'oraison, du silence, de la mortification.
Tout en n'ayant qu'une mince soutane pour se défendre du froid, il n'en reste pas moins de longues heures, en prière, dans la chapelle où il grelotte parmi eux. Spontanément, ils lui offrent une de leurs coules blanches pour le protéger contre les morsures de l'air vif des hauteurs. Montfort l'accepte humblement de leurs mains et avec gratitude. Vite gagnés par la douceur et l'onction de ses exhortations, ils sentent se raviver, en eux, le désir d'une vie fervente. A la prière du saint prêtre, le feu sacré redescend sur la colline...
En même temps qu'il ramène les Ermites à leurs saintes observances, il s'enrichit lui-même d'un rêve qui ne le quittera plus. Cette colline dominant Paris et portant, dans la lumière, son calvaire et ses chapelles vers lesquelles ne cessent de monter les pèlerins, lui apparaît comme une magnifique et permanente glorification de la Croix. Cette vision le suivra partout désormais et plusieurs fois, à Montfort-sur-Meu, à Pontchâteau, à Sallertaine, il tentera de la reproduire.
Sa mission accomplie, Montfort regagna son refuge du Pot-de-Fer où il n'allait pas tarder à connaître la suite des desseins de Dieu sur lui.

VI - Révolution dans la Ville
 
En descendant du Mont-Valérien, Montfort trouve deux lettres qui lui apportent beaucoup de joie. L'une, de sa sœur de Rambervilliers, lui est sans doute remise par les Bénédictines chez qui il va prendre son repas quotidien. Elle lui annonce qu'elle vient de faire sa profession religieuse. A cette « chère victime en Jésus-Christ » qui va le représenter désormais devant le Saint Sacrement, il fait une réponse débordante de surnaturelle jubilation : il l'encourage à être une fidèle amante du bon Jésus et une lampe ardente en sa présence. « Plus vous donnerez du vôtre, lui dit-il, plus vous recevrez du divin. »
L'autre lettre, adressée par les pauvres de Poitiers à M. Leschassier, lui est remise probablement par M. Blain : les « quatre cents pauvres » de l'hôpital supplient le digne Sulpicien de tout mettre en œuvre pour leur renvoyer leur Aumônier.
Par la volonté des Pauvres
 
Cette lettre est un témoignage admirable du bien accompli dans l'hôpital par « Celui qui aime tant les pauvres »... « Nous ressentons, plus que jamais, disent-ils, la perte que nous avons faite pour le salut de nos âmes... C'est le démon qui a remué toutes sortes de machines et de tentations pour faire échouer l'œuvre de Dieu et faire en aller celui qui faisait tant de conquêtes au bon Jésus... Quelques-uns de nos bons pauvres disent avoir vu le démon se moquer et rire de nous d'avoir été victorieux... Quel grand bien vous nous feriez de nous envoyer notre ange ! S'il était ici, avec notre nouvelle Supérieure, quels règlements et quelles justices ne ferait-il pas observer dans cette maison ! »
Montfort apprend encore qu'ils ont déjà réclamé par deux fois son retour auprès de l'Evêque. Dieu l'appelle par la voix des pauvres : il finira son carême en allant vers eux, à pied et en mendiant son pain et son gîte. Au moment de partir, une bonne âme lui donne dix écus pour son voyage : il les remet au premier mendiant qu'il rencontre, « étant, quant à lui, l'homme du monde le moins inquiet sur sa personne et sur ses besoins ».
En deux semaines, il est à Poitiers où il est accueilli par des feux de joie, nommé directeur, doublé d'un excellent prêtre, M. Dubois, qui va le seconder de toute son âme. « J'ai toujours regardé comme une sorte de miracle, témoignera-t-il plus tard, que M. de Montfort ait pu faire tout ce qu'il faisait sans mourir mille fois... De quatre heures du matin à dix heures du soir, on ne l'a jamais vu un ins­tant dans l'inaction. » Ses exercices de piété ne sont interrompus que par son dévouement aux âmes. Et cette tâche épuisante ne l'empêche pas de jeûner trois fois la semaine, de coucher sur un peu de paille, et de meurtrir sa chair par les instruments de pénitence. Aussi quelle ferveur dans ses oraisons et quelles lumières pour entraîner ses Filles de la Sagesse vers la perfection évangélique !
Quant à l'hôpital, il voulut y mettre plus d'ordre et de propreté à commencer par la chapelle. Puis il demanda aux gouvernantes de brider leurs fantaisies pour un beau service du Seigneur dans ses pauvres... Tant et si bien que les jalousies se rallumèrent, et que les plaintes et calomnies auprès des administrateurs ne tardèrent pas à rendre l'atmosphère irrespirable...
Devant l'opposition grandissante, Montfort demande humblement à Monseigneur, à son confesseur, et à Marie-Louise, ce qu'il doit faire... Cette dernière, la plus intéressée à ce qu'il reste près d'elle, n'hésite pas à lui dire : « Il vaut mieux que vous quittiez l'hôpital ! » Et lui de répondre : « Pour vous, ma Fille, ne quittez point cet hôpital avant dix ans ! Quand l'établissement des Filles de la Sagesse ne se ferait qu'au bout de ce temps, Dieu serait satisfait et ses desseins sur vous seraient remplis. »
Dieu, qui tire le bien du mal, venait de donner à la ville de Poitiers le missionnaire qui allait y allumer un grand incendie de charité.
Un faubourg qui se convertit
 
