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Besnard 02 pp 77-143

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LIVRE SECOND
 
La ville et les faubourgs de Poitiers profitèrent de la perte que l'hôpital venait de faire de M. Grignion. N'étant plus attaché à aucun lieu, en particulier, il s'offrit aux supérieurs ecclésiastiques du diocèse pour y faire des missions et donner des retraites. Sa proposition fut acceptée avec joie.[1]
 
44 ‑ Son Programme
 
Il débuta, si j’ose ainsi parler, en apôtre déjà consommé. Dévoré du zèle le plus ardent pour la gloire du Seigneur, et en même temps infiniment élevé au-dessus de toutes les considérations humaines, pénétré des plus bas sentiments de lui-même, mais également soutenu[2] par la plus grande confiance en Dieu, vaste dans ses projets et encore plus courageux dans J'exécution, il osa tout entreprendre. Corriger les abus, exterminer les scandales, travailler à la conversion des pécheurs et à conduire les justes à la plus haute perfection, faire refleurir la piété dans tous les âges, dans tous les états,[3] dans le sanctuaire, dans le cloître, l'établir dans le monde le plus profane, il n'est pas de bonne œuvre qui ne lui parût[4] être du ressort d'un missionnaire.
 
45 ‑ La mission de Montbernage
 
C'est dans ces dispositions qu'il ouvrit la mission de Montbernage, l'un des faubourgs de Poitiers, paroisse de Sainte‑Radegonde. On ne l'avait pas encore vu dans cette ville se produire sur un si grand théâtre, et dès la première fois qu'il y parut, il entraîna tout le peuple après lui. Il se l'attacha, il sembla disposer en maître des esprits et des cœurs. On sentit que ce n'était pas l'homme qui parlait dans lui, mais que c'était l'esprit du Père céleste qui parlait dans l'homme.
Il ne fallait rien de moins pour[5] exécuter un pieux projet qu'il s'était proposé. Il s'agissait de déterminer les habitants de Montbernage à faire les frais d'acheter une grange déserte, et à la faire décorer comme une espèce de chapelle. Le saint missionnaire n'en eut pas plus tôt fait la proposition qu'on s'y /45/ porta avec une louable émulation. Il y fit placer sur un autel une grande image de la très sainte Vierge, sous la protection de laquelle il mettait toutes ses entreprises. La dévotion qu'il inspira pour[6] cette auguste Mère de Dieu eut un tel succès que les fidèles,[7] en foule, venaient tous les soirs réciter en commun le chapelet devant cette image, et après la mission cette pratique se soutint avec la plus grande édification.
 
On voyait un homme tout de Dieu, tout en Dieu, toujours prêchant, confessant, catéchisant, portant le désintéressement et le désappropriement de lui-même jusqu'à l'entier oubli et jusqu'au mépris de tout ce qui pouvait lui être le plus cher et le plus intime. C'était là des charmes dont on ne pouvait se défendre. Mais ce qui touchait le plus était de le voir, au sortir de l'église, environné et suivi d'une multitude prodigieuse de pauvres avec qui il conversait comme avec ses amis les plus tendres, et avec qui il vivait comme avec ses chers enfants. La maison où il se retirait était moins la sienne que celle des pauvres. Là, pour se délasser de ses[8] fatigues, il nettoyait leurs habits, il leur distribuait les aumônes qu'il avait reçues, il les servait à table, il les embrassait, il leur baisait les pieds, et si quelques-uns étaient trop infirmes pour pouvoir venir profiter des soulagements communs qu'il donnait aux misérables, il allait les chercher lui-même, les chargeait sur ses épaules et leur donnait des secours proportionnés à leur état d'infirmité et de misère.
 
Il voulait toujours avoir un pauvre à la table où il mangeait lui-même, et toutes les distinctions étaient pour ce pauvre. Il le servait le premier, il ne buvait que dans le même vaisseau que lui, et après lui, et il lui présentait tout ce qu'il y avait de meilleur. Souvent c'était une horreur et l'infection la plus insupportable, et alors il était au comble de la joie et semblait nager dans les délices.
 
46 ‑ Vocation de frère Mathurin
 
C'est ce qui toucha sensiblement, et ce qui dans la suite confirma dans sa vocation, un jeune homme qu'il s'associa dans ce même temps pour s'en faire suivre et accompagner dans ses missions.[9] Ce jeune homme était venu à Poitiers dans le dessein de se retirer du monde, et il avait en vue d'embrasser une règle austère. M. Grignion l'apercevant dans une église où il priait avec ferveur, en fut frappé. Il l'appela, s'informa de ce qu'il était, et lui demanda quels étaient ses desseins. Celui-ci lui répondit avec simplicité qu'il cherchait une retraite pour se mettre à l'abri de la contagion du siècle, et pour faire pénitence. Le saint missionnaire à l'exemple de Jésus-Christ appelant ses /46/ apôtres, ne lui dit que ces courtes paroles : Suivez-moi, et dans le moment il fut obéi. En même temps il tira une discipline de fer qu'il donna à son nouveau disciple pour seconder l'attrait qu'il avait pour la pénitence. Ce début dut paraître un peu extraordinaire au jeune homme, et il le lui parut en effet. L'inspiration néanmoins, qui semblait caractériser sa vocation, le rassurait. Mais quand il eut été lui-même témoin des actes héroïques de charité que pratiquait journellement M. Grignion, il ne douta plus que Dieu n'eût présidé d'une façon spéciale à tout ce qui s'était passé à son sujet. C'est lui qui, sous le nom de frère Mathurin, a fait le catéchisme pendant cinquante ans dans les missions, tant avec M. Grignion, qu'avec ceux qui lui ont succédé, jusqu'à l'an 1759, qu'il mourut dans la maison de Saint‑Laurent‑sur‑Sèvre.
 
La mission de Montbernage se fit et s'acheva sans aucun contretemps remarquable, si ce n'est l'opposition qu'on forma au dessein qu'il avait pris de bâtir une chapelle du Saint-Esprit.
 
47 ‑ La mission du Calvaire
 
Il n'en fut pas ainsi de la mission du Calvaire, c'est‑à-dire de celle qu'il donna dans l'église des religieuses du premier Calvaire de Poitiers. Le travail y fut grand et le succès y répondit parfaitement. Mais Dieu se plait ordinairement[10] à contrebalancer les succès éclatants[11] de ses élus[12] par des contradictions et des humiliations extraordinaires, et c'est ce qu'éprouva M. Grignion.
 
Après avoir travaillé pendant le cours de la mission à ruiner le règne du péché dans les cœurs, il entreprit aussi de détruire les œuvres extérieures du démon, telles que sont les livres contraires à la religion et aux bonnes mœurs. Comme il ne pouvait manquer de s'en trouver beaucoup dans une aussi grande ville, il crut ne pouvoir mieux faire que d'imiter ce que fit à Ephèse l'apôtre saint Paul, lequel s'étant fait apporter tous les livres de magie répandus dans cette ville idolâtre, les brûla publiquement. Le fruit qu'il se proposait de cette action de zèle était d'inspirer une horreur extrême de tant de livres pernicieux. On se rendit à ses exhortations et chacun s'empressa d'apporter à ses pieds une multitude prodigieuse de ces ouvrages d'iniquité. Il en fit un gros monceau en forme de bûcher dans la place qui est devant l'église du calvaire, avec l'intention d'y mettre le feu, en présence de tout le peuple, à la fin du sermon. Mais certains particuliers, animés d'un zèle moins réglé et voulant enchérir sur l'idée du pieux et sage missionnaire, et la rendre plus frappante, pensèrent /47/ qu'il serait à propos de brûler, non seulement ces œuvres de ténèbres, mais aussi une figure du démon qui en est l'auteur. Ils s'avisèrent donc, sans rien dire à M. Grignion, de construire une espèce de statue représentant comme un diable chargé de vaines parures et des ornements les plus mondains, afin d'inspirer en même temps de l'horreur pour les pompes du monde. Ils exposèrent effectivement cette figure sur ce grand tas de mauvais livres, à l'insu du missionnaire et tandis qu'il était à l'église occupé à prêcher. Le peuple frappé de ce spectacle, au lieu de dire comme auparavant qu'on allait brûler les ouvrages du démon, se mit à dire qu'on allait brûler le démon lui-même. Il ne faut souvent qu'une apparence de raison pour autoriser des délations odieuses, mais il est bien triste de les voir dans la bouche de ceux à qui la sainteté de leur ministère devrait au moins inspirer la charité, si elle ne peut les porter à seconder le zèle. Un prêtre, à qui les succès de M. Grignion faisaient ombrage, saisit cette occasion de le desservir et de lui attirer une des plus grandes humiliations qu'il ait jamais essuyée. Il alla donc déclarer à un grand vicaire ce que le missionnaire ignorait encore. Il lui rendit tous les bruits de la populace. L'unique chose qu'il ne lui dit pas, c'est qu'il venait à lui sans avoir charitablement averti le prétendu coupable.
 
48 ‑ L'intervention du grand vicaire
 
Le grand vicaire se persuada aisément qu'un pareil spectacle pourrait tourner au mépris de la religion, et à l'instant[13] il se transporta sur les lieux. Il n'eut pas plus tôt aperçu l'espèce de pyramide qu'on allait incendier que, sans faire attention à ce qu'elle contenait, il la fit renverser. En même temps il entre dans l'église où M. Grignion prêchait au milieu d'un peuple innombrable, et après lui avoir imposé silence, il lui fait une sévère réprimande sur la prétendue indiscrétion de son zèle. Le saint prédicateur se met à genoux, écoute avec respect tout ce qu'il plaît au supérieur de lui dire, et finit son sermon par cet exemple d'humilité et d'obéissance, plus persuasif et plus édifiant que les plus beaux discours.
 

Cependant, le peuple qui était resté dehors, voyant[14] l'image du diable et les piles de livres renversés, crut avoir une pleine liberté de se saisir de tout ce qui pouvait lui tomber entre les mains et de se J'approprier. C'était des dépouilles qu'on avait enlevées à satan et dont il rentrait en possession. Son triomphe eût été moins complet si les[15] livres condamnés au feu fûssent retournés à leurs premiers maîtres. Ils[16] n'auraient pas /48/ manqué de faire l'exécution dans leurs propres foyers. Ceux qui les enlevèrent en firent, selon les apparences, un usage bien différent. Ce fut là ce qui toucha le plus sensiblement le saint missionnaire. Il ne doutait pas non plus que les reproches humiliants, qu'il venait d'essuyer en chaire, ne lui eûssent fait perdre dans l'esprit du peuple toute la confiance qu'il lui avait donnée jusqu'alors. livré[17] à ces inquiétantes pensées, et incertain sur le parti qui lui restait à prendre, il passa la nuit entière à prier devant le saint sacrement dans[18] l'église de la mission. Jésus-Christ exauça sa prière et répandit la consolation dans son âme.
 
Dès la pointe du jour,[19] entendant beaucoup de monde qui se rassemble à la porte, on l'ouvre, et il fut agréablement surpris[20] lorsqu'il vit ce grand nombre de personnes se ranger autour des confessionnaux et demander à se réconcilier avant la communion qui devait se faire ce jour-là, parce que, disaient ils, ils n'avaient pu s'empêcher de murmurer contre les auteurs de son humiliation[21]. Les confesseurs se prêtèrent à leurs désirs[22], et la communion se fit avec la plus grande édification.
 
On ne peut disconvenir qu'il est des spectacles de piété[23] que la religion approuve et autorise[24], et dont on trouve plusieurs exemples dans l'ancien et dans le nouveau testament. Si nous étions de purs esprits, nous n’aurions pas besoin d'être aidés par les secours extérieurs. Mais les lois de l’union de l'âme avec le corps sont telles que, tandis que nous sommes ici-bas, les objets sensibles sont souvent nécessaires pour faire passer dans l'âme certaines impressions. Ce serait donc très mal à propos, et au détriment de la religion. qu'on voudrait condamner, ou même censurer, un grand nombre de pratiques qui n'ont pour fin que d'élever les esprits et les cœurs à Dieu par le moyen des choses qui frappent les sens[25]. Telles sont les processions, les plantations de croix, la cérémonie du renouvellement des promesses du baptême, et quantité d'autres pieux exercices[26] qui sont en usage dans les missions et dans les retraites.
D'autre part, on doit ce respect à la sainteté et à la majesté de la religion de ne mêler dans l'appareil extraordinaire du culte extérieur rien qui soit puéril, ou le moins du monde contre la décence. Cette image du diable qu'on avait comme /49/ arborée au haut de ce tas de mauvais livres, qui devaient être sacrifiés aux flammes, était l'ouvrage d'un zèle indiscret, et qui fondait avec justice la correction des supérieurs ecclésiastiques, mais M. Grignion n'y avait aucune part, quoiqu'on prétendît le faire passer pour l'unique architecte de cette bizarre décoration[27]. Il aurait été à désirer qu'on se fût donné la peine[28] d'approfondir un peu plus cette affaire, avant que d'en rendre responsable le sage et vertueux missionnaire. Mais Dieu le permettait ainsi, et pour affermir de plus en plus, par l'épreuve, la vertu de son serviteur[29], et pour mettre dans tout son jour, la patience, la douceur, l'obéissance et l'humilité de l'homme apostolique.
 