Au sortir de l'hôpital, c'est encore vers les pauvres et les brebis perdues que Montfort est envoyé par son Evêque. Prenant logement dans la maison des Pénitentes, il est chargé de prêcher dans les quartiers et faubourgs de la ville avec quelques prêtres qu'il doit animer de son zèle.
Avant de se lancer dans cette grande moisson des âmes, l'Apôtre s'enferme, dix jours durant, dans une maison de campagne pour y prier. Comme en plusieurs autres circonstances, le diable le rejoint pour troubler sa veillée d'armes. Un jeune clerc qui est avec lui entend plusieurs fois, venant de sa chambre, des coups et des clameurs, comme si quelques personnes s'y battaient avec la dernière violence. Et, dominant le tumulte, la voix impérative de Montfort : « Va-t-en ! Je me moque de toi ! Je serai toujours assez fort avec Jésus et Marie ! » C'est l'athlète du Christ qui se prépare à entrer en lice en tenant tête au diable qui tente de lui faire peur ou de le décourager, et qui va multiplier désormais les embûches et les persécutions pour enrayer ou discréditer son ministère. « Quand je vais donner une mission, confiera-t-il plus tard, le démon prend les devants ; mais quand j'y suis rendu, je suis toujours le plus fort, ayant Marie et Michel l'Archange avec moi. »
Voici donc le Missionnaire circulant dans les rues de Poitiers. Il est déjà connu des pauvres qui s'accrochent d'autant plus à lui qu'il les accueille toujours avec complaisance. S'il entend un blasphémateur, il l'interpelle et le contraint parfois à s'humilier publiquement et à baiser la terre, comme ce fut le cas pour un officier, en pleine Place Royale. Un jour, traversant le Clain, il découvre le misérable faubourg de Montbernage, où le long de sentiers boueux, s'entassent des masures sales et en ruines. Une population fort mêlée de terrassiers et de journaliers, d'aubergistes et de petits boutiquiers, vit là dans l'ignorance et loin des secours religieux.
En se mêlant à elle, il reconnaît quelques mauvais pauvres qu'il a congédiés de l'hôpital et qui lancent à son passage de vilaines plaisanteries. Loin de se détourner, il fonce sur les malveillants et entame aimablement conversation : il s'intéresse à leur ouvrage, à leurs familles, à leurs besoins. Il s'enferme avec les vieillards et les estropiés qu'il console longuement ; il rassemble les enfants dont il fait vite ses petits amis et les porteurs de sa sympathie et de ses invitations dans les foyers.
Bientôt, il est assez connu pour proposer des rassemblements. Et comme il n'y a pas d'église — celle de Sainte-Radegonde est loin, de l'autre côté du fleuve, et en ville, là où les pauvres se sentent humiliés — il avise une grange abandonnée qui s'adosse à la falaise.
C'est la Bergerie, bien connue dans le faubourg, car la jeunesse folâtre y vient souvent danser. Il l'achète, la nettoie avec le concours de quelques bonnes volontés, l'orne de bannières, et il y invite tout le quartier chaque soir. Alors commence à se dérouler la plus attachante épopée pastorale. Toute l'histoire du salut est narrée, chantée, mise en scène avec les enfants, et vécue intimement par ce petit peuple dans l'émerveillement.
Bientôt des processions s'organisent, vibrantes, dont tous sont fiers d'être les acteurs. Dans la prière, au confessionnal, la joie de Dieu fait irruption dans les cœurs qui le retrouvent. En quelques semaines, les esprits sont éclairés et les volontés orientées dans le bien. Et puis, c'est une manifestation solennelle qui amène en cor­tège cette foule entourant le Saint Sacrement, la statue de Marie et le Livre des Evangiles, de la Bergerie à l'église paroissiale, sous les voûtes de laquelle résonnent les engagements enthousiastes de tous ces baptisés.
Au moment des adieux, le Missionnaire lègue à ses chers enfants de Montbernage une image de la Vierge, à condition qu'ils viennent réciter, devant Elle, le chapelet, les dimanches et fêtes, et la petite couronne, chaque jour à midi. Un ouvrier, Jacques Goudeau, se propose pour assurer ces fonctions à l'avenir. Il y sera fidèle pendant quarante ans. C'est l'origine du sanctuaire de Marie, Reine des Cœurs, que les Filles de la Sagesse continuent d'entourer, depuis deux siècles, de la même dévotion que leur Père.
Le Bon Samaritain passe dans la ville
 
Entre les missions, Montfort se repose, si l'on peut dire, en restaurant les monuments religieux, ce qui est encore stimuler la piété du peuple chrétien. Ainsi, sur le Pont-Joubert, qu'il traverse tous les jours, il voit un petit sanctuaire à la Sainte Vierge, à moitié ruiné par les Huguenots. En payant de sa personne, il reconstruit l'arceau et y place une statue de Marie portant son Enfant divin et recevant de lui une caresse. Au frontispice, il inscrit ce quatrain :
« Si l'amour de Marie Dans ton cœur est gravé, En passant ne t'oublie De lui dire un Ave. »
Il entreprend même de donner un visage plus avenant à l'antique temple Saint-Jean et de le rendre au culte, sans se rendre compte, d'ailleurs, de la valeur archéologique de cet édifice. Sans doute en doit-on la conservation à son initiative hardie...
Mais ce sont les âmes et la vie chrétienne qu'il restaure surtout. Il est le bon Samaritain qui passe dans la ville se penchant sur toutes les misères qu'il rencontre. On le voit marcher « avec un air béatifié », tout de suite attentif aux gens en peine. La chapelle des Pénitentes où il se retire ne désemplit jamais. C'est une mission permanente qui s'y déroule...
Tout le jour il prêche, catéchise, confesse, donnant à chacun, le temps qu'il désire. Et dès qu'il sort, « il est entouré d'une multitude de pauvres avec lesquels il converse comme avec ses amis les plus tendres. Il est au milieu d'eux comme un père au milieu de ses enfants ». Il les emmène dans sa maison où il nettoie leurs habits, leur distribue des aumônes, les sert à table, leur baise les pieds... On l'y voit entrer parfois un infirme sur les épaules à qui il veut donner des soins particuliers, ou conduisant par la main un malheureux avec qui il va prendre son repas. Et cela sans égard pour les quolibets qui montent à son passage, car il est au-dessus de tout respect humain et vit dans la grande liberté des enfants de Dieu...
Dans plusieurs paroisses il fut encore un ouvrier de concorde en faisant liquider à l'amiable tout un passé de querelles et de chicanes. Il obtint que des officiers de justice organisent un tribunal de paix pour examiner et régler tous les procès et les différents qui empêchaient les âmes de s'ouvrir à la Parole de Dieu et de se dilater dans son Amour. Ainsi libérés, dit Grandet, « les cœurs étaient prêts à suivre le missionnaire jusqu'à l'autre bout du monde s'il avait voulu les y conduire, et à prendre son parti dans toutes sortes d'occasions ».
Dans le sillage du Missionnaire
 
Familier des âmes et des sentiers par lesquels Dieu les conduit, Montfort a un charisme pour les orienter vers la perfection évangélique et le don total au Seigneur.
Mêlé à la foule qui l'écoute dans l'église des Pénitentes, voici un jeune homme, de mise paysanne, qui cherche sa voie. Il s'appelle Mathurin Rangeard. Il est fils d'un vigneron de Bouillé-Loretz en

Anjou, et dans toute l'ardeur de ses dix-huit ans. Lors de la prédication d'un Père capucin dans sa paroisse, il a senti que Dieu mettait la main sur lui. Et avec la disponibilité d'une âme qui ne sait pas biaiser, il vient de quitter sa famille pour devenir un disciple de Saint-François.
Après avoir erré dans la ville, il est entré dans la première église pour y prier. C'est la chapelle des Pénitentes où Montfort est en train de confesser. Le missionnaire a vite remarqué la ferveur avec laquelle ce jeune homme récite son chapelet. Il va vers lui, l'interroge... Et comme illuminé par une divination céleste, il lui dit du même ton assuré avec lequel il avait accueilli Marie-Louise de Jésus : « Ce n'est pas par hasard que vous êtes entré ici, mais la Providence vous y a conduit... Suivez-moi dans mes missions ! C'est là votre vocation. »
Et le jeune homme acquiesça avec cette grande joie qui remplit les âmes lorsqu'elles font la rencontre de Dieu...
A partir de ce jour, Frère Mathurin entre dans l'intimité et le service du missionnaire. A son école, il va faire le plus exigeant et le plus réaliste des noviciats. Il va participer aux activités apostoliques, aux lassitudes et aux humiliations de son maître, communiant à sa foi, à son zèle des âmes, et à son tendre amour pour la Vierge. Au cours des longues marches sur les routes, dans les hasards et les aventures des auberges ou des hôpitaux, dans les cures et les églises, il se coule dans son ombre, s'identifiant à lui dans ses goûts et ses désirs, ainsi que dans son abandon à la Providence de Dieu.
Même s'il n'est pas mentionné, il nous faut l'imaginer organisant et ralliant les fidèles dans les missions, exerçant les cantiques et y entraînant les foules, ordonnant les processions et distribuant les images, les petites croix et les instruments de pénitence, présidant à la récitation du Rosaire, selon les méthodes simples et profondes qu'il a apprises du Père, faisant le catéchisme et l'école aux enfants avec beaucoup de zèle et de savoir-faire et toujours prêt à accomplir ce qu'on lui commande...
Il est le premier de tous ces Frères qui vont entrer, un à un, dans la compagnie de Montfort et qui formeront, à sa mort, la Communauté du Saint-Esprit ; il sera leur modèle à tous, ne revenant jamais sur son premier oui. Dès Poitiers, il entre activement dans l'apostolat missionnaire ; les fruits prodigieux qu'il en voit lui font partager la vénération des foules pour M. de Montfort. Successivement, dans les paroisses de Saint-Savin, de Sainte-Radegonde, de la Résurrection, de Saint-Simplicien, de Sainte-Catherine, il est à pied d'œuvre pour servir, comme un bon ouvrier du Royaume de Dieu.
L'humilité d'un Saint
 
Chez les Sœurs du Calvaire, fondées par l’« Eminence Grise », et apparentées à la Communauté de Fontevrault, Montfort donne une mission de trois semaines à l'un des meilleurs quartiers de la ville. Et, manifestement, cette mission est bénie au-delà de toute espérance.
Un des graves désordres de ce milieu, ce sont les lectures impies ou déshonnêtes, et les vilains tableaux qui maintiennent les âmes dans la familiarité du vice. Le missionnaire ne se borne pas à alerter les consciences à ce sujet, il demande avec insistance qu'on se débarrasse de tous ces instruments de scandale. Aussi est-ce par centaines qu'à la fin des exercices sont entassés livres et gravures dans une dépendance de l'église.
Or l'idée vint à Montfort d'en faire un autodafé solennel, puis de planter la croix sur leurs cendres. Comment mieux détruire cette source de péchés ? Pendant le sermon où, à l'église, il explique le sens de ce qui doit avoir lieu, plusieurs exaltés, au zèle provocant, plantent au sommet du tas de papiers où l'on devait mettre le feu, une figure du démon sous les traits d'une femme mondaine. Quelques autres ajoutent encore au ridicule en attachant des boudins et des saucisses, en guise de pendants d'oreilles, à la tête du mannequin. Et d'aller disant partout : « Montfort va brûler le diable ! » — On ne pouvait compromettre plus maladroitement le sérieux de cette cérémonie.
Ce que voyant, plusieurs jansénisants, dont une dame de haut rang, qui avait une vengeance en réserve contre M. de Montfort, et un des prêtres de son équipe missionnaire qui était jaloux de lui, coururent à l'évêché pour dénoncer ce qui se préparait comme une exhibition grotesque qui risquait de déshonorer le clergé et la religion. Par malheur, ce n'est pas Mgr de la Poype qui les reçoit, mais le pétulant M. de Villeroi qui écoute toujours la secte avec complaisance.
Appelant son carrosse, il accourt au Calvaire où le missionnaire prêche encore. Il entre et lui ayant imposé silence, il interdit sèchement de mettre le feu aux livres rassemblés sur la place. Non sans ajouter les plus mortifiants commentaires sur l'œuvre de Montfort dans la ville. L'humiliation ne pouvait être plus cinglante : le prédicateur la reçoit en chaire, à genoux, et sitôt le départ du grand vicaire : « Mes frères, dit-il, nous nous disposions à planter une croix à la porte de cette église ; plantons-la dans nos cœurs, elle sera mieux placée que partout ailleurs. »
Le résultat immédiat de cette intervention intempestive fut pitoyable : les mauvais livres emportés par les écoliers et les laquais continuèrent à salir les âmes. Mais la clôture de la Mission fut un succès sans précédent. A la messe, Montfort eut la grandeur d'âme de prendre pour diacre à ses côtés, le prêtre qui l'avait dénoncé, tandis qu'un autre Vicaire Général, M. de Révol, voulut le réhabiliter publiquement devant ses auditeurs. Ceux-ci, témoins de son humilité et de sa charité, lui avaient gardé toute leur confiance.
Le jardin de l'expiation
 