49 ‑ Mission de Saint-Saturnin
 
Quelques préventions qu'eût inspiré contre lui cet événement à un très grand nombre de personnes, surtout aux sages et aux prudents du siècle, la mission de Saint-­Saturnin, qu'il fit ensuite dans un faubourg de Poitiers, n'en eut pas moins de succès. Je parle de ces succès qui ne consistent pas dans un vain éclat, mais dans la conversion des âmes et[30] l'accroissement sensible de la foi et de la piété dans les peuples. Tout y contribuait : sa charité immense et toujours soutenue à l'égard des pauvres, ses oraisons prolongées durant le silence de la nuit, son union intime et continuelle avec Dieu durant les occupations du jour, les austérités prodigieuses par lesquelles il tâchait de fléchir la colère de Dieu et d'attirer ses grâces sur les pécheurs les plus endurcis. Il ne manquait pas aussi de talents extérieurs : un air pénitent, des discours solides, forts et pathétiques, une voix étendue et pénétrante, des sentiments tendres et affectueux qu'on voyait partir du fond du cœur, des décisions justes ct appuyées sur des raisons et des autorités, étaient bien propres à faire une vive impression. Ce qu'il y avait de singulier dans ses manières ou dans ses expressions ne pouvait offenser que la délicatesse de ces hommes superficiels, qui ne savent estimer qu'un langage fleuri, souvent aussi stérile en choses qu'il est fécond en belles paroles, et qui n'ont pas la vue assez pénétrante pour suivre un homme qui s'élève au-dessus de la sphère ordinaire.[31]
 
En finissant cette mission il fit, le sixième jour de Janvier 1706, une procession où tous les habitants du faubourg assistèrent. Il les conduisit deux à deux, jusqu’à un lieu appelé la Goretrie, où il y avait un jardin orné de quatre figures colossales, et que l'on appelait pour cette raison le jardin des quatre figures. L'intention du saint missionnaire était de faire à Dieu une amende honorable de tous les péchés qui se commettaient en ce lieu. C'était en effet la promenade et comme le rendez-­vous de tous les libertins de la ville, qui s'y rassemblaient pour un jeu de boule, qui rendait ce lieu comme infâme par les jurements et tous les excès que le jeu entraine après lui.
 
Le saint homme avait commencé par les expier sur lui-même. Après avoir travaillé les jours entiers aux exercices de la mission, il se retirait les nuits dans ce jardin. Là, se rappelant la pénitence que Jésus-Christ fit pour les pécheurs au jardin des olives, il se[32] prosternait pour la prière, il repassait dans l'amertume de son cœur tant d'iniquités dont ce lieu profane était souillé. Il eût voulu l'en purifier par l'abondance de ses larmes, et s'efforçait de les laver dans son sang même, qu'il tirait de ses veines par de cruelles disciplines.
 
Ce fut donc après avoir ainsi préludé à la réparation publique dont il avait formé le projet, qu'il disposa tout pour cette touchante cérémonie. Il assembla le peuple pour la procession générale qu'il avait annoncée. Il en dirigea la marche vers le fameux jardin situé à l'extrémité du faubourg. Lorsqu'on fut arrivé, il fit une exhortation pathétique, telle qu'on pouvait l'attendre d'un saint qui venait gémir sur les iniquités d'une foule de coupables, et les engager à les réparer eux-mêmes. Ce fut alors, qu'après avoir fait verser bien des larmes, il les essuya en quelque sorte, et répandit dans tous les cœurs la consolation et la joie, en assurant d'un ton prophétique «que ce lieu deviendrait un jour un lieu de prières et d'oraison, et qu'il serait desservi par des religieuses.»
 
L'événement a justifié la prophétie. C’est dans ce même lieu qu'a été bâti en 1748 l'hôpital des Incurables, par les pieuses et prodigues libéralités de Frère Philippe l'Emery de Choysi, grand prieur d'Aquitaine, qui le mit sous la protection de l'ordre de Malte, et /50/ obtint des lettres patentes en vertu desquelles il y a déjà plus de 30 lits fondés, et deux par le roi lui-même. Cet hôpital a d'abord été gouverné par deux séculières. L'une étant morte, et celle qui restait ayant pris d'autres engagements, il fallut penser à trouver de nouvelles gouvernantes. La place ne manqua pas d'être sollicitée : mais on peut dire qu'il y avait longtemps que M. de Montfort en avait disposé.
 
50 ‑ Les Filles de la Sagesse à Poitiers
 
On était trop satisfait des filles de la Sagesse dans les quatre établissements qu'elles avaient déjà à Poitiers pour ne leur pas encore confier celui-ci, et[33] la sœur Marie de Jésus leur première mère et supérieure, toujours pleine de confiance dans la prédiction de l'homme de Dieu, ne balança point à assurer qu'elles y seraient appelées. On le leur donna en effet par un arrêté du bureau en date du 15 avril 1758. Elles y entrèrent deux, et l'on voit aujourd'hui ce que le saint missionnaire avait annoncé accompli dans tous ses points. L'hôpital des Incurables occupe exactement tout le terrain du lieu appelé auparavant la Goretrie et le jardin des quatre figures.
 
Dieu est glorifié en ce lieu et presque continuellement adoré, les pauvres passant la plus grande partie de chaque jour soit à la prière, soit à écouter les méditations que leur donne journellement leur pieux et zélé aumônier, et les saintes lectures que leur font les sœurs, qui enfin sont elles-mêmes religieuses vivant en communauté, et consacrées à Dieu par des vœux simples de pauvreté, chasteté et obéissance. Ce même lieu où l'on n'allait autrefois que pour se dissiper et pour offenser Dieu, on n'y va aujourd'hui que pour s'édifier en voyant l'ordre, l'arrangement, le silence profond qui y règnent. La propreté qu'on y entretient ne laisse rien à craindre d'un mauvais air, et l'on peut dire véritablement qu'on n'y respire qu'une odeur de piété.
 
Non seulement le saint missionnaire a prédit[34] l'établissement tel qu'il est aujourd'hui, on peut dire que lui-même[35] lui a donné naissance. En effet, comme il passait un jour dans ce même faubourg, il trouva un pauvre abandonné et attaqué de maux incurables. Il le prit, le chargea sur ses épaules et[36] ne sachant où lui trouver une retraite, il le mit dans une espèce de chambre formée dans le trou d'un rocher. Il engagea une personne de piété à en prendre soin, ce qu'elle fit charitablement' Dans la suite, il en mit deux ou trois autres, au soulagement desquels elle se prêta avec la même charité. De ce petit commencement il se forma une espèce d'hospice, où, sans autre ressource que les charités du public, quelques vertueuses demoiselles recueillaient les pauvres ulcérés autant qu'elles en pouvaient nourrir, avec le secours des aumônes qu'elles ramassaient dans la ville. /51 A./
 
51 ‑ Retraite à Sainte-Catherine et interdit
 
La mission de Saint-Saturnin n'eut pas été plus tôt finie que M. Grignion commença une retraite aux religieuses de Sainte-Catherine de Poitiers. Il avait déjà donné quelques exercices lorsqu'on lui notifia un interdit, avec ordre de sortir du diocèse. Ce n'est pas le seul exemple de cette nature que nous aurons à approfondir dans sa vie, et il est nécessaire d'éclaircir une fois pour toutes un point qui pourrait scandaliser les faibles.
 
Il semble d'abord que ces fréquents interdits doivent former un fâcheux préjugé contre /52/ la conduite de M. Grignion. Car enfin il faut, ou que ses procédés aient été bien irréguliers pour ne rien dire de plus, ou qu'on soit fondé à passer condamnation sur quantité d'évêques qui en ont usé de la sorte à son égard. Ce dernier parti est d'autant moins soutenable qu'outre que la présomption est pour les supérieurs en général, surtout pour des supérieurs constitués dans une dignité aussi respectable et aussi sacrée que l'est l'épiscopat, il s'agit ici d'évêques d'une piété, d'une[37] régularité, d'un zèle et d'un mérite unanimement et universellement reconnus. Ce sont là des qualités qu'on ne peut en particulier refuser à M. de la Poype de Vertrieu, et c'est le premier qui ait cru devoir retirer du ministère M. Grignion.
 
Cependant, si l'on veut examiner les choses sans prévention[38], la vertu du saint missionnaire ne souffrira aucune atteinte de tant d'interdits et les prélats qui les ont lancés contre lui ne paraîtront pas condamnables, ni moins dignes du respect et de la vénération que leur mérite devait leur assurer. En effet, on peut être surpris, et quels sont les gens en place qui ne le sont pas quelquefois ? Le gouvernement d'un vaste diocèse entraîne après soi tant de détails qu'il est impossible qu'un homme voie tout par lui-même. On est obligé dans bien des occasions de s'en rapporter à ceux qu'on a jugés dignes de sa confiance. Mais une même chose peut être envisagée sous des faces différentes. Ce qui est admirable con sidéré sous un certain point de vue, cesse de l'être et devient même condamnable envisagé d'un autre sens[39]. Ceux qui approchent de plus près les personnes constituées en dignité et en autorité saisissent quelquefois un objet par le côté défavorable, et leur rapport est conforme à leurs idées. On les écoute, on les croit, et on agit en conséquence. Il n'y a rien en cela qui ne soit dans les mœurs des hommes et conforme aux lois d'un bon gouvernement. Voilà en partie ce qui a attiré tant de disgrâces à M. Grignion. Lorsqu'il fut interdit pour la première fois par M. l'évêque de Poitiers, ce fut à raison de la scène qui s'était passée à la mission du calvaire. Le prélat était alors absent. Depuis, on lui fit une peinture si forte des singularités du missionnaire et des suites fâcheuses qu'elles pourraient avoir qu'il était de la sagesse de les prévenir, et d'écarter du ministère celui qu'on lui représentait comme étant capable de les occasionner. M. Grignion n'en était pas moins irréprochable. Et c'est ainsi que, de part et d'autre, on /53/ était dans la règle. Dans les autres occasions où il a subi une pareille humiliation, il est aisé de reconnaître que les principes en étaient à peu près les mêmes. La prévention, la calomnie, la malice de ses ennemis, les intrigues de l'enfer toujours déchaîné contre les gens de bien et les œuvres de Dieu, y ont souvent donné occasion, mais l'intention des prélats a toujours été droite, et la preuve est, qu'étant mieux instruits, ils lui ont rendu justice durant sa vie et après sa mort de la manière la plus authentique.
 
52 ‑ Comment M. Grignion reçut l'interdit
 
Lorsqu'il reçut la nouvelle de son interdit, il regarda[40] cet événement comme une grâce signalée du Seigneur et il le bénit, il l'en remercia de toute l'étendue de son âme, il éclata en cantiques de joie, et sa satisfaction[41] fut d'autant plus grande que son humiliation était plus complète. Il ne se retrancha pas sur son innocence pour se plaindre, il n'écouta pas même ce qu'un amour propre subtil et déguisé sous l'apparence du[42] zèle aurait pu lui inspirer naturellement. savoir : qu'il était de l'honneur du ' ministère de faire l'apologie du ministre, et qu'ayant l'expérience des fruits immenses qu'auraient produit ses missions, il ne devait pas se refuser à une justification qui l'aurait peut-être mis en état de les étendre et de les perpétuer. Mais guidé par des lumières supérieures, il jugea que Dieu voulait être glorifié par son humiliation, et que dès lors il ne pouvait rien faire de mieux que d'acquiescer aux dispositions de la Providence et de céder humblement, laissant à Dieu seul le soin de le justifier, quand il lui plairait et quand il le jugerait utile pour son service et pour sa gloire. Tels furent les sentiments dont il fît part au Père de La Tour, jésuite, son confesseur qu'il alla consulter sur son voyage de Rome : et il partit dès le jour même. Il ordonna néanmoins au jeune homme qu'il s'était associé pour ses missions de demeurer ferme dans sa vocation, et il l'assura qu'il le rejoindrait à son retour de Rome. Celui-ci, bien loin de se déconcerter de tant de contradictions que son saint maître avait à essuyer, n'en devint que plus grand admirateur de sa vertu, et il s'attacha à lui plus fortement que jamais.
 
53 ‑ Lettre aux habitants de Montbernage et autres
 
     Avant que de partir de Poitiers, il écrivit une lettre circulaire à tous les habitants des paroisses de la ville où il avait fait mission. Les sages du siècle n'en trouveront peut-être pas le style de leur goût, et il leur paraîtra que le saint missionnaire y entre dans des détails trop bas, et qu'il y emploie des expressions trop populaires ; mais les personnes qui cherchent à s'édifier y reconnaîtront un homme tout pénétré de l'esprit de Dieu et du zèle le plus vif pour sa gloire et pour le salut des âmes rachetées du sang de Jésus-Christ. Je ne balance donc /54/ pas à l'insérer ici tout entière, conformément à la copie juridiquement collationnée à l'original, qui m'a été communiquée.
 
Dieu seul
!
 
Chers habitants de Montbernage, de Saint-Saturnin, Saint-Simplicien, de la Résurrection et autres, qui avez profité de la mission que Jésus-Christ mon maître vient de vous faire, salut en Jésus et en Marie.
Ne pouvant vous parler de vive voix, parce que la sainte obéissance me le défend, je prends la liberté de vous écrire sur mon départ, comme un pauvre père à ses enfants, non pas pour vous apprendre des choses nouvelles, mais pour vous confirmer dans les vérités que je vous ai dites. L'amitié chrétienne et paternelle que je vous porte est si forte que je vous porterai toujours dans mon cœur, à la vie, à la mort, et dans l'éternité ! Que j'oublie plutôt ma main droite que de vous oublier en[43] quelque lieu que je sois, jusqu'au saint autel. Que dis-je ? Jusqu'aux extrémités du monde, jusqu'aux portes de la mort. Soyez-en persuadés, pourvu que vous soyez fidèles à pratiquer ce que Jésus-Christ vous a enseigné par ses missionnaires et moi indigne, malgré le diable, le monde et la chair.
 
Souvenez-vous donc, mes chers enfants, ma joie, ma gloire et ma couronne, d'aimer ardemment Jésus-Christ, de l'aimer par Marie : faire éclater partout et devant tous votre dévotion véritable à la très sainte Vierge, notre bonne Mère, afin d'être partout la bonne odeur de Jésus-­Christ, afin de porter constamment votre croix à la suite de ce bon maître, et de gagner la couronne et le royaume qui vous attend. Ainsi ne manquez point à accomplir et pratiquer fidèlement vos promesses de baptême et les pratiques, et à dire tous les jours votre chapelet en public ou en particulier, à fréquenter les sacrements, au moins tous les mois.
 