Sur la rive droite du Clain, en amont de Montbernage, il y a un quartier dit Saint-Saturnin, où Montfort n'a guère pénétré encore. Il n'y est connu que par les lazzis de ses ennemis, et par les chansons qui parodient ses cantiques.
Rien d'étonnant, d'ailleurs, quand on connaît les mœurs du coin. Il y avait dans la vallée qui s'élargit en cet endroit, un jardin parsemé de bosquets dans lequel se donnaient rendez-vous, chaque soir, les oisifs et les débauchés de la ville. A cause des quatre statues qui s'y trouvaient, on disait alors, le « Jardin des Quatre Figures ».
Un soir, la nuit tombée, Montfort y vient pour prier, et il y connaît les heures douloureuses du Sauveur à Gethsémani en songeant aux péchés qui se commettent dans ce lieu. Après les épuisantes journées où il prêche, visite, confesse, il vient là pour se flageller et pour réparer. A cette expiation il veut faire participer les fidèles eux-mêmes, en les amenant dans ce Jardin en procession et récitant le Rosaire. Facilement, ils auraient bonne conscience en effet, et il veut qu'ils fassent amende honorable sur le lieu même où tant d'entre eux ont trouvé l'occasion du mal.
Mieux encore, lors d'une de ces processions où la foule jure à Dieu fidélité, le missionnaire annonce d'un ton prophétique qu'après avoir été un lieu de perdition pour les âmes, ce jardin allait devenir le séjour de la prière et de la charité. De fait, quelques jours après, dans une ruelle de Saint-Saturnin, il ramasse sur le pavé un pauvre incurable que tout le monde a abandonné. Le prenant sur ses épaules, il l'emporte dans une des grottes du Jardin où il lui aménage un refuge en attendant de lui trouver un gîte plus confortable.
Il ne tarde pas d'ailleurs à lui amener un, puis deux, puis plusieurs compagnons de misère. Pour les soigner et les nourrir, il arpente le faubourg et voici quelques dames charitables qui veulent bien les prendre en charge. C'était une première réalisation de sa prophétie. L'idée d'un hospice d'incurables fit son chemin et, quarante ans plus tard, le grand Prieur d'Aquitaine des Chevaliers de Malte le fera construire sur l'emplacement même du Jardin des Quatre-Figures.
Sur l'initiative d'un Saint, là où le péché avait abondé, la prière, la pénitence et la charité ont fleuri à leur tour, pendant plus de deux siècles. Et ce sont, maintenant encore, les Filles de la Sagesse qui réalisent ici la pensée de leur Père...
 
*
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Désormais, Montfort remplit Poitiers de son nom. Des pauvres gens des faubourgs jusqu'au gouverneur, M. d'Armagnac, dont il vient de guérir miraculeusement la femme, tout le monde parle de lui. Mais la révolution est dans la ville et l'opinion est divisée à son sujet. On ne peut contredire les opinions des mondains ni clouer leurs vices au pilori, sans qu'il y ait des résistances et des vengeances. Un Saint est toujours un gêneur, même à l'évêché où les uns le soutiennent tandis que les autres le vilipendent.
Mgr de la Poype juge que ce climat d'opposition risque de rendre inutile le zèle du missionnaire. Et tout en étant plein d'estime pour lui, il finit par céder aux assauts répétés de M. de Villeroi, qui est fils d'un duc et pair, maréchal de France, et comme tel, influent à la Cour. A la fin d'une retraite qu'il vient de prêcher aux religieuses de Sainte-Catherine, Montfort reçoit de son évêque un billet qui lui défend de prêcher désormais dans le diocèse et lui enjoint d'en quitter au plus tôt le territoire...

VII - Pèlerinages d'un Apôtre
 
 
Montfort doit s'arracher à ces populations de Poitiers qui lui ont fait confiance. « L'amitié chrétienne et paternelle que je vous porte est si forte que je vous garderai partout dans mon cœur, à la vie, à la mort et dans l'éternité », leur écrit-il dans une lettre d'adieu au cours de laquelle, avec la plus surnaturelle tendresse, il leur laisse ses dernières recommandations.
C'était son premier champ d'apostolat, et son cœur saigne sous le coup de griffe de l'ingratitude. Un peu désemparé sous les attaques répétées des mondains et des diables et par les suspicions de ceux qui devraient le défendre, le voici seul, et plus que jamais pauvre et abandonné. « Il cherche les intentions de la divine Providence » : il vient d'éprouver « tant de peine à faire le bien en France et tant d'oppositions de tous côtés », qu'il se demande « s'il ne devrait point aller chercher ailleurs une moisson plus abondante et plus assurée ».
Le rêve de sa jeunesse lui remonte au cœur : « Je ne mourrai pas content si je n'expire au pied d'un arbre, comme l'incomparable Missionnaire du Japon, saint François-Xavier », dira-t-il quelque jour. Pour savoir sûrement où Dieu l'appelle, c'est au Vicaire de Jésus-Christ lui-même qu'il se propose d'aller le demander.
Les aventures d'un Romieux...
 
Le Pape est à Rome, à plus de 400 lieues de Poitiers. Il s'y rendra à pied, en mendiant son pain. Laissant ses Filles de la Sagesse à l'Hôpital, et F. Mathurin chez les Jésuites à Ligugé, il part avec un étudiant espagnol qui s'offre à l'accompagner.
Il n'a que 18 deniers en poche : il les donne au premier pauvre qu'il rencontre. Son compagnon n'a que 30 sous : « Débarrassez-vous-en bien vite ! lui dit-il. Notre Père du Ciel s'occupera de nous. »
Et les voilà tous deux marchant à longues foulées, de sanctuaire en sanctuaire, sur la route des romieux. La plus directe sans doute, qui les mènera à Rome par Lyon, les cols des Alpes, Turin, Bologne, Ancône, Assise... En ce printemps de 1706, à travers plaines et montagnes, les plus beaux horizons se lèvent devant eux. Mais la guerre de succession d'Espagne bat son plein, et les armées sillonnent le Nord de l'Italie, semant la peur, la méfiance et l'insécurité.
Qu'importe la figure de ce monde qui passe, beautés ou vilenies, pour Montfort dont la conversation est dans le Ciel ! Sa Bible, son Bréviaire, son Crucifix, l'image de la Vierge nourrissent tour à tour sa contemplation. Et, avec son compagnon, il endort sa fatigue par le chant monotone des Ave de son Rosaire.
Cependant, chaque jour ramène la faim, la soif, le souci d'un abri pour dormir... On mange « à la fortune de la Providence ». Pour la chance d'un bon repas donné d'une main charitable, que de rebuffades sans pitié ou de restes bien maigres après une longue marche. Et que de haltes incommodes sous les porches des églises, dans les abris grouillants des hospices ou plus simplement à la belle étoile, pour une nuit reposante dans l'hôtellerie d'un monastère ou le presbytère d'un bon curé de campagne ! Les conditions du voyage furent si dures que le saint prêtre, contrairement à son usage, dut accepter parfois des honoraires de messes pour pouvoir continuer son pèlerinage-Mais quelle lumière dans les yeux et dans le cœur ! Voici, sous le soleil de mai, la verdoyante Lombardie et, après les monts, Bologne où il prie au tombeau de saint Dominique. Puis, c'est la route lumineuse de l'Adriatique jusqu'à Lorette où se trouve la Santa Casa, le temple du mystère de l'Incarnation. Tout le retient dans ce sanctuaire où l'Archange Gabriel salua la Vierge, et ses souvenirs de Saint-Sulpice dont les maîtres furent des pèlerins fervents de Lorette, et sa dévotion à la Sagesse incarnée, ou à Jésus vivant en Marie, et la nécessité de refaire ses forces avant l'ultime étape. Il y tient si longuement compagnie à sa bonne Mère, et il y dit sa messe d'une manière si angélique qu'on le remarque vite parmi les pèlerins. Un bon chrétien de l'endroit ne tarde pas à l'inviter à prendre repas et logement chez lui. Quinze jours durant il communie à la vie cachée de Nazareth...
Reposé et consolé, il repart en direction de Rome, jalonnant sa route de haltes pieuses à Foligno et dans les monastères d'Assise où, devant les horizons calmes et lumineux de l'Ombrie, il dut chanter l'hymne des créatures avec la même âme que le Poverello.
Par une route toute en fantaisie, il escalade et dévale tour à tour l'Appennin aux flancs duquel miroitent sous la brise, le feuillage argenté des oliviers. Plus il avance, plus il presse le pas, guettant l'horizon. Enfin, d'une hauteur, il aperçoit le dôme de Saint-Pierre. Il s'arrête le cœur battant d'une émotion ineffable, et des larmes coulent sur ses joues émaciées. Il se prosterne la face contre terre, puis, ôtant ses chaussures, il achève, pieds nus, les quelques lieues qui le séparent de la Ville éternelle, l'esprit hanté de l'image de « saint Pierre entrant dans la capitale du -monde, sans train, sans argent, sans amis, n'ayant qu'un bâton à la main et, pour tout bien, la Pauvreté d'un Dieu crucifié »...
Dans la Rome de Clément XI
 
Recommandation ou Providence, Montfort est reçu par les religieux Théatins qui sont, comme lui, missionnaires, catéchistes populaires et grands dévots à la Madone. Dans leur couvent, il rencontre le P. Tommasi avec lequel il s'entretient intimement de doctrine mariale et d'expérience apostolique. Le P. Tommasi, un saint que l'Eglise a placé sur les autels, était alors confesseur du Pape.
Par lui, Clément XI est bien informé de la personne, de la doctrine et des aspirations du pèlerin français ; il lui promet audience pour le 6 juin 1706. Notre Saint se prépare avec soin à cette entrevue du Chef de l'Eglise dont va dépendre tout son avenir.
En entrant dans la chambre de Sa Sainteté, avouera-t-il plus tard, il se croyait aux pieds de Notre-Seigneur lui-même. Selon le cérémonial en usage, il prononce une harangue, en latin, mais le Saint-Père se met à lui parler familièrement et à le questionner en français. En sorte que le pèlerin peut lui ouvrir son âme et lui demander quelle orientation il doit donner à son apostolat.
Avec une grande bienveillance, le Pape lui dit : « Vous avez un assez grand champ en France pour exercer votre zèle ; n'allez point ailleurs et travaillez toujours avec une parfaite soumission aux Evêques dans les diocèses où vous serez appelé : Dieu, par ce moyen, donnera bénédiction à vos travaux... » Et il ajouta : « Dans vos différentes missions, enseignez avec force la doctrine au peuple et aux enfants, faites renouveler solennellement les promesses du Baptême. »
Bénissant le crucifix d'ivoire, qui lui est présenté, le Pape lui attache une indulgence plénière pour tous ceux qui le baiseront dévotement à l'heure de la mort. Et pour donner au pieux pèlerin plus d'autorité dans son ministère, il lui confère le titre de Missionnaire Apostolique.
Montfort sortit de l'audience l'âme remplie d'un courage nouveau. Il fixa son crucifix indulgencié au sommet de son bâton pour l'avoir toujours sous les yeux en marchant. Et après avoir prié sur le tombeau des Apôtres et sur les reliques des martyrs, il se prépara à partir sans chercher à voir rien d'autre que le Pape dans la Ville des Césars.
Sur la route du soleil
 
Retour, au cœur de l'été, sous la canicule. Quel que soit son itinéraire, c'est la strada del sole : campagne brûlée, ombrages rares, marche harassante dans la sueur et la soif... Accompagné de deux autres jeunes gens, il va connaître des privations et des lassitudes pires encore qu'à l'aller : « une espèce de martyre », avouera-t-il plus tard.
Fort des encouragements du Pape, il n'a qu'une hâte, celle de se lancer au plus tôt dans la vie missionnaire. Aussi brûle-t-il les étapes, sans pitié pour son pauvre corps. Bientôt ses chaussures le blessent si horriblement qu'il est contraint d'aller nu-pieds. Quand nos voyageurs se présentent dans un village, vêtement fripés, visages hirsutes, tout suants et poussiéreux, c'est l'appréhension qu'ils provoquent plus souvent que la pitié.
Au soir d'une journée épuisante, Montfort est dans un tel état qu'il n'ose se présenter au presbytère. « Allez chez M. le Curé, dit-il à ses compagnons, et demandez-lui de nous donner à manger pour l'amour de Dieu. » Sans doute ne rencontrèrent-ils qu'une gouvernante chiche ou affairée : ils revinrent avec un morceau de pain si petit qu'on n'y pouvait trouver qu'une ou deux bouchées pour chacun.
Montfort se décide alors à demander l'aumône à son tour. M. le Curé est à table, en grande compagnie. Les visages étonnés des hôtes lui font comprendre son importunité. Humblement, il salue le maître de maison, puis, se mettant à genoux, il récite un Ave et le Visita quaesumus avant d'implorer quelque nourriture pour un prêtre pèlerin.
Le prenant pour un pauvre diable ou un esprit dérangé, M. le Curé l'envoie à la cuisine et ordonne qu'on le fasse manger, lui et ses compagnons, avec les valets. Doublement heureux de la pitance et de l'humiliation, Montfort revient devant la compagnie pour prendre congé. Et comme on lui demande intrigué : « Pourquoi donc ne voyagez-vous pas à cheval ? », il répond du tac au tac : « Ce n'était pas la coutume des Apôtres ! »
Tant d'humilité et de parti pris évangélique valait mieux qu'un sermon ! Et toute la tablée, en voyant s'éloigner le pauvre prêtre sur la route, songea peut-être qu'elle était en panne d'idéal. Si Montfort nous avait laissé un journal de son pèlerinage, nous y trouverions sans doute beaucoup de leçons de même saveur.
Le F. Mathurin attendait depuis des semaines à Ligugé le retour du Père. Quand il vit arriver ce pauvre prêtre amaigri et exténué, la peau bronzée par le soleil et les pieds sanguinolents, portant son chapeau sous le bras, ses souliers d'une main et son chapelet de l'autre, il hésita à le reconnaître. C'était le 25 août : Montfort n'eut rien de plus pressé, en ce jour de la fête de son saint Patron, que d'offrir à Dieu une messe d'action de grâces.
Dans la lumière de Notre-Dame
 