Je prie mes chers amis de Montbernage, qui ont l'image de ma bonne Mère et mon cœur, de continuer et augmenter la ferveur de leurs prières, de ne point souffrir impunément dans leur faubourg les blasphémateurs, jureurs, chanteurs de vilaines chansons, et ivrognes. Je dis impunément, c'est‑à-dire que s'ils ne peuvent pas les empêcher de pécher, en les reprenant avec zèle et douceur, /55/du moins que quelque homme ou femme de Dieu ne manque pas de faire pénitence même publique pour le péché public, quand ce ne serait qu'un Ave Maria dans les rues ou le lieu de leurs prières, ou de porter à la main un cierge allumé, dans la chambre ou l'église. Voilà ce qu'il faut faire et que vous continuerez, Dieu aidant, pour persévérer dans le service de Dieu. J'en dis autant aux autres lieux.
 
Il faut, mes chers enfants, il faut que vous serviez d'exemple à tout Poitiers et aux environs. Qu'aucun ne travaille les jours de fêtes chômées, qu'aucun n'étale et n'entrouvre pas même sa boutique, et cela contre la pratique ordinaire de boulangers, bouchers, revendeuses et autres de Poitiers, qui volent à Dieu son jour, et qui se précipitent malheureusement dans la damnation, quelques beaux prétextes qu'ils apportent, à moins que vous n'ayez une véritable nécessité reconnue par votre digne curé. Ne travaillez point les saints jours en aucune manière, et Dieu, je vous le promets, vous bénira dans le spirituel et même temporel, en sorte que vous ne manquerez pas du nécessaire.
 
Je prie mes chères poissonnières de Saint-Simplicien, bouchères, revendeuses et autres de[44] continuer le bon exemple qu'elles donnent à toute la ville, par la pratique de ce qu'elles ont appris dans la mission.
 
Je vous prie tous en général et en particulier de m'accompagner de vos Prières dans le pèlerinage que je vas faire pour vous et pour plusieurs. Je dis pour vous, car j'entreprends ce voyage, long et pénible à la Providence, pour obtenir de Dieu par l'intercession de la sainte Vierge, la persévérance pour vous. Je dis pour plusieurs, car je porte en mon cœur tous les pauvres pécheurs du Poitou et autres lieux, qui se damnent malheureusement. Leur âme est si chère à mon Dieu qu'il a donné tout son sang pour elle, et je ne donnerais rien ? Il a fait pour elle de si longs et pénibles voyages, et je n'en ferais point ? Il a risqué jusqu'à sa propre vie, et je ne risquerais pas la mienne ? Il n'y a qu'un païen ou un mauvais chrétien qui n'est point touché de la perte immense de ces trésors infinis, les âmes rachetées de Jésus-Christ. Priez donc pour cela, mes chers amis, priez aussi pour moi, afin que ma malice et mon indignité ne mettent point obstacle à ce que Dieu et sa sainte Mère veulent faire par mon ministère. Je cherche la divine Sagesse, aidez-moi à la trouver. J'ai de grands ennemis en tête : tous les mondains qui estiment et aiment les choses caduques et périssables me méprisent, me raillent et me persécutent, et tout l'enfer qui a comploté ma perte, et qui fera /56/ partout s'élever contre moi toutes les puissances. Au milieu de tout cela, je suis très faible et la faiblesse même, ignorant et l'ignorance même, et le reste que je n'ose dire. Il n'est pas douteux, qu'étant unique et pauvre je périsse, à moins que la très sainte Vierge et les prières des bonnes âmes, et en particulier les vôtres, ne me soutiennent et[45] m'obtiennent de Dieu le don de la parole, ou la divine Sagesse, qui sera le remède à tous mes maux et l'arme puissante contre tous mes ennemis. Avec Marie il est aisé. Je mets ma confiance en elle, quoique le monde et l'enfer en gronde ; et je dis avec saint Bernard : Hoc, filii mei, maxima fiducia mea, ac tota ratio spei meae. Faites-vous expliquer ces paroles. Je ne les aurais pas osé avancer de moi-même. C'est par Marie que je cherche et que je trouverai Jésus, que j'écraserai la tête du serpent et vaincrai tous mes ennemis et moi-même, pour la plus grande gloire de Dieu.
 
Adieu, sans adieu, car si Dieu me conserve en vie, je repasserai par ici, soit pour y demeurer quelque temps soumis à l'obéissance de votre illustre prélat si zélé pour le salut des âmes, et si compatissant à nos infirmités, soit pour passer dans un autre pays, parce que Dieu étant mon père, j'ai autant de lieux à demeurer qu'il y en a où à est si injustement offensé par les pécheurs.
 
Qui justus est justificetur adhuc, qui in sordibus est sordescat adhuc.
Aliis quidem odor mortis in mortem, aliis autem odor vitae in vitam.
 
Tout vôtre
 
Louis-Marie de Montfort, prêtre et esclave indigne Jésus en Marie.
 
54 ‑ Le voyage de Rome
 
L'homme de Dieu avait environ deux sols lorsqu'il entreprit son voyage et il les donna aux pauvres, afin de marcher sur les seuls fonds de la Providence, selon sa coutume. Ayant même rencontré, au commencement de sa route, un écolier espagnol qui allait en Italie, et qui n'avait que trente sols, il les lui demanda et les distribua également aux pauvres, en l'assurant qu'il aurait soin de lui tandis qu'ils voyageraient ensemble.
 
Il est difficile d'exprimer combien à eut à souffrir durant le cours de son pèlerinage,[46] sans argent, sans lettres de créance, sans protection, sans connaissance sur la route ni au terme. Mais plus content et plus assuré dans son indigence que l'homme le plus riche avec de grands trésors, il se mit en chemin. Tantôt on le regardait comme un espion, et on se défiait de lui comme d'un ennemi qu'on croyait déguisé sous l'habit d'un prêtre. Tantôt on le prenait pour un vagabond qui /57/ déshonorait son état en mendiant son pain, et on le jugeait indigne de toute assistance. Quelquefois on ne daignait pas l'écouter, quoi qu'il ne demandât[47] qu'un morceau de pain, ou bien on lui refusait le couvert et il était obligé de coucher sur le pavé et d'y passer les nuits.[48] Il est vrai qu'il était de temps en temps dédommagé, et il a raconté lui-même que, quand il avait essuyé quelque mauvais traitement extraordinaire, il trouvait le lendemain avec abondance tout ce qui lui était nécessaire.
 
Malgré la longueur du chemin qu'il fit tout entier à pied, il jeûnait régulièrement tous les jours, et s'il le faisait quelquefois par nécessité il ne le faisait pas moins par choix et par esprit de pénitence. La prière le soutenait dans sa route et elle était son unique soulagement, comme elle était son unique occupation. Le goût des choses de Dieu l'absorbait tellement qu'il oubliait tout le reste ou qu'il comptait pour rien ses fatigues. Personne n'ignore quelle est la dévotion des pèlerins à la célèbre chapelle de Notre-Dame de Lorette. Notre saint voyageur, qui n'avait pour la très sainte Vierge que des sentiments extatiques, n’avait garde d'oublier un lieu si spécialement dévoué à son culte. Il y passa quinze jours, pendant lesquels il dit régulièrement la messe à l'autel de la sainte chapelle, qui est l'objet particulier de la vénération des fidèles. La ferveur extraordinaire avec laquelle il y célébra les divins mystères toucha sensiblement un habitant de la ville de Lorette, et il en fut si édifié qu'il pria le bon prêtre de prendre chez lui, pendant son séjour, ses repas et son logement.
 
Il arriva enfin à la vue de Rome, et dès qu'il eut aperçu le dôme de l'église de Saint-Pierre il se prosterna par respect le visage contre terre, il répandit des larmes que la tendresse de sa dévotion fit couler en abondance, il ôta ses souliers et fit pieds nus le reste du chemin.
 
Comme, en écrivant une vie, il ne s'agit pas de travailler d'imagination, je n'entrerai point, par rapport aux autres événements de son voyage, dans un détail dont son humilité nous a dérobé la connaissance.
Je dirai seulement que le motif de son voyage n'eut rien d'humain, et qu'il fut tout surnaturel. Il n'y fut pas engagé par la curiosité de voir les basiliques augustes de la capitale du monde chrétien, ou les débris précieux[49] de la capitale du monde païen. On sait, et nous l'avons déjà dit, qu'il sortit de Paris, après y avoir demeuré plusieurs années sans avoir rien vu, ou du moins rien considéré de tout ce qui y attire les étrangers de /58/ toutes les parties de l'Europe. Cet esprit de mortification et cette grande réserve de ses sens n'avaient fait que croître en lui et augmenter avec les années.
 
Ce qui le détermina à entreprendre le voyage de Rome, fut la vénération profonde qu'il avait pour le chef visible de l'Eglise et le Vicaire de Jésus-Christ en terre. Il voulait consulter ce grand oracle des chrétiens et se faire désigner la portion de la vigne du Seigneur à laquelle il devait consacrer le reste de sa vie. Son grand zèle lui avait fait désirer les missions étrangères, et il s'y serait depuis longtemps dévoué, sans qu'on avait cru devoir l'en détourner.
 
Chassé néanmoins honteusement du diocèse de Poitiers, il ne savait pas si ses travaux en France étaient conformes à la volonté de Dieu. Il alla donc se jeter aux pieds du Souverain Pontife, pour apprendre de lui s'il était de ces hommes par qui le salut devait être opéré en Israël, ou s'il devait aller chercher des nations étrangères et barbares pour leur porter le flambeau de l'évangile.
 
55 ‑ L'audience de Clément XI
 
Clément XI remplissait alors le siège suprême de l'Eglise. Ce saint Pape le reçut avec une bonté digne du Père commun de tous les fidèles, et après l'avoir écouté il lui donna sa mission et le détermina pour la France, en lui recommandant de travailler avec une entière dépendance des évêques dans les diocèses desquels il serait appelé[50]. Il lui enjoignit surtout de s'attacher à bien enseigner la doctrine chrétienne aux enfants et aux peuples et à faire refleurir l'esprit du christianisme par le renouvellement des promesses du baptême. Il lui permit aussi de faire différentes bénédictions qui demandent un privilège particulier. Enfin il couronna toutes ces grâces en attachant à un crucifix d'ivoire, que[51] lui présenta le dévôt pèlerin, une indulgence plénière pour tous ceux qui vraiment contrits le baiseraient à l'heure de la mort en prononçant les noms de Jésus et de Marie.
 
Le saint voyageur sortit de l'audience du Souverain Pontife avec une ardeur toute nouvelle de se consacrer entièrement et sans réserve au salut des âmes. En y entrant, il s'était trouvé saisi et pénétré du sentiment religieux d'un respect extraordinaire. Ce ne fut pas la majesté du trône pontifical qui le lui inspira ; mais les vues de la foi qui lui faisait envisager dans Clément XI, successeur de saint Pierre, Jésus-Christ lui-même dans la personne de son Vicaire. Rassuré par la voix et par la mission de ce pasteur suprême, il ne pensa plus qu'à remplir la carrière qu'il venait de lui ouvrir.[52]
 
Les chaleurs excessives propres de la saison dans laquelle il partit de Rome augmentèrent beaucoup les peines et les fatigues de son retour en France...
 
/l/[53]                                                                                                                                                   3e Cayer
 
DEUXIEME PARTIE
 
... Il arriva néanmoins heureusement le vingt-cinq d'août de l'année 1706 à Ligugé, ancien prieuré dépendant du collège des Jésuites de Poitiers, et recommandable pour avoir été autrefois consacré et sanctifié par la demeure de saint Martin, lorsqu'il y vint trouver le grand saint Hilaire son maître.
 
Pour Mr de Montfort le frère Mathurin[54], (c'est ainsi qu'on appelait celui qu'il s'était d'abord associé pour les missions) l'attendait dans ce lieu et il eut de la peine à le reconnaître tant il était changé par le hâle et la fatigue.
 
M. Grignion, accompagné de son disciple, ne tarda pas à se rendre à Poitiers ; mais on n'en eut pas plus t
ô
t eu avis à l'évêché, qu'on lui envoya ordre de se retirer sous 24 heures. Il obéit et dès le soir il partit pour se rendre à cinq lieues de là, auprès d'un vertueux ecclésiastique chez qui il fit une retraite de huit jours, moins pour se reposer de ses fatigues, que pour se préparer aux travaux apostoliques.
 
56 ‑ Pèlerinage à N.‑D. de Saumur et au Mont‑Saint‑Michel
 
Sa dévotion à la très sainte Vierge le détermina à faire aussitôt après sa retraite, un pèlerinage à N.‑D. de Saumur. Ce fut dans cette ville que la vertueuse Jeanne de la Noue, fondatrice de la maison de la Providence, le consulta pour savoir si elle devait se rendre aux représentations de ses sœurs, qui la pressaient beaucoup de changer quelque chose au genre de vie extraordinairement austère qu'elle menait. Après avoir célébré la sainte messe, pour lui obtenir[55] la grâce de connaître la voie par où Dieu voulait la conduire, il lui dit qu'elle devait persévérer dans[56] ses pratiques de pénitence. «Dieu le demande de vous, lui dit-il, continuez comme vous avez commencé. C'est véritablement l'esprit de Dieu qui vous conduit et qui vous inspire ces austérités, et tenez pour assuré que c'est là votre vocation et l'état où il vous veut. » La suite[57] de sa sainte vie a vérifié ces assurances.
 
A la sortie de Saumur, M. Grignion passa par Angers, où il ne demeura[58] qu'autant de temps qu’il lui en fallut pour visiter les hôpitaux, et ensuite[59] il se rendit au Mont‑Saint‑Michel. L'attrait qui l’y conduisit fut[60] la confiance extrême qu'il avait dans la protection des saints anges et le désir de la mériter. Quand il passait par quelque ville ou quelque bourgade, sa pratique était de saluer les esprits bienheureux protecteurs de ces endroits et les saints anges gardiens de tous les habitants.
 
Pour peu qu'on soit versé dans la lecture de la vie des saints, on remarque facilement /2/ que tous ces grands modèles du christianisme se sont toujours distingués par leur dévotion aux saints anges. Les hommes apostoliques semblent avoir un engagement plus particulier à les honorer, puisque par leur état ils sont comme les anges visibles du reste des hommes, pour seconder, par rapport à leur salut, les opérations invisibles des anges bienheureux.
 
Ce fut dans ce voyage du Mont‑Saint‑Michel[61] que l'humble pèlerin saisit l'occasion d'exercer, en plus d'une manière, sa charité à l'égard d'un pauvre homme qu'il trouva sur sa route. Celui-ci était extrêmement fatigué du chemin, et il portait une charge fort pesante qui embarrassait et retardait sa marche en la rendant toujours plus pénible. M. Grignion le conjura de se décharger de son fardeau; et de le lui donner à porter. Le pauvre homme s'en défendit le plus longtemps qu'il put, mais enfin il fut obligé de céder aux instances[62] réitérées de son nouveau compagnon de voyage. Il y avait encore bien du chemin à faire, et il s'en fallait beaucoup que le charitable voyageur fût remis des fatigues de son pèlerinage de Rome. Malgré cela, il ne voulut jamais permettre, ni au frère Mathurin qui ne l'abandonnait pas, ni au pauvre misérable dont il avait pris le fardeau, de le soulager, au moins en partageant tour à tour la peine de porter une charge si pesante. Le jour finissait et il fallait s'arrêter. Mais M. Grignion, peu content de ce qu'il avait déjà fait en faveur du pauvre paysan qu'il avait rencontré, le conduisit encore dans une hôtellerie, le mit à table avec lui, et lui fit donner un bon lit. L'hôtesse en fut extrêmement choquée et se plaignit amèrement qu'on lui amenât et qu'on traitât de la sorte un pareil hâte, à qui une grange convenait mieux qu'une bonne auberge. L'homme de Dieu répondit qu'il satisferait à tout, et qu'il paierait toute la dépense. La nuit se passa et la maîtresse de l'auberge n'était pas encore apaisée le lendemain matin. Ce fut alors que le zèle du saint missionnaire s'enflamma et, qu'en la payant il lui fit une sévère réprimande sur sa dureté pour les pauvres, et il la conclut en lui disant les choses les plus belles et les plus touchantes sur la charité que la religion devait inspirer pour eux à tous les chrétiens.
 
On croit devoir terminer cet article en observant que M. Grignion, dans la suite de ses missions, établit[63] dans plusieurs paroisses une confrérie d'hommes /3/ sous le titre de soldats de saint Michel, auxquels il prescrivit à peu près les mêmes règlements qu'aux pénitents blancs. Cette association a subsisté longtemps avec beaucoup de fruits.
 
57 ‑ Rencontre avec sa famille à Rennes
 
Après avoir satisfait sa dévotion au Mont-Saint-Michel il vint à Rennes, où étaient encore son père et sa mère et M. de la Viseule Robert, son oncle maternel, dont nous avons déjà parlé et qui était prêtre et sacriste de la paroisse de Saint-Sauveur. Ils étaient tous en état de le bien recevoir et de lui donner un logement décent et commode, mais il préféra d'aller loger dans une pauvre maison. Il ne voulut pas même annoncer son arrivée à ses parents, et ce ne fut que par hasard que son oncle, après plusieurs jours, en fut le premier instruit.
 
Comme M. Grignion allait tous les jours à l'hôpital visiter, servir et exhorter les pauvres, il s'y trouva une personne qui l'avait autrefois vu à Rennes, tandis qu'il y étudiait, et qui crut se le remettre. Elle communiqua son soupçon à M. de la Viseule, lequel n'eut rien de plus pressé que de faire de tous côtés des perquisitions pour découvrir où demeurait tin prêtre inconnu qui était arrivé depuis peu dans la ville. Il ne tarda pas à en être informé, et sur-le-champ il alla chercher son neveu, mais il ne trouva que le frère Mathurin. L'oncle se fit connaître à lui pour ce qu'il était, lui demanda des nouvelles de son neveu qu'il aimait tendrement, le chargea de lui porter ses plaintes d'une indifférence à l'égard de ses parents qui allait jusqu'à la dureté, et il vint de nouveau le lendemain chercher un fugitif qui se dérobait à ses recherches empressées.
 
La première entrevue fut mêlée tout à la fois et de marques de tendresse et de reproches de la part de M. de la Viseule. Il lui représenta qu'ayant son père et sa mère à Rennes, il était étrange qu'il n'eût pas été leur rendre ses devoirs ; qu'étant lui-même sur les lieux il croyait avoir quelque droit à des marques de souvenir, et même de déférence de sa part ; que la religion, autant que la nature, avait mis au nombre des devoirs les plus sacrés le respect et les attentions des enfants pour leurs parents, que l'âge et le caractère, bien loin de diminuer leurs obligations à cet égard, ne faisaient que les rendre plus inexcusables lorsqu'ils s'en écartaient, qu'enfin il était indécent, et même déshonorant pour sa famille, qu'il /4/ demeurât de la sorte, sous les yeux de ses parents, dans un pauvre réduit où, selon les apparences, il manquait des choses nécessaires à la vie même. Il l'exhorta à ne plus différer à rendre visite à son père et à sa mère, et il le pressa vivement de quitter le lieu où il était pour vivre avec sa famille, au moins pendant le temps qu'il avait dessein de passer à Rennes.
 
Rien de plus spécieux[64] et de plus séduisant que ces sortes de discours, où l'on trouve le secret de faire accorder la voix de la religion avec celle de la nature. Mais qu'on en découvre bientôt l'illusion, quand on a l'esprit et le cœur pénétrés des seules maximes de l'évangile, quand on est pleinement convaincu que celui qui ne hait pas son père et sa mère, ses frères et ses sœurs, pour Jésus-Christ, n'est pas digne de lui ; quand on est bien persuadé que le détachement de son pays et de ses parents est la première disposition à l'apostolat. Ces principes étaient trop profondément gravés dans le cœur de M. Grignion pour que rien pût les en effacer. Déjà, comme pour oublier lui-même jusqu'au nom de sa famille, il ne se faisait guère appeler que Montfort, du lieu de sa naissance, et c'est ainsi que désormais nous le nommerons souvent dans la suite de sa vie. Aussi, sans rien perdre du respect qu'il devait à son oncle, il lui répondit avec une liberté modeste : «Qu'il avait au ciel un père à qui seul il était attaché, que la tendresse de ses parents pour lui méritait et excitait toute sa reconnaissance, mais qu'il n'en était pas moins obligé à un parfait détachement, qu'il se souvenait d'eux auprès de Dieu en qui seul il pouvait les aimer utilement et légitimement ; qu'il le priait de trouver bon qu'il ne se conduisit pas selon la prudence de la chair et du sang, mais que dans une remise totale de lui-même à la divine Providence, il attendit d'elle seule les secours qu'il voulait bien lui offrir.»
 
M. de la Viseule ne put se défendre d'admirer des sentiments si chrétiens et si parfaits et d'en être extrêmement édifié. Il persista néanmoins à exiger qu'il allât manger, au moins une fois, chez ses parents, il y consentit enfin, quoiqu'avec /5/ peine, et ce qu’il avait de famille à Rennes s'assembla et se réunit pour prendre part à la joie commune.
 
La manière édifiante dont le convive se conduisit rendit le repas une image vive et naturelle des agapes des premiers chrétiens. En entrant dans la chambre, il se mit à genoux et dit selon sa coutume l'oraison visita quaesu­mus, etc... Après la bénédiction de la table, il fit la part des pauvres et leur envoya ce qu'il y avait de meilleur. Pendant tout le dîner, il ne parla que de Dieu et de l'importance du salut. Le repas étant fini il remercia ses parents et se retira dans sa pauvre solitude où, tandis qu'il resta à Rennes, il ne vécut que de lait et de galette à la façon des pauvres du pays.
 
On le pria de prêcher à Rennes, et il le fit; mais il prêcha peu[65], parce que le bruit de ce qui s'était passé à Poitiers à la mission du calvaire s'était répandu[66], et avait aliéné et prévenu contre lui quantité de personnes.
 
Cependant, messieurs les directeurs du séminaire, où il fit quelques exhortations, en furent si contents qu'ils le convièrent de s'associer à eux pour faire des missions à la campagne.
 
Mais la grâce de M. de Montfort était plus étendue, et il devait être une nuée volante pour porter la fécondité dans différentes parties de l'héritage du Seigneur.
 
58 ‑ A Dinan, rencontre avec son frère dominicain
 
Il partit donc pour Dinan, ville de l'évêché de Saint-Malo. Il paraît qu'en prenant cette route, il n'eut point d'autre vue que de chercher de l'ouvrage, mais il le cherchait de manière[67] qu'il voulait que le maître de la moisson l'appelât au travail, afin que dans ses entreprises tout fût de Dieu, et rien de lui, si ce n'est la coopération. Son zèle pour le rosaire, qui fut toujours sa dévotion privilégiée, l'engagea à aller dire la messe chez les révérends Pères de l'Ordre de Saint Dominique qui y ont un Couvent.
 
En entrant[68] dans la sacristie, il dit au religieux qui en était chargé : «Mon cher frère, je vous prie de me donner des ornements pour dire la messe à l'autel du Bienheureux Alain de la Roche.» Ce qui lui fit donner la préférence à cet autel, c'est que le saint qui y est honoré a[69] été un des plus grands zélateurs du rosaire. Le sacriste se trouva fort offensé de ce qu'on le traitait de frère, et il le fit connaître par une réponse assez brusque. Il alla néanmoins tirer des ornements ; mais pour /6/ faire mieux sentir son mécontentement au prêtre étranger, il choisit les plus usés et les moins propres, qu'il lui donna encore de fort mauvaise grâce, et il ne fit mettre à l'autel que deux[70] petits bouts de cierge. Après la messe M. de Montfort lui dit : «Mon cher frère, je vous prie de me garder ces ornements pour demain.» Voilà le sacriste qui se croit de nouveau insulté par la récidive de la dénomination de frère. Il n'y peut plus tenir, et dès qu'il voit le prêtre étranger rentré dans l'église pour y faire son action de grâces, il adresse la parole au frère Mathurin et lui décharge son cœur. «Quel est donc, lui dit-il, ce prêtre qui vient de dire la messe dans notre église ? C'est un homme qui ne sait pas vivre, il ne sait seulement pas distinguer[71] un père d'avec un frère. Ah ! je vous prie de me dire son nom afin que je le reconnaisse et que je me souvienne de lui.» Le bon père ne fut pas satisfait, et le frère Mathurin ne jugea pas à propos de contenter[72] sa curiosité.
[73]
Notre sacriste[74] étant allé le soir en ville et ayant rencontré le compagnon de cet homme «qui ne savait pas seulement distinguer un père d'avec un frère»[75], fit une nouvelle tentative pour découvrir le secret qu'on lui avait caché le matin. Du plus loin qu'il l'aperçut, il l'appela, l'attaqua et l'interrogea de nouveau : «Apprenez-moi donc, lui dit-il, quel est cet homme qui a dit la messe chez nous ce matin ? » Soit qu'on eût donné au compagnon la permission de dévoiler le mystère, soit qu'il ne voulût pas tenir[76] plus longtemps en suspens un homme qui lui paraissait aussi inquiet qu'il était choqué, il répondit : «C'est M. de Montfort. ‑ Mais je ne connais pas ce nom, répliqua le religieux, et n'en a-t-il pas un autre ? ‑ Oui mon Père, repartit le frère Mathurin (car il était trop bien averti qu'il était père pour s'y tromper), il s'appelle aussi M. Grignion. ‑ D'où est-il ? demanda le sacristain. ‑ Il est de Montfort-la-Canne, répondit le disciple du prêtre[77] jusqu'alors inconnu. ‑ Ah ! c'est mon frère /7/ s'écria le religieux, saisi de joie et de surprise.»
 
Le lendemain, M. de Montfort se présenta à la même sacristie comme il l'avait annoncé, mais l'accueil fut bien différent, et les termes de mon cher frère ne parurent plus choquants et déplacés. Le sacriste[78] se jeta au col de son frère, le serra tendrement, réclama l'amitié fraternelle pour faire oublier la méprise[79]. M. de Montfort[80] se contenta de lui dire : «Eh bien, n'êtes-vous pas mon frère et selon la nature et selon la grâce ? » Il ne fut plus question de vieux ornements, tout ce qu'il y avait de plus propre fut présenté, et les plus beaux cierges furent mis à l'autel.
 
La délicatesse un peu trop marquée[81] de ce, bon religieux est une preuve que l'état le plus saint[82] laisse toujours à l'homme quelques petites faiblesses, mais le détachement de M. de Montfort, qui a donné occasion à ce récit, forme[83] un contraste bien édifiant, et fait voir d'ailleurs que sa dévotion ne lui avait rien ôté d'un caractère aisé et agréable.
 