Le pèlerin de Rome, sitôt de retour, s'empresse de faire part des grâces qu'il a reçues à ses sœurs Marie-Louise et Catherine qui continuent sa charité à l'hôpital, et de visiter ses meilleurs amis de Poitiers, notamment son confesseur, le P. de la Tour. Le voyant tout courbaturé et le visage couvert de boutons, tous lui conseillent de prendre du repos.
Mais le voudrait-il, que la Providence ne le lui permet pas. Il est la « balle dans le jeu de paume »... Ses adversaires ont déjà annoncé son retour à l'Evêque qui lui réitère l'ordre de quitter Poitiers dans les vingt-quatre heures. Par scrupule d'obéissance, il part aussitôt et, à six lieues de là, s'enferme chez un curé de ses amis pour y consulter Dieu dans la retraite.
Missionnaire apostolique, nommé par le Pape, c'est en Bretagne qu'il va porter son zèle. En s'y rendant, il s'arrêtera à Notre-Dame-des-Ardilliers pour y prendre les conseils de sa Reine. Sur la route, Fontevrault. Il n'a pas vu sa sœur Sylvie depuis cinq ans. Il se réjouit de l'édifier et peut-être, avec elle, toute la communauté, en racontant son pèlerinage à Rome.
C'est en pauvre, cependant, qu'il tient à se présenter afin de donner aux Sœurs l'occasion d'agir par foi et charité. Comme un mendiant quelconque, il prie donc la tourière de bien vouloir l'héberger pour l'amour de Dieu. La Sœur trouve cette demande un peu courte pour sa curiosité et cherche à s'informer... Mais Montfort se borne à quémander dans les mêmes termes : « La charité, pour l'amour de Dieu ! »
Le cas est soumis à Mme l'Abbesse — une nouvelle abbesse qui ne connaît pas le visiteur. Prudente et intriguée, celle-ci questionne à son tour le pauvre prêtre : « Que vous importe mon nom, Madame ! répond Montfort. Ce n'est pas pour moi, mais pour l'amour de Dieu que je vous demande la charité ! » Tant et si bien qu'il est renvoyé comme indésirable... « Si Madame me connaissait, elle ne me refuserait pas la charité ! », se contente d'ajouter le mendiant pris au piège qu'il avait ingénument tendu.
A la récréation suivante, l'affaire ne pouvait manquer d'être un sujet de commérage entre les Sœurs. En entendant décrire le visiteur, Sylvie s'exclame : « Je parie que c'est mon frère ! » Mais l'homme de Dieu a pris le large. En marchant, il fait part de son aventure au F. Mathurin quand un courrier les rejoint : « Madame l'Abbesse s'excuse de ne vous avoir pas reconnu et vous prie de revenir à l'abbaye. »
« Mm8 l'Abbesse n'a pas voulu me faire la charité pour l'amour de Dieu ; elle me l'offre maintenant pour l'amour de moi. Je la remercie. » Et il chercha refuge, ce soir-là, chez des pauvres gens de la campagne.
A Notre-Dame des Ardilliers, dans l'intimité de sa Mère du ciel, il prie des jours durant... Une fois encore son âme s'emplit de paix, de lumière et de courage. Etant l'hôte de la jeune Communauté des Sœurs de Sainte-Anne, plusieurs d'entre elles lui font part de leurs inquiétudes ; il les exhorte plusieurs fois et leur rend l'enthousiasme de leur vocation.
La Fondatrice, Jeanne de la Noue, après lui avoir ouvert son âme, lui demande d'examiner le projet des Règles qu'elle doit soumettre bientôt à l'autorité épiscopale. « Je vais, lui dit Montfort, célébrer le saint sacrifice à votre intention : communiez-y, et ne doutez pas que Dieu ne me fasse connaître ce que je dois vous dire. »
La messe achevée, il lui déclare sans hésiter : « Ma fille, c'est Dieu qui vous inspire. Continuez à vivre comme vous avez commencé. » Jeanne de la Noue continua. Elle a été béatifiée en 1942, et sa Congrégation a toujours conservé le bel esprit de charité de ses origines.
Sous les ailes de l’Archange
 
La vie de missionnaire, c'est un combat singulier contre le diable et le monde. Au moment de s'y lancer, Montfort veut encore se placer sous la protection de l'Archange qui a terrassé Satan. Poussé par l'Esprit de Dieu, il entreprend donc, avec F. Mathurin, un pèlerinage au Mont-Saint-Michel.
Il prend la direction d'Angers où il ne s'arrête que le temps de visiter les pauvres. Puis il marche à pleines journées, priant et mendiant, vers les plages normandes. Sur la route il rejoint un pauvre hère qui n'en peut mais sous son fardeau. « Donnez-moi votre besace, lui dit-il, je vous la porterai ! » L'homme, hésitant d'abord, finit par se laisser faire... Et le groupe marcha ainsi jusqu'au soir. En arrivant à l'auberge, bon Samaritain jusqu'au bout, Montfort demande un bon lit pour le pauvre diable qui l'avait suivi, radieux, et avait répondu à ses ave le long du chemin... Devant l'hésitation de la maîtresse de maison à loger un gueux, il déclara qu'il prendrait à son compte toutes ses dépenses.
Le 28 septembre, veille de la Saint-Michel, les pèlerins arrivent en vue du Mont. En avançant sur le sable bleu de la grève, ils voient grossir, au-dessus de la mer, le roc qui porte à 140 mètres dans le ciel, sur des à-pics qui montent presque à la verticale, le monastère et la basilique de l'Archange, la Merveille. Tout autour, les flots de l'équinoxe se lancent à l'assaut inlassablement...
Depuis Saint-Sulpice, Montfort connaît l'histoire de ce lieu que le Général des Armées célestes a choisi pour pied à terre. Il y vient faire aujourd'hui sa veillée d'armes avant d'aller batailler à son tour pour Dieu seul. Mêlé aux pèlerins accourus pour la fête, il participe aux offices sous les voûtes solennelles du monastère et aux processions que les moines ont coutume de faire, en barque, autour des remparts. Son âme s'enchante à ces spectacles. A travers ces images grandioses il voit la lutte que l'Eglise doit soutenir contre les forces du mal, et sa victoire certaine.
Quand il se retire, le soir, dans la cabane de pêcheur où il a trouvé un abri à bon compte, il est prêt à mener les plus durs combats contre les diables sous le patronage de saint Michel. La nuit même, il se lève pour faire taire des gens avinés qui se querellent et qui blasphèment, et « pour expier sur son corps, nous dit le F. Mathurin, qui logeait avec lui, par une rude pénitence, les péchés de ces misérables ».
Poussé par l'Esprit de Dieu, l'infatigable routier peut s'en aller maintenant au-devant des hommes. A un curé qui lui dira son étonnement en voyant ses succès apostoliques, il répliquera : « J'ai fait plus de deux mille lieues de pèlerinage pour demander à Dieu la grâce de toucher les cœurs, et il m'a exaucé. »