Une compagnie de missionnaires de Bretagne donnait alors une mission sur les lieux : Mr Grignion y fut appelé, et il préféra de faire le catéchisme aux enfants à toutes les autres fonctions du ministère. Il n'avait pas oublié ce que lui avait recommandé à ce sujet le souverain pontife, en lui donnant sa mission apostolique. D'ailleurs, il y a dans cet exercice plus de peine et moins d'éclat que dans les autres, et[84] rien n'était plus propre à satisfaire[85] son humilité et son attrait pour les travaux les plus pénibles. Enfin, il savait que tout dépend des premiers principes qu'on donne à la jeunesse et que c'est là l'objet le plus important d'un zèle véritablement évangélique.
Le sien se portait[86] encore particulièrement à l'instruction des pauvres, et à leur procurer toutes les choses nécessaires à la vie. Il y en avait toujours un grand nombre à (sa) suite ; il les nourrissait sur les seuls fonds de la Providence, et faisait lui-même en leur faveur des prodiges de charité. Un soir, passant par la rue, il y trouva un pauvre lépreux et tout couvert d'ulcères. Il n'attendit point que ce malheureux l'implorât[87] ; il lui parla le premier, il le prend, le charge sur ses épaules /8/ et s'avance ainsi jusqu'à la porte des missionnaires, qui se trouva fermée car il était un peu tard. Il frappe en criant à plusieurs reprises : Ouvrez la porte à Jésus-Christ, ouvrez la porte à Jésus-Christ. Celui d'entre eux qui la vint ouvrir fut extrêmement surpris de le voir portant ce pauvre. Il entre chargé de ce précieux fardeau, couche le pauvre[88] dans son lit, le réchauffe le mieux qu'il peut (car il était transi de froid), tandis que lui passe le reste de la nuit[89] en prières.
 
Ce fut par ce même esprit de charité[90] qu'il engagea plusieurs personnes pieuses à former entre elles une société pour soulager[91] les pauvres, leur préparer et leur fournir les choses nécessaires à la vie. Cette bonne œuvre subsiste encore et s'est beaucoup accrue par les soins de feu M. le comte de la Garaye. Ce seigneur, dont la mémoire sera éternellement en bénédiction, après avoir fait de son château un hôpital, et y avoir lui-même servi les pauvres pendant plus de trente ans, a fondé à Dinan une maison de charité[92] avec un revenu suffisant pour l'entretien de quatre filles de la Sagesse, qui la gouvernent, et les fonds nécessaires pour distribuer pain, bouillon, remèdes, linges et autres secours aux pauvres de cette ville.
 
Dans le temps que M. de Montfort y exerçait son zèle, il y avait des troupes en garnison. L'occasion lui parut favorable ; il la saisit avec empressement ; il obtint les pouvoirs nécessaires pour leur donner une mission. Bientôt il gagna la confiance des soldats par les démarches prévenantes de sa charité et il toucha leurs cœurs par la force et la véhémence de ses discours. On les voyait fondre en larmes à ses sermons[93] et courir ensuite au tribunal de la pénitence. Le succès de cette bonne œuvre alla au-dessus de toute espérance.[94]
 
Il aurait quitté un lieu à regret s'il[95] n'y avait laissé quelque monument de sa dévotion à la très sainte Vierge. Il en fit donc faire un beau et grand tableau, devant lequel devait brûler continuellement un cierge, et il plaça[96] l'image d'une manière /9/ décente et convenable afin qu'on pût se rassembler à ses pieds[97] pour réciter en commun le rosaire.
 
La réputation du missionnaire commençait à s'étendre et le faisait désirer en plusieurs endroits. Au sortir de Dinan, il alla à Saint-Suliac, à deux lieues de Saint-­Malo, où il fit une mission, et de là à Bécherel, où il donna une retraite[98] à plus de deux cents personnes, tant du tiers-ordre de Saint Dominique que de celui de Saint François.
 
59 ‑ M. Grignion s'unit à M. Leuduger
 
M. Leuduger, scholastique de la cathédrale de Saint-Brieuc, l'attira ensuite à la mission de la Chèze[99]. Il y présidait en chef à un grand nombre d'ecclésiastiques qui partageaient avec lui le travail. Quoique tous fussent extrêmement[100] respectables par leur piété, leur zèle et leur capacité, M. de Montfort se distinguait néanmoins sans le vouloir, et s'attirait J'estime, la confiance et la vénération des peuples. Tel est le privilège d'une vertu rare et unique, de briller d'autant plus qu'elle cherche plus à s'ensevelir. Mais avant que d'entrer dans le détail des événements de cette mission qui le regardent personnellement, je dois dire un mot de son voyage à Montfort-la-­Canne, son pays natal.
 
Sa route, en allant à la Chèze, était d'en passer fort proche. Il y avait un oncle et il ne l'ignorait pas ; mais il ne voulait pas aller chez lui prendre son logement. Sa pauvre nourrice demeurait à un quart de lieue de la ville, et c'est chez elle qu'il fit le projet d'aller demander l'hospitalité. Cependant, pour éprouver sa charité envers les pauvres, il envoya le frère Mathurin la prier de donner le couvert à un pauvre prêtre, qu'il avait ordre de ne pas nommer, et à son compagnon. La proposition fut très mal reçue et elle ne fut répondue que par un refus. Il y avait tout près de là un paysan à qui M. de Montfort lui-­même demanda, pour l'amour de[101] Notre-Seigneur, un peu de paille pour lui et pour son compagnon, mais il en fut également rebuté.[102] Il essuya le même traitement à la porte d'une autre maison à laquelle il se présenta. Enfin il demanda quel était le plus pauvre du village, et on lui dit que c'était un vieillard qui demeurait dans la dernière maison qu'il trouverait en continuant son chemin. Il y alla et lui demanda comme aux autres, pour lui et pour son compagnon, le couvert au nom de Notre-Seigneur.
 
            /10/ Le bon homme le reçut avec joie et à bras ouverts. «Je n'ai, lui dit-il, que du pain et de l'eau à vous donner et un peu de paille pour vous coucher. Si j'avais mieux, ajouta-t-il, je vous l'offrirais d'un grand cœur ; mais enfin je partagerai[103] volontiers avec vous le peu que j'ai.» C'était là une heureuse rencontre pour M. Grignion ; il entra[104] avec une joie indicible dans la pauvre chaumière du bon homme ; il s'appelait Pierre Belin, du village de la Maconnaye. Le Saint Esprit, qui nous assure que le nom des hommes de miséricorde vivra de génération en génération (Eccli. XLIV, 14), ne veut pas[105] sans doute qu'on prive de cet honneur ceux[106] dont la charité est plus louable encore lorsqu'elle se trouve jointe avec la pauvreté. Celui-ci examina de près son nouvel hôte, et il trouva qu'il ressemblait beaucoup[107] au fils de M. Grignion de la Bacheleraye qu'il avait vu autrefois, lorsqu'étant écolier, il venait passer les vacances chez son père. Plus il l'examinait, et plus il se confirmait dans son idée. Il voulut s'éclaircir, et il apprit avec joie qu'il ne s'était pas trompé. Le lendemain matin il se hâta d'aller faire part de cette nouvelle aux voisins et sur tout à la nourrice. Alors on s'empressa de tous côtés d'aller voir M. Grignion et de lui faire des excuses,[108] chacun disant que s’il l'avait connu il se serait fait un plaisir de l'avoir chez soi. La bonne nourrice surtout fut inconsolable. Elle alla se jeter à ses pieds, elle répandit un torrent de larmes, elle lui demanda mille pardons, et elle le conjura de ne pas lui refuser la consolation de le voir chez elle. L'homme de Dieu profita de cette occasion pour leur faire à tous une correction salutaire sur leur dureté à l'égard des pauvres. «Vous m'auriez reçu, leur dit-il, pour l'amour de M. de Montfort, si vous aviez su mon nom ; mais je vous ai demandé pour l'amour de Jésus-Christ, et vous n'avez pas voulu me recevoir.» Ensuite il leur parla de l'excellence de la charité et il les exhorta à la pratiquer à l'avenir à l'égard de tous les pauvres.[109] Cependant, pour ne pas contrister à l'excès sa nourrice, il alla chez elle et il y mangea. La bonne femme fit de son mieux, mais M. de Montfort, moins par forme de reproche que pour réveiller sa charité, lui disait : «Andrée, vous avez /11/ bien soin de moi, mais vous n'êtes Pas charitable. Oubliez M. de Montfort, il ne mérite rien, mais pensez à Jésus-Christ, il est tout. Et c'est lui qui est dans tous les pauvres.» Après avoir resté quelques jours chez son charitable hôte, il pensa à se choisir un lieu qui lui servit de retraite, dans l'intervalle des missions qu'il se proposait donner dans les lieux circonvoisins où il serait appelé.
 
60 ‑ A Saint-Lazare
 
La maison prieurale, sous le titre de Saint-Lazare, qui n'est qu'à un quart de lieue de Montfort, lui parut propre à son dessein. Cette maison, qui joint la forêt,[110] n'était point alors habitée. Il demanda permission au fermier général de ce prieuré de s'y retirer avec son compagnon, le frère Mathurin et il l'obtint. Il en fit donc pendant près de deux ans sa demeure ordinaire. C'était de là que, comme un autre Jean-Baptiste sortant de son désert, il allait prêcher la pénitence aux environs, et il le fit avec un succès d'autant plus grand que des hommes venus de loin auraient paru moins étrangers qu'il ne le parut à ses concitoyens et dans sa propre patrie.
 
En entrant dans cet espèce d'hermitage il en fit réparer la chapelle qui était tombée en ruine, décora l'autel sur lequel il plaça une très belle image[111] de Notre-­Dame de la Sagesse. On voit[112] au milieu de la chapelle un très beau prie-Dieu qu'il y fit mettre et auquel il fit attacher avec une chaîne de fer un rosaire dont les grains de bois étranger sont de la grosseur du pouce. Cette pieuse chapelle est encore fréquentée et il s'y rend un grand nombre de pèlerins pour honorer la sainte Vierge et réciter le rosaire sur celui de M. de Montfort.
 
Ce fut dans cette sainte chapelle qu'il renouvela son vœu de ne vivre que d'aumônes[113]. Il l'observait si scrupuleusement qu'il ne demandait rien à personne pour lui-même, mais la Providence[114] lui fournissait des secours abondants. On lui apportait chaque jour plus qu'il ne lui fallait pour lui, le frère Mathurin et le frère Jean qui s'était joint à eux. Il en faisait part à un grand nombre de pauvres qui se trouvaient mêlés dans cette foule de peuple qui venait à lui pour écouter ses instructions et pour recevoir de lui des avis de salut.
 
Cependant, Dieu voulut éprouver sa confiance et son parfait abandon. Il arriva qu'un jour, au temps de la récolte, chacun étant occupé à son travail, personne ne pensa à nos pauvres solitaires. L'heure de midi arrive. M. de Montfort se rend /12/ selon sa coutume dans la chapelle avec les deux frères pour faire l'examen particulier, ainsi qu'il est d'usage dans les séminaires[115]. S'ils en imitaient les exercices, ils n'en avaient pas toutes les aises[116]. L'examen fini, ils entrent dans leur petit réfectoire. Personne n'était resté pour préparer les portions. La précaution eût été inutile ; on n'avait rien apporté ce jour-là. M. de Montfort ne laissa pas de faire la lecture qui tient lieu du dîner. La lecture finie, il dit les grâces et retourne à la chapelle dire l'angélus, exhortant toujours les frères à se confier dans la Providence. Le soir étant venu, on va encore au réfectoire, qui ne se trouva pas mieux garni que le matin. La résignation de l'homme de Dieu ne fut point ébranlée. Celle des deux frères n'était pas si parfaite ; ils commencèrent à murmurer et à se plaindre de ce qu'il ne voulait pas leur permettre de pourvoir la veille à ce qui leur serait nécessaire le lendemain. Pour lui, il ne fut pas longtemps à recueillir les fruits de son abandon à la Providence. Le fermier de la métairie de la porte du Prieuré, étant à souper avec ses journaliers, fut inspiré de demander[117] à sa femme si elle n'avait vu personne dans le jour aller trouver M. Grignion. A quoi ayant répondu qu'elle n'avait vu personne, «peut-être, dit-il, cet honnête homme n'a‑t-il point eu aujourd'hui de quoi manger», et sur-le-champ il prit[118] une portion de ces mets grossiers dont il se régalait avec ses gens et alla la[119] porter au saint prêtre. Celui-ci reçut son présent avec reconnaissance, se mit en même temps à genoux pour rendre grâce à Dieu, partagea[120] avec ses deux compagnons la petite provision que le ciel[121] leur avait envoyée, leur fit une douce réprimande[122] sur leur peu de confiance dans les soins de la Providence et s'affermit lui-même de plus en plus dans les sentiments de cette foi vive avec lesquels il s'y abandonnait sans réserve.
 
61 ‑ Mission à ta Chèze
 
C'était de cet hermitage, comme nous l'avons déjà dit, qu'il se transportait dans les paroisses voisines pour y faire des missions. Nous allons reprendre celle de La Chèze par où nous avions commencé. Il y avait dans cette paroisse une chapelle de la sainte Vierge, sous le nom de Notre-Dame de la Croix, grande et spacieuse, mais abandonnée depuis plusieurs siècles. Saint Vincent Ferrier, dans le cours de ses missions apostoliques /13/ prêchant un jour dans la prairie de La Chèze, déplora l'abandon de cette église, et après avoir témoigné combien il aurait désiré pouvoir remédier à ce malheur, il assura «que cette grande entreprise était réservée par le ciel à un homme que le Tout-Puissant ferait naître dans les temps reculés, homme qui viendrait en inconnu, homme qui serait beaucoup contrarié et bafoué, homme cependant qui avec le secours de la grâce viendrait à bout de cette sainte entreprise.» Ce sont les termes d'une lettre écrite en 1754 par le recteur de La Chèze à Monseigneur l'évêque de Saint-Brieuc, Henri Nicolas Thépault du Breignon[123], prélat véritablement digne des premiers jours de l'Eglise par sa charité sans bornes, par son zèle infatigable, et par son application constante à gouverner par lui-même son diocèse, à y maintenir la pureté de la foi et à y faire refleurir dans tous les états la piété et les bonnes mœurs. M. de Montfort, touché des mêmes sentiments qui avaient excité le zèle de saint Vincent Ferrier, entreprit de rétablir comme à neuf la chapelle de Notre-Dame de la Croix. Le projet ne pouvait s'exécuter sans de grandes dépenses et non seulement il n'avait rien, mais il ne voyait aucune apparence humaine de trouver des fonds suffisants pour un si grand objet. Sa confiance parfaite en la Providence ne lui permit pas néanmoins d'hésiter. «il est vrai, dit-il, je ne vois rien d'assuré pour une si grande entreprise ; mais Dieu m'aidera. »
Dans cette conviction, il mit en œuvre des ouvriers de toute espèce : maçons, charpentiers, couvreurs, menuisiers, serruriers, peintres et sculpteurs. L'ouvrage avançait à vue d'œil, et les secours venaient à proportion.
Les dehors de la chapelle étant achevés, il pensa à la décoration du dedans. Après l'avoir fait bien blanchir et paver proprement, il y fit construire un grand autel à la romaine, défendu par une belle balustrade bien polie[124] et ornée de huit statues de grandeur naturelle, et sur cet autel il plaça, comme nous le dirons dans la suite, une croix couronnée de rayons dorés, et au pied de la croix une figure de Notre-Dame de pitié. Tout ce qu'il lui fallut pour remplir ses engagements avec les ouvriers et les marchands lui vint comme à point nommé, et sans gêner personne, de sorte qu'en peu de temps l'ouvrage fut conduit à sa perfection.[125] La proximité de la paroisse de Plumieux[126], où il fut appelé avec les autres missionnaires, lui donna lieu de veiller /14/ aux ouvrages qu'il avait fait commencer à La Chèze et d'en voir le parfait accomplissement.
 
Quelque grande que f
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t cette entreprise, elle ne parut pas à M. de Montfort une diversion capable de l'empêcher de vaquer aux autres exercices de la mission de La Chèze.
 
62 ‑ La foire de La Chèze
 
Il y avait dans cette paroisse une foire de quelque conséquence, qui se tenait le jour de la fête de l'Ascension. Ces sortes d'assemblées, utiles et même nécessaires pour le bien public, sont sujettes à bien des abus, et[127] ces abus sont particulièrement opposés à la sanctification des dimanches et des fêtes. Le zélé missionnaire travailla à faire transporter cette foire au lundi d'après la fête, et il y réussit. Ce ne fut[128] pas sans contradiction de la part même de ceux qui, à raison de la sainteté de leur état, auraient dû favoriser ce dessein, au lieu de le traverser. Ils élevèrent autel contre autel, mais heureusement ils échouèrent et eurent le désagrément[129] de s'entendre dire . «Nous croyons plutôt ce que nous dit le bon missionnaire que vous, et avec vous les personnes intéressées à la foire.» Il n'y eut qu'un homme qui s'obstina à vendre et un autre à acheter une pièce de bétail qui y avait été amenée. Mais le premier perdit le jour même l'argent qu'il en avait retiré, et le second vit mourir peu de temps après la bête qu'il avait achetée, et avec elle plusieurs autres. Lui-même tomba perclus de tous ses membres, et ne fut guéri qu'après avoir fait amende honorable à la très sainte Vierge, et demandé pardon au missionnaire.
 
Celui qui percevait la coutume[130], l'ayant maltraité de paroles, eut le même sort et ne trouva une parfaite guérison que dans le même remède. Un prêtre, l'ayant également insulté, en fut puni sur-le-champ par une douleur des plus violentes qui lui survint à un pied. Les chirurgiens, appelés pour examiner le mal et pour y remédier, ne voyant ni tumeur, ni contusion, ni aucun autre indice de mal dans la partie affligée, se retirèrent sans opérer et sans vouloir rien ordonner. Les douleurs néanmoins continuaient à se faire sentir avec la même vivacité, de sorte que l'ecclésiastique, destitué de tous secours humains, commença à soupçonner que son mal pouvait être une juste punition des excès auxquels il s'était porté contre M. de Montfort et des déclamations indécentes /15/ qu'il avait faites contre son zèle, à l'occasion de la foire, et de ce qui s'était passé à Notre-Dame de la Croix. Il en fit donc une réparation authentique à la très sainte Vierge et à son humble serviteur, et dans l'instant les douleurs qu’il avait éprouvées jusqu'alors cessèrent parfaitement.
 
«Madame La Ville Thébaut, dit l'auteur de la lettre que j'ai déjà citée, le vit[131] faire un miracle et ce en présence de plusieurs. Le saint homme lui rendit sa fille malade pleine, de santé, assurant qu'elle n'aurait jamais cette maladie, ce qui arriva. Il a guéri plusieurs fébricitants[132] en leur faisant avaler de l'eau claire, où il avait trempé un nom de Jésus. Il multipliait tous les jours les pains en faveur des pauvres qui étaient sa compagnie chérie. Je ne finirais point, Monseigneur, s'il me fallait écrire toutes les merveilles que gens dignes de foi racontent du sieur Montfort. Son lit était une pierre et trois fagots. Ses chemises teintes de sang faisaient voir qu'il ne s'épargnait pas la discipline. Une seule pomme lui a servi de nourriture tout un jour, et dans les plus grands travaux. Toujours gai dans les adversités, il ne paraissait jamais plus content que lorsqu'il était accablé d'injures. Il était religieusement soumis aux ordres de ses supérieurs, sans quoi il serait encore à La Croix, où il voulait mourir, et où il avait désigné le lieu de sa sépulture. Tout ce que dessus, Monseigneur, est véritable et attesté par gens dignes de toute croyance.
 
François Jagu, recteur de La Chèze.»
 
La mission de Plumieux continuait et M. de Montfort, quoique subalterne, fixait sur lui les regards de tout le peuple. Il avait choisi son logement au bas du bourg, dans un petit cabinet appelé les Quatre Vents. Mais au lieu du lit qui y était dressé, il couchait sur la dure, accompagné du frère Mathurin. Ce lieu devint bientôt le rendez-vous de tous les pauvres, et le saint missionnaire y exerça, à son ordinaire, en leur faveur, tout ce que le zèle et la charité peuvent inspirer de plus merveilleux et de plus héroïque.
 
Cependant les travaux de la chapelle de Notre-Dame de la Croix s'avançaient, et comme M. de Montfort, en prêchant dans la lande de la Ferrière à une multitude presque incroyable de peuple, avait rappelé la prédiction faite[133] par saint Vincent Ferrier, /16/ l'ardeur avec laquelle on poussa l'ouvrage le mit en état d'en voir la fin avant que de sortir de Plumieux. Ce miracle de la Providence excita toute sa gratitude et il voulut la rendre publique. Dans cet esprit il fit faire, pendant neuf jours, des feux de joie pour remercier la très sainte Vierge des grâces qu'elle avait obtenues en faveur de ce lieu et des habitants du pays. Il fit de plus une grande et magnifique procession, qui devint un spectacle ravissant par le bel ordre qu'il y mit, par le silence qui y régna, par la variété des personnages édifiants, pieux et symboliques qu'il y introduisit et par la modestie de tous ceux qui y assistèrent. On y marchait cinq à cinq de front, sur une même ligne, les yeux baissés, le chapelet à la main, et le silence n'était interrompu que par les cantiques de louanges, d'adoration et d'actions de grâces dont l'air retentissait à la gloire du Seigneur. La procession partit de Plumieux pour aller à La Chèze, et dans toute la longueur du chemin d'un endroit à l'autre il n'y eut pas le moindre trouble, ni le moindre dérangement, quoique l'affluence du peuple qui s'y trouva, et qui s'y était rendu de toutes parts fut prodigieuse. L'auteur d'une autre relation de ce qui se passa à cette procession dit qu'il semblait que les anges étaient descendus du ciel pour y mettre un si bel ordre. Ce fut à la fin de cette grande cérémonie que la figure de Notre-Dame de Pitié, qui avait été portée en triomphe pendant la procession, fut placée sur l'autel de la chapelle nouvellement réédifiée et décorée. Cette chapelle est une des plus belles de l'évêché de Saint-Brieuc, et depuis ce temps elle est devenue l'objet d'une dévotion aussi durable qu’édifiante. Ce fut pour aider cette dévotion et l'animer par des signes sensibles, que M. de Montfort fit faire plusieurs croix, les unes grandes, les autres petites, avec lesquelles les pèlerins font encore aujourd'hui la procession à genoux, autour de l'autel, portant ces croix sur leurs épaules ou entre leurs bras pour honorer Notre-Dame de la Croix, et pour demander par son intercession la grâce de porter avec soumission les croix que le ciel leur envoie.
 
Pour affermir et perpétuer le bien qu'il avait fait à La Chèze, il conclut par établir dans la même chapelle la dévotion du rosaire. C'est le premier endroit où il ait[134] établi cette dévotion dans[135] toute son étendue en engageant[136] des /17/ personnes pieuses à[137] s'y rendre trois fois le jour, le matin, après midi et le soir, pour dire un[138] chapelet dans chacun de ces trois temps différents, et réciter ainsi, chaque jour, le rosaire en entier. Cette pratique s'est toujours depuis soutenue dans cette chapelle, et elle s'y observe encore aujourd'hui très régulièrement.
 
63 ‑ Retraites à Saint-Brieuc
 
La ville épiscopale voulut aussi se procurer l'avantage de voir et de posséder le nouvel apôtre. Il y fut appelé pour donner des retraites, dans une communauté destinée à cet usage et où l'on reçoit les personnes du sexe tant des villes que des campagnes, qui veulent s'y retirer pour vaquer pendant huit jours aux exercices spirituels. Les Filles de la Croix gouvernaient cette maison. comme elles la gouvernent encore avec autant d'édification que de sagesse[139]. Cette Congrégation, si respectable et si utile partout où elle est établie, fait profession de suivre la première règle que saint François de Sales avait donnée aux religieuses de la Visitation, avant que ce saint fondateur eût consenti qu'elles s'obligeassent à la clôture. Les évêques de Saint-Brieuc et de Tréguier leur ont confié le soin des retraites des femmes, outre quantité d'autres bonnes œuvres dont elles sont toujours saintement occupées.
 
M. de Montfort connaissait trop par sa propre expérience les avantages inestimables des retraites pour ne pas y contribuer[140] avec le plus grand zèle et la plus grande affection. Il savait que la dissipation du monde ne permet guère de se recueillir parfaitement et de donner aux pensées du salut tout le temps que demande et que mérite cette importante ou plutôt cette unique affaire. Il n'ignorait pas que la suite et l'enchaînement des grandes vérités de la religion qu'on a coutume d'y exposer avec force et par ordre, selon la méthode de saint Ignace, a une grâce toute particulière pour produire les plus heureux effets sur les esprits et sur les cœurs. Il était persuadé qu'il n'y a pas de pécheur[141] quelqu'endurci qu'il soit, qui puisse tenir et se raidir contre la méditation attentive et profonde de ces différentes vérités. Il n'était pas moins convaincu que, si les retraites spirituelles sont de puissants secours de conversion pour les pécheurs, elles sont également pour les justes des moyens efficaces de se purifier de plus en plus, de recevoir de nouvelles lumières, de se soutenir et de faire des progrès dans les voies /18/ de la perfection.
 
Si je ne craignais de trop interrompre l'histoire de cette vie, je m'attacherais à montrer combien ces retraites doivent être en recommandation[142] à toutes les personnes de l'un et de l'autre sexe sincèrement désireuses de leur salut. Qu'il me suffise de dire que les souverains pontifes les ont approuvées de la manière la plus authentique et les ont comblées des plus grands éloges ‑ qu'elles ont paru si essentielles à tous les prélats de l'Eglise et à tous les supérieurs d'ordres que la pratique en est passée comme en règle dans presque toutes les communautés ecclésiastiques et régulières ; que saint Régis, M. Michel le Nobletz et le Père Maunoir, ces grands et célèbres missionnaires, ont prévenu par leurs désirs l'érection de ces maisons de retraites, parce qu'ils les regardaient et comme des moyens de perpétuer[143], d'augmenter même les fruits de leurs missions et comme des lieux où, avec les mêmes exercices que ceux des missions, on avait moins de dissipation et plus de loisir pour en profiter. C'est là en effet où, loin des affaires et des plaisirs tumultueux du monde, on apprend à penser en chrétien et à vivre en pénitent. C'est là qu'on se dispose à bien faire le choix d'un état de vie, ce point si décisif pour le temps et pour l'éternité. C'est là qu'une femme chargée d'un ménage[144] se forme à sanctifier ses occupations ; c'est là que les artisans, les domestiques, les gens même de la campagne s'instruisent à rendre méritoire[145] pour le ciel l'état de peine et de travail dans lequel ils vivent et à remplir leurs devoirs respectifs avec une fidélité et une attention aussi glorieuses pour la religion qu'utiles à la société ! Aussi ne voit-on nulle part plus de piété et de christianisme que dans les endroits où l'usage des retraites est en honneur, et où l'on se fait une loi d'en faire une chaque année.
 
M. de Montfort s'empressa donc de répondre aux désirs des personnes qui l'appelaient pour une œuvre si sainte[146], mais il voulut d'abord mettre à l'épreuve la charité de la maison où il venait[147] pour exercer son zèle. Il le fit par un de ces traits qui lui étaient assez ordinaires, et la manière dont il /19/ annonça le prédicateur de la retraite en fut peut-être un des plus utiles exercices. D'abord il envoya le frère Mathurin demander à la porte de la communauté, pour l'amour de Jésus-Christ, un morceau de pain à manger pour un pauvre prêtre et pour lui. Le maître ayant appris que son compagnon avait été refusé y alla lui-même et ne fut pas mieux exaucé ! Il ne faut pas condamner les Filles de la Croix dont la charité sans bornes, et qu'elles exercent continuellement, fait suffisamment l'apologie. Mais on ne peut pas suffire à tout et il y a un ordre dans la charité, qui fait que quelquefois on se persuade qu'on doit préférer les pauvres du pays aux étrangers. D'ailleurs, une communauté[148] n’est pas responsable de l'inattention ou de la mauvaise humeur d'une portière.
 