VIII - L'Apôtre dans sa Famille
 
 
C'est la première fois, depuis son départ pour Saint-Sulpice, il y a treize ans, que Montfort revient à Rennes. Mais ce n'est pas pour la joie, si légitime pourtant, de revoir le pays natal et sa parenté, car ayant renoncé à tout à la suite du Christ, il veut être désormais tout entier aux affaires de son Père céleste.
Connaissant la fécondité apostolique du détachement, de celui du cœur comme de celui des biens, il prend à la lettre les conseils de l'Evangile. Son père et sa mère vivent encore et habitent avec le vieil oncle Alain, dans une maison qu'ils ont hérité récemment de la famille Robert, tout près de l'église Saint-Sauveur. Il aurait pu descendre chez eux. Mais passant sur son cœur, il en fait le sacrifice.
Il ne veut pas leur être à charge, et encore moins les humilier par la vie qu'il mène, sans feu ni lieu, dans le plus strict abandon à la Providence.
Et puis, ouvrier du Royaume de Dieu, il doit être libre d'aller là où l'Esprit l'appellera. C'est pourquoi, dès le début de son ministère à Poitiers, il a écrit aux siens : « Je vous aime et honore d'autant plus parfaitement que ni la chair ni le sang n'y ont de part... Je prie tous les jours pour votre salut et je le ferai pendant votre vie et après votre mort... Mais... ne m'embarrassez point de mes frères et de mes sœurs ; j'ai fait pour eux ce que Dieu a demandé de moi par charité. Je n'ai, pour le présent, aucun bien temporel à leur faire, étant plus pauvre que tous. Je les remets avec toute la famille entre les mains de Celui qui l'a créée. Qu'on me regarde comme un mort... Je ne prétends rien voir ni toucher de la famille dont Jésus-Christ m'a fait naître... Je renonce à tout... Mes biens, ma patrie, mon père et ma mère sont là-haut... »
Le missionnaire ne voit pas comment, en dehors de cet austère détachement, il pourrait être un témoin de l'absolu de Dieu et un authentique messager de son Amour.
 
Un repas en famille
Avec le F. Mathurin, il est descendu, près du Collège, dans un quartier qu'il connaît bien, chez une pauvre femme qui loge des rouliers et des hommes de peine et les nourrit, pour quelques liards, de lait et de galettes de blé noir. Chaque matin, il se ressource aux plus pures joies de sa jeunesse, en allant dire la messe devant les madones qu'il a tant priées jadis.
Puis, dans la journée, il s'enferme dans l'hôpital avec les enfants abandonnés, les vieux et les infirmes. Il y retrouve quelques-uns de ses anciens protégés. Il y retrouve surtout, vieilli mais toujours aussi dévoué, l'aumônier M. Bellier qui l'orienta vers la charité durant ses années de collège. Et par lui, sans doute, il prend contact avec M. Leuduger en vue de s'adjoindre à sa compagnie de missionnaires.
N'étant que de passage à Rennes, il espérait bien y demeurer incognito au milieu de ses pauvres. Mais l'oncle sacriste ne tarda pas à apprendre d'un vieux pensionnaire de l'hospice, la présence de son neveu dans la ville. Il finit par le rejoindre, et par deux fois, il le supplie de venir loger dans la famille, en lui faisant valoir les meilleurs motifs « de la nature et de la religion ». Montfort commence par objecter les exigences de son idéal de missionnaire ; toutefois, il a trop d'obligation et de gratitude envers le frère de sa mère pour ne pas se laisser fléchir. Par charité, il accepte donc d'aller prendre un repas en famille.
Plus encore qu'un acte de piété filiale, ce repas fut une grande leçon d'Evangile. Toute la parenté était réunie dans la chambre de compagnie. A peine entré, il s'agenouilla pour réciter le Visita quaesumus, et lorsque les mets furent servis, après le Benedicite, il « prit une assiette blanche et la garnit de tout ce qu'il y avait de meilleur sur la table pour l'envoyer aux pauvres de la paroisse ».
Ceci fait, il partagea les agapes familiales, se montrant fort gai dans la conversation et s'intéressant aimablement à chacun.
Ce tribut d'affection donné à ses parents, il résista à toutes les instances qu'ils firent pour le garder sous leur toit, et il s'en retourna à son taudis. Il ne leur resta que la grande joie d'aller chaque matin à l'hôpital, pour assister à la messe qu'il y célébrait au milieu des pauvres. C'est ainsi que le missionnaire entraînait les siens, au-delà de la nature, dans le sillage de sa vocation.
 
Un sermon... sur an prie-Dieu
 
La charité du missionnaire ne tarde pas à faire choc dans la ville.
Paroisses et communautés veulent l'entendre. L'Evêque, Mgr de Beaumanoir de Lavardin que Mme de Sévigné trouve « un homme admirable », lui laisse aimablement toute liberté de prêcher.
Mais Montfort connaît le public rennais dans lequel il y a autant de curiosité mondaine que de dévotion. Il a promis un sermon dans la chapelle des religieuses du Calvaire. Les gens y accourent : c'est un auditoire de qualité qui attend évidemment un discours plein d'éloquence, autrement dit, le chemin pierreux de la parabole sur lequel, bien vainement, on sème le bon grain...
Au lieu de monter en chaire, l'orateur va s'agenouiller sur un prie-Dieu, au milieu de la nef. Puis il commence d'une voix blanche :
« Vous pensez sans doute ouïr un grand prédicateur et un homme extraordinaire... Eh bien ! je ne prêcherai point. Je vais simplement faire ma méditation comme si j'étais seul dans ma chambre. » Et le saint de laisser aller son cœur en présence du Seigneur, sur le mystère des souffrances de Jésus. Ce qu'il dit est si simple et si touchant que l'assistance est saisie et se laisse empoigner par l'accent de sa prière.
Quand il s'arrête de parler, les pensées de vaine gloire se sont envolées : tous sont à genoux, beaucoup pleurent et plusieurs se frappent la poitrine, sans respect humain. Pour confirmer ses auditeurs dans leurs bonnes dispositions Montfort fait réciter le chapelet, et allant se placer à la sortie, le bonnet carré à la main, il demande une aumône pour la restauration de l'église Saint-Sauveur toute proche.
A l'hôpital, au séminaire, c'est le même succès. Déjà on lui propose de s'associer aux Pères Eudistes pour donner des missions dans les campagnes environnantes. Mais il craint d'être gêné par sa famille et, peut-être aussi, gênant pour elle. D'ailleurs, il a déjà promis de se rendre à Dinan où une mission générale de toutes les paroisses se prépare sous la direction des Lazaristes.
 