Cependant le pauvre prêtre[149] demeurait à la porte. Celui qui l'avait demandé pour donner les exercices spirituels[150] se trouvant dans l'intérieur de la maison, crut entendre la voix de M. de Montfort qu'il aperçut en effet au travers de la grille, et qu'il reconnut. «Ouvrez donc, dit-il aussitôt à la portière, ouvrez ma sœur, c'est M. de Montfort qui vient chez vous donner la retraite.» ‑ «Point du tout, Monsieur, répliqua-t-elle, c'est un pauvre prêtre qui demande l'aumône.» L'affaire fut bientôt éclaircie.[151] On ouvre la porte à l'étranger avec bien des excuses.[152] On le conduit dans un appartement très propre, et on lui sert un repas où l'abondance était jointe à la délicatesse[153]. Ce n'est point là ce qu'il cherchait, mais il en prit occasion de leur recommander d'exercer la charité avec un peu moins de réserve et sans acception de personne[154]. «Je trouve ici de tout en abondance, dit-il, parce que vous savez mon nom et que je viens chez vous donner la retraite. Vous donnez un bon repas à M. de Montfort, et vous refusez un morceau de pain qu'on vous demande au nom de Jésus-Christ ; c'est manquer tout ensemble et de foi et de charité.»
 
Il serait difficile de dire[155] si la confusion de cette sainte communauté fut plus grande que l'humilité avec laquelle elle reçut cette correction de l’homme apostolique. Ce qu'il y a de certain[156] c'est que, quand on se connut de part et d'autre, on s'estima et on s’honora mutuellement et du fond du cœur. La vertu rendit justice à la vertu. Témoignage réciproque qui fera à jamais la gloire de M. de Montfort et celle des Filles de la Croix. /20/
 
La réputation de, l'homme de Dieu l'avait précédé à Saint-Brieuc, et avait donné de lui une haute idée. Mais quand on l'eut connu et vu de près et[157] qu'il y eut passé quelque temps, on le regarda comme un homme puissant en œuvres et en paroles, et surtout comme un prodige de charité. Sans cesse occupé du soin des pauvres, il en nourrissait régulièrement tous les jours près de deux cents, il les servait, leur faisait le catéchisme et disait avec eux le chapelet.
 
Une demoiselle, voyant qu'il, était si pauvre lui-même, qu'il était à peine vêtu (quoiqu'il observât toujours en ce point la décence ecclésiastique), envoya un jour un tailleur pour prendre sa mesure et lui faire une soutane. Quelque réel que f
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t ce besoin, il répondit : «Que son corps pouvait se passer d'une soutane neuve, mais que les membres de Jésus-Christ ne pouvaient pas se passer de nourriture», et il fit prier la charitable demoiselle de convertir cette aumône en argent pour nourrir les pauvres.
 
La manière dont il traitait son corps a bien plus de quoi surprendre que le peu de soin qu'il prenait de le[158] vêtir. M. Yso, son confesseur tandis qu'il fut à Saint-Brieuc, a déposé qu’il l'avait surpris exerçant sur lui[159] des cruautés inouïes de sorte qu'il fut plus d'une fois obligé de lui faire de sévères réprimandes à ce sujet, et d'user même de son autorité pour modérer ses abstinences et ses macérations.
 
Quelque continuelle que fût son union avec Dieu, il passait encore un temps considérable en oraison durant le jour, et durant la nuit. Le jour il choisissait pour cet exercice les lieux les plus écartés et où la nature pouvait avoir plus à souffrir. Les Filles de la Croix l'ont souvent trouvé sur un fumier très infect où il passait des heures entières, concentré dans la méditation la plus profonde. Elles le prièrent dans une occasion de retrancher un peu de son oraison, afin de renvoyer de bonne heure les personnes qui devaient ce jour-là sortir de la retraite et qui avaient bien du chemin à faire pour se rendre chez elles. «Laissez-moi, répondit-il, car si je ne suis pas bon pour moi, je ne le serai jamais pour les autres.» Réponse admirable, et bien digne d'être gravée dans l'esprit de tous ceux qui sont employés dans le saint ministère. /21/
 
Il n'est pas étonnant que, prêchant ainsi par son exemple et tirant toute sa force de son union avec Dieu, il fit un si grand nombre de conversions dans les différentes retraites qu'il donna à Saint-Brieuc pendant près de trois mois qu'il y demeura. Il ne montait jamais en chaire qu'il ne tirât les larmes des yeux de ses auditeurs. On ne pouvait résister à la sagesse et à l'esprit qui parlait par sa bouche (Act. VI, 10). Deux jeunes demoiselles l'éprouvèrent d'une manière bien particulière. Elles avaient une aversion extrême pour le couvent, et elles n'en pouvaient pas même soutenir l'idée. Elles étaient si frappées sur ce point qu'elles ne voulaient pas aller voir quelques-unes de leurs amies qui s'étaient faites religieuses, dans la crainte que l'envie ne pût leur en venir. M. de Montfort, éclairé d'en haut, les recommanda aux prières de la retraite[160] et dit qu'elles seraient la conquête de Jésus et de Marie. On ajoute qu'il les appela[161] toutes deux par leur nom sans les avoir jamais vues, ni leur avoir jamais parlé. La prédiction fut vérifiée. Elles entrèrent l'une et l'autre aux Ursulines, où il les conduisit lui-­même et où elles firent profession.[162]
 
Les religieuses de ce monastère eurent aussi l'avantage d'entendre plusieurs discours du saint missionnaire, et il faisait un cas particulier de cette communauté qu'il disait : «être très agréable et très précieuse à Jésus.» Ce fut lui qui[163] engagea la révérende Mère de la Rivière à entreprendre l'établissement des Ursulines de Quintin, en lui prédisant qu'elle réussirait, mais qu'elle aurait bien des contradictions à essuyer.
Les sœurs de la Croix de la communauté de Saint-­Brieuc, qu'on pria en 1727 de donner un détail de ce qu'elles avaient vu et su de l'homme apostolique pendant qu'il donna des retraites chez elles, n'en parlent que comme d'un saint du premier ordre, et dont le seul souvenir les anime à la ferveur. «Son amour pour Dieu, disent-elles dans leur mémoire signé de la supérieure et de l'assistante, était tendre, affectif et effectif. Il n'aimait rien qu'en Dieu, pour Dieu et par rapport à Dieu, ayant toujours une nouvelle ardeur de le faire connaître, aimer et servir de toutes ses créatures, ayant /22/ exposé sa vie avec un courage sans pareil dans une rencontre, pour faire cesser ce qui était occasion de[164] péché à plusieurs âmes. Nous avons de ceci une assez parfaite connaissance pour que l'on puisse compter[165] sur l'assurance que nous en donnons. Sans que l'on ne veut pas entendre parler de miracles dans nos jours, nous dirions volontiers qu'il s'en fit un pour l'empêcher de périr et d'être exterminé par une bande de furieux qui l'environnèrent tout écumants de colère. Voilà jusqu'où alla son zèle pour la gloire de son maître et du salut de ses frères. Il avait aussi une si grande dévotion à la sainte Vierge que nous la regardions comme lui tenant lieu de passion dominante. Aussi, quand nous voulions obtenir quelques grâces[166] de lui, nous les lui demandions au nom et pour l'amour de Marie, et jamais la chose ne manquait de nous être accordée. Ses sentiments pour les états les plus humiliants allaient jusqu'à la vénération et il tâchait de les communiquer à tout le monde. Quand il nous voyait dans la pratique de quelqu'exercice pénible et humiliant selon le monde, il nous disait dans son agréable sérieux, comme si c'e
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t été Jésus qui nous eût parlé : «Votre état.est‑il vil et bas ? Réjouissez-vous, ma bienaimée ! Votre état si conforme au mien est signe que je vous aime bien !» Paroles qui[167] font encore aujourd'hui parmi[168] nous des fruits merveilleux, encourageant et soutenant celles à qui il les a dites... Nous souhaitons très ardemment de le voir mis par l'Eglise notre bonne Mère sur le catalogue des saints, afin de l'invoquer publiquement et de faire connaître à tout le monde le fond de confiance que nous avons dans sa protection. En attendant cet heureux moment, nous le supplions secrètement de nous obtenir du Père des miséricordes la gr
â
ce d'entrer dans la participation d'une disposition qui nous a paru habituelle et continuelle en lui, savoir de ne craindre que Dieu et le péché.
 
Ce fut, selon les apparences, ou dans l'intervalle des retraites qu'il donna à Saint-Brieuc ou peu de temps après, qu’il retourna à La Chèze pour visiter. Disait-il, sa bonne Mère la très sainte Vierge, dans la chapelle de[169] Notre-Dame de la Croix, qu'il avait fait rebâtir. Il y passa les trois fêtes de la Pentecôte, et il y prêcha avec tant d'onction que tout le monde le suivait et ne l'appelait que le saint. /23/
 
«Il est certain, dit[170] Monsieur.... recteur de La Chèze, en 1727, que tout ce pays-ci , tant recteurs, prêtres, gens de justice, officiers et autres qui l'ont connu ont une estime particulière de sa sainteté. C'est ce que je certifie et assure véritable.» On rapporte aussi que, dans ce voyage, le zélé missionnaire passa par la Trinité. Il était huit heures du soir lorsqu'il y arriva. En approchant de l'église, il entendit chanter les litanies de la très sainte Vierge, et aussitôt il y alla. C'était sous, le portail de cette église que le peuple était assemblé devant une image de Notre-Dame. A la fin des litanies, il fit chanter par le frère Mathurin un cantique à l’honneur de la Mère de Dieu et, le cantique étant achevé, il se leva, fit un discours aux habitants, approuva leur dévotion, les exhorta à la continuer, et donna à l'image de la très sainte Vierge, qui était sous ce portail, le nom de Notre-Dame de lumière.
On ne tarda pas à ériger, sous ce même titre, dans l'intérieur de l'église,[171] une chapelle devant laquelle on a continué de dire tous les soirs[172], avant l'Angelus, le chapelet et les litanies de la sainte Vierge et plusieurs autres prières.
 
64 ‑ Mission de Moncontour
 
La mission indiquée dans la ville de Moncontour, diocèse ­de Saint-Brieuc, y attira M. de Montfort à la suite des autres missionnaires. Il y arriva un dimanche, et à son arrivée il trouva sur la place une danse publique au son des instruments. Cette vue excita son zèle pour la sanctification des jours consacrés au Seigneur. Il perce la foule, arrache les instruments des mains de ceux qui en jouaient, se met à genoux au milieu des danseurs et dit à haute voix :            «Que tous ceux qui sont du parti de Dieu fassent comme moi, et qu'ils se prosternent par terre pour apaiser la colère de Dieu.» Un très grand nombre des assistants, saisi d'étonnement et d'une crainte religieuse, obéit à l'instant et se mit à crier miséricorde. Quelques-uns moins dociles résistèrent plus longtemps ; mais tous se rendirent à la fin. L'homme de Dieu ne s'en tint pas là et, pour prévenir dans la suite un pareil désordre, il alla chez M. Veillet, maire de la ville, pour le conjurer de donner ses soins afin d'abolir entièrement un scandale contre lequel on s'élevait depuis longtemps, mais sans succès.
 
Ce coup d'éclat fit regarder M. de Montfort comme un homme extraordinaire, /24/ mais il en fit un autre qui, sans être si bruyant, parut encore plus singulier dans, son espèce. Après plusieurs jours de mission, ayant dit la messe à l'hôpital, il tira le crucifix d'ivoire qu'il avait apporté de Rome, et qui avait été béni par le Pape.[173] Il le présenta à baiser à tous les assistants. Chacun s'empressa de participer à cette grâce[174]. L'on crut qu'elle ne souffrirait pas d'exception et que personne n'en serait exclu. On se trompa. Aucune des personnes[175] qui se présentèrent avec des parures mondaines n'y furent admises. Les demoiselles de l'hôpital crurent qu'au moins cette exclusion ne devait pas les regarder, étant vêtues dans toutes les règles de la simplicité chrétienne. Leur surprise fut extrême quand elles virent qu'elles n'étaient pas plus privilégiées que les personnes les plus mondaines, et beaucoup moins que les pauvres et le reste du peuple. La raison de l'homme de Dieu fut qu'elles élevaient chez elles de jeunes demoiselles qui étaient dans le goût des mêmes parures. Quelques ecclésiastiques[176] du pays se trouvèrent présents à cette cérémonie. D'abord, ils ne purent s'empêcher de rire de cette singularité qui choquait si fort les personnes intéressées. Cependant, on était à peine à la moitié de cette adoration qu'ils changèrent de sentiments. Ayant Prêté l'oreille aux paroles pleines d'onction que[177] prononçait le missionnaire en faisant baiser le crucifix de rang en rang, ils[178] ne purent retenir leurs larmes et ils[179] en versèrent en abondance avec le reste de l'assemblée.
 
65 ‑ M. Grignion encourt la disgrâce de M. Leuduger
 
Il parait vraisemblable que ce fut durant cette mission que M. Grignion encourut la disgrâce de M. Leuduger. Voici ce qui y donna l’occasion. M. Leuduger avait prêché sur la prière pour les morts, et avait exposé d'une manière touchante et pathétique les motifs de s'empresser[180] à les soulager. L'auditoire était ému et paraissait dans les plus heureuses dispositions. M. de Montfort crut devoir en profiter pour procurer aux fidèles trépassés un grand nombre de messes, en faisant une quête pour cet effet. Comme c'était une règle parmi les missionnaires de ne jamais rien demander, et de se contenter de ce qu'on pouvait leur envoyer pour leur nourriture pendant le temps de la mission, /25/ cette quête leur déplut extrêmement[181] et attira à celui qui l'avait faite une sévère réprimande de la part de leur chef. Il[182] ne s'en tint pas là, et il éloigna M. de Montfort de sa compagnie en lui déclarant qu'il ne voulait plus travailler avec lui.
 
Rien de plus louable et même rien de plus nécessaire que le désintéressement dans les fonctions[183] du saint ministère. M. de Montfort pensait d'autant moins à y donner atteinte que son usage était de ne prendre pour ses messes aucun honoraire[184]. D'ailleurs, ou il ignorait la règle établie parmi les missionnaires, ou un mouvement extraordinaire de zèle pour le soulagement des âmes du purgatoire ne lui permit pas d'y penser. Quoi qu'il en soit, ce n'était pas là une faute qui dût faire oublier tout le bien qu'il faisait[185]. L'empressement des peuples à le suivre et à l'écouter, les gémissements, les larmes, les cris de douleur et de repentance de ceux qui assistaient à ses sermons, les plus grandes vertus portées à un degré héroïque, tout cela devait faire passer sur un manquement passager où la volonté n'avait d'autre part qu'un peu de précipitation à saisir une bonne œuvre sans l'avoir concertée avec ceux à qui il devait cette déférence. Mais il y a apparence que l'indisposition du chef de la mission contre le nouveau missionnaire datait de plus loin, et qu'on avait desservi auprès de lui un ouvrier évangélique dont il ne cessa d'estimer le zèle et les talents. Ce qui confirme cette conjecture, pour ne rien dire de plus, c'est que quelques années après, ce même M. Leuduger, croyant que personne n'était plus en état de lui succéder et de le remplacer que M. de Montfort, lui écrivit pour le prier de revenir auprès de lui. Mais l'homme apostolique avait commencé à faire des missions à sa manière, et il crut devoir s'en tenir à ce que l'esprit de Dieu lui avait fait entreprendre. Il parut en effet que la Providence avait ses vues, et qu'elle voulait faire entrer M. de Montfort dans une carrière où il pût exercer ses fonctions avec la /26/ sainte liberté de l'évangile. Aussi nous le verrons, le reste de sa vie missionnaire par état, mais presque toujours seul, ou à la tête de ceux que lui-même il s'était associés.


[1]
1er texte: par un évêque qui avait les meilleures intentions du monde et qui voulait efficacement le bien et le salut des âmes confiées à ses soins et à son gouvernement
[2]
1
er texte: infiniment
[3]
1
er texte: (intercalé entre les mots qui précèdent et ceux qui suivent) dans le monde le plus profane
[4]
1er texte: parut, barré, puis repris
[5]
1er texte: (remplacé par celui qui fait suite) pour déterminer les habitants de Montbernage à faire
[6]
1er texte: à cette auguste Mère
[7]
1er texte: les peuples
[8]
1er texte: des fatigues
[9]
1er texte: ainsi que je vas le raconter
[10]
1er texte: Dieu ne manque guère de
[11]
1er texte: les succès extraordinaires
[12]
1er texte: lettres barrées, illisibles
 
[13]
1er texte: et sur‑le‑champ
 
 
[14]
1er texte: voyant les
[15]
1er texte: les mauvais livres
[16]
1er texte: mot barré, illisible
[17]
1er texte: Tout rempli
[18]
1er texte: deux lettres barrées, illisibles
[19]
1er texte: il (non barré) entendant
[20]
1er texte: lorsqu’il, barré, puis repris
[21]
1er texte: contre M. le grand vicaire
[22]
1er texte: (faisant suite à la phrase précédente terminée par un point) M. Grignion fut sans doute celui qui passa le moins légèrement sur la faute en surcharge ; se montra le plus sévère contre ; en marge, sur renvoi d'une croix, placée après Grignion : toujours (un mot illisible pour (deux mots illisibles) ecclésiastiques, et en surcharge : plein de respect pour les supérieurs
[23]
1er texte: spectacles d'édification
[24]
1er texte: qu'approuve et autorise la religion
[25]
1er texte: des choses sensibles
[26]
1er texte: d'autres cérémonies
[27]
1er texte: de cette invention
[28]
1er texte: qu'on eût bien voulu
[29]
1er texte: et pour la rendre plus méritoire
[30]
1er texte: et dans
[31]
1er texte: Un A majuscule, placé à cet endroit, renvoie à un texte, couvrant 2 pages ajoutées après coup, à insérer ici. Ce texte commence par les mots : «En finissant» et finit par les mots : «qu'elles ramassaient dans la ville».
Suit une ligne qui reporte à la p. 51 A du ms. : « La mission de St- Saturnin n'eut pas été plus tôt
finie que …»
[32]
1er texte: prosternait, barré, puis repris
[33]
1er texte: la sœur
 
[34]
1er texte: avait prédit
[35]
1er texte: lui-même, répété, barré
[36]
1er texte: un mot barré, illisible
[37]
1er texte: et d'une régularité
[38]
1er texte: dé sang froid et sans passion
[39]
1er texte: considéré sous un autre point de vue
[40]
1er texte: ce trait
[41]
1er texte: sa consolation
 
[42]
1er texte: de zèle
 
[43]
1er texte: une ou deux lettres barrées, illisibles
[44]
1er texte: de contribuer
[45]
1er texte: plusieurs lettres, barrées, illisibles
 
[46]
1er texte: de son voyage
[47]
1er texte: ne demandât qu’
[48]
1er texte: (précédant la phrase qui suit) Chacun en jugeait à sa façon, et le  plus souvent d'une façon peu favorable Pour lui, ce qui lui attirait bien des rebuts.
[49]
1er texte: du mon(de)
 
[50]
1er texte: ils seraient appelés
[51]
1er texte: qu'il lui présenta
[52]
1er texte: Une croix renvoie en marge où on lit : alinéa
[53]
Cette page commence une nouvelle numérotation. En marge, on lit : 3eme Cayer et, en haut de la page : IIe Partie (écriture tardive). Manuscrit de 1770 /v.p.59/
[54]
En marge : pour (non barré) Mr de Montfort (barré)
[55]
1er texte: de Dieu
[56]
1er texte: qu'elle ne devait rien retrancher de
 
 
[57]
1er texte: La vie de cette
[58]
1er texte: où il ne fut
[59]
1er texte: et enfin
[60]
1er texte: qui l'y conduisait est
[61]
1er texte: Ce fut en retournant du Mont-Saint-Michel pour se rendre à Rennes
[62]
1er texte: aux empressements et
[63]
1er texte: avait établi
 
[64]
1er texte: de plus spécieux que
 
[65]
1er texte: il le fit peu
[66]
1er texte: dans la ville
[67]
1er texte: il le cherchait tellement
 
[68]
1er texte: En entrant, barré, puis repris
[69]
1er texte: avait été
[70]
1er texte: deux méchants
[71]
1er texte: seulement pas connaître
[72]
1er texte: de satisfaire
[73]
1er texte: (figurent entre la phrase précédente et la suivante) il ne pensa pas même à incidenter sur ce qu'étant (en surcharge : qu’étant, puis : en étant) en même temps et frère prêcheur (en surcharge le chiffre: 2) et père dominicain (en surcharge le chiffre : 1) on pouvait sans l'offenser l'appeler indifféremment père ou frère (en surcharge : le titre de frère ne devait pas être si offensent pour lui). Il n'ignorait pas qu'il faut donner à chacun le titre que l'usage lui donne. (En partie en surcharge, en partie en ligne avec le texte précédent : Il n'eût pas été bien reçu de payer d'une pareille raison un homme qui ne paraissait pas disposé à en entendre aucune)
[74]
1er texte: Le sacristain
[75]
1er texte: d'un frère
 
[76]
1er texte: pas le tenir
[77]
1er texte: du prêtre inconnu
[78]
1er texte: Le sacristain
[79]
1er texte: lui demanda mille pardons de sa fausse délicatesse
[80]
1er texte: M. de Montfort de son côté
[81]
1er texte: La délicatesse déplacée
[82]
1er texte: ne disp(ense ?)
[83]
1er texte: fait un contraste
[84]
1er texte: mais rien
[85]
1er texte: à secon (der)
 
[86]
1er texte: avait encore
[87]
1er texte: cet infortuné n’eut point la peine d'
[88]
1er texte: le couche
[89]
1er texte: passe la nuit
[90]
1er texte: pour les pauvres
[91]
1er texte: pour avoir soin des
[92]
1er texte: une maison de charité, répété
 
[93]
1er texte: à ses discours
[94]
1er texte: (placé entre la phrase qui précède et celle qui suit) On sent que nous commerçons à hâter le récit des faits. Ils vont en effet se présenter avec tant d'abondance et de variété que souvent il nous faudra les décrire avec la même rapidité qu'ils se produisaient dans la vie toute (en surcharge : du missionnaire) apostolique
[95]
1er texte: s'y
[96]
1er texte: il le plaça
[97]
1er texte: s'assembler devant cette image
[98]
1er texte: une mission
[99]
1er texte: la Chaise
[100]
1er texte:
extrêmement
; en surcharge : très, puis : extrêmement repris
[101]
1er texte: de Dieu
[102]
1er texte: rb
[103]
1er texte: avec vous; en surcharge : volontiers
[104]
1er texte: il entra dans la pauvre chaumière
[105]
1er texte: n'a pas privé
[106]
1er texte: les pauvres
[107]
1er texte: au fils de M.. qu'il (en surcharge : à un jeune homme ‑ suit un mot barré, illisible ‑ qu'il avait vu autrefois lorsque, étant écolier, il venait passer ses vacances chez son père (en surcharge : ses vacances dans ce lieu). Une croix renvoie en marge où se lit le texte conservé.
 
[108]
1er texte: car, s’il l'avait connu chacun se serait disputé l'envie l'honneur
[109]
1er texte: (se lisait entre la phrase qui précède et la suivante) : Voilà comment tous les pas du saint missionnaire étaient marqués par quelques traits de zèle, d'humilité et de détachement
[110]
1er texte: Elle n’était point alors habitée (en surcharge : Cette maison qui joint la forêt), barré, puis repris
 
 
[111]
1er texte:
de Notre‑Dame de la Sagesse,barré, puis repris en majuscules
[112]
1er texte: On voit encore
[113]
1er texte: mais la Providence
[114]
1er texte: cependant la Providence
[115]
1er texte:
ainsi qu'il est d'usage dans les séminaires, barré, puis repris
[116]
1er texte: toutes les aisances
[117]
1er texte: si l’on n'avait
[118]
1er texte: prit deux galettes et du beurre
[119]
1er texte: alla les porter
[120]
1er texte: alla partager
[121]
1er texte: que Dieu
[122]
1er texte: une douce providence
[123]
1er texte: Ce nom a été ajouté en marge, sur renvoi d'une croix
[124]
1er texte: fort polie
[125]
1er texte: Il
[126]
1er texte:
La proximité de Plumieux, paroisse voisine de celle de La Chèze
[127]
1er texte: mais ces abus
[128]
1er texte: Mais ce ne fut
 
[129]
1er texte: le désagrément qu'ils méritaient, savoir de
[130]
1er texte: Mot ancien, signifiant « un droit qu'on paie» (Dict. de Trévoux, Paris 1771)
[131]
1er texte: et le vit
[132]
1er texte: plusieurs personnes
[133]
1er texte: avait déclaré qu'il était cet homme inconnu prédit
[134]
1er texte: où il était
[135]
1er texte: la dévotion du r(osaire)
[136]
1er texte: en inspirant à
[137]
1er texte: de s'y rendre
[138]
1er texte: pour y dire le chapelet
[139]
1er texte: avec autant de sagesse que d'édification
[140]
1er texte: ... de tout son pouvoir et s'y porter
 
[141]
1er texte: pécheurs
[142]
1er texte: sont recommandables
[143]
1er texte: des moyens d'augmenter
[144]
1er texte: une femme de ménage
[145]
1er texte: méritoires
[146]
1er texte: L'expérience avait dû en convaincre M. de Mont­fort. Aussi ne se refusait‑il jamais à une œuvre si sainte
[147]
1er texte:
où il allait
[148]
1er texte:
une communauté entière
[149]
1er texte:
le pauvre passant
[150]
1er texte: la retraite
[151]
1er texte: et non seulement on ouvre
[152]
1er texte: mais on le conduit
[153]
1er texte: un repas où rien ne manquait
[154]
1er texte: exercer la charité sans distinction des étrangers et des naturels du pays
 
[155]
1er texte: Je ne sais si
[156]
1er texte: Ce que je puis affirmer
[157]
1er texte: on ; en surcharge : et
[158]
1er texte: des lettres barrées, illisibles
[159]
1er texte: sur son corps
 
[160]
1er texte: sans les avoir jamais vues, ni leur avoir jamais parlé
[161]
1er texte: Il les appela
[162]
1er texte: où elles prirent l'habit
[163]
1er texte: qui, étant un jour au parloir de cette
[164]
1er texte: du péché
[165]
1er texte: conter
[166]
1er texte: quelque chose
[167]
1er texte: paroles qui aujourd'hui
[168]
1er texte: parmi, barré, puis repris
 
[169]
1er texte: la chapelle de la Croix
[170]
1er texte: dit M…, alors recteur de La Chèze
[171]
1er texte: dans l'intérieur même
[172]
1er texte: tous les jours
[173]
1er texte: par le Pape et y
[174]
1er texte: et l'on crut
[175]
1er texte: Toutes les personnes
[176]
1er texte: Quelques ecclésiastiques qui
[177]
1er texte: (remplacé par celui qui précède) En voyant le Missionnaire aller de rang en rang; en surcharge : écoutant les Paroles pleines d'onction que ; en marge, sur renvoi d'une croix : ils prêtèrent – en surcharge : Ayant prêté ‑ l'oreille aux paroles
[178]
1er texte: ils, barré, puis repris ; en surcharge, deux ou trois lettres barrées, illisibles
[179]
1er texte: ils, barré, puis repris
[180]
1er texte: les raisons de travailler à les soulager ; en surcharge : motifs de travailler ‑ ce dernier mot barré, substitué par : s'empresser
[181]
1er texte: déplut extrêmement à ces mêmes missionnaires
[182]
1er texte: celui-ci
[183]
1er texte: dans l'exercice des
[184]
1er texte: quelque droit qu'il en eût, selon la pratique de l'Eglise, expressément autorisée par l'apôtre saint Paul, qui veut que ceux qui servent à l'autel vi­vent de l'autel
[185]
1er texte: que faisait M. de Montfort
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