Visite d'un Missionnaire
La première étape de son voyage, c'est Montfort-la-Cane où il arrive la nuit tombée, aux environs de la Toussaint. En ces jours de commémoration, le souvenir des membres de sa famille et des gens qu'il a connus dans son enfance, lui reflue au cœur. Evitant la ville, il se dirige vers la maison de la mère André, sa nourrice, dans le village de Heurtebise.
Il voulait revenir en pauvre dans son pays natal et n'y rien recevoir que par charité. S'arrêtant à un jet de pierre de la maison, il envoie le F. Mathurin demander, pour l'amour de Dieu, le gîte pour un prêtre en voyage et pour lui. La mère André était absente ou feignit de l'être, dit le chroniqueur. Son gendre répondit qu'on n'avait pas l'habitude de loger des inconnus. F. Mathurin alla frapper à deux autres portes qui se refermèrent sur le même refus.
Montfort ne pouvait qu'évoquer le mot de l'Evangile : « Il est venu parmi les siens et les siens ne l'ont pas reçu. » Alors l'idée lui vint de s'adresser à un vieillard du village voisin, qui s'appelait Pierre Belin. Un sentier herbeux conduisait à sa maisonnette rustique.
Nos deux voyageurs se présentent ensemble devant la porte basse, trop basse pour laisser passer la richesse. A leur sollicitation une voix répond, dans l'ombre, avec empressement : « Soyez les bienvenus, je n'ai à vous donner que du pain et de l'eau pour souper, et que de la paille pour dormir. Mais c'est de bon cœur, et je partagerai volontiers avec vous le peu que je possède... »
Sur son banc de bois Montfort déguste avec joie le pain bis et l'eau claire qu'assaisonne tant de bonhomie et de charité. Cependant le paysan, qui est physionomiste, tout en conversant, se convainc de plus en plus que ce prêtre a les traits d'un Grignion de la Bachelleraie.
Confus et ravi tout ensemble, il annoncera à tout le village, le lendemain matin, qu'il a reçu sous son toit le fils de l'avocat, celui qui s'en est allé à Paris et dont tout le monde se souvient avec édification.
A cette nouvelle ceux qui lui ont refusé l'hospitalité sont bien humiliés, et la mère André est inconsolable... Mais avec eux c'est tout le village qui vient le saluer et l u i offrir quelque chose.
Emu de la sympathie de ces bonnes gens, Montfort les remercie de toutes leurs aumônes qu'il ne tarde pas à redistribuer aux pauvres.
Il accepte aussi d'aller prendre le bon repas que lui a préparé sa nourrice. Cependant, avant de partir, il lui dit d'un ton grave : « Mère André, vous avez bien soin de moi, maintenant... Mais hier, lorsque je vous ai demandé le couvert, au nom de Jésus-Christ, vous me l'avez refusé. Oubliez M. Grignion, il n'est rien ; pensez à Jésus-Christ, il est tout. Et c'est lui qu'il faut toujours considérer dans les pauvres. »
Une bonne leçon à son frère le Dominicain
 
A Dinan, Montfort rejoint l'équipe des missionnaires qui se préparent à évangéliser la ville. Avant le commencement des exercices il veut aller dire sa messe à l'autel du Bienheureux Alain de la Roche, qui avait été au XVIe siècle le grand zélateur du Rosaire.
Il en profitera pour saluer son frère Joseph-Pierre, le cadet auquel il a donné des leçons à Rennes et qui est maintenant religieux chez les Dominicains. Or il se trouve qu'il est le sacristain du couvent.
En venant dire sa messe Montfort le reconnaît tout de suite, mais il n'en est pas reconnu. Ils ont tellement changé tous les deux depuis treize ans qu'ils ne se sont pas vus... « Mon cher Frère, lui dit-il en l'abordant respectueusement, je vous prie de me donner des ornements pour dire la sainte Messe. »
Un peu choqué d'être pris pour un Frère convers, alors qu'il est prêtre depuis huit ans déjà, le Révérend Père « va quérir les plus pauvres ornements de la sacristie et deux bouts de chandelle longs comme le doigt... ».
Se sentant victime d'une mauvaise humeur de son Frère, Montfort se pique au jeu. Une fois la messe dite, il le remercie aimablement et lui dit du ton le plus déférent : « Voudriez-vous, mon cher Frère, me garder les mêmes ornements pour demain ? » Froissé par l'insistance de ce prêtre à l'appeler Frère, le digne sacristain profite de l'action de grâces pour demander au F. Mathurin le nom de son maître et lui dire, d'un air mécontent, qu'il manque de savoir-vivre. « Je
veux qu'il sache, ajouta-t-il, que je suis Père, que je prêche, que je dis la messe et que je confesse. » Entrant dans le jeu, le F. Mathurin prend un air embarrassé et dit au Dominicain : « Mon Père, il faut l'excuser ! C'est un prêtre étranger qui n'est pas au courant des usages... »
Le même jour, dans l'après-midi, le digne sacristain rencontre encore F. Mathurin dans une rue de la ville ; il l'accoste et, de nouveau, lui demande, avec le même ton inquisiteur, le nom du prêtre auquel il avait servi la messe le matin. Du coup, le bon Frère sourit malicieusement et dit : « Mais c'est M. de Montfort !
— Ce nom-là m'est inconnu ! » répliqua le Père décontenancé.
« Comment, s'exclame F. Mathurin, vous ne connaissez pas Louis Grignion de Montfort-la-Cane ?
— Mais alors, c'est mon frère !
— Sans doute !... »
Le lendemain matin, le sacristain, tout souriant, sautait au cou de son aîné et lui reprochait de ne pas s'être fait connaître en arrivant : « Mais, de quoi vous plaignez-vous ? riposte Montfort. Je vous ai appelé mon cher Frère... Pouvais-je vous donner des marques plus tendres de mon amitié ? »